A la recherche du soi
(Deuxième lecture)
Tome 1
P28
« Le sens profond de la phrase Gourou kripa kevala, c’est que tout est la grâce du gourou, tout est le gourou à l’œuvre pour me faire progresser. Même si je suis loin de l’ashram, loin du gourou, je peux considérer – si je suis vraiment décidé à être à part entière sur le chemin – chaque événement de l’existence comme s’il avait été consciemment préparé par mon gourou pour me faire progresser. Je veux dire que, si j’accepte qu’à trois heures du matin, dans l’ashram où je me trouve, mon gourou me réveille pour faire un certain travail, je peux considérer de même le coup de téléphone qui me réveillera à trois heures du matin : « Qui est-ce qui se permet de me téléphoner à cette heure-ci ? Ça y est, c’est mon cousin qui me dit qu’il est en panne. » Bien ! C’est mon gourou qui vient me réveiller à trois heures du matin. Si je me trouve confronté dans le travail avec mon collègue de bureau qui m’est à tous égards insupportable, c’est mon gourou qui a décidé de m’atteler à la même tâche que le moine pour qui je me sens le moins d’affinité. Cette technique est très employée dans tous les enseignements, qui consiste à faire travailler ensemble des personnes dont les horoscopes sont incompatibles jusqu’à faire se dresser les cheveux d’un astrologue ! »
« À quelqu’un qui avait demandé à Mâ Anandamayi s’il y avait des sadhanas meilleures que d’autres, Mâ répondit : « Ce qui est plus important que la sadhana elle-même, c’est tout simplement le temps que vous y consacrez. » C’est si vrai. »
P29
Cette fatigue va me permettre de progresser, ce malaise va me permettre de progresser, cette anxiété va me permettre de progresser, cette mauvaise nouvelle va me permettre de progresser. Ce contretemps, cette inquiétude, tout ce qui arrive, je l’accueille comme la grâce du gourou à l’œuvre.
P30
« The way is in the particular, Arnaud, not in the general »
Celui que l’on a appelé Satan, l’Adversaire ou le Tentateur ou le Malin, ou tout simplement le Mental, a une ruse, une seule, mais qui marche toujours : elle consiste, instant après instant, à nous souffler que l’événement que nous sommes en train de vivre fait exception, que ce n’est pas la grâce du gourou, que c’est une difficulté, un contretemps, une épreuve, et que nous n’avons pas à l’accepter. Et comme il n’a qu’une seule ruse, il n’y a qu’une seule réponse à lui donner, toujours la même. Donnez-la-lui en sanscrit, cela l’impressionnera encore plus ! À chaque fois, répondez : « Gourou kripa kevala, tout est la grâce du gourou. » Ce n’est pas un mantram, et pourtant, en un sens, c’est le plus puissant des mantrams, le mantram tout-puissant. Alors, un beau jour, le Malin se lasse, et voyant qu’il est toujours perdant, il abandonne la partie.
P39
L’émotion dit toujours : « moi, moi, moi ». Moi je suis heureux et il faut que je parle à tout le monde de mon bonheur tellement je suis excité, ou moi je suis malheureux et il faut que j’aille me plaindre à tout le monde de ma souffrance. Le sentiment dit toujours : « l’autre ».
« À la grande différence du fonctionnement de l’intellect correspondant à manas, le fonctionnement de l’intellect correspondant à vijnana a la possibilité de s’arrêter si je le veux. […] Si nous avons atteint la possibilité de nous situer entièrement dans cette enceinte de notre monde intérieur, au niveau de ce kosha, alors ce vide mental, cette pure conscience devient à jamais à notre disposition. »
Anamaya kosha : le revêtement fait de nourriture, fait de matière (je suis grand, je suis petit, gros, maigre, beau, laid, bossu : je m’identifie à mon corps physique).
Pranamaya kosha : le revêtement composé de prana : l’enveloppe fait d’énergie ou de vitalité. « J’ai faim, j’ai soif, je suis mal fichu, je suis en pleine forme, je suis malade, je suis épuisé, je suis à bout de fatigue ».
Manomaya kosha : revêtement fait de mental et d’émotions.
Vijnanamaya kosha : enveloppe composée d’intelligence.
Buddhi : intelligence supérieure
Vijnana : intelligence.
Manas est l’instrument par lequel on doute et vijnana est l’instrument par lequel on est certain.
Les Lois de Manou, dit : « L’homme, en tant qu’animal, partage avec les animaux quatre activités : manger (ou chercher à manger), dormir (ou chercher à dormir), s’accoupler (ou chercher à s’accoupler) et avoir peur. » Définition saisissante, et combien vraie.
Ces mots, vasana et samskara, étaient essentiels dans l’enseignement de Swâmiji. Bien des gourous les emploient avec des nuances quelque peu différentes. Samskara désigne parfois des rites de purification et de consécration, mais ici le terme signifie les impressions, les dispositions, les traces laissées dans le psychisme par toute expérience (y compris, pour les hindous, les expériences d’existences antérieures). Vasana vient de la racine VAS, qui veut dire subsister. Le sens est proche, pratiquement, de celui de samskara. Swâmiji traduisait le plus souvent par desire (désir), les désirs latents dans les profondeurs et leur autre face de refus, donc de peur. En anglais, on dit aussi propensities : propension, tendance. Le docteur Godel emploie le mot « complexe » dans ses « Essais sur l’expérience libératrice ». En effet, les vasanas sont des dispositions mentales et émotionnelles qui agissent comme des germes et ont tendance à se manifester en actions. Les vasanas sont appelés à disparaître au cours de la sadhana. L’absence de liberté, donc la nécessité de la « libération », s’exprime d’abord par la toute-puissance des vasanas et des samskaras.
Nous pouvons considérer ces koshas, ces revêtements contenus à l’intérieur les uns des autres, comme des enceintes contenues à l’intérieur les unes des autres, comme les enceintes d’un temple ou d’un mandala. Dans quelle mesure est-ce que notre conscience a le libre accès à toutes ces enceintes, peut se déplacer d’une enceinte à l’autre à volonté ? Se situer dans l’enceinte du corps physique et, à ce moment-là, dire en effet : « je suis grand », « je suis petit », se situer dans l’enceinte de l’enveloppe faite de prana et à ce moment-là dire en effet : « je suis fatigué », mais quitter aussi bien cette enveloppe, se situer dans l’enveloppe du mental et dire à ce moment-là « je suis aimé », « je suis trahi », quitter cette enceinte pour vijnanamaya kosha, au lieu de demeurer prisonnier de l’émotion, suffoquant dans le fait de se sentir trahi, de se sentir critiqué, de se sentir attaqué, de se sentir non-aimé ou détesté, etc.
Manonasha : la destruction du mental.
Vijnanamaya kosha implique un sentiment qui est toujours positif, jamais négatif, qui ne refuse jamais, qui est toujours l’amour, toujours l’accord avec le monde phénoménal tel qu’il est d’instant en instant.
Par le silence de l’intelligence, vijnana, il ne reste plus que la pure conscience de soi et le sentiment de soi qui est pure béatitude. C’est l’ultime kosha, anandamaya kosha, le revêtement fait de béatitude. L’accès à ce kosha devrait être et peut être notre privilège, si notre conscience est libre de circuler à travers ces différentes enceintes. […] Anandamaya kosha est un revêtement très fin de l’atman.
P65
L’ego ne peut pas être d’accord avec ce qui lui déplaît ; l’atman peut l’être. Il est possible en soi-même d’être Un, Un et pas deux, avec tous les phénomènes qui se lèvent en nous. C’est la première grande étape du chemin.
Qui, en vérité, parmi ceux qui s’intéressent aux doctrines orientales ou qui y ont donné leur adhésion, recherche vraiment plus que tout l’expérience du vide, alors qu’en fait toute l’existence consiste à chercher ce qui peut remplir ? On dit : « J’ai eu une vie bien remplie », ou : « Comment vais-je remplir mes journées ? » Toute l’existence consiste à chercher des expériences, des sensations. On passe sa journée à penser, à se distraire, à entrer en contact avec des objets extérieurs à nous, c’est-à-dire exactement le contraire du vide.
Imaginons que nous proposions à des enfants de onze ou douze ans : « Mercredi, je vous emmène au cinéma. » Ils vont être ravis, attendre impatiemment le grand jour. Le mercredi, j’emmène les enfants au cinéma ; je les installe ; je leur dis : « Regardez bien l’écran. » J’allume le projecteur pour que l’écran soit lumineux, bien éclairé, et je leur annonce : « Eh bien ! voilà, pendant une heure vous allez regarder ce bel écran vide et lumineux. » Je vois déjà le visage des enfants se décomposer dans la déception, les grosses larmes coulent... Ils s’attendaient à voir des formes, des mouvements, des couleurs, et je leur offre le vide. Quelle souffrance ! Tous les adultes sont semblables à ces enfants. Ce n’est pas du tout du vide, qu’ils ont envie, mais des formes. L’être humain est ordinairement fasciné par les formes, oui fasciné.
Qui peut dire honnêtement que ce qui l’intéresse plus que tout c’est le vide et la disparition des formes ? Supprimez toutes les formes qui vous entourent : vous commencez à trouver que tout ce qui fait la richesse de l’univers disparaît. « Qu’est-ce que vous me chantez ?...Hein ?... Quoi ?... Qu’est-ce que vous me racontez avec votre vide et votre atman ? Je fais disparaître tout ce que j’aime, tout ce qui est beau, tout ce qui m’attire, pour le remplacer par quoi ? Par le vide, le néant ?... » Plus question de continuer sur un chemin qui me promet une horreur pareille ! L’homme ordinaire est absolument comme l’enfant à qui l’on a promis le cinéma et qu’on assied devant un écran vide en lui disant : « Regarde comme c’est beau. »
Et, d’autre part, au moment où tout cela a disparu et qu’il ne reste plus rien que le vide du ciel bleu, où je n’ai rien d’autre à quoi m’accrocher, rien d’autre dans ma conscience, je sens ce moment d’une qualité extraordinaire. Seulement ça ne dure pas, parce que nous portons en nous un dynamisme de dispersion et d’éparpillement dans le multiple et le changement.
Enfin, les formes n’existent pour nous que parce qu’elles deviennent des formes de notre conscience ; sinon, quelle importance auraient-elles pour nous ? Pour parler un peu cavalièrement, qu’est-ce que nous en aurions à faire ?
Peut-être avez-vous vu que, quand des gouttes de pluie se sont formées sur une vitre, ne serait-ce que sur le pare-brise de notre voiture, nous pouvons fixer notre attention – faire la mise au point – sur les gouttes, c’est-à-dire à 30 ou 50 centimètres de nos yeux ; nous voyons bien les gouttes, mais nous ne voyons plus le paysage qui est derrière. Ou si, tout d’un coup, parce que nous voulons conduire, nous regardons le paysage qui est derrière, nous le voyons à travers les gouttes, et nous ne voyons plus les gouttes parce que la mise au point a changé.
C’est un effet qui a été bien souvent utilisé en mise au point photographique ou dans les films. Eh ! bien, d’une certaine façon, on pourrait dire que l’attention se fixe tantôt sur le vide, et alors, la forme disparaît, tantôt sur la forme, et c’est le vide qui disparaît. Mais si la possibilité de fixer son attention tantôt sur la forme, tantôt sur le vide est tout le temps là, à notre disposition, si nous sommes tout le temps à même de prendre conscience de l’écran blanc derrière le film et de la lumière incolore du projecteur à l’intérieur du film, alors, on peut parler de la réalisation qui dépasse tous les conflits et toutes les contradictions. On peut parler de la joie qui demeure et de la paix qui dépasse tout entendement, promises par le Christ dans les Évangiles.
Il faut bien dire d’ailleurs que ceux qui cherchent vraiment à s’éveiller sont ceux chez qui le cauchemar l’emporte sur le rêve agréable. Après tout, c’est une bénédiction parce que l’éveil est encore supérieur aux plus beaux rêves.
Vous devez bien comprendre que « être un avec » et « être emporté par » sont non seulement différents mais le contraire l’un de l’autre. […] L’enseignement de Swâmiji demande d’être un avec ce qui se passe, avec ce qui nous arrive, avec tout. À partir de ce moment, qui est là pour regarder, pour constater ?
On dit que l’idéal pour un méditant est de « s’identifier avec l’objet de sa méditation ». Le mot est alors employé comme synonyme de « être un avec ».
Par conséquent, au point de départ du chemin, il n’y a même pas la dualité, il y a une fausse unité, celle de l’identification et de la confusion. Ensuite, il y a un certain effort qui est la claire conscience de la dualité : il y a tout ce qui est autre que moi et la preuve de cette altérité est que rien n’est exactement comme je le voudrais. Sans cesse, je reconnais cette dualité, je lui donne le droit à être. Je vis enfin dans la vraie dualité : il y a moi, il y a cette pièce qui, normalement, d’après moi, devrait être en ordre et que je trouve dans un désordre indicible ; j’ai une demi-seconde de non-adhésion, quelque chose se soulève qui dit non ; je le constate, je vois la dualité, la pièce, moi et je reviens à l’adhésion, c’est-à-dire à la non-dualité. Un jour, cette non-dualité s’est établie : comme le miroir, je suis toujours un avec tout sans être absorbé ou confondu avec quoi que ce soit. Il y a bien la discrimination du spectateur et du spectacle, mais le spectateur n’est pas un « autre ». Le spectateur est tellement d’accord que, tout en étant parfaitement conscient, il n’est pas « un autre ». Ce n’est pas facile à comprendre, mais, peu à peu, par l’expérience, cela vous deviendra clair.
J’entends encore Swâmiji dire : « Because you expect » ( expectation, « attente »). Vous attendez de l’autre tant que vous n’avez pas vu, reconnu et accepté que l’autre est un autre, et que l’autre est différent de vous. L’autre ne pense pas comme moi, ne sent pas comme moi, ne voit pas comme moi, ne veut pas comme moi, et ne réagit pas comme moi. C’est seulement si cette attente a complètement disparu, que la disponibilité peut être là, l’absence de tension, l’absence de désirs et, immédiatement, la perception de l’éternité, ce qu’on a appelé « l’éternel présent », timeless time. C’est la liberté ou la libération par rapport à ces différents niveaux de fonctionnement en nous que le vedanta appelle les koshas. Chaque kosha représente un système organisé de peurs, de désirs – et d’attente.
P115
Il faut étudier minutieusement le camp de prisonniers : le mirador, les projecteurs, les chiens, les tours de garde, les clôtures électriques, les barbelés, l’ouverture et la fermeture des portes ; il faut pendant des semaines étudier la prison. Alors une évasion devient possible. Une carte ou un guide précieux pour étudier votre prison, c’est d’étudier la tension, de se rendre compte qu’on est prisonnier des tensions ; et là, on peut pressentir que ce serait merveilleux d’être libéré de toutes ces tensions ; qu’au fond, c’est vraiment à cela qu’on aspire.
L’ego doit être satisfait.
P128
Si on cherche vraiment à voir de près cet ego, il disparaît de la même façon que, si je cherche à voir de près le serpent, celui-ci disparaît brusquement, et il ne reste plus que la corde. Et, si avec la même acuité, je poursuis mon enquête, je regarde de quoi il s’agit : « Qu’est-ce que cet ego ? Qui suis-je ? » (ce qu’on appelle en sanscrit atma-vichara, self-inquiry), l’ego révèle son inexistence. Il n’y a que des fonctionnements auxquels la conscience s’identifie.
Il n’est pas possible de voir la corde si on ne commence pas par regarder objectivement le serpent. […] C’est en étudiant le serpent qu’on peut découvrir la corde, c’est en étudiant réellement ce monde phénoménal qu’on peut découvrir qu’il s’agit d’un subterfuge, et c’est en étudiant réellement l’ego qu’on peut voir un jour : « Alors ça ! Et où est-il passé ? Où est-il passé ? Il a disparu ! Eh bien alors, pendant quarante-cinq ans, non seulement l’ego n’avait pas disparu, mais il paraissait absolument impossible et incompréhensible qu’il puisse disparaître. Et tout d’un coup, où est-il passé ? Disparu ! » Mais, s’il disparaît en effet tout d’un coup, c’est rare qu’il disparaisse de lui-même. Généralement l’ego disparaît après qu’on s’est beaucoup intéressé à lui. Beaucoup s’intéresser à lui, ne veut pas dire être emporté par lui, être soumis à lui ou être identifié à lui.
P149
Au début du chemin, l’homme est un kaléidoscope. Chaque fois que les circonstances extérieures agissent sur lui, il change, comme le kaléidoscope dont les figures se décomposent et se composent indéfiniment. Avec un certain nombre de morceaux de verre de couleurs, toujours les mêmes, d’innombrables figures peuvent être formées, déformées, indéfiniment. Il en est exactement de même pour l’être humain. Les hommes n’en sont pas conscients, ils sont convaincus d’avoir en eux une stabilité, une permanence, ce qui est absolument faux. L’observation de soi, attentive, impartiale, qui seule peut mener à la connaissance de soi, permet de s’en rendre compte. Vous êtes décomposés et recomposés sans cesse, exactement comme le kaléidoscope. La sonnerie du téléphone retentit, vous êtes à l’instant même un autre que celui que vous étiez avant que la sonnerie n’ait commencé à retentir. …]
Les instants se succèdent, dans lesquels, tant sur le plan physique (les jeux de contraction et de relâchement musculaires), que sur le plan vital (les fonctions physiologiques) et que sur le plan émotionnel et mental, il y a toujours modification. L’être ordinaire n’est rien d’autre que l’ensemble et la suite de ces modifications. Il est transformé comme un kaléidoscope par les influences venues de l’extérieur qui l’attirent ou le repoussent ; il est comme une marionnette dont les stimulations extérieures tirent les fils. Parfois, c’est assez conscient, parfois c’est inconscient. Il faut une grande habitude de l’observation de soi et de la vigilance pour se rendre compte comment notre état d’être ou état de conscience se modifie sans cesse. Il n’y a là aucune liberté. Tout est jeu de l’action et de la réaction, de la cause et de l’effet.
Observez un dîner. Même si vous avez renoncé aux relations mondaines, faites-vous inviter une fois à un dîner « mondain », regardez et voyez : Ceux qui arrivent les premiers et qui sont ennuyés d’être les premiers ; celui qui arrive en retard et qui est ennuyé d’arriver le dernier ; les gens qui se connaissent déjà, ceux qui ne se connaissent pas ; certains qui se sont vus récemment, d’autres qui ne se sont pas vus depuis longtemps. Et voyez comment les choses se passent. Parce qu’apparaît une femme assez jolie et qu’il n’avait jamais vue, le monsieur qui parlait sobrement de ses inquiétudes sur l’évolution actuelle de la médecine se trouve brusquement changé. Son sourire, son timbre de voix, sa gesticulation sont modifiés, uniquement parce que cette femme assez jolie et qu’il ne connaissait pas est entrée dans le salon. Par contre, regardez comment cette autre femme, moins belle et qui se considérait jusqu’à présent comme la reine de la soirée, se trouve brusquement changée en ayant vu entrer une rivale possible. Dans chaque détail, vous allez voir se révéler la façon dont les uns et les autres sont emportés. Il se trouve que la jolie femme aborde un sujet de conversation qui est justement le seul où un monsieur un peu timide se sent à l’aise. Immédiatement, le voici changé, car il est dans son élément, tandis qu’un autre sent le vedettariat de la conversation lui échapper. Ensuite, c’est un silence que personne ne supporte et par lequel chacun est intérieurement modifié. Quelqu’un dit enfin quelque chose : tout le monde est de nouveau changé, parce que la situation s’est détendue. D’instant en instant, sans que personne ait décidé de quoi l’on allait parler, sans aucune conscience, un sujet de conversation apparaît, puis un autre, quelqu’un place une histoire, tout le monde est entraîné. Si vous pouvez ne participer à l’action qu’au minimum nécessaire pour être correct et ne pas vous faire remarquer, tout en restant vigilant intérieurement, vous aurez, en trois ou quatre heures, appris autant qu’en lisant trois cents ouvrages sur la condition humaine. Pour peu que vous ayez un minimum d’attention, vous assisterez à un dîner de kaléidoscopes. Chaque fois qu’un plat est présenté, les kaléidoscopes réagissent. Il y a ceux qui aiment beaucoup, ceux qui aiment moins ou qui s’attendaient à autre chose. « Ah ! Quelle bonne idée vous avez eue de servir le canard avec du pamplemousse, et non pas toujours avec de l’orange. » À quoi l’un ajoute : « Mais vous savez qu’en Chine, on mange le canard laqué », et celui qui n’a pas été en Chine veut immédiatement placer : « Oui, au Mexique », parce qu’il a été au Mexique et qu’il rattrape la situation de cette façon-là. Après quoi, vous pouvez dire qu’il n’y a aucune raison pour que vous soyez la seule exception à cette loi tragique.
Pour un moment de vigilance et d’attention, de présence à soi-même et de conscience, que d’heures et d’heures dans lesquelles vous n’êtes rien d’autre que ce kaléidoscope, au niveau physique, vital, mental, intellectuel, et même au niveau d’anandamaya kosha. Chaînes d’actions et de réactions, chaînes de causes et d’effets, un point c’est tout. Mais quant à un être conscient, karta, le doer, celui qui est là pour agir, bhokta, celui qui est là pour connaître, expérimenter, goûter, apprécier : plus personne ! « You are nowhere », « You are a non-entity », « Vous n’êtes nulle part », disait Swâmiji, « Vous n’êtes rien, vous n’êtes pas. »
P186
Il y a toujours dans la sadhana un moment (mais c’est un sujet que je ne traiterai pas aujourd’hui) où il est nécessaire de se mener très durement, où les tapas, les austérités, doivent intervenir pour mettre en marche le processus de la transformation. Ces austérités, ces exigences développent en nous une force nouvelle, une énergie nouvelle, que nous pouvons utiliser pour notre progression, et, souvent aussi, des capacités extraordinaires. Sans cette énergie, nous ne pouvons que piétiner, mais elle peut aussi se manifester sous la forme de phénomènes que l’on considérait jusqu’à maintenant comme miraculeux et qu’on commence à étudier dans les domaines de la parapsychologie, télépathie, phénomènes métapsychiques, etc. Puis, quand on atteint un état plus naturel, ces phénomènes dits miraculeux disparaissent d’eux-mêmes.
Tome 2
P6
Physiquement, vous êtes beaucoup trop identifiés à votre corps physique pour réaliser combien ce corps physique est moins indépendant que vous le pensez et combien il n’est, en vérité, qu’une cellule de l’univers entier. De même que chaque cellule de notre corps humain, microcosme à l’image du macrocosme, est liée à toutes les autres et qu’il y a interdépendance entre les cellules de celles du foie et celles du muscle cardiaque, pour faire une totalité qui est un être humain, de même au plan physique, nous sommes une cellule de la totalité de l’univers. Notre corps physique n’est produit que des matières de l’univers absorbées par notre mère puis absorbées par nous ; nous échangeons avec l’univers à travers l’alimentation, l’excrétion, l’inspiration, l’expiration et d’autres communications plus subtiles qui sont des échanges d’énergie et qui commencent d’ailleurs à être étudiés aussi selon les méthodes de la recherche scientifique contemporaine.
P9 : « self-inquiry » (Ramana Maharsi): enquête sur soi-même.
P10
Si vous pouvez découvrir votre servitude, c’est parce qu’en vous existe, dans la profondeur, l’aspiration à la libération. Au fond de votre conscience, vous savez que vous êtes libres mais vous êtes emprisonnés dans les formes mesurables. Si vous sentez : « je – suis – emprisonné », vous êtes sauvés parce que vous savez d’où vous partez, vers quoi vous allez et quel peut être votre chemin. Cela doit être aussi simple, sinon tout sera compliqué, intellectuel ; vous serez enrichis de beaucoup d’idées intéressantes et vraies mais des idées qui relèvent aussi toujours de la mesure.
Il n’y a pas une pensée, aussi noble et élevée soit-elle, qui ne soit pas matérielle, qui ne soit pas à l’intérieur du monde de la mesure. Par conséquent, ce n’est pas avec l’intellect que vous sentirez ce que sont la prison et la libération. Mais vous pouvez prendre conscience : « je suis prisonnier de cette mesure ». Et si vous le sentez, c’est la promesse de la libération.
Donc votre prison, c’est l’identification à cette conscience mesurée et mesurable que vous avez de vous, à cette matérialité mais sous la forme d’une sensation précise, d’une pensée précise, d’une émotion précise, ici et maintenant ; il n’y a rien d’autre et c’est donc seulement dans ce « ici et maintenant » que vous pouvez poursuivre votre Self-inquiry, « enquête sur soi-même ». Et c’est cette enquête sur vous-même qui vous conduira à l’atman, au Soi.
Le chemin n’est jamais dans le général mais toujours dans le particulier. S’il n’y a aucune peur de quoi que ce soit, où est pour quelqu’un le problème de la peur ?
À chaque seconde suffit sa peine ; à chaque seconde suffit son « oui » ; à chaque seconde suffit sa non-identification, jusqu’à ce que celle-ci soit établie à tout jamais. Ce qui vous aide, c’est ce à quoi vous vous identifiez dans l’instant : une certaine sensation du corps, une certaine pensée, une certaine émotion. Dans l’instant, je me sens soumis à la mesure. Il n’existe rien d’autre que l’instant. Je n’insisterai jamais trop là-dessus. Tout le reste, c’est le mental. Si vous pouvez l’entendre, vous êtes sauvés. Mais, je le sais bien, parce que je suis passé par là, comme l’instant est « tout petit », nous n’arrivons pas à comprendre la valeur de l’instant et nous cherchons quelque chose de plus vaste, une grande perspective concernant notre passé ou notre futur.
Essayez de sentir qu’il y a « je » et la prison. Cela viendra brusquement, puis cela disparaîtra, puis cela reviendra plus souvent. Il y a « je », le pur « je », et la prison ; et cette prison n’est pas autre chose que l’identification de « je » avec la pensée ou la sensation ou l’émotion de l’instant. Quelle prison, qui vous limite de toute part ! Quel esclavage et quelle servitude, qui a le pouvoir de vous entraîner ici, de vous entraîner là, de vous pousser, de vous tirer, de vous élever, de vous rabaisser, de vous condamner à agir. « It is the status of a slave », disait Swâmiji. « C’est un statut d’esclave. »
P18
L’ego ne peut aucunement se représenter en quoi consiste cette libération, puisque la libération est précisément la disparition de l’ego. Comprenez bien ce paradoxe, pour éviter de fonder pendant des années votre sadhana – votre chemin – sur une énorme erreur : l’ego s’imaginant, lui, ego, libéré. C’est impossible.
Entendez cette étrange phrase : la libération, votre libération consisterait à ce que vous, vous libériez tout ce que vous maintenez prisonnier. C’est le propre de l’ego de s’emparer de tout ce qui existe, d’instant en instant, pour en faire quelque chose de personnel, pour le prendre personnellement.
Si vous regardez bien – et vous pouvez regarder, vous pouvez voir – le mécanisme consiste en une appropriation du non-ego par l’ego. Ce que j’appelle impérialisme est comme une pieuvre qui étend partout, dans toutes les directions, ses tentacules, et qui se précipite sur tout ce qui se présente pour l’annexer, en faire une affaire personnelle et créer une confusion inextricable entre la réalité et cette intervention de nous-même que nous avons accolée, ajoutée, surimposée à cette réalité. Swâmiji disait : « Ahamkar, c’est le sceau du moi apposé sur le non-moi. »
Il est dans les Upanishads une notion dont l’importance n’est pas si aisée à comprendre et qui concerne notamment le sacrifice, l’offrande en oblation. C’est celle de anna et annada : la nourriture et le mangeur de la nourriture. Swâmiji m’a dit un jour cette phrase, au premier abord surprenante, à propos de cet « anna » et « armada » : « Si vous comprenez de quoi vous vous nourrissez et à quoi vous servez de nourriture, vous avez compris ce qu’il y a à comprendre. » Et les Upanishads nous enseignent : « Le brahman est ce qui ne mange rien et qui n’est mangé par rien. »
P36
Chaque homme n’a de lui qu’une conscience partielle mais vous, vous avez de lui une conscience totale. Au moment où l’être triste est en face de vous, vous vous voyez l’être triste, l’être gai, toutes les facettes. Au moment où l’être violent, hargneux, est en face de vous, vous, vous voyez aussi l’être plein d’amour. Celui qui est en face de vous ne connaît de lui que l’aspect qui se manifeste à un moment donné. Mais vous, vous voyez la totalité de l’autre ; non seulement le personnage dont il est momentanément conscient mais tous les personnages dont lui n’est pas conscient, qui existent en lui, et dont vous avez pris conscience en vous. Quand vous êtes devenu « total », vous voyez chaque être humain comme « total » ; alors que, quand vous restez « partiel », vous voyez chaque être humain comme « partiel ».
C’est vous dire à quel point votre vision est fragmentaire, pauvre, limitée ; à chaque instant, vous ne voyez qu’une petite partie de vous, vous ne voyez qu’une petite partie de l’être qui est en face de vous. C’est cette petitesse en vous qui rencontre la petitesse chez l’autre ; c’est cette surface en vous qui rencontre la surface chez l’autre.
P37
Si vous entendez bien le langage qui parle de mort et de destruction à propos du chemin, il n’y a jamais qu’une illusion qui peut mourir, il n’y a jamais qu’une illusion qui peut être détruite. Ce qui est réel ne peut être détruit. Détruisez le destructible – et vous découvrirez l’indestructible. Laissez l’illusion se détruire – et la réalité se révélera. Ne soyez pas impressionnés par le mot « démantèlement ». Je pense que « démantèlement de l’ego » ferait une très bonne définition du mot « schizophrénie » pour un petit dictionnaire.
P48
Donc, toute votre existence se situe selon deux attitudes possibles. Dans certaines circonstances, c’est « l’autre est pour moi » qui crie en vous et dans ces circonstances-là, vous êtes un enfant. Dans d’autres circonstances, ce qui se lève en vous, c’est : « je suis pour l’autre » et dans ces conditions-là, vous êtes un adulte.
N’importe quelle relation peut être envisagée de deux façons : qu’est-ce que l’autre est pour moi, et : qu’est-ce que je suis pour l’autre ? Or, généralement, si vous n’êtes pas vigilants, vous ne vous posez que la moitié de la question : qu’est-ce que l’autre est pour moi ? (Exemple du plombier).
Quelle est l’importance de la vigilance sur le chemin ? » Swâmiji a répondu « La vigilance c’est le chemin lui-même. C’est tout. »
P67
La vigilance permet de voir ce qui est au lieu de vivre en aveugle. La vigilance me permet de voir ce qui est au-dehors de moi, la circonstance que je rencontre, les conditions dans lesquelles je me trouve, et de voir la façon dont je réagis. Je vois une émotion qui se lève en moi, je vois une crainte, je vois un refus, je le vois... Et ce Je qui voit n’est plus l’ego. C’est une vision tellement honnête et désintéressée qu’elle ne peut plus être une fonction de l’ego.
Sans vigilance les prétendues actions ne sont que des réactions et, comme le disait Gurdjieff, l’homme n’est qu’une machine.
Et là se trouve le cœur de toutes les disciplines, que ce soit le monastère de trappistes ou le monastère zen : comment faire pour ne pas oublier, pour ne pas être emporté, pour ne pas être éparpillé dans les choses extérieures ? Carried away disait Swâmiji. Emporté. « La vigilance est la voie de l’immortalité, l’inattention la voie de la mort », a dit le Bouddha, « Soyez éveillés parmi les endormis. »
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Cette vigilance n’est concrètement réalisable que si vous pouvez être à la fois conscient de l’extérieur, des gens qui vous parlent, des situations existentielles dans lesquelles vous êtes inséré et conscient de vous-même en train de vivre ces situations, conscient de ce qui se passe en vous. Vous devez avoir un regard à la fois sur l’extérieur et sur vous-même afin qu’aucune de vos réactions ne vous échappe. C’est le cœur du chemin, croyez-moi, et tout le reste n’est que des à-côtés destinés à intensifier cette conscience de soi et à diminuer la puissance du sommeil et de l’identification avec les formes.
Il y a une toute petite minorité d’hommes pour qui le fait d’être tout le temps emporté, jamais présent à soi-même est quelque chose de tragique. Pour les autres, cela n’a aucune importance.
Et puis, un jour, j’ai regardé un rhéostat utilisé dans les studios de cinéma. On déplace une manette et le décor, qui était dans l’obscurité, devient un peu plus éclairé, de plus en plus éclairé, pleinement éclairé. Et j’ai compris : il doit y avoir une graduation dans la vigilance. Cette lampe n’est pas soit complètement allumée soit éteinte comme je l’ai cru jusqu’ici. Il y a une possibilité d’être plus ou moins vigilant. Il y a des niveaux, depuis l’absence totale de vigilance ou le sommeil absolu jusqu’à la plénitude de l’éveil.
Swâmiji disait : « Only man knows that he knows, seul l’homme connaît qu’il connaît. » Cette conscience de soi est la caractéristique de l’homme.
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Mais, si vous prenez appui sur le courant de l’existence lui-même et que vous vouliez simplement vivre cette existence telle qu’elle est, consciemment, vous y arriverez. Je ne dis pas que c’est facile, mais c’est possible et les résultats viendront. Vous arriverez à voir comment vous réagissez aux événements et c’est la vision de vos réactions qui fera grandir en vous la conscience de soi. Vous pouvez, à chaque instant, voir que vous réagissez aux événements extérieurs, que vous n’êtes pas neutre, que vous n’êtes pas un avec la réalité, que vous n’êtes pas d’accord pour que ce qui est, soit - cela vous pouvez le voir, et vous pourrez le voir de façon presque continue.
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Swâmiji disait : « Quand vous n’êtes pas vigilant, vous semez la tentation sur le chemin des autres. »
Plus vous êtes vigilant, plus vous vous souvenez. Moins vous êtes vigilant, moins vous vous souvenez.
Réjouissez-vous en frères et en sœurs pour Paulette que vous connaissez bien. C’est important qu’elle ait vu l’autre – pas l’autre en fonction d’elle – qu’elle ait vu qu’il y avait Ghislaine dont elle ne savait rien, ce qui lui demandait un peu de vigilance avant de partir sur ses grands chevaux et de se lancer dans ses diatribes. Autrefois Paulette ne tenait compte de rien. Elle avait ses idées, elle les claironnait partout et elle les imposait à tout le monde. C’est heureux pour vous tous que Paulette se soit vue réagir et non agir. Le progrès de chacun, c’est le progrès de tous.
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Précisons encore un peu plus : qu’est-ce qui fait la différence la plus compréhensible pour vous, dès aujourd’hui, ici et maintenant, tels que vous êtes situés sur votre chemin, entre un sage et un homme qui vit encore dans la dualité ? Ce sont les émotions. Comment pouvez-vous, autrement que par un pressentiment, avoir une certitude qui soit la vôtre, en ce qui concerne l’état intérieur de Ramana Maharshi ? Par contre, vous pouvez comprendre avec certitude : Le Maharshi est encore capable d’avoir des sensations – ou Swâmiji – ou tout autre sage. Il peut reconnaître qu’il y a une souffrance physique dans telle ou telle partie du corps et répondre même aux questions d’un médecin si on a amené un médecin à l’ashram. Simplement, je vois que le sage n’est pas identifié à cette souffrance comme un autre être ; que c’est le corps qui souffre mais que, essentiellement, lui ne souffre pas. Je vois bien que le sage a encore une intelligence comparable à la mienne et qui fonctionne apparemment : il peut répondre à des questions ; il peut clarifier les problèmes d’un disciple ; il peut reconnaître ceux qui viennent à lui. Alors, qu’elle est la différence qui, pour moi, est la plus certaine, celle sur laquelle je ne peux pas avoir de doute ? Le sage n’a plus d’émotions – ni peurs, ni désirs ; il est au-delà du blâme et de la louange, du succès et de l’insuccès, de la réussite et de l’échec. Par conséquent, il n’y a aucun doute : ce qui me distingue, moi, aujourd’hui, du sage, c’est la présence des émotions. Si vous êtes bien rigoureux, vous arriverez à cette conclusion. Donc, comment est-ce que je peux être libre, complètement libre, des émotions ? Cela, voyez-vous, sur le chemin que nous suivons ici, c’est cardinal – impératif. Présenté d’une façon aussi catégorique, cela a été également un des apports originaux de l’enseignement de Swâmiji.
La preuve que vous n’êtes pas libres, puisqu’il s’agit de libération, ce sont les émotions. Grandes ou petites, intenses ou minimes, fréquentes ou plus rares, éphémères ou durables, ce sont les émotions. Et pourquoi est-ce que vous n’êtes pas libres de vos émotions ? Parce que vous ne les connaissez pas. Libération par la connaissance signifie qu’on est libre de ce qu’on connaît réellement ; et connaître, c’est être – consciemment. Si vous voulez être libres de vos émotions, il faut avoir la connaissance réelle, immédiate, de vos émotions. Et c’est ce qu’il y a de plus rare. Quelqu’un peut avoir passé sa vie dans les désespoirs, les angoisses, les anxiétés, les colères et les jalousies, sans connaissance réelle de ses émotions.
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D’abord ce : « you are fear, you are sadness », « vous êtes la peur, vous êtes la tristesse ». Je n’arrivais pas à bien saisir la différence entre cette non-dualité et l’identification au sens que nous lui donnions dans l’enseignement Gurdjieff et que Swâmiji donnait aussi à ce mot. Mais alors, si je suis l’émotion, c’est bien ce qu’il dit, « you are carried away ». J’ai mis longtemps à comprendre la différence entre « être emporté par » et « être un avec ». « Emporté par » – ce que Swâmiji appelait la fausse unité ou la fausse non-dualité ; puis vient une vraie dualité, puis la non-dualité. Toute la différence se situe entre « être emporté par », « être identifié », « être bouffé », « être absorbé », sans vigilance, sans présence à soi-même, sans conscience de soi – et, d’autre part, « être un avec ». Je réconciliais mal le « être un avec » et le « rappel de soi » de Gurdjieff qui établissait en effet une non-identification : « je suis là et je ne suis pas emporté, je reste conscient de moi, présent à moi-même ». « You are fear, you are sadness », « vous êtes la peur, vous êtes la tristesse ». Alors, je suis identifié ! Non : « je suis », sans dualité, sans un second – mais consciemment. « Être un avec » est le contraire « d’être emporté par ». Je l’ai déjà expliqué dans À la recherche du Soi et dans Le Vedanta et l’Inconscient. Mais maintenant je dois vous redire certaines vérités concrètes, applicables, concernant l’émotion.
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La seule chance d’échapper au conflit, à la contradiction, à l’ignorance, à l’aveuglement, c’est d’être plus vigilant que le mental, de cesser de créer un second ou, quand ce second a été créé, faire de « deux » « un », c’est-à-dire faire disparaître ce monde illusoire auquel vous vous permettez de référer le monde réel. Si vous ne voyez pas à quel point ceci est vrai, vous n’avez jamais eu une seconde de vigilance et de conscience dans votre existence ! Ne me dites pas que ce n’est pas comme cela que vous vivez, vous m’en donnez la preuve tous les jours, à chaque entretien, à chaque rencontre. Et j’ai suffisamment vécu moi-même de cette façon pour savoir de quoi je parle. C’est exactement comme si, après avoir affirmé notre monde irréel, avoir fait de ce néant une réalité, nous condamnions la seule et unique réalité et nous disions d’instant en instant : « Dieu s’est encore trompé. » Si je demande à Michèle de m’acheter du tissu et qu’elle m’envoie un tissu qui ne correspond pas à l’échantillon dont je lui ai donné la moitié, je peux décréter qu’elle s’est trompée. Mais le mental, lui, ne se refuse rien et il affirme carrément : « Dieu s’est encore trompé. » Dieu s’est encore trompé : l’ascenseur devrait être au rez-de-chaussée. Dieu s’est encore trompé : le bouton lumineux devrait s’allumer. Dieu s’est encore trompé : l’enfant ne devrait pas être malade. Du matin au soir ! Comment voulez-vous, si vous vivez de cette façon-là, avoir une vie qui soit faite d’autre chose que de souffrance ? La souffrance ne vient que de cette création d’un second par le mental. Si vous viviez dans un seul monde au lieu de vivre dans deux mondes à la fois, vous ne pourriez pas souffrir. La souffrance n’est faite que de cette comparaison vaine et mensongère.
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Vous entrez dans un café, le garçon est chauve avec une immense moustache, comme celle d’un Gaulois. Cela ne changera ni le goût de votre chocolat ni celui de votre bière, soyez-en sûrs, et pourtant, à votre insu, le mental a immédiatement fabriqué un monde dans lequel le garçon a plus de cheveux et moins de moustache ; et à ce monde de votre fabrication, il compare le monde réel. Cela se passe maintenant au plan subconscient. Rappelez-vous cette simple phrase, c’est la définition du mental : « Dieu s’est encore trompé, cela ne correspond pas. »
Dieu n’arrête pas de se tromper du matin au soir et ça ne correspond jamais – soit d’une façon flagrante, déchirante, par laquelle vous êtes emportés dans l’émotion, la colère, la souffrance, la révolte, soit d’une façon beaucoup plus subtile que vous ne remarquez même pas au passage, et pourtant qui vous interdit d’être en contact immédiat avec la réalité. Si vous cessez de créer un second, cette réalité vous apparaîtra telle qu’elle est : une-sans-un-second. Ce que les hindous appellent vérité, c’est ce qu’ils appellent aussi l’être ou la réalité, sat ce qui est, à l’exclusion de tout ce qui pourrait être, qui devrait être, qui aurait pu être, qui ne devrait pas être.
Non seulement si vous voulez échapper aux émotions qui vous poursuivent de jour en jour depuis tant d’années, mais, si vous voulez, au-delà même de l’effacement des émotions, accéder au monde réel qui est la porte et la seule porte de la grande réalité, le chemin tient en cette simple parole : « faire de deux, un ». Vous connaissez une des grandes paroles des Upanishads, « sarvam khalvidam brahman », « tout cet univers est brahman ». C’est à travers cet univers, si vous atteignez la perfection du un-sans-un-second ici et maintenant, que vous réaliserez le brahman des Upanishads. Et vous ne le réaliserez jamais si, au lieu de vivre dans un monde, vous vivez dans deux mondes. Et encore si ces deux mondes, vous leur donniez la même importance ! Mais ce qui est proprement insensé, c’est que le mental considère comme le monde véritable celui de sa fabrication, qui n’a, je ne le redirai jamais trop, aucune existence d’aucune sorte, et c’est par rapport à ce monde totalement chimérique qu’il se permet de juger le monde réel. Pour le mental, le plus important n’est pas le monde réel auquel il vient surajouter un monde irréel, c’est le monde inexistant auquel il vient comparer le monde réel. Pour le mental, la situation est totalement retournée. C’est de ce retournement que vous devez prendre conscience si vous voulez échapper à ce mécanisme. Ma vie est fondée sur un immense mensonge : ce qui devrait être. Vous devez découvrir en vous-même cette aberration, cette folie : je fabrique un monde. Chacun fabrique le sien. Le monde réel est le même pour tous mais le monde fabriqué est différent pour chacun.
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Si vous voulez bien, nous allons regarder ensemble la petite bague de fixation qui attache le câble du micro au trépied. J’ai là dans les mains un petit objet en plastique. Je ne peux pas voir cet objet sans comparer. Si je dis qu’il est petit, c’est que je le compare à quelque chose de plus grand. Si je dis qu’il est grand, c’est que j’ai vu des anneaux du même type mais plus petits. Les deux fois, j’ai fait intervenir autre chose. Au moment même où je dis qu’il est noir, je dis qu’il n’est ni rouge, ni bleu, ni blanc, ni jaune. Le simple fait de dire qu’il est noir c’est comparer avec les autres couleurs, et ainsi de suite. Je ne peux rien définir sans comparer. Mais, si je peux être conscient de ce petit objet en plastique que je tiens, là, en ce moment, dans mes mains, et que le mental n’établisse aucune comparaison, je ne peux plus dire ni qu’il est grand ni qu’il est petit ; je ne conçois plus quelle taille il a. Vous m’entendez bien ? Plus de taille. Il n’est ni grand ni petit ; et par là même, il est infini.
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Mais cette reconnaissance n’est pas comparaison. Swâmiji disait aussi : « See and recognize », « voyez et reconnaissez ». Cela ne veut pas dire comparez. Seulement, le mental ne peut que créer la confusion dans ce domaine, parce qu’il reviendra toujours à certaines comparaisons justifiées pour les mêler à cet autre mode de comparaison qui n’a aucune justification.
Comment peut-on voir de façon juste ? Demandez-vous d’abord : comment est-ce qu’on peut ne pas voir de façon injuste ? Vous cherchez la vérité ? Cherchez à démasquer les erreurs. Vous cherchez à voir de façon juste ? Cherchez à ne plus voir de façon non-juste. C’est cela qui vous permettra de progresser réalistement. Vous êtes encore soumis à l’erreur aujourd’hui ; dépistez l’erreur. L’expression bien connue que j’ai moi-même employée, « chercheur de vérité », est sujette à caution. Il vaudrait mieux dire : soyez des chercheurs de l’erreur. Cherchez l’erreur partout où elle peut être et dépistez-la. Quand vous aurez supprimé toutes les erreurs, la vérité resplendira par elle-même.
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Je reprendrai la phrase de l’enfant de six ans citée dans « À la recherche du Soi » : « Pour une forêt en automne c’est complètement raté, bien sûr, mais pour une forêt en hiver je trouve cela très réussi. »
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Dans le chemin que vous suivez ici, l’ascèse et l’existence ne font qu’un et vous découvrirez peu à peu qu’il n’est pas possible de progresser si l’existence entière n’est pas réorganisée, et qu’une vie menée dans l’incohérence ne peut pas vous conduire à la liberté intérieure.
Il y a à cela bien des raisons mais une des plus importantes est que mettre de l’ordre dans vos existences vous permet d’économiser énormément d’énergie. Vous touchez là un thème essentiel, qui peut attiser votre intérêt pour cet aspect un peu austère de l’enseignement.
Vous avez à peu près assez d’énergie pour vivre de la façon ordinaire, c’est-à-dire dans le sommeil, sans vigilance, sans conscience de soi. Et encore je dis « à peu près assez d’énergie » parce que la plaie du monde moderne, c’est la fatigue. La plupart des malades vont voir le médecin parce qu’ils sont fatigués – ils cherchent un remontant, ils cherchent un reconstituant. En vérité, pour pouvoir progresser sur le chemin, non seulement il ne faut pas être fatigué à longueur de journée mais il faut avoir beaucoup d’énergie à sa disposition. Quand la vigilance se sera établie, vous économiserez de l’énergie parce que le fait de ne pas être identifié, de rester conscient, permet d’utiliser le minimum d’énergie pour le maximum d’efficacité. Mais, pour que cette vigilance, porte ouverte sur les états supérieurs de conscience, s’établisse, il vous faut une énergie fine, subtile. Or, chaque fois que nous voulons raffiner quoi que ce soit, une grande quantité de matière grossière est nécessaire pour obtenir une plus petite quantité de matière subtile. Il nous faut donc une grande quantité d’énergie ordinaire, d’énergie grossière, pour pouvoir disposer de cette énergie fine permettant la présence à soi-même et le sentiment de soi, qui sont le chemin de la conscience du Soi. Si vous examinez comment, du matin au soir, vous vivez, vous accomplissez toutes vos actions, travaillez, vous déplacez en voiture ou a pied, mangez, dormez, vous distrayez, vous amusez, etc. vous vous rendrez compte que vous pouvez diminuer considérablement le gaspillage d’énergie.
Il n’y pas d’immenses possibilités d’augmenter votre approvisionnement en énergie. Vous pouvez manger un peu plus mais si vous mangez trop, vous dépensez de l’énergie pour digérer. Vous pouvez respirer profondément, l’oxygène et le prana de l’air sont une nourriture. Mais ce n’est pas parce que vous aurez pris des médicaments fortifiants comme il en existe quelques-uns ou des vitamines que vous aurez beaucoup plus d’énergie à votre disposition. Ce qui vous est possible, c’est de diminuer, dans des proportions que vous ne soupçonnez même pas, votre gaspillage d’énergie.
Imaginez une voiture qui consommerait cinquante litres d’essence aux cent kilomètres. Vous penseriez qu’il y a quelque chose d’anormal. Il faut regarder le carburateur, les bougies, il faut tout vérifier. Vous ne transformerez pas une 504 Peugeot en Rolls Royce. Mais vous pouvez transformer une 504 qui consomme cinquante litres aux cent en une 504 qui ne consomme plus que dix ou onze litres.
Cette comparaison, bien concrète, est parfaitement utilisable. Moi qui étais facilement fatigué autrefois, avec des moments de dynamisme et des moments de dépression, je vois bien que j’ai maintenant une très grande énergie à ma disposition et cela vient de ce que je ne la gaspille plus. Regardez bien les choses telles qu’elles sont et, si vous voulez vraiment réussir à vous éveiller, à ne plus être emporté par le courant, vous découvrirez qu’il y a de nombreux aspects de votre existence qui peuvent être transformés, mis en ordre. C’est ce que Swâmiji appelait la vie consciente, deliberate living, une vie que l’on décide, que l’on mène sciemment dans chaque petit détail.
Il ne suffit pas de méditer, ou de faire zazen une heure par jour ou de venir un mois par an au Bost. Il faut que toutes vos journées, du matin au soir, soient imprégnées de l’enseignement, deviennent le chemin, et cette existence purifiée, dont tout acte inutile est éliminé, vous conduira à cette finesse de perception, cette acuité de la buddhi qui permet de s’arracher à la lourdeur habituelle.
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Vous devez comprendre que le gourou ne veut rien de particulier, qu’il n’a pas besoin de vous, qu’il n’attend rien de vous. Il n’a pas un orgueil ni des inquiétudes de père ou de mère. Il est là pour guider ceux qui veulent être guidés. Si je dis « What you have to do, do it now », est-ce que vous l’entendez comme une parole de gourou ? « Ce que vous avez à faire, faites-le maintenant. » Cette parole ne m’a plus jamais laissé en paix. Je l’ai acceptée assez facilement et je l’ai mise en pratique assez fidèlement. Je vous la donne comme un exemple de cet aspect de l’enseignement. Ce que vous avez à faire, faites-le maintenant. Ne remettez pas au lendemain. C’est une parole de gourou, qui ne relève pas du bon sens ou de la bonne volonté mais de la grande connaissance, la connaissance sacrée. C’est en mettant cette parole en pratique que j’en ai peu à peu, à travers les années, découvert l’importance, que je ne soupçonnais pas au départ. Je pensais que, simplement, oh ! c’était une bonne habitude, comme on dit. C’est beaucoup plus que cela.
Des instructions de ce genre ont une valeur réellement « ésotérique », c’est-à-dire conduisent à notre transformation intérieure au sens le plus élevé. Les principes vous les connaissez : du conflit à la réunification, du gaspillage d’énergie à la transformation de l’énergie pour la rendre de plus en plus subtile ; de l’aveuglement du mental, qui nous voile la réalité, au monde tel qu’il est d’instant en instant.
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Swâmiji insistait sur la régularité, le fait d’éviter les extrêmes en matière de nourriture, en matière des impressions qu’on reçoit et dans toutes les activités physiques, et de ne travailler ni trop, ni trop peu. Vivre une vie consciente et voulue, une vie, dans laquelle on est toujours actif ; implique de n’entreprendre aucune action sans la réflexion et la délibération qui s’imposent mais ensuite de cesser complètement de « penser » une fois qu’on est engagé dans cette action. Seule la certitude que vous êtes bien en train de poursuivre le long d’une ligne juste vous conduira à votre but. Soyez actif, physiquement et mentalement, du matin au soir.
C’est en agissant selon ce que vous connaissez que vous pouvez connaître plus, c’est-à-dire augmenter votre expérience et vos certitudes. Et c’est en agissant que vous voyez si vous vous trompez, ce qui est souvent inévitable. Quand on a le courage de se lancer dans le monde, dans l’inconnu, même si on est guidé, on se trompe. Se tromper fait non seulement partie du chemin mais fait partie de l’enseignement. Acceptez à l’avance l’idée qu’inévitablement vous allez encore vous tromper, sinon vous n’auriez pas besoin d’être ici. Vous vous tromperez par rapport à vous-même, vous accomplirez des actions qui ne vous donneront pas satisfaction, avec lesquelles vous ne serez pas unifié, soit avant, soit pendant, soit après et que vous regretterez. Jusqu’au jour où vous ne regretterez jamais rien. Votre vie sera ce qu’elle sera, moyenne peut-être, en tout cas relative, mais vous serez toujours en paix avec vous-même. C’est l’action qui vous permet de vous tromper vraiment, nettement, clairement. Qui ne tente rien, n’a rien. Qui ne risque rien ne peut pas progresser. C’est l’épreuve de la vérité : je le vois, le résultat est là, flagrant qui me montre que je me suis trompé. L’action soulève les vraies questions. Les vraies questions qui peuvent être posées à un gourou sont toujours issues de ce que nous avons fait, au vrai sens du mot faire. Ce qui s’est fait « comme ça », action-réaction, impulsions par lesquelles nous sommes emportés mécaniquement, ne soulève jamais de vraies questions.
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Swâmiji insistait aussi beaucoup sur une règle que j’ai retrouvée partout : on doit toujours manger un peu moins qu’on n’aurait envie de manger, et rester sinon sur sa faim, du moins sur l’impression qu’on aurait pu encore manger un peu plus. Si on arrête un repas en sentant « je ne pourrais pas avaler une bouchée de plus », c’est faux, cela prouve qu’on a déjà trop mangé, qu’une part de notre énergie va être immobilisée à digérer au lieu d’être disponible. Une vérité importante, qu’on oublie complètement, c’est que non seulement la nourriture vous donne de la force mais c’est que la digestion vous prend aussi de l’énergie. Qui n’a pas l’expérience d’avoir envie de faire la sieste après le déjeuner ? On ne devrait jamais sentir que notre énergie vitale est immobilisée dans la digestion. Il doit toujours y avoir cette impression de légèreté et qu’on pourrait encore manger un peu. Et ça c’est le véritable jeûne. Bien sûr, si on est trop encrassé par ce que Swâmiji appelait over deposits, les matières en trop déposées en nous, un jeûne de huit jours, de dix jours, peut être un bon nettoyage. Mais le vrai jeûne, tous les gourous l’ont dit, c’est de manger peu.
On peut en dire autant en ce qui concerne le sommeil. Une discipline du sommeil veut qu’on se couche à heure fixe et qu’on se lève à heure fixe. Seulement, tout ça, ce sont des règles si simples qu’on ne voit pas pourquoi on a besoin d’un gourou hindou pour nous les enseigner. Or, ce qui rend si difficile cette vie consciente, c’est le fait que nous ne passons pas au crible de notre intelligence et de notre expérimentation les principes par lesquels nous vivons. Vous confondez ce que vous croyez, ce que vous pensez, ce que vous affirmez, avec ce dont vous êtes certain, et ce à peu près dans tous les domaines.
Étudiez bien toutes vos actions. Demandez-vous : pourquoi est-ce que j’agis de cette façon- là ? Est-ce qu’il n’y aurait pas une meilleure méthode ? Est-ce qu’en suivant la méthode que je suis, j’atteins véritablement le but que je me suis proposé ? Est-ce que j’agis comme cela uniquement parce que j’ai toujours cru qu’il fallait agir ainsi ? Posez-vous, autant qu’il le faudra, toutes ces questions de manière à voir exactement ce qu’il en est par votre propre expérience et sachez changer ou modifier vos actions et votre méthode chaque fois que c’est nécessaire. C’est donc non seulement une existence délibérée mais une existence active et non passive, faite de vigilance et de conscience. Avant de commencer un travail quel qu’il soit, et pendant que vous êtes en train de l’accomplir, soyez toujours parfaitement conscient du but pour lequel vous agissez. N’accomplissez jamais rien que vous ne ressentiez pas comme nécessaire. Une fois que la tâche a été accomplie, voyez si c’est bien l’objectif de départ qui a été accompli.
Que de fois nous commençons et nous poursuivons une action sans être pleinement conscient de notre but. Le résultat n’est pas du tout celui que nous avions décidé au départ mais nous ne le voyons même pas. Faute de conscience et parce que nous sommes emportés par le mental, nos existences que nous croyons à peu près justes sont, en fait, complètement fausses. Et c’est pour cela qu’on n’atteint pas la sagesse, et qu’on tourne en rond dans le sommeil sans pouvoir s’éveiller.
Tout doit être passé au crible de la vigilance, de la conscience et de l’examen par la buddhi. Le gourou peut seulement enlever les voiles qui recouvrent vos yeux et vous empêchent de voir ce qui est. Le gourou met une lumière entre les mains du disciple et c’est avec cette lumière que celui-ci doit ensuite retourner dans ce monde de conflits.
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Allez jusqu’au bout de votre possibilité, ni plus ni moins, et vous serez toujours satisfait, heureux. Tant qu’on est sur le chemin, au plan de l’effort, dans le relatif on ne peut éprouver ananda que si on sent : « J’ai fait vraiment ce que je pouvais faire. » Si vous tentez de faire plus que vous pouvez faire, vous vous trompez. Vous arrivez à la fatigue, au surmenage, à des erreurs et vous ne pouvez pas être unifié. Une part de vous refuse : ce n’est pas vrai, ce n’est pas juste, ce n’est pas ça qui m’est demandé. Si des injonctions morales, dans l’inconscient : « un homme est capable de, comment tu n’as pas honte, allons sois courageux », parlent à votre place en vous-même, vous allez vous demander des efforts que vous ne pouvez pas fournir et vous ne serez pas « à l’aise ». Inversement, si vous ne faites pas l’effort que vous pouvez faire, vous ne serez pas à l’aise non plus, et vous ne serez pas complètement détendu.
Pourtant j’ai dit aussi qu’il fallait parfois savoir se demander des efforts « héroïques ». La question des efforts intenses vient de ce que nous sommes incroyablement paresseux. Notre existence est mal organisée, tout nous est laborieux, tout nous pèse, sauf quand nous sommes emportés par l’enthousiasme. Vous gaspillez une énergie immense, purement gaspillée, et, par moments, il est nécessaire de faire un super-effort, c’est-à-dire d’aller en effet jusqu’au bout de vos possibilités. Il n’a jamais été dit que l’effort intense devait vous rendre malade d’épuisement, forcer votre cœur et vous conduire à l’hôpital. Mais généralement vous situez votre maximum d’effort à un niveau très limité et, en fait, vous pourriez aller beaucoup plus loin. Il est nécessaire, dans certains cas, de comprendre, en vérité, de quelle réserve d’énergie vous disposez et de quoi vous êtes capables. Dans ces moments de sur-efforts, qui ne peuvent être qu’exceptionnels, vous pouvez faire de grandes expériences d’acceptation, parce que vous ne pouvez les accomplir que si vous dites oui, oui à tout ce qui en vous refuse, pour le dépasser sans conflit. C’est une technique d’ascèse particulière, sur un point précis, à un moment précis, mais ce n’est pas ce qui doit s’appliquer dans l’existence du matin au soir. Faites exactement ce qui vous incombe. « What you have to do, do it now », faites-le maintenant. Peu à peu, si vous vivez de façon juste, vous apprendrez à savoir ce qui vous est réellement demandé, jusqu’où va votre possible et à le faire. Et vous apprendrez aussi à savoir ce qui ne vous est pas demandé. Quelle libération ! Jusqu’à présent je croyais que ça m’était demandé et j’étais donc « bourré de problèmes ». Je ne peux pas le faire, donc ça ne m’est pas demandé. C’est un des mensonges les plus pernicieux du mental qui s’exprime ainsi : « je dois le faire et je ne peux pas ». Si vous ne pouvez pas, vous ne devez pas le faire, voilà la voix de la vérité. C’est le karma, c’est comme ça. Remettez tout entre les mains de Dieu. Si vous ne pouvez pas gagner d’argent pour nourrir vos enfants, c’est que vous n’avez pas à le faire. Si vous avez à le faire, c’est que vous pouvez. À cause du mental, vous n’accomplissez pas ce que vous pouvez accomplir et, ensuite, vous vous reprochez de ne pas accomplir ce qui ne peut pas vous être demandé, parce que c’est impossible.
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Plus vous agissez consciemment, plus vous comprenez. Et le progrès consiste à comprendre de plus en plus, à remplacer de plus en plus les opinions par des certitudes. L’action juste n’est jamais ni la complaisance, ce qu’on appelle en anglais : to indulge, un mot qu’on entend abondamment dans les ashrams, ni la frustration. Vous devez examiner consciemment chaque cas particulier, et décider quelle sera l’action qui vous laissera sans aucun conflit, tel que vous êtes situé aujourd’hui, ici et maintenant. Vous pouvez prendre comme un thème central, permanent : éviter le conflit. Évitez le conflit, parce que le conflit est une perte d’énergie immense, et que vous avez absolument besoin d’énergie. Les vrais sentiments, le courage, la persévérance, la foi, l’espérance, la compassion, la charité, la certitude, la confiance en soi demandent une haute qualité d’énergie. Tout ce qui est gaspillage d’énergie doit être absolument écarté, donc tout ce qui nous met en conflit avec nous-même dans notre existence quotidienne : j’avais à poster cette lettre, je ne l’ai pas postée et, pour ne pas perdre cinq minutes à poster ma lettre, toute la soirée j’ai ruminé : « j’aurais dû la poster, j’aurais dû la poster, ah ! je ne veux pas y penser ». Vous gaspillez beaucoup plus d’énergie que vous n’en auriez dépensé à descendre votre escalier, aller à la boîte aux lettres et remonter votre escalier.
L’action parfaite pour vous aujourd’hui, c’est celle qui débouche pour vous sur la satisfaction, ananda, la paix non émotionnelle, au moment, au lieu et dans les circonstances au sein desquelles vous vous trouvez. C’est une vérité que vous pouvez observer vous-même. Vous vous trouvez tout le temps, toujours, dans des « conditions et circonstances », peut-être même des circonstances mauvaises et peut-être parce que c’est vous qui vous y êtes mis : j’ai fait des dépenses tout à fait inconsidérées, je me suis brouillé avec un collègue, je me suis mis en difficulté avec mon directeur, j’ai entrepris une association avec un incapable dont je ne sais plus comment me débarrasser. Bien. Mais soyez sûr d’un point. C’est que si, ici et maintenant, dans cette circonstance fâcheuse, et même si cette situation est difficile à redresser, vous avez accompli l’action juste, limitée, momentanée, celle que vous pouviez faire aujourd’hui, vous vous trouvez dans un sentiment de paix, le sentiment d’ananda. Cette expérience est à votre disposition quelle que soit la situation dans laquelle vous êtes, je dis bien quelle qu’elle soit, sans aucune exception.
Une certaine action vous est demandée, à vous, aujourd’hui, ici, maintenant. C’est une des clés pour vivre en paix. Vous cessez de gaspiller de l’énergie, vous reprenez confiance, et, le lendemain, vous accomplissez encore les actions justes qui vous incombent pour la journée. Vous pensez bien que si je me demandais, aujourd’hui, au Bost, de répondre tous les jours à tout le courrier que je reçois, plus à toutes les demandes d’entretiens avec des personnes étrangères au Bost, je ne pourrais pas. Par conséquent je devrais vivre dans une perpétuelle inquiétude et dans la perpétuelle souffrance de sentir mon insuffisance. Et si je me demandais de répondre six pages à chacune de vos lettres je n’y arriverais pas non plus. Par conséquent la paix du cœur ne serait jamais possible. Il n’y a pas un gourou qui ne sente monter vers lui l’appel déchirant de l’humanité entière. Alors ? Si c’était sans issue, il se retrouverait dans la souffrance, donc il ne pourrait plus montrer aux autres comment se libérer de la souffrance puisqu’il n’en serait pas sorti lui-même. Chacun pour soi, ici, maintenant, aujourd’hui, dans les conditions et les circonstances où vous êtes, que vous êtes, une action juste vous est possible et celle-ci, vous devez l’accomplir – tout de suite.
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Je ne peux répondre qu’à quatre lettres, mais ces quatre lettres je ne les remets pas à demain. À chaque jour suffit sa tâche. Quand vraiment il n’y a plus une seule lettre sur le bureau et que je découvre que j’ai une demi-heure devant moi, à ce moment-là je peux lire un livre si j’en ai envie. Cette façon juste de vivre vous maintient dans la paix du cœur, quelles que soient les conditions et circonstances. L’important c’est que vous soyez unifié et qu’il n’y ait aucune énergie gaspillée dans le conflit d’une voix qui dit : « tu dois faire ça » et une autre voix qui dit « je ne peux pas ».
Comprenez bien cette phrase de Swâmiji : « l’action parfaite pour vous c’est celle qui va vous conduire à votre happiness, à votre joie, à votre satisfaction, à l’instant, au lieu et dans les circonstances où vous vous trouvez juste maintenant ». Dans les circonstances où vous vous étiez mis, vous voilà unifié. N’établissez aucune règle. C’est toujours une question de circonstance particulière et, surtout, ne comparez jamais avec les autres. Chaque personne est unique, incomparable. Ceci s’applique à chacun de vous. Chacun est parfait en lui-même. Soyez vous-même.
Plus vous agissez, moins vous « pensez » – dans le mauvais sens du mot penser. L’action se situe exactement dans le présent et rien d’autre, le mot que je suis en train de dire, le geste que je suis en train de faire. C’est la clé d’un comportement véridique et positif. C’étaient deux mots de Swâmiji, truthful et positive. Positif c’est le contraire de négatif : dire oui au lieu de dire non. Et truthful, être fidèle à la vérité, être dans la vérité. Aucune action ne doit naître comme expression de la réaction, aucune action ne doit être impulsive, aucune action ne doit s’imposer à vous, aucune action ne doit être exagérée, « en faire trop », comme on dit. Et toute parole est une action. Il faut que chaque action soit positive, calme, délibérée, et que vous l’accomplissiez en pleine possession de vous-même. Les actions excessives ne sont que des réactions.
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Qu’est-ce que c’est : « réussir une existence » ? D’abord c’est réussir son existence. Or les influences qui se sont gravées en vous à votre insu, les habitudes mentales que vous avez prises depuis l’enfance, font que vous ne savez plus ce qu’est réussir votre existence et ce qu’est comparer avec une existence qui n’est pas la vôtre, créant ainsi toutes les déceptions, les frustrations, les jalousies. Il y a d’abord un travail d’une nature particulière, qui relève d’une sadhana technique, et qui consiste à se retrouver soi-même, dans la mesure où l’on a été rendu étranger à soi-même, et à comprendre ce qui est vraiment sa nécessité propre. Ici interviennent deux expressions bien connues en sanscrit : dharma et svadharma. Le dharma, c’est la loi, dans tous les sens du mot loi, c’est ce qui fait que les choses sont ce qu’elles sont. Ce qui fait que les choses sont ce qu’elles sont, ce sont, en effet, les lois universelles que les sciences redécouvrent chacune dans son domaine respectif. Et, en plus du dharma général propre à l’homme, chaque être humain a un svadharma, qui est unique, qui est le sien. Le dharma d’un prunier, c’est de produire des prunes, pas de produire des oranges ou des mandarines. Et, trop souvent, vous avez perdu de vue votre svadharma, vous ne savez plus à quoi vous êtes appelés, vous n’êtes pas à votre place réelle, dans votre ligne de développement réelle. Tout un travail devra être accompli pour discriminer ce qui est illusoire et névrotique en vous, et ce qui est vraiment vous-même.
Combien d’existences ont été non-accomplies, ratées, parce qu’elles ont été menées au jour le jour sans prise de conscience, sans vision, sans connaissance de soi. Cette nécessité d’épanouissement, de réussir sa vie dans son ensemble doit vous amener, que vous ayez vingt ans ou que vous en ayez cinquante, à vous poser certaines questions. Qu’est-ce qui s’est passé jusqu’à présent ? Pourquoi est-ce que je me sens frustré et non pas accompli ? Comment est-ce que je m’y suis pris ? Et comment est-ce que je vais continuer à m’y prendre ? À quoi correspond ce que je ressens comme des échecs ? Pourquoi ces échecs sont-ils là ? Et, finalement, à quelle vie, à quelle réussite suis-je appelé ?
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« Je tiens à dire qu’il n’y a pas un seul cas dans toute l’histoire du zen où quelqu’un a obtenu l’illumination sans avoir traversé un dur et difficile processus d’ascèse.
Chacun aura à faire face à sa nullité et à son incapacité totales ; il devra voir en face de terribles contradictions et passer par toutes les souffrances que nous appelons l’inévitable karma. Il devra descendre profondément à l’intérieur de lui-même, aller au-delà de la dernière extrémité de lui-même et désespérer de lui-même comme quelqu’un qui n’a aucune chance d’aucune sorte d’être sauvé. Ce qu’on appelle trouver le vide en soi vient de cette expérience la plus douloureuse de toutes, de cet abîme de désespoir et d’agonie qui seul vous jettera bas, corps et âme, devant l’absolu. »
Le zen a toujours parlé du grand doute et de la grande mort. »
Ce n’est pas moi qui le dis mais un des plus grands maîtres zen contemporains.
Swâmiji avait un langage aussi clair que ces textes du Dr Godel ou du Roshi Shibayama, qui représentent deux traditions tout à fait différentes. Il m’a dit : « You will have to pay the full price », « vous aurez à payer le prix complet jusqu’au dernier centime ». Et il a dit à un autre disciple : « You will have to pay with your very life », « vous aurez à payer avec votre vie même » (ou : « vous devrez payer de votre vie »). Bien sûr, cela ne veut pas dire se suicider ; mais cela veut dire payer avec tout ce qui fait notre vie aujourd’hui.
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Déjà, dans le premier livre que j’ai écrit, le livre Ashrams, je citais ces paroles de Mâ Anandamayi : « Comment pouvez-vous juger ? Vous avez souvent l’impression que quelqu’un qui s’est engagé sur le chemin est devenu plus agressif et plus égoïste qu’il ne l’était auparavant ; comment savez-vous que des tendances indésirables, qui étaient soigneusement enfouies, ne sont pas venues à la surface afin de pouvoir se dissiper ? »
Vous pouvez vérifier, vous ne trouverez pas une tradition sérieuse, autre que les extravagances modernes, qu’elle vienne du christianisme, de l’hindouisme, du bouddhisme ou du soufisme, qui ne décrive pas avec beaucoup de détails cette expérience par laquelle sont passés tant de disciples, de chercheurs de l’absolu, de mystiques. Et les mots qui reviennent sont toujours des mots semblables : la traversée du désert, l’agonie, l’impression de perdre tout ce à quoi on était habitué et tous ses points d’appui, et de devoir continuer encore plus loin.
N’est-ce pas malhonnête, pour avoir plus de disciples, de faire croire que ce sera un chemin facile, aisé, qui résoudra à bon compte tous les problèmes ? On n’a jamais obligé personne à s’engager sur ce chemin. Mais celui qui veut mourir pour renaître doit bien comprendre qu’avant de renaître, il faut mourir. Celui qui veut se transformer doit bien comprendre que sa forme actuelle, la façon dont il se sent être, dont il se conçoit et dont il conçoit le monde autour de lui, devra disparaître avant qu’une autre réalité se révèle. Ce serait trop facile si le nouveau commençait à se révéler avant que nous ayons dû perdre l’ancien. Avant de remplir le verre de vin il faut vider l’eau et avant de devenir papillon, il faut être chrysalide. La chenille a totalement disparu avant que le papillon commence à apparaître. Et nous avons tous, sous une forme ou sous une autre, à passer par cette métamorphose, cette transformation.
Pensez à toutes les légendes et à tous les mythes, y compris certains contes de fées, qui vous racontent comment le héros à la quête du Graal ou à la recherche de la belle princesse doit affronter une série d’épreuves. Toutes les civilisations traditionnelles ont exprimé, soit dans un langage réaliste, soit dans un langage symbolique, la vérité à laquelle je me réfère aujourd’hui. Et, pour celui qui s’est engagé sur le chemin de sa propre transformation et qui est sensible à ce langage, ces mythes sont d’une extrême richesse. Ils disent notamment que les dragons et les monstres se dissipent comme s’ils n’avaient jamais été qu’une illusion, à condition que le héros les affronte sans crainte et connaisse la parole ou le mantram qui les exorcisera.
D’autres mythes disent que ces dragons, dès qu’ils ont été subjugués par le héros, loin d’être ses ennemis deviennent ses serviteurs. Il y a là une très grande vérité : chaque peur, chaque terreur même, que nous portons en nous, si elle est vue sans aucune crainte et entièrement assumée, au lieu d’être un obstacle devient une force nouvelle ; l’énergie qui était investie à la fois dans la peur et dans le besoin de nier celle-ci devient enfin disponible. Ce qui était une faiblesse se transforme en force. Certains d’entre vous peuvent déjà le sentir comme leur expérience personnelle. Le chevalier s’approche du but entouré d’une armée de dragons qui sont à son service pour augmenter sa force.
Ce n’est pas parce que ce genre d’idées s’est répandu partout que cela changera quoi que ce soit à la vérité. La vérité est là et elle sera toujours là. Une terrible parole – dont je n’ai absolument pas mesuré le sens – a été les premiers mots que j’aie jamais entendus de la bouche de Swâmiji : « What do you want ? » – « Qu’est-ce que vous voulez ? » Est-ce que vous voulez vous engager dans une aventure que toute l’histoire de l’humanité vous présente comme la plus grande, la seule qui conduise à la perfection au-delà de toute crainte et de toute souffrance, mais qui, comme tout ce qui a une valeur immense, doit être payée très cher ? Ou bien est-ce que vous voulez ce rêve de plus en plus généralisé dans lequel, sans avoir à traverser cette crise de mort et de résurrection, on nous promet je ne sais quels pouvoirs miraculeux, quelle sagesse, quelle conscience supra-normale et autres merveilles.
Ce n’est pas parce que le mensonge a pignon sur rue et qu’il est partout répété par des gens cherchant à se rassurer, que la vérité pourra être changée.
Vous pouvez admettre une religion qui donne un sens à la vie d’une multitude et apporte la lumière à une société entière. Mais, à l’intérieur de cette religion, l’ésotérisme, lui, n’a jamais concerné qu’une toute petite minorité de « héros », le mot sanscrit « vir », qui a donné « viril ». Dès que le chemin devenait difficile, j’avais droit à cette parole de Swâmiji – « The way is not for the coward but for the hero », « la voie n’est pas pour le lâche mais pour le héros ». Maintenant, à moi de choisir.
Vous devez vous situer à l’intersection de deux langages : celui qui dit à chaque homme que « chaque homme est appelé par son nom » et que ces promesses peuvent se réaliser pour lui – ne soyez pas pleutre, ne soyez pas timoré – et le langage qui dit : ces promesses ne se réaliseront pas à bon marché. Mais les Occidentaux ne peuvent pas entendre ce langage et veulent à tout prix considérer que l’illumination est pour tout le monde et à bon compte, alors que, dans tous les autres domaines, ils savent parfaitement que rien ne s’obtient sans y mettre le prix. On n’a jamais considéré que n’importe quel Américain choisi dans la rue était susceptible de s’embarquer pour être déposé sur la lune et en revenir ; vous êtes tant soit peu au courant des sélections fantastiques et de l’entraînement non moins fantastique qui sont pratiqués par la NASA pour former les navigateurs de l’espace. Faire six heures de crawl tous les jours pour gagner 1/10e de seconde, ce n’est pas aller à la piscine une demi-heure par semaine. Il n’y a qu’à ouvrir les yeux autour de nous pour savoir que tout se paie et que, dans de nombreux domaines, les Occidentaux sont capables de payer. Mais, pour la spiritualité, on veut que tout soit donné et que le chemin consiste uniquement à aller de mieux en mieux tous les jours, depuis la nullité, la médiocrité et la souffrance jusqu’à la sagesse suprême.
Ce « de mieux en mieux, tous les jours » est impossible. Vous devez entendre et réentendre : « en héros ». Bien, j’aurai des épreuves à traverser, je suis d’accord pour les traverser.
Les candidats qui se présentent pour être navigateurs de l’espace savent qu’ils ne vont pas se contenter de regarder des films et d’écouter des causeries et que l’entraînement sera beaucoup plus dur. Des hommes qui veulent dépasser leurs limites, il y en a encore aujourd’hui, mais moins qu’autrefois, sans aucun doute. La plupart des moines, aujourd’hui, ne peuvent plus vivre la discipline qui se vivait encore juste avant la dernière guerre. Mais dans certains monastères zen au Japon, j’ai vu la terrible ascèse à laquelle fait allusion le Roshi Shibayama se maintenir sans défaillance.
Le chemin sur lequel vous pouvez vous engager a au moins pour lui le prestige de l’ancienneté et il a fait ses preuves pendant trois mille ans, quand ce n’est pas quatre mille. C’est déjà une sécurité de ne pas s’engager dans une invention moderne ou une improvisation sans racines.
Pourquoi est-ce que je parle comme cela aujourd’hui, plutôt que de l’avoir fait dès les premiers jours du Bost ? C’est parce qu’avant d’avoir une certaine expérience personnelle, ce langage-là, on ne peut pas l’entendre. Celui qui se croit qualifié pour s’engager sur le chemin spirituel est comme un enfant qui veut absolument faire une excursion difficile. On lui dit : « Tu sais, cela va être très fatigant » – « Oui, oui ! » – « Il fera très froid » – « Oui, oui ! » Et puis, dès qu’il commence à avoir mal aux pieds, il gémit. Il n’avait pas du tout réalisé ce dont on lui parlait.
Ou bien on prend peur tout de suite, ou bien on dit « je suis d’accord », parce qu’on ne comprend pas de quoi il s’agit. Cela ne peut être que des mots. Reprenez le texte du Dr Godel, que je lisais tout à l’heure, écrit par un homme qui avait toutes les qualifications pour faire autorité dans ce domaine. Comment pouvez-vous entendre ces mots : menace de schizophrénie, et démembrement ? Ou bien vous pensez : « Je fais demi-tour tout de suite ! »
Ou bien vous considérez que vous êtes qualifiés et vous dites « oui », sans avoir vraiment entendu.
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Il se trouve que l’enseignement de Swâmiji a la possibilité, s’il est vraiment mis en pratique, de vous amener très vite à la vérité. Parfois l’on s’en va parce qu’on refuse et certains ou certaines qui étaient parmi les plus enthousiastes dans les débuts du Bost, sont partis en refusant le Bost de tout leur être, parce qu’ils ont senti leur mental mis en question. Cet enseignement de Swâmiji ne permet pas de rêver longtemps. Vous pouvez rêver en suivant certains enseignements et réussir à orner le mental avec les vertus de cet enseignement ou les belles paroles qu’il transmet – mais pas ici. Très vite, les masques tombent, les rêves sont brisés et vous êtes plongé dans votre propre réalité. Cette réalité, exprimez-la en termes de dragons et d’archétypes, ou en termes de peurs et de désirs impossibles à assumer. Exprimez-la dans le langage scientifique du vedanta et du yoga ou dans le langage des grands mythes. Votre propre réalité est une jungle. C’est cette forêt pleine de ronces et de bêtes fauves que doit traverser le prince charmant avant d’atteindre le château où dort la belle au bois dormant (un des contes de fées les plus directement symboliques de la quête). Les gardiens du seuil sont en vous, les monstres en vous, les abîmes sont en vous ; tout ce que décrivent les mythes et les allégories est en chacun de vous.
Je ne dis pas cela aujourd’hui pour vous troubler, mais je ne cherche pas à attirer des candidats au Bost et ceux qui n’ont pas un réel désir de suivre ce chemin, inévitablement ou bien s’ennuieront, ou bien prendront peur et s’enfuiront. Je parle pour ceux qui se sont engagés sur ce chemin et à qui le Bost apporte des troubles nouveaux ; pour ceux qui se sentent progresser dans certains domaines, qui voient déjà les signes encourageants, mais qui comprennent aussi que, s’ils veulent poursuivre plus loin, ils doivent s’engager résolument dans la nouveauté, et non continuer à tourner en rond dans les mêmes habitudes émotionnelles et mentales, et sur le même terrain connu. Le voyage vers le centre de soi-même, vers la « caverne du cœur » est un voyage d’exploration. Il faut quitter sa petite maison ordinaire, celle des pensées, des émotions, des sensations habituelles, celle de la conscience de l’ego (moi, tel que je me connais et tel que je me répète indéfiniment), pour aller vers l’inconnu et vers le nouveau, vers des pays intérieurs qu’on n’a jamais visités. C’est inévitable. Certains et certaines d’entre vous sont engagés dans cette exploration intérieure et sont face à face avec ces dragons, ces gardiens du seuil, ces forces décrites comme terrifiantes dans les textes traditionnels. Vous pensez bien que, si la littérature ascétique, orientale et occidentale, depuis trois mille ans, est unanime, cela doit être vrai. Et pourquoi est-ce que vous, vous seriez juste les exceptions à la règle ?
Non seulement il n’y a pas à s’inquiéter mais, si on a une âme de « héros », il faut au contraire se réjouir et se dire : « après tout, je l’ai voulu, j’y suis ». La véritable attitude du disciple, c’est celle qui est exprimée par la parole du Christ : « Père, écarte de moi cette coupe s’il se peut, mais qu’il soit fait selon ta volonté. » Il y a bien une part de vous qui a peur, comme la chenille doit avoir peur en se sentant devenir chrysalide ; et il y a une autre part de vous – le chevalier – qui est mue dans la profondeur par cette nécessité : « je ne peux pas ne pas continuer sur ce chemin ». Alors, n’y allez pas à moitié. Allez-y courageusement, allez-y en héros, engagez-vous dans ces terres inconnues de la conscience à l’intérieur de vous ; perdez vos points d’appui habituels ; affrontez bravement les périodes où vous ne vous reconnaissez plus, où vous ne vous comprenez plus – et allez de l’avant, allez de l’avant. Si la conscience réelle est là comme témoin, si elle est là comme vigilance, vous pouvez continuer, vous ne risquez rien.
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Un moment vient (c’est comme cela que je pourrais décrire l’expérience qui a été la mienne) où l’on s’engage dans un chemin qui se rétrécit de plus en plus. Peut-être est-ce comparable à ce « trou de l’aiguille » dont parle le Christ ; il est évident qu’un chameau ne peut pas passer par le trou de l’aiguille et qu’un individu riche ne peut pas atteindre le Royaume des Cieux ; mais de quelles richesses s’agit-il ? De toutes les richesses intérieures – les richesses de l’ego dont la pure conscience en nous est affublée et encombrée. Ce sont ces richesses-là qui doivent être abandonnées : les richesses émotionnelles, les richesses mentales, les richesses intellectuelles, toutes les richesses dans le relatif – les richesses des différents koshas ou « revêtements du Soi ».
Le chemin paraît se rétrécir de plus en plus ; il faut encore perdre, il faut perdre encore, pour devenir de plus en plus pauvre, de plus en plus nu, jusqu’à passer même pas par le trou de l’aiguille mais par un point, le point géométrique qui n’a aucune dimension. La seule réalité qui demeure, c’est la conscience, dépouillée de tous ses revêtements. Si vous allez jusqu’au bout, au moment où vous avez tout donné, la réalité se révèle, l’éveil se produit, l’ego a perdu sa magie et son pouvoir, c’est fini : vous êtes libre ! Mais vous ne pouvez rien garder...
Si vous voulez aller, dans cette vie, jusqu’au bout – et l’ultime réalisation, c’est le jusqu’au bout – il faudra tout lâcher – TOUT.
Tome 3
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Si, une fois, vous réussissez à écarter le voile du mental et à voir la neutralité d’un événement qui vous apparaissait comme bon ou mauvais, vous ne pourrez plus l’oublier. Vous aurez vraiment l’impression que vous avez enlevé une paire de lunettes déformantes, et qu’une possibilité nouvelle est là, à votre disposition, pour changer totalement votre mode d’approche de la réalité. Vous aurez l’impression qu’il n’y a plus de limites aux miracles qui s’ouvrent devant vous.
Pour la première fois, je viens de remporter cette extraordinaire victoire : j’étais en pleine qualification, de tout mon cœur, de toute ma sincérité, de toute mon émotion, je voyais un événement comme mauvais, douloureux, j’ai mis l’enseignement en pratique et, brusquement, j’ai vu cet événement se révéler neutre. Oui. Si vous vous laissez imprégner de cet enseignement, il va agir en vous dans la profondeur. Il faudra le mettre en pratique constamment, avec persévérance, ne pas laisser échapper les occasions de surprendre votre mental à l’œuvre et de retourner à la vérité. Je ne peux plus être dans mon monde subjectif, je veux être dans le monde réel.
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Et, à cet égard, je citerai une réponse célèbre du Bouddha, qui a une valeur générale mais que j’appliquerai à ce cas particulier. Lorsqu’on posait au Bouddha des questions trop théoriques sur la métaphysique, il répondait à peu près ceci : « Quand un homme a été blessé par une flèche, ce qui est important c’est d’extraire la flèche et de cicatriser la blessure, ce n’est pas de savoir le nom de l’artisan qui a fabriqué l’arc ni de quel arbre on a pris le bois qui a servi à faire la flèche. »
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Comprenez que ces vasanas se ramènent à quelques samskaras essentiels. Il y a des milliers de feuilles à chaque arbre, il y a des milliers de vasanas, mais il n’y a que quelques arbres à déraciner en vous et c’est en faisant samyama sur les samskaras que vous saisissez vraiment le tronc de l’arbre pour arriver à le déraciner. Alors, un jour, quand vous voulez méditer, quand vous voulez faire silence, vous avez beau vous ouvrir complètement à la profondeur de vous-même, cet orchestre cacophonique des vasanas s’est tu. Il n’y a plus d’associations d’idées ni de distractions, il n’y a plus de pensées, il n’y a plus de vibrations émotionnelles, il n’y a plus de besoin de bouger. Il y a complète détente de toutes les tensions physiques, émotionnelles et mentales et l’impression d’un silence immense, totalement simple, qui jusque-là avait été masqué par la cacophonie des vasanas. Tenter de méditer, c’est-à-dire de trouver ce silence, tant que les samskaras et les vasanas sont tout-puissants dans l’inconscient, c’est tenter l’impossible. Un travail préparatoire est nécessaire. Aujourd’hui la vraie méditation c’est de faire samyama sur les samskaras. Je suis un avec ce que je suis, au lieu d’être en dualité avec moi-même. C’est la vraie méditation, le vrai dharana, le vrai dhyana, le vrai savikalpa samadhi.
Prenez comme thème de votre méditation vos propres samskaras et, en étant avec le samskara, momentanément la dualité disparaît. L’origine du samskara est retrouvée, il perd sa force en devenant conscient, les vasanas meurent les unes après les autres et, un jour, le travail de chitta shuddhi est accompli. Les vrittis du yoga, c’est-à-dire les agitations de chitta, ont disparu et la définition du yoga est accomplie, chitta vritti nirodha : le yoga c’est l’effacement de toutes les vibrations de chitta. La buddhi, l’intelligence peut encore fonctionner, mais la pensée qui fonctionne quand on veut qu’elle ne fonctionne pas, c’est-à-dire quand on veut entrer en méditation, celle-là a définitivement disparu.
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Il vous faut donc réussir à entrer en contact avec vos propres émotions. C’est la clef de chitta shuddhi. Il faut donc que le disciple en vous ait pris une réelle décision. Si cette décision n’a pas été réellement prise, le travail ne sera jamais effectué qu’à moitié. Une réelle décision d’avoir, à tout prix, accès direct à cette vérité profonde des samskaras. Je dis bien à tout prix. Plus rien n’existe qui puisse nous détourner de ce chemin pendant le temps que nous y consacrons quotidiennement. Tout ce qui pourrait nous détourner de ce chemin est un mensonge, dû à la peur de la vérité et à la soumission aux vieilles habitudes dont une vie est faite.
Le témoin va être sans cesse purifié. Vous pouvez reconnaître : le témoin n’est pas encore absolument pur. Le témoin est encore un ego, un ego qui voudrait bien la vérité, un ego qui voudrait bien la connaissance de moi, mais qui intervient encore un peu, qui a encore un peu ses idées, qui a encore un peu ses opinions, qui a encore un peu ses préférences, qui a encore un peu ses craintes. Vous devez vous conduire avec vous-même comme si vous étiez chargé d’étudier un autre. Si vous êtes psychiatre expert auprès des tribunaux et qu’on vous demande d’étudier un criminel pour comprendre les phénomènes qui l’ont poussé au crime, vous allez l’étudier avec un point de vue scientifique, peut-être un point de vue scientifique impur parce que, malgré vous, votre propre inconscient va intervenir mais au moins avec une certaine liberté puisqu’il ne s’agit pas de vous. Il est indispensable de se conduire de la même façon avec ce que vous considérez comme vous-même, c’est-à-dire cet ensemble de vasanas et de samskaras qui sont les racines de l’ego avec lequel vous êtes identifiés.
Les émotions, vous ne pouvez les connaître, en avoir l’expérience, qu’en les vivant. Seulement la définition de l’émotion, dans la réalité quotidienne, c’est qu’elle ne peut se produire que si nous sommes emportés. Personne ne peut dire qu’il a une expérience consciente de ses émotions puisqu’il n’y a émotion que si on est emporté et s’il n’y a plus personne pour en être vraiment conscient. D’aucune émotion vous n’avez été réellement conscient. Sinon il n’y aurait pas d’émotion dans la vie ; il n’y a émotion que parce qu’on est emporté. Eh bien, le souvenir de toutes ces émotions qui est emmagasiné en vous, vous allez le ramener à la surface. Vous allez les vivre, ces émotions, et d’une façon absolument nouvelle qui ne s’est jamais produite. Vous allez les vivre consciemment. Vous allez à la fois être ému et être conscient, ce qui ne se produit jamais dans la vie. Ou on est conscient et on ne peut pas être ému, ou on est ému et on est emporté, on n’est pas conscient au vrai sens du mot conscient, conscient de soi. Vous allez être situé dans une conscience stable, immuable, pareille à elle-même et vivre le phénomène. Vous allez faire des expériences absolument nouvelles, que vous n’avez jamais connues et que d’autres mourront sans jamais avoir connues, vivre vos émotions tout en étant conscient. C’est la seule possibilité d’avoir une expérience réelle de l’émotion, de la connaître, d’en être le maître et non plus l’esclave, et ça n’est possible que par l’acceptation, l’acceptation totale. Je suis neutre vis-à-vis du phénomène qui est le plus contraire à la neutralité, c’est-à-dire l’émotion. Vous voyez l’importance de tout ce travail qui doit être accompli intérieurement. Cela dit, ne vous demandez pas l’impossible et ne vous découragez pas. Vous vous réunifierez peu à peu. Il y a un domaine dans lequel il y a des degrés et il y a un domaine où il n’y a plus de degrés. L’ego est encore là. C’est encore moi, avec une forme particulière, mais ce moi est plus ou moins figé, hypertrophié. Je dirai que cet ego est plus ou moins égoïste, plus ou moins aveugle, charriant plus ou moins d’opinions, de refus, de préférences. D’un certain point de vue tous les ego ne sont pas à mettre dans le même sac. On est plus ou moins égoïste, plus ou moins menteur, plus ou moins dans l’erreur ; tout cela est relatif, et à certains moments vous voyez plus ou moins bien ce qui se passe en dehors de vous, ce qui se passe en vous, la vérité de la situation, ce qui devrait être fait, le mécanisme. Mais ce « vous » dont je vous parle maintenant, c’est encore l’ego. Il ne faut jamais oublier qu’il existe deux « vous », ou deux « je » si on parle à la première personne, un vous ou un je qui est une modalité ou une autre de l’ego, et puis le vous ou le je impersonnel qui n’est plus l’ego, qui est au-delà de l’ego, qui est simplement conscience, simplement vision. Mais quand on est dans l’ego il y a toutes sortes de degrés, on est plus ou moins dans la dualité, plus ou moins réunifié. La vision que vous avez de vous-même, de votre profondeur, de vos vraies motivations est plus ou moins déformée. Ce dont je parle, c’est une réalité qui va plus loin que toutes les expériences de l’ego, qui va au-delà de l’ego. C’est en nous une vision qui va regarder et voir tout ce qui peut composer Arnaud, ce qu’on appelle Arnaud, cet ensemble momentané de forces appelé Arnaud. Mais cette vision, elle, ne peut même plus s’appeler Arnaud. C’est cela que, peu à peu, vous pouvez découvrir en vous-même dans la pratique de chitta shuddhi, en sacrifiant de plus en plus l’ego à la vérité. Je ne discute pas : quoi qu’il y ait en moi, je veux le connaître et je veux le connaître en le vivant, en le laissant s’exprimer.
Il s’agit du remplacement d’un fonctionnement par un autre, comme lorsque, dans un hôpital, on passe du courant du secteur sur le courant particulier de l’établissement qui a ses propres groupes électrogènes. Un fonctionnement s’arrête, le courant de la ville, et il est remplacé par un autre qui est le courant de l’hôpital. Dans le lying, le fonctionnement habituel, mental, s’arrête – du moins c’est ce qui est recherché – et un autre fonctionnement complètement différent, celui du cœur, le remplace. C’est ce premier point qui doit d’abord être vu, au moins intellectuellement, avant d’arriver à le mettre en pratique. Mais n’oubliez pas ce point si important. Presque tout le monde essaie d’abord de faire le lying en demeurant centré dans la tête. Non ! Lâchez la tête et branchez-vous directement sur le cœur. Certains y arrivent très vite, d’autres y arrivent laborieusement mais peut-être est-ce simplement parce que la règle du jeu n’a pas été assez claire au départ.
Ref à cette nuit :
Si certaines sensations ou certaines émotions montent à la surface, vous devez être activement passif. Passif, cela veut dire patient, cela veut dire souffrir. C’est le même mot que la Passion du Christ. Passif. Vous devez être entièrement passif, mais vous devez être activement passif. Sinon, vous allez recommencer à être actif de la fausse façon, c’est-à-dire « penser », vous contracter, vous échapper, continuer, comme vous l’avez toujours fait, à tourner le dos à la profondeur. Il s’agit d’aller au fond du cœur, à la rencontre de ce qui est là, et de souffler sur le feu pour l’attiser. Il ne s’agit pas de fabriquer quelque chose d’artificiel. Si vous soufflez sur une bûche éteinte, cela ne fera jamais du feu ! Si je sens une émotion ou une sensation, je peux souffler sur la braise et la braise rougeoie et rougeoie encore plus. Je souffle encore, et, tout d’un coup, la flamme jaillit. Vous pouvez souffler sur le feu de cette émotion pour l’attiser. Je m’accroche, je me concentre au vrai sens du mot concentration. Toute ma force, toute mon énergie, tout mon être est rassemblé. Je me concentre dans cette sensation, je vois qu’une partie de moi a tout le temps tendance à s’échapper et je la ramène dans cette sensation. C’est cela mon point d’appui.
Une pratique ascétique, quelle qu’elle soit, commence toujours par unir ensemble deux de ces fonctions, et la troisième, comme l’éléphant non dressé, se trouve associée. Tant qu’on est emporté de-ci, de-là, par des émotions sur lesquelles on n’a aucun pouvoir direct, il faut considérer les émotions comme l’éléphant non dressé et encadrer les émotions par la tête et par le corps, sur lesquels vous avez un minimum de pouvoir. La tête seule ne peut rien, la tête avec le point d’appui du corps peut quelque chose. Si, avec une attention sans distraction et sans rêverie, vous faites prendre à votre corps des postures de yoga qui ont leurs lois propres, leur rigueur, si la tête et le corps sont réunis à travers une sensation du corps et une attention à la posture, l’émotion, au bout de quelque temps, cinq minutes, dix minutes ou une heure de pratique, va s’harmoniser, va participer elle aussi.
Mais cette buddhi, cette discrimination, doit être secondée par les fonctions de mouvement et de sensation. Ne l’oubliez pas : les deux éléphants un tout petit peu apprivoisés, c’est votre pensée sur laquelle vous pouvez un peu quelque chose et votre corps sur lequel vous pouvez un peu quelque chose et l’éléphant non apprivoisé, c’est le cœur, ce sont les émotions.
Et au début, vous ne pouvez pas tenir les rênes de toutes vos fonctions à la fois. Vos émotions vous échappent. Mais vous pouvez, et il faut le faire, tenir peu à peu les rênes de la tête et du corps et établir un lien de plus en plus précis entre la tête et le corps, entre la pensée et la sensation.
Je peux vous dire une chose. J’ai été élevé dans le christianisme. J’ai eu des moments de grande ferveur religieuse. Je me souviens d’un séjour de trois semaines dans un monastère de trappistes, quand les monastères cisterciens obéissaient encore à l’ancienne règle dans toute son intransigeance, et d’avoir vécu une intensité de prière et de « bhakti » inoubliable. Mais, du jour où j’ai commencé à être guidé par Swâmiji, je ne me suis plus permis de laisser un mot de prière – sauf le seul amen – monter à mes lèvres. Quel reniement du christianisme cela doit vous paraître ! C’eût été mettre une pièce détachée, peut-être de Rolls Royce, mais une pièce détachée, à l’enseignement que je suivais. C’eût été ruiner Swâmiji et sauver le mental. Quand Swâmiji m’a demandé d’arrêter provisoirement de lire tous les livres concernant la spiritualité, je l’ai fait ; et je l’ai fait en comprenant. Swâmiji demandait peu l’obéissance fondée uniquement sur la confiance. Je l’ai fait en comprenant que ces livres que j’avais tant aimés, comme un Don Juan aime les femmes et un alcoolique aime l’alcool, me détournaient de mon propre chemin et de ma propre transformation intérieure, tout en me donnant l’illusion de progresser puisque mon avoir ésotérique – avoir des connaissances, avoir des informations – augmentait.
Mâ Anandamayi, qui a pourtant été divinisée de son vivant, s’est montrée si claire, et tant de fois, à cet égard : « Si cela vous aide à vous débarrasser de tous les attachements ordinaires en les concentrant tous sur “cette personne” (en parlant d’elle), faites-le. Mais cet attachement lui-même devra être détruit un jour. » Mâ n’a pas arrêté de le répéter.
Swâmiji a détruit tout cela. Il était tellement intransigeant à cet égard. « Do you know or do you think you know ? » – « Vous savez ou vous pensez que vous savez ? » Seules les certitudes à cent pour cent ont une valeur ; une certitude à quatre-vingt-dix-neuf pour cent n’a aucune valeur – pas plus qu’à zéro pour cent. Je n’arrivais pas à comprendre cela. « Mais enfin, Ramana Maharshi a dit que... » Swâmiji devenait terrible : « Ramana Maharshi vous l’a montré ? » – « Non, je ne l’ai même pas rencontré de son vivant ! » – « Alors laissez le Maharshi tranquille ! » – « Comment savez-vous que Mâ Anandamayi a raison ? » – « Mais comment, Swâmiji, Mâ est considérée par tous les pandits hindous comme une incarnation de... » – « Comment savez-vous que ces pandits hindous ne sont pas tous “insane” ? (Ce qui veut dire dérangés mentalement.) » – « Euh... je... » À peu près toutes mes « connaissances », Swâmiji a dû les briser. Quand on est trop convaincu d’un enseignement, on ne fait plus la différence entre ce que le gourou a dit et ce qu’on a le droit de dire soi. « C’est écrit dans un livre de gourouji... » Ce n’est pas cela, la confiance dans le gourou ; ce n’est pas cela, la voie ; ce n’est pas cela, l’amour ; ce n’est pas cela, la ferveur ; ce n’est pas cela, la docilité. La docilité, c’est d’écouter et de ne pas tout de suite répondre avant d’avoir réfléchi à ce qui a été dit.
C’est de tester, d’éprouver, de mettre en pratique. C’est de voir si « ça marche ».
« Gourouji l’a dit », cela n’a pas de valeur ; c’est lui qui l’a dit, ce n’est pas vous qui pouvez le dire. Le chemin personnel s’arrête parce qu’on vit par procuration à travers un gourou.
Tome 4
Si vous pouviez réellement ne plus rien faire, ne plus rien penser, ne plus rien tenter, ne plus rien vouloir, en aucune façon, ce qui EST se révélerait.
Par moments, oubliez un peu ce qui vous paraît des obstacles, des empêchements, des attachements. Faites comme si vous étiez aussi doués que Ramana Maharshi, qui a réalisé le Soi en quelques minutes quand il avait dix-sept ans et situez-vous directement par rapport à cette démarche fondamentale ou à la réalité ultime. Essayez de sentir ce que vous pouvez sentir si vous êtes absolument silencieux et ouverts intérieurement. Oubliez les vasanas, oubliez les samskaras, oubliez les koshas, oubliez les recouvrements de l’atman et tentez cette réalisation de la Conscience suprême comme si vous aviez une chance de réussir et en vous disant : mais après tout, je l’ai peut-être, cette chance ! Si vraiment vous n’arrivez pas, vous verrez, vous saurez, que certains mécanismes doivent être érodés, certains empêchements être éliminés d’une manière ou d’une autre ; mais vous comprendrez plus clairement ce vers quoi vous allez.
Mais il est indispensable que vous le tentiez. En même temps que vous cherchez à user les vasanas, à desserrer l’étreinte des identifications ; en même temps que les grandes données védantiques sur la constitution de l’homme vous aident à comprendre ce que vous êtes dans le relatif et en quoi consiste exactement votre prison, en même temps que vous poursuivez cette connaissance de soi, sachez pourquoi vous la poursuivez et à quelle attitude totalement simple vous êtes, en fait, appelés. « Je suis déjà l’atman, la Conscience infinie, invulnérable, indestructible ; tout est déjà résolu ; comment se fait-il que je ne le sache pas, que ce ne soit pas l’évidence de mon existence ? Comment se fait-il que je sois encore prisonnier des formes ?»
Avez-vous bien compris la donnée essentielle que j’ai souvent répétée : on est libre de ce qu’on accepte complètement, de ce à quoi on dit oui ; on est prisonnier de ce contre quoi on se débat, de ce qu’on refuse.
« Laissez la marche du monde à Dieu, Dieu sait ce qu’il fait. Comment pouvez-vous juger ? Découvrez qui souffre, découvrez qui naît, découvrez qui meurt. Découvrez Cela qui ne naît pas, qui ne meurt pas, qui ne souffre pas. »
Voyez. Prenez simplement conscience de votre « je suis » limité, de vos noms, prénoms et qualités et sentez : fondamentalement, c’est ça, la prison. L’important n’est pas mes angoisses, mes tristesses, ma santé, ma fatigabilité, la fidélité de mon mari ou de ma femme, mon manque d’argent. L’important est uniquement cet éveil qui va me libérer de moi. Sentez la prison fondamentale, qui est simplement « moi », « ego » – le reste est secondaire.
Menacé, rassuré, en bonne santé, malade, heureux, ça va mieux, ça va plus mal, tout s’arrange, tout se dégrade – c’est secondaire. Le relatif sera toujours insignifiant par rapport à l’absolu. Comment vais-je être débarrassé de cette limitation ? Comment vais-je retrouver ma vraie nature, ma vraie grandeur : la Conscience en deçà même du corps causal c’est-à-dire du besoin de manifestation et d’expression dans la multiplicité ? Et vous verrez que cette réalisation est compatible avec la Manifestation, avec les différents « corps », les différents « koshas », de la même façon que l’immuabilité de l’écran est compatible avec les péripéties du film qu’on projette.
Ce à quoi je peux vous amener, c’est à vous poser, vous, la question de ce que nous appelons « la vie et la mort ». Est-ce que je peux arriver, moi, à une certitude qui soit la mienne, maintenant, et non pas chercher dans des textes dont aucun ne peut vraiment me prouver ce qu’il me dit ? Vous ne pouvez trouver le secret de la mort que si vous trouvez le secret de la vie et le secret de l’être. J’ai dit souvent – mais c’est la première vérité qui doit être répétée – que les Orientaux et les Occidentaux ne sont pas conditionnés de la même manière à cet égard. Les Occidentaux opposent la vie et la mort et les Orientaux opposent la naissance et la mort. J’ai fait autrefois ce test qui consistait à demander à plusieurs Occidentaux : « Répondez sans réfléchir : Quel est le contraire de chaud ? Froid. Haut ? Bas. Court ? Long.
Comme l’a dit le Bouddha : « Tout ce qui est composé doit se décomposer. » Les éléments qui ont été réunis se séparent.
Pourquoi dire : « Quand je mourrai », « Quand tu vas mourir » ? Vous savez seulement : « Quand ce corps physique mourra. » Est-ce que, quand ce corps physique meurt, tout meurt ?
Un élément auquel vous pouvez réfléchir et que vous pouvez utiliser pour essayer de comprendre, c’est que le corps physique est totalement lié au reste du monde physique. Il existe un corps physique universel, ce que nous appelons la nature, physis en grec, et que nos sciences, en particulier la physique, la chimie et la biologie, étudient. Il existe un monde qui comprend ce que nous pouvons voir, plus tout ce que nous ne voyons pas ou que nous ne voyons qu’avec des appareils ultra-sensibles. Bien des éléments de ce monde physique sont reconnus par la science qui les rend accessibles à nos cinq sens à travers un graphique ou une aiguille sur un cadran. Tous relèvent de la mesure. Ce monde physique forme un tout dont nous ne sommes qu’une cellule. Mais cet étrange fonctionnement appelé l’ego et le mental vous aveugle à cette vérité et ne vous permet pas de sentir que vous êtes autant une cellule du monde physique général que chaque cellule de notre corps humain est une cellule de notre corps unique. Il n’y a pas une cellule de la peau qui puisse se déclarer complètement indépendante d’une cellule sanguine ou d’une cellule nerveuse. Mais, quand il s’agit de l’univers physique, vous n’avez pas d’abord cette réalisation que votre corps physique est tout simplement une cellule du monde physique et que la réalité, c’est la totalité de cet univers – le mot cosmos signifiant tout.
Corps causal universel, dans le vedanta hindou, correspond à Dieu créateur, non pas le brahman absolu mais le brahman particularisé, actif, Ishvara avec les trois grands dynamismes essentiels, brahma, Vishnu, Shiva, création, préservation et destruction, qui sont en fait à l’œuvre tous les trois ensemble. Il n’y a pas d’abord Brahma pour créer puis se reposer, ensuite Vishnu pour préserver pendant un certain temps, ensuite Vishnu cédant la place à Shiva qui vient détruire. Non. Brahma, Vishnu, Shiva, création, maintien et destruction, sont tout le temps à l’œuvre. Ces trois principes se retrouvent à l’échelon universel, cosmique, et correspondent à Dieu créateur. En chaque être humain ces trois principes sont à l’œuvre. Vous mourez parce que vous voulez mourir. Vous portez en vous la nécessité de mourir, vous portez en vous les trois principes : la création, la préservation et la destruction. La loi de l’univers est la loi de chacun.
D’un point de vue ultime de micro-physique on aboutirait à l’absolu, au vide des bouddhistes. D’un point de vue physique, la nature nous montre que rien ne disparaît complètement : tout se transforme.
Certaines existences continuent selon des lois et des chaînes de causes et d’effets rigoureusement mécaniques et, dans d’autres, un élément plus conscient commence à intervenir.
C’est une idée bien hindoue : vient un moment où la souffrance oblige à chercher autre chose que les solutions habituelles parce que la profondeur en nous sait que ces solutions habituelles n’ont pas donné satisfaction, ni le mariage, ni l’amour, ni la gloire, ni le succès, ni l’argent. Alors naît la conviction qu’il y a autre chose à trouver. Et le chemin commence.
Lisez le fond commun de la littérature universelle religieuse ou mystique, depuis les écritures d’origine telles que les Évangiles ou les Sutras du Bouddha jusqu’aux commentaires des maîtres les plus qualifiés que les traditions ont retenus, vous verrez une même affirmation indéfiniment répétée : on trouve Dieu (ou l’atman) par le détachement, l’abandon, le désintérêt envers les poursuites extérieures ou mondaines et par l’intérêt exclusif pour la réalité spirituelle. Si l’intérêt pour la réalité intérieure était tout de suite exclusif, l’atman serait « réalisé » immédiatement. Un certain pourcentage de votre énergie et de votre demande est encore orienté vers des directions extérieures ; il faut savoir quelle est l’importance de ce pourcentage.
Les hindous utilisent le mot vairagya, qui signifie « détachement » : Cela ne me touche plus, ne me concerne plus, ne m’intéresse plus – personnellement. S’il est vrai que certains mystiques ont tourné toute leur attention vers la contemplation et vers le centre ultime d’eux-mêmes, d’autres aussi ont poursuivi leur chemin sous une forme de karma yoga qui les mettait en relation concrète avec le monde, avec les autres, mais dans un esprit impersonnel et détaché de service du prochain. Ils n’y cherchaient rien pour eux. On a dit parfois que c’est à travers Dieu que saint Jean de la Croix a découvert l’amour pour les hommes et à travers l’amour des hommes que saint Vincent de Paul a découvert Dieu. L’accomplissement final est le même.
Ceux qui s’affirment concernés par Le Bost, nos réunions, un séjour ici, les livres où je retransmets l’enseignement de Swâmi Prajnânpad, peuvent se poser cette question : quelle est la part de moi qui veut la réalisation, l’atman, dans cet abandon et ce détachement complet pour le reste ? Le Christ a dit : « Celui qui ne haïra pas son père et sa mère ne peut pas me suivre. » On a beaucoup discuté sur ce mot « haïr » ; comprenez-le simplement, en tout cas pour l’instant, comme « détachement » : « Abandonnez tout pour me suivre. » Cet abandon a toujours été présenté comme intérieur ; il n’est pas forcément demandé d’abandonner sa famille comme l’a fait Ramdas, par exemple, et Ramana Maharshi, pendant ses cinquante ans de règne spirituel, a abondamment enseigné qu’on pouvait être complètement détaché tout en poursuivant ses activités. C’est ce détachement intime qui importe.
Le christianisme des origines, le vedanta hindou, le bouddhisme d’une façon encore plus éloquente que les autres traditions, ont insisté sur ce point : tant que vous restez impliqués, à titre individuel, dans ce qui se passe à la surface, vous ne trouverez pas la profondeur. Certains hommes ont eu la conviction qu’ils voulaient se consacrer entièrement à la recherche de Dieu et sont devenus moines dans un monastère. Tous les problèmes ne sont d’ailleurs pas résolus du simple fait qu’on a prononcé ses vœux et fait sa « profession ». D’autres, vous le savez, en Inde, ont tout abandonné pour devenir sannyasin et sont considérés comme morts au monde. Ils n’ont plus d’identité, on ne sait plus qui ils sont, du moins dans l’Inde traditionnelle, et ils ne vivent plus que dans cette recherche exclusive de l’absolu.
C’est la vraie question qui doit être posée. Combien de ceux qui viennent au Bost peuvent dire : le grand amour de ma vie, c’est l’atman, mais ce n’est pas un amour exclusif et je constate que certaines parties de moi, à mon grand étonnement, aiment encore des réalités éphémères, changeantes, décevantes et non pas uniquement la réalité spirituelle ?
Le langage que je vous tiens là est un langage tout à fait connu, qui n’a rien d’original.
Vous le retrouverez chez les soufis, chez les mystiques chrétiens, dans le vedanta hindou, chez les moines zen, chez les moines tibétains, dans le taoïsme, et je vous précise qu’il concerne aussi Le Bost.
C’est l’éternelle aventure de tous les candidats – de n’importe quel monastère et de n’importe quelle voie. Je suis brûlé intérieurement par l’amour de l’absolu – et je suis séparé de cet accomplissement qui m’est plus cher que tout. Je veux comprendre comment j’en suis séparé et comment je peux ne plus en être séparé. Tous ces enseignements sans exception – ouvrez n’importe quel livre, qu’il soit soufi, carmélite ou zen, du moment qu’il n’est pas écrit par un intellectuel ou un érudit – vous diront la même chose, exactement : Dieu ne peut être trouvé que quand tous les attachements se sont dénoués, quand il n’y a plus de désirs pour ce monde fascinant et quand tout l’intérêt est entièrement disponible pour se tourner vers l’intérieur, vers la « caverne du cœur » des Upanishads ou vers le Royaume des Cieux qui est au-dedans de nous.
Ceux qui s’engagent dans ces thérapies sont mus aussi par une demande de croissance, parce qu’ils en ont assez de se sentir faibles, noués, étriqués, complexés, inhibés, incohérents, contradictoires. Ils sont mus par l’amour égoïste d’eux-mêmes – et non par l’amour de l’atman ou l’amour de Dieu. « Moi, j’en ai assez d’être ainsi et je veux changer. » Et si certains hommes se sont acharnés, parce qu’ils s’étaient mis en tête de devenir champion de France des poids et haltères ou P.D.G. de leur société, certains se sont acharnés aussi à pratiquer le yoga, la méditation, pour sortir de leurs limitations, de leurs contradictions, de leurs faiblesses. Mais il manque cet élément d’amour pour une réalité que vous sentez inévitablement, au départ, comme « un autre que vous », même si vous acceptez de la nommer « Your Own Self », votre propre Soi.
Bien sûr que le désir : « Je ne peux plus continuer comme ça, je ne peux plus ! », s’il est réel, stable, est une aide et un dynamisme immenses sur le chemin. Encore faut-il que ce désir : « je ne peux plus continuer ainsi » soit suffisamment unifié et puissant. Or vous pouvez voir aussi, que le : « je ne peux plus continuer ainsi », n’est pas tout de suite authentique.
De tout mon cœur, j’aurais dit à Swâmiji, quand je l’ai rencontré : « Je ne peux plus continuer comme ça ! » Des heures et des heures, pendant des années, de « mouvements » Gurdjieff, de méditations Gurdjieff collectives, de « groupes » Gurdjieff – et tout ce que j’ai fait en Asie, toutes les semaines, tous les mois dans différents ashrams et auprès de différents rinpochés tibétains. Tous ces voyages ! Et je ne suis toujours pas arrivé ! Et non seulement je ne suis pas établi dans cette béatitude du Soi mais je suis encore susceptible de prendre peur, de souffrir, d’être heurté comme une brindille qu’on a jetée dans les tourbillons d’un torrent.
« Je ne peux plus continuer ainsi ! » Mais même ça, cela n’était pas vrai ! Si cela avait été totalement et complètement vrai, tous les attachements, toutes les erreurs, tout ce qui gaspille notre énergie pour des buts qui ne sont pas l’atman, seraient tombés immédiatement.
Nous devons être d’accord sur deux points. Le premier est celui que je réaffirme aujourd’hui : « Adhyatma yoga », « chemin vers l’atman ». Et : vous ne pouvez pas vous engager sans amour dans une action digne du nom d’action. Même si cet amour est illusoire, il vous poussera au moins à des actions qui vous amèneront à des souffrances et vous feront voir où vous vous étiez trompés. On m’a demandé : « Comment puis-je aimer une réalité que je ne connais pas ? » Croyez-vous que le moine qui entre au monastère connaisse déjà Dieu ? L’essentiel est d’aimer une réalité que vous ne connaissez pas encore. Ensuite le gourou intervient et vous montre : « Vous aimez sans connaître, par conséquent voyez tout ce qui est mêlé à votre amour. » Mais vous croyez que quelqu’un s’est engagé dans un monastère de trappistes sans être animé par l’amour de Dieu ? Jamais ! Le moine qui s’engage ne connaît pas Dieu mais ce qu’il connaît, c’est son amour pour Dieu. Souhaitons qu’il ne se trompe pas et que cet amour pour Dieu ne soit pas l’illusion dont les marxistes ou les existentialistes sont convaincus.
Heureux celui qui ne peut plus faire autrement que d’aller vers Dieu ou vers l’atman – ou tout autre nom que vous voudrez donner à ce que vous ressentez en effet comme divin, sacré, infini, qui transparaît à travers l’architecture d’une cathédrale, le sourire d’un Bouddha khmer, les yeux de Mâ Anandamayi ou de Ramana Maharshi. Il faut que cet amour soit la dominante de votre vie. J’aurais voulu ne parler que de cela à Swâmiji, pendant des mois : « Parlons de l’atman », « parlons du vide » (shunyata), « parlons du silence intérieur ». Et Swâmiji m’a donné un enseignement très cohérent. Cet enseignement était transmis à chacun personnellement, « de bouche à oreille », comme disent les Upanishads. Certains entretiens n’avaient aucune valeur générale mais entraient dans les détails les plus intimes de nos existences. D’autres tiraient une loi générale à partir d’un incident de notre vie et, par conséquent nous reconnaissions cette loi et nous nous en souvenions puisqu’elle nous était apparue à travers notre propre existence, qui est, pendant longtemps, ce qui nous concerne le plus.
Mais que disent unanimement les enseignements ? Vous ne pourrez trouver Dieu ou l’atman que si vous êtes entièrement désintéressés du reste, que si le reste n’existe plus pour vous. Swâmiji l’exprimait ainsi : « Si quoi que ce soit existe encore pour vous, vous ne pouvez pas en être libre. » Pour moi, Occidental moyen avec cette intense vocation « mystique » mais avec toutes sortes d’attachements dans le monde des formes, son enseignement a été le plus efficace de tous ceux que j’ai rencontrés.
La vérité que Swâmiji m’a dite aussi nettement que les autres maîtres, c’était : « Vous ne trouverez l’atman que si toutes vos énergies sont disponibles pour se tourner vers l’intérieur, vers la profondeur, vers le Soi, et non plus vers l’extérieur. Tant que vos livres, vos émissions de télévision, votre insertion sociale vous toucheront encore, ils seront des obstacles à la découverte de l’atman. » Et même, ce qui est un peu plus subtil à entendre : « Tant que vos devoirs, vos responsabilités pèseront encore sur vous, vous ne pourrez pas trouver l’atman. »
L’important de l’enseignement de Swâmiji, c’est : comment être libre, enfin libre de tous ces attachements et de tous ces désirs. Et je sais bien que beaucoup de ceux qui viennent au Bost expriment leur demande en ces termes : « Comment pourrais-je réussir à satisfaire mes désirs ? » Et non pas : « Comment pourrais-je être libre de mes désirs ? » Il faut que la grande demande – mais vous ne pouvez pas la fabriquer – soit : « Je veux atteindre ce détachement qui fait les moines, les mystiques, les ascètes. Moi, bourré d’attachements, j’aspire à ce détachement. » Et ces attachements étaient encore bien plus nombreux que je ne l’imaginais ! « Swâmiji, comment en être libre ? » Et plus je voulais en être libre, plus Swâmiji m’en montrait !
Si votre but est d’être libres, il vous faudra plusieurs années, à moins que vous ne soyez des génies comme Ramana Maharshi. Mais si le but n’est pas là, dès le départ, d’être libres, il ne vous faudra pas plusieurs années, il vous faudra je ne sais combien d’existences. Vouloir cette disparition de tous les désirs, vouloir être complètement libre de cette fascination du monde des formes, de l’attraction et de la répulsion, aspirer fortement à la réalisation de Milarepa, la réalisation du Maharshi, la réalisation de Djallal Ud-din Roumi, voilà votre vocation. Mais vous êtes obligés de voir que vous avez aussi bien d’autres désirs. Avec les vasanas, les attachements que j’avais, je comprends que c’est une grâce providentielle d’avoir rencontré l’enseignement de Swâmiji. Je n’aurais pas pu être un trappiste parce que ces désirs étaient trop forts. Et je voyais bien que même m’établir auprès d’un maître tibétain et méditer sur des divinités tantriques et des mandalas n’aurait pas pu me convenir. Une part de moi aurait été comblée, nourrie ; mais une autre part, dans la profondeur, aurait continué à réclamer. Et ç’aurait été une vie de moine inaccomplie de plus.
Nous pouvons entrer dans les détails, voir comment Swâmiji explique certains versets de la Bhagavad Gîta, certains versets des Upanishads, et comment Swâmiji peut conduire à cette libération même ceux qui ont des vasanas et des désirs (il y a plusieurs mots en sanscrit pour dire désir, notamment ishchhâ et kâma), nous conduire à ce dépassement. Le génie de Swâmiji était d’accueillir des infirmes qui avaient comme vocation d’être des athlètes. Cet infirme (et je traduis là purement et simplement le mot « cripple », « estropié », que Swâmiji a utilisé si souvent en ce qui me concernait), cet infirme a un tel désir de devenir un sportif ?
Cela fait quinze ans qu’il s’exerce, qu’il tombe de sa chaise roulante, qu’il titube et il continue à s’acharner ? J’exaucerai son vœu s’il est prêt à payer le prix.
Swâmiji a fait un miracle aussi grand. Je portais en moi, quand je l’ai rencontré, cet intense amour de l’absolu, de la réalisation. Et je suis en effet arrivé à Swâmiji en demandant : « Je veux atma darshan. » Je n’ai rien demandé d’autre ! C’était un impotent arrivant à Swâmiji et déclarant : « Je veux être un champion. » Alors maintenant, on va regarder de près chacune de ces infirmités qui me rendent incapable de quitter mon fauteuil roulant sans tomber. Et je dis que le miracle de Swâmiji c’est, en quelques années, d’avoir épanoui et libéré un homme qui avait tant d’attachement dans le monde de la multiplicité, dans le monde des formes (pravritthi marga), ce monde que tous les enseignements mystiques présentent comme l’obstacle fondamental – un homme qui à certains égards paraissait avoir d’énormes handicaps. Et, quatre ans après, j’étais en face de lui : « What do you want ? » absolument divisé en deux : d’un côté « atma darshan » qui demandait si fort et si intensément, et de l’autre les accomplissements dans la dualité, ce que l’on poursuit d’existence en existence pendant des milliers d’existences. Ce n’était plus que l’un effaçait momentanément l’autre, que j’étais soit entièrement dans la mystique quand je séjournais à la Trappe ou chez Mâ Anandamayi, soit entièrement dans le monde. Les deux étaient là. Et lequel des deux allait l’emporter ?
L’enseignement de Swâmiji étant un « adhyatma yoga », yoga en direction de l’atman, une bonne part de cet enseignement est une science admirable de l’art de se détacher, de se libérer des désirs qui nous insèrent dans la multiplicité, et de se trouver par conséquent entièrement disponibles pour la plongée intérieure en direction du Soi (nivritti marga).
Lisez les Upanishads, au moins les textes essentiels, « celui qui trouve son délice dans le Soi, sa joie dans le Soi, son réconfort dans le Soi ; celui qui est concerné par le Soi seulement, ne cherche rien d’autre que le Soi, ne voit que le Soi » – il y en a des pages entières.
En quoi cet enseignement des Upanishads s’appliquait-il à moi ? Dans un conflit intense entre ce qui disait : « OUI, il n’y a que cela qui m’intéresse ! », et ce qui immédiatement répondait : « NON, il n’y a pas que cela qui m’intéresse – loin de là. »
Donc, la première démarche, c’est de nettoyer et purifier ces trois instruments que la nature a mis à votre disposition. Et la deuxième démarche, c’est de les perfectionner. Les chercheurs ont commencé avec une loupe, pour mieux voir ce qui était petit et en sont arrivés au microscope électronique. Vous devez aussi affiner ces instruments que la nature a mis à votre disposition. C’est l’objet de ces sciences un peu mystérieuses qu’on appelle les sciences ésotériques. Et surtout comment perfectionner la possibilité d’utiliser les trois instruments en même temps, c’est-à-dire de connaître simultanément avec les sens, avec le cœur et avec la tête. De ces instruments, le plus important c’est le cœur ; celui sur lequel d’habitude on s’appuie le moins, sous prétexte qu’on ne peut pas se fier au cœur et que le cœur est fait d’emballements. Mais si les émotions disparaissent, le cœur devient le suprême instrument de connaissance.
Quelqu’un lui a un jour demandé avec insistance un mot qui puisse résumer son enseignement et le Maharshi a répondu : « practice », pratiquez. Réponse à laquelle je me suis souvent et longtemps accroché moi-même.
Le proverbe dit fort justement : « un saint triste est un triste saint ». Un homme qui aurait cru passer sa vie dans le non-égoïsme mais qui vieillirait triste aurait échoué. C’est avec ce critère que vous pouvez apprécier si votre vie a été faite d’actions ou de réactions. Si votre vie a été faite d’actions, vous êtes arrivés au bonheur ; si votre vie a été faite de réactions, vous n’êtes pas arrivés au bonheur.
La « non-action » est une action qui ne déclenche pas la « réaction de force égale et opposée ».
Exemple – un exemple parmi tous les autres. Vous pensez tout d’un coup : « Je pourrais aller en Inde. Tiens, tiens, et si j’allais en Inde ? » Il est certain que cette pensée-là est une pensée qui appartient au domaine du favorable. Ce n’est pas : « Oh, catastrophe... L’Iran ne livre plus de pétrole, il paraît que le mazout va augmenter ! On ne pourra plus se chauffer... », que nous pouvons classer dans les pensées désagréables. Prenons donc cet exemple : « J’ai envie d’aller en Inde. » C’est vous en tant qu’ego ; ce n’est pas une « non-action » de sage. Ce n’est pas absolument détaché, impersonnel, neutre. « Si j’allais en Inde ? » Moi en tant qu’ego, j’ai envie d’aller en Inde. Et si vous avez l’idée d’aller en Inde, c’est que vous en attendez quelque chose d’heureux, sinon vous n’iriez pas en Inde de votre propre gré ; il faudrait qu’on vous y emmène de force.
Simplement par cette pensée-là, vous avez créé quelque chose : une réalité qui est pour vous un éventuel voyage en Inde. Cette action, immédiatement, va entraîner une réaction – une première réaction. Et cette première réaction va entraîner une autre réaction. « Tiens, si j’allais en Inde ? » Me voici impliqué ; j’ai investi une certaine valeur émotionnelle, qui m’est propre, dans ce voyage en Inde. Et inévitablement une première réaction va se produire, soit intérieurement à moi, soit extérieurement à moi. Intérieurement à moi, c’est : « Oui, mais je n’ai pas d’argent » qui monte. « Mais je n’ai pas d’argent » est une chose désagréable et me voici, parce que j’ai posé quelque chose d’agréable : « tiens, si j’allais en Inde ? », soumis à une « réalité » désagréable : « oui mais je n’ai pas d’argent ». Si je n’avais pas posé : « tiens, si j’allais en Inde ? », le : « oui, mais je n’ai pas d’argent » ne serait pas venu, en tout cas ne serait pas venu à ce sujet-là et à ce propos-là. Chaque fois que vous accomplissez une action, fût-ce une pensée, elle est marquée soit du signe positif, soit du signe négatif et elle entraîne immédiatement la réaction. « Toute action fait lever une réaction de force égale et opposée. »
[…] [A propos des pensées du type « et si j’allais en Inde, mais je n’ai pas d’argent »]
Votre existence n’est faite que de cela. Vous créez votre propre monde, tissé d’actions et de réactions, vous le créez de manière incessante – tout le temps. Ce qui était neutre, qui n’existait pas pour vous en tant qu’ego, par rapport à vous, vous le créez.
P888
J’ai traduit cette parole de Mâ Anandamayi déjà dans le livre Ashrams : « Les actions qui n’attisent pas la nature divine de l’homme ne sont que des non-actions, un gaspillage d’énergie. »
P897
Peu à peu apparaît une conscience, qui permet ce que Swâmiji appelait « deliberate living ». « Qu’est-ce que je fais ? Pourquoi est-ce que je le fais ? Qu’est-ce qui me pousse à le faire ? Qu’est-ce que j’en attends ? Est-ce que je décide de l’accomplir ? Comment vais-je m’y prendre ? » Et ensuite : « Est-ce que mon action donne les résultats escomptés ? » Voilà une vie plus consciente, plus voulue, plus délibérée, plus vigilante. Cela fait partie de la sadhana ; cela fait partie de ces efforts qui déboucheront un jour sur l’état au-delà de l’effort.
Qu’est-ce qui peut vous permettre d’agir sans créer des chaînes d’actions et de réactions ? Cette action, dont parle la Gîta, le yoga Vashista, la science du Karma yoga, est l’action non-égoïste : « Qu’est-ce qui doit être fait ? » Et non plus : « Qu’est-ce que moi, j’ai envie de faire ? » pour ma sécurité, pour ma joie. Il est bien entendu que nous cherchons le bonheur, la sécurité et la joie, nous sommes tous d’accord là-dessus.
[Peut-être hors ouvrage mais dans l’œuvre de Desjardins : les pensées sont comme des prostitués, elles te disent sans arrêt « tu viens on monte ». Il faut réussir à ne pas se laisser happer, il faut tirer plus vite que son ombre comme Lucky luke.
P900
Avant de vous engager sur le chemin, vous êtes roulés, impuissants, par les vagues. Au long du chemin, vous nagez. Au bout du chemin, vous faites la planche. Avant de vous engager sur le chemin, vous êtes emportés. Au long du chemin, vous portez. Au bout du chemin, vous êtes portés. Ce n’est plus vous qui agissez, mais la shakti, l’énergie divine, qui agit à travers vous.
Mais cette affirmation : « l’adulte parfait, l’adulte achevé, c’est le sage », est une clé qui m’a tellement aidé moi-même que je veux vous la transmettre. Si vous découvrez combien c’est vrai, cela vous aidera aussi concrètement et éclairera votre chemin.
Et je citais il y a quelques jours seulement cette définition de la libération par Swâmiji, une de ces petites définitions qui, chaque fois, m’atteignaient au bon endroit : « Être libre, c’est être libre de papa et maman. » J’avoue que, cette fois-là, j’ai refusé ! Ramener la définition de moksha, c’est-à-dire la libération suprême, métaphysique, à une notion de psychologie comme celle-ci, m’a fait réagir. Tant mieux ! Cela m’a obligé à me battre avec cette affirmation de Swâmiji. Je suis aujourd’hui convaincu, aussi déroutante qu’elle puisse être pour certains d’entre nous, de sa vérité absolue. La suprême libération consiste à être totalement libre de papa et maman – de papa et maman de cette vie-ci, de papa et maman de toutes les vies antérieures enfouies, enfouies, au plus profond de l’inconscient.
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A quarante ans, quarante-deux ans même, j’ai compris que je n’étais qu’un enfant. Je ne dis pas un adulte qui se conduit comme un enfant mais qu’un enfant régnait dans mon cœur, un enfant de deux ans par rapport à sa mère et de six ou huit ans par rapport à son père. Et cela devenait d’autant plus saisissant pour moi qu’après m’être senti faible et perdu pendant longtemps, c’était une époque où, au contraire, les conditions de mon affirmation dans la vie changeaient et j’avais de quoi me prendre pour un adulte dans à peu près tous les champs d’activité auxquels je m’intéressais.
Un petit enfant est complètement dépendant, matériellement et psychologiquement. Et le but c’est la non-dépendance, l’autonomie, trouver en soi-même son point d’appui et sa force. Le but c’est d’être capable de solitude. Voici un premier critère : dans quelle mesure êtes-vous capable de solitude ? Swâmiji m’a dit un jour : « La sagesse, c’est de pouvoir être de plus en plus abandonné, de plus en plus trahi, de plus en plus rejeté et de se sentir de plus en plus en paix et de plus en plus en sécurité. »
La dépendance de l’autre ou la dépendance des autres et l’incapacité à la solitude sont une marque d’infantilisme. Si vous acceptez ce critère, vous pouvez mesurer, apprécier, votre niveau d’être. Puis-je rester seul, me sentir seul ? Ou est-ce insupportable pour moi ? Seul, matériellement, physiquement, et seul psychologiquement : personne n’est d’accord avec moi, personne ne me comprend. Est-ce que j’en souffre plus ou moins ? Ce sera toujours plus ou moins – plus ou moins infantile, plus ou moins adulte.
Un enfant est très impatient. Il lui est impossible d’attendre et de remettre au lendemain. Quand il veut quelque chose, il faut que ce soit tout de suite. […] Un adulte est capable de remettre, de retarder. Pas maintenant ; plus tard. Un adulte infantile ne peut pas.
La première virilité, la première promesse de devenir vraiment adulte, c’est d’abord de reconnaître son infantilisme. Un enfant vit dans les émotions, un adulte n’a plus d’émotions.
Si vous reprenez ces différents thèmes, vous verrez qu’« avoir », l’auxiliaire « avoir », c’est l’infantilisme et l’auxiliaire « être », c’est l’état adulte. Un enfant, parce qu’il est tellement dépendant, a besoin, impérativement besoin, d’avoir. Un adulte a de moins en moins besoin d’avoir et trouve de plus en plus sa joie, sa plénitude, sa sécurité, dans l’être. Le pourcentage de besoin d’avoir ou de liberté par rapport à l’avoir, vous pouvez le comprendre comme un pourcentage d’infantilisme ou d’état adulte en vous.
Et voici encore une définition de Swâmiji : « L’enfant est fait pour demander et recevoir ; l’adulte est fait pour entendre la demande et pour donner. » Mesurez encore votre existence selon ce critère. Dans quelle mesure moi, âgé de quarante ans, cinquante ans peut-être, ai-je encore besoin qu’on m’écoute, qu’on s’intéresse à moi, qu’on me donne ? Dans quelle mesure suis-je prêt à entendre la demande et à donner ?
Un adulte n’a plus besoin d’avoir un papa et une maman, même pas un papa dans les Cieux et une maman dans les Cieux, sinon sa religion demeure infantile.
Ce qui fait que vous pouvez être 80 % infantiles dans un champ d’activité et, dans un autre domaine de la vie, n’être plus que 30 % infantiles.
Cherchez le domaine dans lequel vous êtes le plus infantiles. Ne vous aveuglez pas à cause des autres champs d’activité dans lesquels vous êtes plus fiers de vous. Et à cet égard Swâmiji m’avait cité un proverbe : « Aucune chaîne n’est plus forte que le plus faible de ses anneaux. » Ce proverbe m’est apparu immédiatement comme une évidence et, en même temps, j’ai compris à quel point j’avais jusque-là raisonné faussement. J’avais eu tendance à m’apprécier moi-même en faisant une espèce de moyenne, ce qui, de ce point de vue-là, n’a aucun sens. Si tous les maillons d’une chaîne peuvent résister à cinq cents kilos et qu’un seul anneau de cette chaîne ne peut porter que cinquante kilos, c’est la totalité de la chaîne qui ne peut porter que cinquante kilos, c’est bien évident. Il n’y a pas à faire une moyenne : cette chaîne ne porte plus que quatre cent quatre-vingt-dix kilos au lieu de cinq cents. Vous voyez bien que ce raisonnement ne tient pas debout et que ce proverbe est vrai : « Aucune chaîne n’est plus forte que le plus faible de ses anneaux. » Le plus faible des anneaux porte cinquante kilos ? Terminé ! La chaîne porte cinquante kilos.
Aucun être humain n’est plus fort que sa plus grande faiblesse. Et cette plus grande faiblesse signifie votre plus grand infantilisme. Dans certains champs d’activité où l’effondrement psychologique, moral et social d’un homme est nécessaire pour ceux qui ont des intérêts opposés aux siens ou à ceux qu’il défend, sa destruction consiste à découvrir où est le plus faible de ses anneaux. Le général de Gaulle donnait une impression de force indomptable à ceux qui l’approchaient. Ses admirateurs et ses ennemis sont au moins unanimes sur ce point-là.
Peut-être que, si on avait vraiment cherché, on aurait trouvé le maillon le plus faible de la chaîne, c’est-à-dire le point sur lequel le général de Gaulle – l’un des plus grands hommes, historiquement parlant, du XXe siècle – était encore un petit enfant, où sa croissance émotionnelle s’était arrêtée.
Si vous trouvez le maillon le plus faible d’un homme ou d’une femme, vous avez pouvoir sur lui. Généralement les gens sont trop pris par leur propre infantilisme, ils manquent trop de volonté, de suite dans les idées, de perspicacité, pour utiliser vraiment cette manière de se battre dans la lutte pour la vie. Mais dans certains cas, vous savez que des groupes d’intérêts ont obtenu ainsi l’effondrement d’un homme.
Cherchez le maillon le plus faible de la chaîne. C’est celui-là qui peut se rompre. Ne vous illusionnez pas avec vos forces, ayez l’honnêteté de vous mesurer à votre plus grande faiblesse et c’est cette plus grande faiblesse à laquelle vous devez mettre fin, même s’il faut pour cela deux ans, cinq ans, dix ans. Il est plus facile de fermer les yeux et d’essayer de ne pas la voir. Mais vous n’avez plus aucune chance de devenir libre un jour. Si la chaîne que vous représentez comporte quinze anneaux forts et un anneau faible, et si vous ne voyez que les quinze anneaux forts et ne voulez pas tenir compte de l’anneau faible, vous ne deviendrez jamais un sage – jamais – quels que soient vos efforts de « sadhana » ou de méditation. Et cette faiblesse, vous pouvez découvrir qu’elle s’exprime en termes d’infantilisme. Voilà le point sur lequel je suis encore un enfant. Et puis comprenez bien ce qu’est un enfant ; regardez les enfants de deux ans, trois ans, cinq ans.
Swâmiji m’a mis le nez sur le maillon le plus faible de ma chaîne. Et c’était un maillon sur lequel je m’illusionnais complètement parce que j’y voyais au contraire une certaine force.
Il s’agissait de la relation avec le sexe féminin. À partir du moment où j’avais dépassé la timidité, le complexe d’échec de mes vingt ans et une approche infantile de l’amour, j’avais peu à peu gagné une affirmation, une aisance, une audace en face du sexe féminin. Swâmiji m’a montré que c’était uniquement de la faiblesse et de l’infantilisme, même si un certain prestige s’attache à l’homme qui a du succès auprès des femmes, ou la femme qui a du succès auprès des hommes.
Aucune chaîne n’est plus solide que le plus faible de ses anneaux, aucun homme n’est plus fort que sa plus grande faiblesse. Voilà la vérité.
Le commencement de la transformation en adulte, c’est le goût de la vérité, qui vient de vous-même, pas qui vous est imposé du dehors, le goût et l’amour de la vérité. Car l’enfant n’aime pas la vérité ; l’enfant aime bien mieux, vous le savez tous, des rêves, des imaginations. Je suis Zorro, je suis le chef des Indiens, je pilote des avions... Swâmiji m’avait donné l’exemple d’un enfant qui prenait le stéthoscope de son père médecin et se promenait en affirmant : « Je vais soigner les malades pour gagner de l’argent. » Les enfants ne cherchent pas la vérité ; ils aiment faire semblant, ils aiment prétendre. Et un adulte qui n’a pas le goût personnel de la vérité, de la vérité coûte que coûte et à n’importe quel prix, est encore un adulte infantile. Le commencement du passage de l’enfant à l’adulte s’accomplit quand cette nécessité devient plus forte que prétendre, plus forte que se rassurer, plus forte que faire semblant, plus forte qu’être aimé – plus forte que tout le reste je veux la vérité. C’est la promesse de l’adulte un jour.
Regardez-vous vous-même, avec une grande exigence et une grande lucidité parce que ce n’est pas tellement facile, j’en parle en connaissance de cause. Où suis-je totalement vrai ?
Où est-ce que je me mens à moi-même ? Où suis-je empêtré dans mes illusions ? Et vous découvrirez que la vérité a été tellement perdue de vue – la vraie vérité, pas celle qu’on arrive à faire croire aux autres parce qu’on est un peu plus habile – que vous ne la retrouvez plus.
Vous êtes, dans une certaine acception du mot, « aliénés », c’est-à-dire « étrangers à vous-mêmes ». Je ne sais plus qui je suis, je ne sais plus ce que j’aime, ce que je veux ; je me suis perdu de vue.
Tout l’enseignement de Swâmiji peut être vu dans cette ligne, à condition de ne pas la prendre au sens figuré ou allégorique. Ce ne sont ni des paraboles, ni des figures de rhétorique. C’est tout à fait réaliste : l’enfant fait la loi en vous. On ne peut vraiment comprendre les adultes, les autres êtres humains autour de nous, qu’en termes d’infantilisme. Et en termes d’infantilisme, tout s’explique. Au fond nous le savons bien, nous nous en rendons compte plus ou moins. Mais ce dont j’avais besoin, moi, c’est que quelqu’un avec l’autorité de Swâmiji me le dise.
En fait dès le premier livre que j’ai écrit, Ashrams, les yogis et les sages, livre entièrement écrit par un petit enfant, dans le chapitre sur Ramdas je cite une parole de lui que j’ai entendue plusieurs fois sortir de sa bouche : « Be childlike ! » – « soyez pareils à des enfants ». Et Ramdas qui faisait souvent des clins d’œil, des sourires en coin, ajoutait : « but not childish ». « Soyez pareils à des enfants mais ne soyez pas infantiles. »
C’était mon anniversaire à l’ashram. Le disciple indien de Swâmiji, Nandakishore, pendant la demi-heure où nous parlions (car nous parlions une demi-heure par jour, au moment du thé, dans ces longues journées de silence) m’a demandé : « Est-ce qu’en France on donne des cadeaux pour l’anniversaire ? – Oui. » Et Nandakishore me raconta : « J’ai demandé à Sumonghal, il y a vingt ans, le plus beau cadeau qu’il désirerait pour un anniversaire fêté à l’ashram. “Que pour mes quarante ans j’aie vraiment quarante ans.” » Le lendemain je m’allonge. J’avais repris les « lyings » après une interruption, avec une approche différente. Je ne cherchais plus à purifier l’inconscient dans son ensemble (je l’avais fait dans une étape précédente) mais à aller tout de suite très vite à ce qui était là en moi. J’abandonne tout contrôle, je me laisse couler et la première chose qui monte, c’est « Swâmiji, hier Nandakishore m’a raconté quelque chose de très intéressant. » Très bien, je démarre de là. « Swâmiji, hier Nandakishore m’a dit que Sumonghal avait eu son anniversaire à l’ashram, qu’il lui avait demandé : qu’est-ce que vous voudriez pour vos quarante ans ? » Et, là, il n’a pas fallu plus d’une minute pour que l’émotion immense, indicible se lève en moi ; c’était insoutenable : moi, j’avais quarante-quatre ans et je savais que j’étais un enfant de deux ans.
Cette réflexion que j’avais entendue sereinement la veille m’avait frappé puisque c’est la première pensée qui remonte à la surface quand je m’allonge devant Swâmiji. « Sumonghal a répondu... » Je n’ai pas pu terminer l’histoire. J’ai sangloté, sangloté. « Que pour mes quarante ans j’aie vraiment quarante ans. » Je ne peux plus, je ne peux plus être un enfant. Je n’ai pas progressé, je suis toujours un enfant, malgré le changement qui s’était déjà opéré grâce à ma première vague de « lyings », si je peux dire. Fondamentalement, il y avait eu des changements mais je ne voulais plus m’illusionner avec les changements, je voulais voir où était l’anneau le plus faible de la chaîne. Ah, que pour mes quarante ans je puisse avoir vraiment deux ans, aller jusqu’au fond de cet infantilisme et en sortir à tout jamais.
« L’enfant est fait pour demander et recevoir ; l’adulte pour entendre la demande et pour donner. » Le véritable adulte n’est plus du tout égoïste. Il a atteint l’état-sans-ego, où l’égocentrisme lui-même a disparu, l’ego s’est effacé. Pour l’enfant c’est la séparation qui est la tragédie et l’adulte a dépassé la tragédie de la séparation. Il a compris que l’autre serait rarement « un avec lui » mais que lui pouvait être « un avec l’autre ».
« Do you know that Arnaud is a child ? » C’était vrai ! Et c’est vrai aussi pour vous. Comme le chemin devient clair, le chemin au sens de progression. Où en suis-je dans tous les domaines ? Qu’est-ce qui a été accompli ? Qu’est-ce qui demeure à accomplir ? Il faut faire le point. Un navigateur est capable de savoir où il se trouve ; dans l’air, à la verticale de quel point ou, en mer, à quelle longitude ou quelle latitude.
Quarante ans et je suis un enfant ! Je ne peux plus le nier ; un enfant ! « The lost child », « l’enfant perdu ». « So miserable » ; « si malheureux ». Les cons ! les salauds ! papa et maman qui m’ont détruit au lieu de m’éduquer et j’en suis là à mon âge et ça fait vingt ans que je m’efforce... J’ai entendu quotidiennement ces cris du cœur depuis six ans. Il monte une émotion de haine contre votre père et votre mère. Tout à coup, vous voyez la vérité en face. Qui dit : « enfant », dit « parents » ! Le jour où vous découvrez la vérité de votre infantilisme, vous découvrez la faute incommensurable de vos parents. Alors ? Si vous voulez être adultes, vous devez au moins décider (l’inconscient, on s’en occupera après) : je ne fais pas retomber la faute sur mes parents, ça ne me fera pas progresser. Ce qui a été, a été. Maintenant c’est à moi de prendre en charge ma propre éducation avec l’aide du gourou. Et là, pour la première fois l’adulte se lève en vous. À nous deux, c’est à-dire « moi » et moi ; l’enfant en moi, et moi. Allons-y ! Je suis un enfant de deux ans, d’accord, et je décide que je vais devenir adulte, au lieu de me plaindre de mes parents, au lieu de récriminer, au lieu d’être accablé. Fini le passé ! L’avenir s’ouvre devant moi. Si vous vous y prenez en dépit du bon sens, non seulement ça n’ira pas vite mais ça n’ira pas du tout.
Et si vous vous appuyez sur ce que j’ai dit aujourd’hui, cela ira très vite. Ce que vous n’avez pas fait en vingt ans, vous le ferez en cinq ans. Peut-être que ces vingt ans vous auront préparé et n’auront pas été inutiles. Rien n’est inutile de ce qu’on a fait avec le but plus ou moins lointain de la sagesse.
Je me prends en charge et je deviens adulte. Et bien sûr, quand vous serez devenus adultes, vous pardonnerez à vos parents. Mais la réciproque est vraie. Plus vous pardonnez à vos parents au fond de votre cœur, plus vous devenez adultes. Tant et si bien que je reprends à mon compte la définition de la libération par Swâmiji : « You know what is moksha, Arnaud ?
To be free from Father and Mother. » Je n’ai absolument pas réalisé la profondeur de cette parole quand je l’ai entendue puisque je l’ai même difficilement acceptée. « Do you know what is moksha ? », « savez-vous ce qu’est la libération ? ». « C’est être libre de papa et maman » – de toutes les façons, de toutes les manières, à tous les niveaux.
P918
Étymologiquement « gourou » signifie : « celui qui apporte la lumière dans les ténèbres ».
C’est un proverbe indien qui la dit : « On ne peut sortir quelqu’un du bourbier que si on a soi-même les pieds sur la terre ferme. »
Je prends l’exemple le plus simple pour préciser ce que je veux dire : si un être a fumé deux paquets par jour jusqu’à l’âge de cinquante ans, et qu’à l’âge de cinquante ans il atteint l’illumination et arrête de fumer, ses poumons resteront noirs longtemps encore.
D’une manière plus subtile, ce lâcher-prise intérieur ne donne pas tout de suite la plénitude de ses effets sur le plan relatif. Je reprends à cet égard une parole de Mâ Anandamayi : « Quand un ventilateur a été débranché, les pales continuent à tourner un certain temps mais de plus en plus lentement, de plus en plus lentement, jusqu’à s’arrêter. » Encore faut-il que le ventilateur ait été réellement débranché.
Laissez-moi vous redire que ce lâcher-prise n’est pas une petite affaire, qu’il s’agit vraiment d’une mort. C’est une mort qui doit être réussie, c’est-à-dire conduire à une vie plus vaste et non pas à une mutilation, une dépression, une frustration – mais c’est une mort. On s’en rend compte peu à peu, à mesure qu’on commence à progresser sur un vrai chemin. Si bien que vient un moment où les illusions sincères du début sont tombées et où l’on se trouve dans cette situation que tous les disciples ont traversée : « une part de moi a peur et refuse d’y aller et pourtant j’y vais », à l’image du Christ qui s’est rendu à Jérusalem en disant, pour l’édification de deux mille ans de chrétiens : « Père, épargne-moi cette coupe si possible, mais qu’il soit fait selon Ta volonté. » Chacun doit passer par cette étape : je sais que je vais aller jusqu’au bout mais Dieu sait si je refuse d’y aller, et si une part de moi crie : non, non, non ! je ne veux pas.
Il m’était revenu à l’esprit en Inde une parole historique – « Tu trembles, carcasse, mais tu tremblerais encore plus si tu savais où je te conduis. » Et j’interprétais cette phrase comme ceci : « Tu trembles, carcasse, et tu trembles encore plus parce que tu sais très bien où je te conduis. »
En 1967, au moment où j’étais engagé enfin sur le vrai chemin après avoir commencé par essayer de ruser avec Swâmiji, d’en prendre et d’en laisser et où cette phrase m’était montée à l’esprit, il s’est trouvé qu’au cours d’un entretien, j’ai demandé à Swâmiji : « Mais pourquoi est-ce qu’on ne peut pas envoyer encore quelques personnes à Swâmiji ? » Il a répondu : « Non, c’est fini, Swâmiji ne verra plus de nouveaux venus » – sous-entendu ; jusqu’à la fin de sa vie. Il était déjà âgé, déjà cardiaque. « Mais, Swâmiji, il y a tant de gens qui m’écrivent à la suite de mes émissions TV... » Pourquoi avais-je produit ces émissions ?
C’était bien encore l’ego qui voulait les réaliser, c’était bien le karma et c’était aussi un dharma parce que je me suis senti enfin unifié, en paix avec moi-même, pour exercer cette activité. Swâmiji me cite la parole de la Gita : « Sur mille hommes, il y en a un qui Me cherche.
Sur mille personnes qui vous écrivent, il y en a une qui est vraiment prête à suivre le chemin. » – « Oui, mais Swâmiji, si je reçois deux mille lettres, cela fait deux personnes qui sont prêtes à suivre le chemin. » J’essaie de convaincre Swâmiji qu’il y a un petit nombre de candidats prêts à le rencontrer.
Tout d’un coup j’ai eu ce cri du cœur : « Mais, si Swâmiji ne peut pas les prendre en charge, qui va s’en occuper ? » Et Swâmiji a répondu : « You » – « Vous ». Cette réponse m’aurait grisé quinze ans plus tôt. Je n’ai pas pu ne pas l’entendre parce qu’on est attentif en face de Swâmiji – mais j’ai tout fait pour ne pas l’entendre ! Parce que, pour moi, cette réponse avait un sens précis et terrifiant. Au seuil de compréhension que j’avais atteint et au point d’attachement auquel j’étais, si c’est Swâmiji qui le sait, cela veut dire que ce ne sera pas une fantaisie de l’ego, un mensonge ou une trahison. Cela veut dire que je serai capable de le faire. Et, si cela veut dire que je serai capable de le faire, cela veut dire que j’aurai suivi jusqu’au bout mon propre chemin. Jamais je n’ai tant mesuré, en un instant, l’immensité de ma supplication : « Épargnez-moi d’aller jusqu’au bout du chemin. Non, non, non ! Je veux bien progresser un petit peu mais plus tard, plus tard ! Laissez-moi dans mes demandes, laissez-moi dans mes attachements, laissez-moi dans mes ambitions ! »
Tous les chercheurs ont vécu cette étape. Oh, non ! OH, NON ! Il y a ceux qui abandonnent et ceux qui continuent. Je vous assure qu’en 1967 je n’ai pas été exalté ni heureux : je n’ai pas voulu entendre. « C’est vous qui les prendrez en charge. » On en était loin. Et je souhaitais qu’on en soit le plus loin possible pour que cela signifie qu’il me restait le plus grand nombre d’années possible à vivre comme l’ego voulait vivre.
Mais j’ai dû entendre : cela veut dire que vous allez enfin devenir sérieux et passer vraiment par cette transformation. Oh ! L’immensité de ma supplication ! L’immensité des demandes, des vasanas que je ne connaissais pas, toutes – toutes en chœur, pour une fois – au fond de moi criaient : « Non ! » Je n’ai rien dit, mais j’ai reçu un choc. Ça n’a été qu’un certain nombre d’années plus tard et, surtout, après une intensification de tous les aspects de mon existence et une mise à la surface de toutes les demandes et toutes les craintes sur le champ de bataille de l’existence, qu’un jour je me suis retrouvé comme un boxeur à la fin d’un match ou un coureur à la fin d’une compétition : secoué mais avec cette impression que, tout d’un coup, c’était fini. C’était à la fois certain et totalement nouveau. Il fallait du temps pour s’y habituer et pour que tous les autres fonctionnements se mettent peu à peu en place – comme les poumons du fumeur.
Je n’ai pas imaginé créer un ashram. J’ai imaginé me reposer, vivre une vie paisible.
Swâmiji m’a fait comprendre qu’il y avait là un élément de réaction et que ce n’était pas de prendre un métier administratif dans cette télévision à laquelle j’avais déjà donné vingt ans de ma vie qui m’était demandé. Ce n’était pas mon svadharma, la fonction propre qui n’est ni meilleure ni moins bonne qu’une autre mais chacun a la sienne.
Comment savoir quand, comment, au bout de combien d’années de doutes, d’épreuves, d’échecs apparents et de victoires apparentes, ce lâcher-prise ou cet éveil viendra ? Mais la différence est là et vous sentez bien qu’elle est radicale, c’est-à-dire qu’elle va jusqu’à la racine. Elle est essentielle en ce qui concerne l’être même de celui qu’on appelle gourou par rapport au médecin, au professeur de yoga, au kinésithérapeute ou au psychothérapeute. Et elle est essentielle et radicale en ce qui concerne la manière dont s’accomplit l’action (ou la « non-action ») du guide.
Certains rapprochements sont parfaitement légitimes entre la fonction de psychothérapeute et la fonction de gourou. Dans le numéro de la belle revue Hermès, que publiait Jacques Masui, consacré aux maîtres spirituels, un article du docteur Chambron, « Du psychothérapeute au maître ultime », montre admirablement les rapprochements qui peuvent être faits entre la relation disciple-gourou et la relation patient-psychothérapeute. Mais il y a aussi une différence qui n’est pas immédiatement accessible et qui est encore plus importante. Le gourou n’est qu’un instrument et, même s’il est ou paraît très actif, il ne fait rien : tout se fait à travers lui ou par lui. Le gourou agit, mais cette action a été appelée « non-action » parce qu’elle est impersonnelle. Il est à peu près impossible de se représenter ce qu’est l’action de celui qui n’a plus de but, plus de demandes et plus de refus, l’action qui est juste une réponse.
« Je n’agis pas, tout se fait et je ne suis que l’instrument. » Comme un poste de télévision.
Sans poste de télévision, vous n’auriez pas les programmes mais les programmes ce n’est pas lui qui les fait, ils sont produits aux Buttes-Chaumont ou rue Cognac-Jay. Le gourou a conscience de n’être qu’un récepteur grâce auquel le programme peut être concrétisé mais qu’il n’en est pas l’auteur. Alors qu’avant l’éveil intérieur, nous sommes dans la situation d’un poste de télévision qui aurait la conviction que c’est lui qui crée les programmes ; et, quand on sait ce qu’est une émission de télévision, cela fait un sérieux travail pour le poste d’être obligé de produire tout cela par lui-même !
Ramdas disait : « Vous devez être un instrument conscient, pas être comme un stylo qui ne sait absolument pas ce qu’il est en train d’écrire. » Normalement on ne peut être gourou, au vrai sens du mot, que dans cet abandon. Seulement les mots peuvent tout de suite donner une idée fausse et conduire à une méprise. Les mots « renoncement », « abandon » n’impliquent aucun sacrifice prématuré. Quand un fruit est mûr, on peut le cueillir avant qu’il ne tombe lui-même sur le sol. Si on cueille un fruit vert, on arrache un petit bout de la branche ou il reste un morceau du fruit accroché à la branche. Si un fruit est mûr, on peut le cueillir plusieurs jours avant qu’il ne tombe de lui-même sur le sol. Sur le chemin, ce « plusieurs jours » peut représenter plusieurs mois, peut-être plusieurs années : laisser tomber ce à quoi on était attaché, ce à quoi on s’attachait soi-même.
Dans cet abandon il n’y a aucun sacrifice ressenti comme mutilant mais, en effet, l’impression que « quelqu’un » est mort. C’est nouveau, certainement nouveau, mais ça n’est plus douloureux. S’il y a une seule chose qui n’est pas lâchée, on n’est pas un gourou. « Tout est uniquement la shakti (énergie divine) à l’œuvre... » mais il y a un point où je ne laisse pas faire la shakti parce que, là, c’est trop sérieux, alors ne plaisantons pas, ce n’est plus la shakti qui s’en occupe, c’est moi ! » Non. Il faut que tout, TOUT, soit lâché. Et je l’ai bien senti dans ce « you » de Swâmiji en 1967, qui m’a fait froid dans le dos. Je vous disais que l’article du docteur Chambron montre les rapprochements qui peuvent être faits entre le gourou et le thérapeute. Mais, d’un autre point de vue, aucune comparaison n’est possible, aucune. On se trouve dans un monde et sur un plan totalement autre. Le détachement doit être complet par rapport au succès et à l’insuccès, aux résultats, aux revenus financiers, à l’avenir, à la santé, à la réputation, par rapport à quoi que ce soit. Plus rien ne doit être assumé en tant qu’ego – plus rien.
Le véritable symbolisme du pranam, la prosternation, c’est : tout donner – tout. On se relève comme si l’on était rendu à soi-même. L’inclinaison en avant correspond à une expiration. Et vous savez bien qu’expirer, un jour, cela voudra dire rendre le dernier soupir. Le pranam signifie le don de soi complet à Dieu ; mais ce don de soi, il faut le répéter mille fois, dix mille fois avant qu’un beau jour il soit définitif. On se relève et l’on ne s’appartient plus. On reçoit sa vie, on reçoit son être de Dieu Lui-même.
Vous ne voyez que l’apparence. L’apparence paraît tout à fait ordinaire : le gourou mange, le gourou parle, le gourou sourit, le gourou paraît se mettre dans une grande colère. Vous pouvez éventuellement remarquer certains détails, c’est-à-dire qu’une seconde après la fin de la colère, il n’y en a plus de trace. Mais rien ne peut être vraiment concluant. Il y a des critères décrits dans les Ecritures – des Écritures qui n’ont rien de mystérieux. Certains sont assez apparents : « quelqu’un en qui aucune peur ou crainte ne se lève jamais, indifférent à la réussite ou à l’échec, à la louange ou au blâme ».
Les activités pour le troisième âge sont inspirées par la conviction profonde que c’est horrible de vieillir et qu’il faut diminuer ce qu’il y a d’affreux dans la vieillesse. Si des « vieux » peuvent encore avoir une vie sexuelle ou si des vieux peuvent encore faire le tour du monde, cela leur permet de faire comme s’ils étaient toujours jeunes.
Il vaudrait beaucoup mieux que ces activités du troisième âge aient été pleinement vécues à vingt, à trente et à quarante ans et qu’un être accompli, comblé, ayant parfaitement rempli ses possibilités et potentialités d’être humain, se prépare pour ce qui est vraiment le troisième âge, pour se détacher peu à peu de ce monde manifesté – qu’il va quitter de toute façon – et avoir une vie intérieure, une vie de l’être par rapport à l’avoir, beaucoup plus riche.
Mais ce n’est pas ainsi qu’on comprend aujourd’hui la vieillesse. Nous ne nous intéressons à la vieillesse que pour essayer de permettre aux personnes âgées de faire comme si elles étaient toujours jeunes. Ce n’est pas cela vieillir. Vieillir c’est accepter le changement, c’est accepter pleinement qu’une page soit tournée, qu’une autre se présente et que la mort elle-même achève un chapitre et en ouvre un autre.
Nous sommes bien d’accord qu’existe chez tout être un désir de préservation mais cette préservation ne se fait qu’à travers le changement. Si l’arbre veut subsister en tant qu’arbre il va souffrir quand le bûcheron l’abattra. Si l’arbre se contente de subsister en tant que bois, il va accepter joyeusement de changer sa forme pour celle d’une table. Tout être humain aspire à être de façon solide, certaine et il aspire à la sécurité. Ne cherchez pas l’être et la sécurité là où vous ne les trouverez jamais. Cherchez la sécurité au cœur de l’insécurité, l’immuable à la source du mouvement, l’éternel à l’intérieur du changement, la vie éternelle au centre de la destruction. Là seulement vous pouvez les trouver. Découvrez que vous êtes appelés non seulement à donner mais à vous donner.
Vous ne pourrez être en paix, heureux, en plénitude, que si vous accomplissez parfaitement la loi, que si vous êtes d’accord pour servir de nourriture. Alors et alors seulement vous découvrirez en vous cet atman qui ne mange rien et que rien ne peut dévorer.
Vous vous nourrissez d’aliments. Vous pouvez donc vous nourrir plus consciemment c’est-à-dire d’abord choisir plus consciemment ce que vous mangerez, ce que vous ne mangerez pas, quelle quantité, dans quel équilibre, quelles proportions et demeurer vigilants quand vous absorbez la nourriture. Le plus simple, accessible à chacun pour manger plus consciemment, c’est de prendre ses repas en silence. Je n’ai jamais vu des moines ou des yogis manger en discutant. Et pourtant, dans les grands congrès de yoga, la salle à manger fait plus de bruit qu’un hall d’aéroport. Mais les aliments « grossiers » ne sont pas la seule nourriture. Vous connaissez le mot prana, qu’utilisent tous ceux qui ont une notion du yoga, une énergie qui nous vient plus directement qu’à travers les protéines, lipides, glucides, etc. Le prana, nous le recevons notamment avec l’air que nous respirons et qui nous donne l’oxygène, autre nourriture. Sans oxygène nous mourons. L’oxygène contribue à nous permettre d’assimiler les aliments que nous absorbons. Le prana, nous pouvons l’assimiler d’une façon plus consciente aussi. Ce n’est pas ce que vous lirez dans les livres qui vous aidera, c’est ce que vous découvrirez. Soyez bien attentifs et vous sentirez l’énergie qui vient en vous. Vous verrez comment respirer consciemment peut vous reposer immensément en quelques minutes. Et puis vous verrez que tout est nourriture, sarvam annam. Nourriture pour le corps physique, nourriture pour le corps subtil et, entre le corps physique et le corps subtil, il y a sans cesse des échanges. Vous êtes fatigués, vous passez une heure auprès d’un yogi, vous êtes entièrement reposés. Ce sage vous a apporté de l’énergie par son rayonnement. Il y a des gens qui vous donnent de l’énergie et ces personnes-là vous attirent, bien sûr.
Vous n’y avez probablement jamais réfléchi. Vous servez de nourriture – sauf en tant qu’atman – et, de même que vous pouvez vous nourrir consciemment, vous pouvez consciemment servir de nourriture. Servir de nourriture, c’est se donner, « se donner en pâture », expression sur laquelle on semble s’être mis d’accord en français pour traduire cette notion de l’enseignement tibétain. Par des techniques bien précises que nous n’avons pas à utiliser dans le chemin que nous suivons ici, l’ascète tantrayanique se donne à dévorer à des divinités, à des forces symbolisées sous la forme de ces divinités. Vous savez bien aussi que le rituel de la tradition occidentale, le christianisme, est fondé sur le fait que le Christ se donne lui-même en nourriture : « Prenez et mangez, ceci est mon corps rompu pour vous, buvez, ceci est mon sang versé pour vous. » Vous pouvez réfléchir au sens véritable de la communion et de l’eucharistie. Vous ne le trouverez pas dans les livres. Il se révélera un jour en vous. Quel exemple, celui même du Christ ! Acceptez joyeusement et consciemment ou, plutôt, acceptez joyeusement de servir consciemment de nourriture.
Vous pourrez réfléchir longtemps, et personne ne le fera à votre place, au sens d’une parole comme celle-là : « Il ne s’agit pas seulement de donner, il s’agit de se donner, librement et consciemment. »
[ place potentiellement incorrecte]
Certains gourous, Mâ Anandamayi par exemple, que j’ai beaucoup approchée à une certaine époque de ma vie, utilisent abondamment la méthode consistant à créer ou laisser se créer des conditions particulièrement difficiles, donc particulièrement propices, pour permettre à celui qui cherche vraiment la libération de voir ses propres réactions : ses refus, ses désirs, tout ce qui en lui n’est pas en union et en harmonie avec les circonstances de l’instant.
Dans les textes publiés par l’ashram de Mâ Anandamayi, on note beaucoup de témoignages de disciples qui, à cet égard, sont extrêmement intéressants et éloquents et vous pourriez très facilement vous mettre à la place de ces disciples, dans ces mêmes conditions.
C’est une méthode que l’on retrouve dans la plupart des traditions : mettre l’ego, la volonté propre du disciple, en cause de manière à ce qu’il ramène à la surface et voie ce qui lui est douloureux. Car, effectivement, beaucoup de conditions et de circonstances nous sont douloureuses, qui pourraient très bien ne pas l’être, qui ne sont faites que de ce heurt entre notre monde et le monde. Ce divorce entre nos demandes et les faits est monté en épingle sur certains chemins et auprès de certains maîtres. Celui qui veut être libre quelles que soient les conditions et circonstances, utilise ces chocs et ces réactions pour les voir et, par la vision, en devenir libre peu à peu. C’est un chemin connu et parfaitement efficace qui consiste à ramener la profondeur à la surface sous la forme de révoltes, de malaises, de tensions, d’émotions, de réactions en tout genre, et à le voir. Tout tient dans ce mot VOIR, c’est-à-dire développer ce que vous pouvez appeler le témoin ou le spectateur. Mais au moins qu’il y ait quelque chose à voir ! Si la vie est à peu près neutre, insipide, elle est toujours aussi mécanique et elle traîne comme ça, d’année en année, sans qu’on ait rien vu de vraiment important.
Dans les conditions particulières d’un ashram ou d’une communauté de disciples autour d’un maître, quelle que soit la tradition et quel que soit le maître, les difficultés sont presque toujours intensifiées et, si c’est nécessaire, le maître vient « rajouter de l’huile sur le feu ».
Non seulement il ne fait rien pour atténuer ces chocs et arrondir les angles, mais il n’hésite pas, au contraire, à les provoquer. L’ego est chaque jour mis en cause. Qu’est-ce qui est mis en cause avec l’ego ? L’attachement à notre monde. Et qu’est-ce qui fait l’attachement à notre monde ? Le poids du passé, des vasanas et samskaras, dans l’inconscient. Des réactions très fortes se produisent ; elles sont vues, vécues le plus consciemment possible, et cette capacité de voir c’est le commencement, l’aube de la liberté, l’aube de l’atman. Ce qui voit est libre ; ce qui voit vraiment n’est pas affecté. Encore faut-il que la profondeur se manifeste à la surface. Et peu à peu, si ces réactions ont vraiment été vues, intensifiées et vues, de semaine en semaine, de mois en mois, en quelques années, elles tombent.
Et si vous me dites : « Non, non, ce n’est pas parce que personne ne m’aime, que je ne m’entends pas avec ma femme, ou que je suis petit ; je souffre parce que je ne suis pas libéré », je vous répondrai : « Vous souffrez parce que de temps en temps, notamment quand vous êtes en train de m’en parler, vous pensez que vous n’êtes pas “libéré” et cette pensée, qui vous vient à l’esprit, vous est douloureuse. » Même si vous regardiez dans les yeux le Bouddha lui-même et lui affirmiez : « Vraiment, ma grande souffrance, c’est de n’être pas libéré », je pourrais quand même vous dire : « Si vous regardez un film qui vous intéresse, vous ne souffrez plus du tout de ne pas être libéré, parce que cette pensée de libération ou de non-libération ne vous vient plus à l’esprit. »
Jusqu’à présent, vous avez considéré que l’important, ce sont les événements extérieurs, les faits, la vie, le monde. Mais vous pouvez découvrir que la question réelle n’est pas le monde extérieur, c’est la pensée que vous en avez ; que c’est par rapport à vos pensées que vous devez vous situer ; par rapport à vos pensées que les grandes questions se posent ; par rapport à vos pensées que vous êtes libéré ou non libéré. La non-libération est une pensée du moment ; quand vous n’y pensez pas, ce n’est plus rien du tout. Vous pensez à la libération.
Mais la libération, c’est la disparition de ces pensées, et non seulement la disparition de la pensée de non-libération, mais même la disparition de la pensée de libération.
« Qui suis-je ? » Vous pourriez redécouvrir par vous-mêmes tous les aspects de l’enseignement, uniquement en vous posant la question fondamentale : « Je veux être libéré. Qui veut être libéré ? Je n’ai pas résolu mes problèmes. Qui n’a pas résolu ses problèmes ? J’ai peur. Qui a peur ? Il va peut-être m’arriver des choses horribles ! À qui va-t-il arriver des choses horribles ? » En cherchant à répondre à cette question, à laquelle la plupart des êtres humains ne répondent jamais parce qu’ils ne se la posent jamais, vous redécouvrez tout l’enseignement. Vous redécouvrez que vous avez un corps physique qui est grand ou petit, qui est malade, qui pourrait éventuellement être torturé. Vous redécouvrez que vous avez des sensations, que vous êtes susceptibles d’être pleins d’énergie ou épuisés. Vous redécouvrez que vous avez des émotions. Vous redécouvrez que vous avez des pensées. Vous redécouvrez qu’il y a des habitudes. Vous redécouvrez tout.
Et la Conscience réelle, vous l’avez entendu dire et vous l’avez lu bien des fois, c’est une conscience libre de la dualité, par conséquent, libre des pensées ordinaires. C’est là que se trouve la solution de tous les problèmes et c’est de ceci que vous rapprochent les chemins qui peuvent vraiment conduire à l’éveil. Nous commençons en considérant l’irréel comme réel ; nous commençons en ayant l’air de nous intéresser profondément à tout ce qui est le fruit de ce mécanisme d’identification. Un chercheur vient vers le gourou et lui dit : « Voilà, Swâmiji, je souffre parce que je suis très petit de taille » ou « parce que j’ai une mauvaise santé »...
Ce n’est pas l’essentiel. C’est bouleversant, c’est déchirant, c’est obsédant, c’est de ceci qu’on est prisonnier. Swâmiji nous écoutait en parler avec une patience infinie et un amour infini.
Mais ce n’est pas l’essentiel.
L’essentiel est une découverte qui ne concerne pas le fait de gagner de l’argent ou de ne pas en gagner, d’être grand ou petit, aimé ou non, malade ou en bonne santé, toujours admiré ou toujours ridiculisé par les autres – c’est-à-dire ce qui compose nos existences. L’essentiel est une découverte qui concerne le mécanisme même de notre conscience. Certains maîtres ont l’air de ne tenir compte que de cette découverte essentielle et ramènent toujours les questions au point dont j’essaie de parler aujourd’hui, comme s’il n’y avait pas de temps à perdre à ce qui fait pourtant l’intensité de vos existences. Chacun a ses problèmes, chacun a ses épreuves, chacun a ses souffrances, chacun a ses drames, chacun a ses tragédies. Pour ce type de gourous, c’est très secondaire. Il n’y a pas de temps à perdre à discuter de cela. Il faut aller directement au centre.
La « non-libération » est une pensée et la « libération » est une pensée. Pouvez-vous commencer à entrevoir l’importance d’une telle parole ? La vraie libération est au-delà de cette pensée de libération et de non-libération. Mais, en parlant comme je le fais, je ne remets pas en cause les autres aspects de l’enseignement exposés dans « A la Recherche du Soi », « Le Vedanta et l’Inconscient » ou « Au-delà du moi ».
Supposez qu’un jour, en tentant de vivre ce dont je parle, vous arriviez à un résultat, ce serait tellement extraordinaire que vous ne pourriez plus l’oublier et que votre approche de l’existence en serait changée, même si ce résultat n’est pas encore stabilisé et définitif. Puissiez-vous comprendre que les problèmes ne sont pas extérieurs à vous. Ils sont intérieurs à vous. Tout problème se ramène à un seul problème : celui de la forme que prend votre conscience, celui de votre état de conscience – uniquement. Ce n’est pas sur le dehors que vous devez agir ; c’est sur vous-même, sur ce mécanisme de conscience. Mécanisme de conscience qui est très souvent appelé simplement « pensée », et qui, en fait, inclut les émotions et les sensations. Le mot « pensée » prend alors un sens plus large que « fonctionnement intellectuel ». Si j’ai mal au ventre, il y a inévitablement pensée ; il y a sensation, mais il y a inévitablement pensée. Concevoir, formuler : « J’ai mal au ventre », c’est une sensation, plus une pensée. Et « je suis triste », c’est une émotion, plus une pensée ; je pense que je suis triste.
Et si j’essaie de ne plus penser ? Juste d’être, mais d’une Conscience absolument pure, pure, qui ne contienne rien d’étranger, absolument libre. Inévitablement la pensée vient faire son commentaire et m’accompagne : « Et voici qu’un grand silence s’établit à l’intérieur de moi... » Je me passerais bien de ce commentaire-là. « Et voici qu’un calme nouveau apparaît dans mon cœur... » Je me passerais bien de cette pensée-là. « Et voici que je suis un peu fatigué, cela gêne ma méditation. » Encore un autre type de pensée !
Considérez la pensée comme une certaine manière de prendre conscience des phénomènes. La libération, l’état de Conscience suprême, en fait, n’est pas incompatible avec les phénomènes. Vous pourriez être parfaitement, totalement libres même s’il y a encore des sensations de malaise, même s’il y a encore une pensée qui passe, même s’il y a encore tout ce qui vous fait dire que vous n’êtes pas libérés. C’est encore une pensée de constater : « Ah, ça y est, ce n’est pas pour aujourd’hui ; ça y est, je ne me sens pas bien – donc, c’est contraire à la libération ! Ces pensées-là ne devraient pas venir si j’étais dans l’état suprême. » C’est cela qui vous empêche d’être libérés : de penser que ces pensées ne devraient pas venir, de penser que ces sensations ne devraient pas venir, de penser que ces émotions ne devraient pas venir, de penser quoi que ce soit au sujet de la libération. Si vous pouviez vous abstenir du moindre commentaire, si vous pouviez ne plus faire de différence entre libération et non-libération, vous seriez à l’instant même libérés. Et si cette différence ne revenait jamais plus, eh bien cette libération ne serait plus jamais voilée ou recouverte.
Considérez la libération comme un état – ou plutôt une absence d’état, ou un état au-delà de tous les états – qui est ou n’est pas recouvert. C’est tout. Comme le ciel bleu. Aujourd’hui nous ne voyons pas le ciel bleu, les ombres ne sont pas marquées, le soleil est entièrement caché par les nuages, pourtant nous savons bien que, derrière les nuages, le ciel bleu est là. Les nuages s’écartent un instant, nous voyons le ciel ; les nuages reviennent, nous ne le voyons plus. Mais le ciel bleu est toujours là. Ce qu’on appelle communément un « état de conscience supérieur » ou même un des différents états de « samadhi » reconnus et classés par l’Inde, c’est un moment où les nuages se sont un peu dissipés et où nous avons découvert un peu de ciel bleu – et puis les nuages reviennent et le ciel bleu disparaît.
Ou bien les nuages reviennent mais le ciel bleu ne disparaît plus parce que nous sommes situés à dix mille mètres d’altitude, c’est-à-dire que les nuages sont en dessous de nous, et non plus entre nous et le ciel bleu. Voilà la libération : être situé du côté du ciel et regarder passer les nuages qui ne vous voilent plus ni le ciel, ni la lumière du soleil. Et ces nuages, ce sont uniquement des pensées. Les souffrances sont des pensées, c’est-à-dire des formes de votre conscience. Revenez toujours à ceci. Ces nuages, ce sont uniquement des pensées.
Vous n’êtes prisonniers de rien d’autre que de vos pensées. Vous n’avez à vous libérer de rien d’autre que de vos pensées. Voilà la vérité. Et vous n’avez pas d’autre problème que celui de vos pensées. Vous n’avez aucun problème, ni avec votre santé, ni avec votre métier, ni avec votre patron, ni avec vos enfants, ni avec votre femme, ni avec votre voisin, ni avec votre propriétaire, ni avec le maire de votre commune. Vous n’avez qu’un seul problème : un problème entre vous et vos pensées. Voilà le vrai langage qui peut être tenu à des candidats à l’éveil ou à la sagesse, et voilà le seul langage que tiennent certains gourous. Mais ce n’est pas le seul que tenait Swâmiji et ce n’est pas le seul que nous tenons au Bost.
Le point de départ peut être bien simple : « Comment se fait-il que je sois affecté quand on me critique ? » Qui est affecté ? Cette identification à l’ego. Et, si vous allez plus loin, plus profond, vous voyez toujours l’identification à l’ego. Finalement, qu’est-ce qui est libéré et qu’est-ce qui n’est pas libéré ? Cette identification à l’ego et ces pensées qui sont toutes fondées sur une pensée, la pensée : « je suis “moi” ou “je suis Arnaud Des-jardin” », la pensée fondamentale. Mais bien sûr, ce que j’affirme, appliquez-le à vous-mêmes.
Voyez, regardez en vous-mêmes. Un passage bien connu de la Katha Upanishad dit : « L’homme ayant été créé avec des portes ouvertes sur l’extérieur – c’est-à-dire nos cinq sens –, se tourne vers l’extérieur. Et le sage cherchant la Vie éternelle se tourne vers l’intérieur et réalise l’atman. » Vous avez l’impression que vous avez à résoudre des problèmes extérieurs.
Vous sentez votre femme comme extérieure à vous et vous avez un problème conjugal ou sexuel à résoudre. Vous sentez l’entreprise où vous travaillez comme extérieure à vous et vous avez un ou plusieurs problèmes à résoudre concernant votre activité professionnelle. Mais ce qui est vraiment important à résoudre, c’est à l’intérieur de vous ; c’est une affaire entre vous et vous et non pas entre vous et votre employeur ou vous et votre femme.
Ce sont les deux approches différentes. L’approche ordinaire ne tient compte que de l’extérieur ; « j’ai un problème à résoudre avec mon fils, avec mon voisin, avec ma santé ».
Non ! Du point de vue de la sagesse suprême ce n’est pas ainsi qu’il faut s’exprimer. J’ai un problème à résoudre avec ma propre conscience, ma façon de prendre conscience et ma façon de me situer par rapport aux pensées qui apparaissent et qui disparaissent, ma pensée de l’instant, puis ma pensée de l’instant suivant, puis ma pensée de l’instant d’après, et pour l’éternité. La durée concerne le film de cinéma que vous projetez. La séquence de la poursuite dure six minutes dix-huit secondes, la séquence de la chambre dure huit minutes, le film complet dure une heure quarante et une minutes (et, croyez-moi, les minutages des films sont relevés à une seconde près pour que les effets musicaux tombent rigoureusement sur les images). Mais l’écran lui-même – du moins pour les besoins de notre comparaison – est installé dans l’éternité. Une seconde, plus une seconde, plus une seconde, cela ne change rien pour l’écran. Le film est situé dans la durée, l’écran échappe à la durée.
Pour l’instant, il n’est pas question de négliger les problèmes concrets. Si vous avez un enfant malade, soignez-le. Swâmiji disait : « You have to tackle it » (« vous avez à vous en occuper ») ; si vous avez un enfant indiscipliné, mauvais élève, renvoyé trois fois dans l’année de trois collèges différents, il n’est pas juste de vous en désintéresser sous prétexte que vous cherchez uniquement l’éveil intérieur. Si vous voyiez à quel point Ramdas, Karmapa, Kangyur Rinpoché, Mâ Anandamayi, Ramana Maharshi, m’ont dit ceux qui ont vécu auprès de lui, à quel point tous les sages peuvent être attentifs, minutieux, exigeants pour les problèmes concrets, vous seriez convaincus qu’il n’y a pas une seule forme de la sagesse consistant, comme Milarepa, à méditer dans une grotte pendant des années, loin de tout. Et encore, Milarepa n’a pas consacré son existence entière à cette méditation solitaire. « You have to tackle it », vous avez à faire face à votre dharma. Nous sommes tout à fait d’accord. Et cela aussi, c’est d’instant en instant : le téléphone sonne, je réponds. Quelle est la voix qui est au bout du fil ? Je m’adapte.
Je ne prêche pas soudainement l’abandon de tous les dharmas. Mais j’insiste sur une attitude intérieure. Sinon, nous ne pouvons plus nous réclamer du vedanta, nous ne pouvons plus dire que Swâmiji était un gourou. Nous devons dire que Swâmiji était un conseiller conjugal, un sexologue ou un homme de bon sens. Mais nous n’avons plus le droit d’employer l’expression « adhyatma yoga », « yoga vers le Soi », qui est la désignation traditionnelle de la ligne dans laquelle s’insérait Swâmi Prajnânpad.
Votre seule tentative doit être celle du silence le plus absolu qui puisse être, de la non-demande la plus absolue qui puisse être, du non-désir le plus absolu qui puisse être. Pas question de désirer Dieu, pas question de désirer la sagesse, pas question de désirer l’atman, pas question de désirer la libération. Silence absolu... Et ce silence ne peut venir que de l’acceptation. Si vous pouviez être « un » à cent pour cent avec le fait de n’être pas libéré, vous seriez libéré à l’instant même. Je ne dis pas cela pour employer une jolie formule védantique mais parce que ce fut ma tardive découverte. Seulement, il faut être mûr pour cette découverte. Sinon pourquoi aurions-nous parlé des vasanas, des samskaras, de l’érosion des désirs, du conscient et de l’inconscient ? Il faut être mûr pour cette découverte et les autres aspects du chemin vous préparent peu à peu à cette attitude immensément simple : ne plus vouloir, ne plus demander, ne plus désirer.
Pendant longtemps, votre vie sera fondée sur ces trois paroles célèbres du Christ : « Cherchez, et vous trouverez ; frappez, et l’on vous ouvrira ; demandez, et l’on vous donnera.» Ne tenez pas compte des exceptions qui confirment la règle, des éveils spontanés qui apparaissent tout d’un coup chez un être particulièrement mûr : il y en a quelques-uns par siècle pour l’ensemble de l’humanité mais ce n’est pas là-dessus que vous pouvez vous appuyer. En ce qui vous concerne vous, « cherchez et vous trouverez, demandez et l’on vous donnera, frappez et l’on vous ouvrira ». Demandez à la profondeur de vous-même ; frappez à la porte de votre propre subconscient. Et les mystères de votre être se révéleront à vous. Il est certain que celui qui ne fait aucun effort d’aucune sorte dans le sens de l’éveil ne s’éveillera pas.
Un jour, vous serez mûr, vous serez au seuil. Et ce qui devient vrai, c’est : Ne demandez pas, et à l’instant même tout vous sera donné ; ne cherchez pas, et enfin vous trouverez ; ne frappez plus, et vous verrez que la porte n’a jamais été fermée. J’ai entendu une fois, à propos de ce genre d’approche – parce qu’on réussit à penser beaucoup à propos de la non-pensée !
– j’ai entendu une fois une question et une réponse. La question était : « Mais pourquoi est-ce que les maîtres parlent, puisqu’en fait toute parole reste dans le plan de la pensée ? Pourquoi ne pas uniquement demeurer silencieux ? » – Et le swâmi avait répondu : « Les maîtres (comme s’il n’y avait d’ailleurs qu’un seul type de maîtres) ne font rien d’autre qu’affirmer la libération et l’atman. À force de l’affirmer, de temps en temps, quelqu’un finit par croire que ce doit être vrai. Et à partir de là, le rôle du maître est terminé. » Le disciple peut tout découvrir par lui-même s’il est convaincu qu’il est l’atman mais qu’il se confond avec ses formes de conscience ordinaire.
À force d’entendre affirmer cette unique vérité, cette vérité suprême, on finit par se laisser imprégner, on finit par être touché. Elle trouve un écho en nous parce qu’elle est vraie.
Au plus profond de nous, nous la pressentons. Mais il faut qu’on nous la dise pour que nous en prenions vraiment conscience.
La réalité fondamentale de ce à quoi je m’identifie et que j’appelle moi est l’atman, est le brahman. Voilà la vérité. Si vous cherchez à méditer, votre réelle méditation, demain ou plus tard, quand vous serez prêts, sera l’effacement de la pensée – « je suis moi ». Vous vous résorbez encore en deçà du corps causal, dans la source non individualisée, dans la source universelle de la Conscience. Et vous voyez bien que cette résorption ne peut plus être une demande du « moi ». Ce ne peut être que le silence, l’effacement : la dernière ride a disparu à la surface de l’étang et l’étang est calme comme un miroir. La dernière pensée, l’ultime pensée : « je suis en train de méditer », « je suis de plus en plus silencieux », la dernière pensée : « je suis... », a disparu. Et le véritable « Je Suis » se révèle.
Mais ce que j’ai voulu vous dire aujourd’hui, c’est : vous, au sens ordinaire du mot « vous », vous ne pouvez pas aller jusqu’au bout de la méditation, jusqu’au bout du silence intérieur. Vous allez rester là pour constater que vous n’êtes pas libéré. Silence... Demander d’être libéré, c’est encore une demande. Ne demandez même plus d’être libéré. Bien sûr, ne vous laissez pas emporter par les pensées ordinaires. « Méditer », cela ne veut pas dire être de nouveau identifié à ses pensées ou vagabonder, se demander : « Qu’est-ce que je vais faire demain ? Il faut que j’écrive cette lettre ; j’ai oublié. » Non, restez vigilants, présents à vous-mêmes, pleinement conscients, mais de plus en plus effacés, de plus en plus silencieux. Cessez de vous identifier à celui qui n’est pas libéré et qui veut l’être.
Et, une fois encore, je vous dirai que ce silence est directement lié au « oui ». « Je ne suis pas libéré ; ici, maintenant, je ne suis pas libéré. » Oui. « Ici, maintenant, je n’ai pas réalisé l’atman. » Oui. Et non pas : « Il faut que je réalise l’atman. » Vous n’êtes plus ici et maintenant, vous êtes tendus vers quelque chose, vous réclamez autre chose que ce qui est. Ici, maintenant, quoi qu’il arrive, je dis : « oui ». Et c’est ce « oui » qui est le suicide de l’ego, le divin suicide de l’ego, le sublime suicide de l’ego. C’est dans l’absolu de ce « oui » que le « nirvana » se révèle.
Si vous pouviez être parfaitement non-libérés, vous seriez libérés à l’instant même...
Vous cherchez à découvrir en vous – la méditation vous ramène surtout à vous-même – cette réalité qui échappe à la durée, au changement, qui est invulnérable, indestructible, qui est votre essence et votre nature réelle, et que les hindous ont très justement appelée le Soi, parce que c’est l’alpha et l’oméga, l’origine et le retour de toute conscience de soi. À l’intérieur de tout « je suis » qualifié, se trouve – mais rapetissée, amenuisée, limitée – cette Conscience illimitée et infinie. Même si vous êtes convaincus intellectuellement, même si vous pressentez que vous êtes une réalité infinie, celle-ci ne se révélera pas immédiatement.
Comment vous en rapprocher ?
Si vous essayez de sentir : « je suis », qu’est-ce qui se révèle ? Qu’est-ce qui monte ? Et comment vous conduire habilement avec ce qui se révèle et ce qui monte ? Ne faites pas de vos tentatives de méditation un combat d’une part de vous-même contre une autre part de vous-même. Comment voulez-vous détendre ! C’est exactement comme si vous lancez un caillou dans l’eau – des ondulations, des rides se forment – et avec la main, vous essayez d’empêcher ces rides dans l’eau. Vous ne ferez qu’agiter l’eau un peu plus. Si vous comprenez une chose aussi simple, vous vous engagerez dans la bonne direction. Imaginez une eau sur laquelle il y aurait des rides et vous voudriez que cette eau soit absolument lisse et calme.
Que faut-il faire ? Laisser ces ondulations retomber d’elles-mêmes.
Or la plupart des tentatives de méditation consistent à émettre des rides en sens inverse en pensant qu’elles vont effacer les premières. Voyez ce que cela aurait de stupide pour ramener l’eau à l’immobilité. Et je me rends compte maintenant que j’ai médité stupidement pendant des années. Je m’affirmais moi-même dans mon désir de méditer, je m’affirmais dans mon désir de faire silence, je m’affirmais dans mon désir de me relâcher et une part de moi qui voulait le vide ou le Soi luttait contre les autres parts de moi qui voulaient prendre la parole pour réclamer bien autre chose. Alors qu’en fait, ce que vous pouvez chercher de plus haut, de plus parfait, dans la méditation est déjà là ; et vous l’êtes déjà. Virtuellement, toute eau agitée est calme. La nature originelle d’un lac est paisible, plate, et lisse. Puis des phénomènes se produisent, qui agitent la surface. Mais la surface immobile est l’essence même de la surface agitée ; il suffirait que les agitations diminuent, diminuent et disparaissent pour que le retour à l’immobilité naturelle s’accomplisse. Il en est exactement de même pour la méditation. Jusqu’à ce que vous découvriez qu’il est possible d’être à la fois conscient de l’immobilité intérieure et du mouvement, que l’eau calme existe à l’intérieur de l’eau agitée, que la grande paix existe au cœur même de, chaque pensée, de chaque sensation, au cœur même de l’activité, de la rencontre et du dialogue. Mais, pour commencer, veillez à ne pas crier encore plus fort intérieurement : « je veux faire silence ». Croyez-vous que si votre attitude intérieure est : « je veux le silence et j’aurai le silence », vous obtiendrez celui-ci ? Jamais.
Je vous en prie, si vous tentez de méditer, ne considérez pas les contractions, les associations d’idées, l’éparpillement, les dynamismes vers la périphérie, comme des obstacles.
Considérez-les comme des formes de cette vérité que vous cherchez. L’océan est dans chaque vague et l’atman est dans chacune de vos pensées, de vos émotions et de vos sensations.
Ne traitez plus les distractions comme les ennemis dont il faut tordre le cou. Simplement, prenez conscience, sans vous brutaliser. La première erreur consiste à éprouver : « Un, deux, trois, j’y vais ! Fini les envies de bouger, fini les pensées parasites. » Tant que la méditation n’est pas un état naturel mais un exercice, une pratique, c’est exactement comme si, engagés à 130 à l’heure avec votre voiture, vous décidiez de freiner brusquement sur place. Ce serait impossible. Ou même, pourquoi pas, lancé à 130 à l’heure en marche avant, engager la marche arrière. Impossible.
Généralement la tentative de calme est déjà manquée au départ parce que vous essayez de contraindre votre nature, d’imposer silence, de faire triompher votre idée du but de la méditation contre tout ce qui est là ; et vous déclenchez une réaction aussi forte que votre action : vous êtes encore plus contracté et agité. Ne vous brutalisez jamais pour commencer une méditation. Ne vous battez pas contre les distractions, ne vous battez pas contre les pensées. Cherchez seulement à vous sentir être très simplement et très naturellement. Dites-vous bien que la tendance à fuir l’immobilité intérieure, à fuir le silence, à fuir le vide, est très forte en vous. Le désir d’aller dans le monde des pensées, des dualités, des formes, des demandes, dans le monde des désirs et des craintes, est très fort. Il faut être habile, comme en judo : on recule si l’adversaire nous pousse, on avance si l’adversaire nous tire et on utilise l’énergie même de l’adversaire pour triompher. Soyez souples et habiles avec ces désirs. Il y a en vous une part qui ne veut pas de la méditation, qui ne veut pas rester vraiment silencieuse, immobile, détournée de toutes les préoccupations et intérêts quotidiens. Tenez-en compte. Ne faites pas lever la réaction. Sans brutalité, lâchez les tensions ; n’en rajoutez pas vous-mêmes. Mais n’essayez pas d’obtenir coûte que coûte le calme. Simplement, soyez plus conscients que vous êtes. « Je suis conscient que je suis. » « Je suis fatigué ? Je suis conscient que je suis fatigué » ; « j’ai tendance à avoir beaucoup de distractions ? Je suis conscient que je suis là, ayant tendance à avoir beaucoup de distractions » ; « j’ai envie de bouger, de remuer, de me lever ? » Prenez-en conscience sans vous troubler, sans vous inquiéter, sans penser : « Voici encore une méditation ratée. » Prenez conscience.
Peu à peu, le calme va s’établir en vous. Vous ne pouvez pas l’établir par la force. Et gardez toujours en vous, non seulement dans la tête mais dans le cœur, cette vérité : il n’y a pas de différence fondamentale, entre ce qu’on appelle méditation et le courant de l’existence où je pense, je parle, je demande, je réponds, je discute. Il n’y a pas une différence fondamentale entre la matière et l’esprit et il n’y a pas une différence fondamentale entre la méditation et l’état ordinaire. Vous ne le découvrirez que si cela imprègne votre tentative de méditation.
Vous ne méditez contre rien. Si vous méditez contre le cafard, la tristesse, la souffrance, en pensant que vous allez réussir à trouver le calme, c’est uniquement stupéfier momentanément le mental comme on endort les abeilles momentanément pour prendre le miel dans la ruche, c’est tout. Pas de conflit. La vie est une et c’est la vie entière qui doit être illuminée et pas seulement des moments silencieux extraordinaires. Sinon votre méditation n’aboutira pas : la vie est là à l’arrière-plan, momentanément niée, refusée, et il n’y aura jamais d’harmonie en vous. Ce refus lui-même, cette dualité que vous établissez entre le poids de l’existence et la merveille des états de méditation, compromet dès le départ vos tentatives.
Je vous parle à partir de mon expérience et de l’expérience de beaucoup d’autres que j’ai connus. J’ai commencé les méditations quotidiennes en 1949 ; vous voyez que cela fait longtemps. Et puis j’ai essayé des méditations hindoues, j’ai essayé des méditations bouddhistes.
Je suis arrivé peu à peu à quelques conclusions et à une certitude.
La base de la méditation, en tant qu’exercice possible et non en tant qu’état qui se révèle de lui-même quand les sources d’agitation se sont taries, est une bonne posture du corps. Je ne veux pas dire que le chemin vous est refusé si vous avez des déformations de la colonne vertébrale ou une infirmité, mais les autres aspects du chemin devront primer pour vous sur la méditation silencieuse.
Toutes les postures du yoga contribuent à vous permettre de prendre de mieux en mieux la posture de méditation, celle que vous choisirez, il y en a plusieurs. Mais il n’y a pas que l’aspect souplesse, liberté des articulations, redressement au moins partiel des cyphoses, lordoses, etc. Il y a un autre aspect tout à fait fondamental, c’est la conscience du corps, qui est si peu développée. En relâchant bien les muscles, en étant absolument conscients de ce qui se passe quand vous faites un exercice, cette conscience du corps grandira. Et vous arriverez à sentir de façon presque imperceptible : voilà ce qu’il y a à redresser, voilà où je dois progresser, voilà où l’effort se produit – toujours avec un intérêt particulier donné à la base du dos.
Par exemple, prenons une des postures de torsion du yoga, qu’on appelle matsyendrasa-na, dans ses différentes variantes. Vous devez savoir et sentir exactement ce qui se passe dans chaque vertèbre. Certains croient de bonne foi que la torsion est exercée à la base des vertèbres lombaires, ce qui est le but, alors que la torsion est en fait exercée au milieu du dos et que tout le bas du dos est bloqué. La conscience de ce dos et de la colonne vertébrale est fondamentale. Les efforts, faites-les dans la pratique des postures du yoga. Mais, quand vous décidez de méditer, la posture doit être prise et maintenue aisément. Une préparation plus ou moins longue sera nécessaire. Et certainement la posture vous aide, pourvu que vous ne soyez pas hypnotisés par la posture, qu’il n’y ait pas un narcissisme de la posture, mais une humilité de la posture.
Si nous considérons comme acquis ce premier point fondamental, le deuxième point est le relâchement musculaire. Doucement, doucement ! Souvenez-vous de ce que j’ai dit tout à l’heure : ne vous brutalisez pas ; n’essayez pas brusquement et d’un coup d’imposer le silence et de maintenir ce silence pendant une demi-heure. Vous n’y arriverez pas avant que beaucoup de transformations se soient opérées en vous, des transformations auxquelles concourent tous les autres aspects du chemin.
Sans rien chercher d’extraordinaire, relâchez musculairement. Peut-être serez-vous amenés à vous exercer systématiquement au relâchement, jusqu’au jour où vous serez capables en un instant de tout décontracter. Vous vivez contractés, dans un monde et une société contractés, et on peut se croire détendu simplement parce qu’on a relâché les muscles les plus crispés mais être loin du relâchement profond. Cette relaxation profonde est à la mode.
Elle est pratiquée en « training autogène » de Schulz et dans bien d’autres thérapies. Tous les enseignants de yoga en parlent, mais ce n’est pas parce que ce relâchement est peu mystérieux qu’il faut le négliger pour des pratiques « plus originales ». C’est une base.
Si vous voulez vous entraîner à la décontraction musculaire profonde, il ne s’agit pas de décider : « je m’allonge, je ne pense à rien, je fais le vide » mais « je m’allonge (ou éventuellement je suis assis) et je pense très précisément à me relâcher ». Je n’insiste pas sur ces exercices qui sont connus : vous concentrez votre attention dans chacune des parties de votre corps pour essayer d’en avoir la sensation, et cette sensation est d’autant plus précise que les muscles sont plus relâchés. Mais vous ne pouvez pas faire un relâchement. Vous pouvez faire une contraction mais le relâchement, c’est demander aux muscles de se relâcher, les convaincre de se relâcher, c’est envoyer, si je peux dire, des ondes de relâchement. Et vous passez votre attention dans chacune des parties du corps de plus en plus profondément. Avoir une certaine conscience du relâchement de ses jambes, c’est possible assez vite. Mais sentir que le moindre muscle est relâché, ceux du thorax, les carrés, les grands droits, les muscles du dos, c’est plus difficile. Et les muscles du front, du crâne, sont souvent ceux qui cèdent les derniers avec l’exercice.
Quand vous en êtes à relâcher les bras ou les cuisses ou le ventre, et à essayer d’avoir la sensation de ce corps de plus en plus relâché, vérifiez de temps à autre que le front et le crâne ne se sont pas contractés de nouveau. Je dirige bien mon attention : main gauche, poignet gauche, avant-bras gauche, je relâche, je relâche et, comme cela me demande un petit effort, inévitablement le front et le crâne se contractent. Donc vous revenez au visage, vous relâchez les muscles de la surface et, si possible ceux du crâne, comme un béret qu’on enlèverait.
Soyez patients. Vous ne pouvez pas relâcher de force. Imaginez que vous vouliez voir un lapin sortir de son trou ; ce n’est pas en vous mettant devant le terrier en criant : « lapin, lapin », que vous le ferez sortir. Il faut que vous soyez absolument immobiles et silencieux jusqu’à ce que le lapin daigne sortir. Vous ne pouvez pas intimer aux muscles l’ordre de se relâcher, et encore moins aux muscles du front et du crâne. La méditation, vous la recevez. Mais vous avez le droit de vous exercer.
Donc, premier exercice qui est en dehors de la méditation proprement dite : j’exerce mon corps à bien prendre la posture. Deuxième exercice, qui est en dehors de la méditation proprement dite : j’exerce systématiquement mes muscles au relâchement profond. Je détends, je détends toutes les parties du corps en concentrant mon attention calmement, tranquillement, dans chacune de ces parties successivement. Ce relâchement va gagner du terrain de jour en jour et la finesse de votre sensation va augmenter régulièrement. Mais ne croyez pas que ce soit si facile. J’ai reçu un jour un homme assez jeune et assez sportif dont les deux épaules étaient relevées et contractées. Je lui ai dit : « Relâchez, relâchez tous vos muscles, relâchez bien les bras, les jambes, relâchez entièrement ; vous êtes entièrement relâché ? » Il m’a répondu : « Oui. » – « Relâchez bien tout ; vous êtes entièrement relâché ? » –
« Oui, oui. » – « Et vos épaules ? » – « Ah !... » Il ne savait pas que ses épaules étaient inutilement remontées et raides. Il devait avoir une petite émotion d’être dans ma chambre, une petite crainte que je le croie incapable de se relâcher et cela suffisait pour que les épaules soient remontées. « Vous êtes entièrement relâché ? » – « Oui, oui. » – « Et vos épaules ? »
Et elles sont tombées d’un coup.
Je vous assure que, si vous découvrez le secret du vrai relâchement, ce sera une révélation pour vous. Je vous assure que simplement par le relâchement dont je parle maintenant, quand j’ai eu ce petit commencement de pouvoir sur moi qui consiste à convaincre les muscles de se détendre, j’ai vu, à chaque onde de relâchement, venir une souplesse que je ne connaissais pas, uniquement par la détente. Il y a beaucoup à attendre de ce relâchement qui est une condition préalable mais absolument nécessaire pour celui qui veut méditer.
Maintenant, sachez – et ne l’oubliez pas – que pour le moment, jusqu’à ce qu’au plus profond de vous soit établi le : « j’ai fait ce que j’avais à faire, j’ai donné ce que j’avais à donner, j’ai reçu ce que j’avais à recevoir » de Swâmiji, il y a en vous une voix qui crie : « Je n’ai pas fait ce que j’avais à faire, je n’ai pas donné ce que j’avais à donner, je n’ai pas reçu ce que j’avais à recevoir. » Cette frustration va s’exprimer de mille et une façons ; des pensées, des craintes, des désirs qui remuent dans l’inconscient et qui montent à la surface. Et c’est là qu’il faut être habile. À l’intérieur même de ces agitations, vous pourriez découvrir ce que vous cherchez. Et surtout, cessez cette opposition entre silence et bruit, mouvement et immobilité, car vous créez une dualité qui va ensuite se répercuter sur l’ensemble de votre existence. Pas de dualité. Parler, travailler ou méditer sont des modalités différentes de la même attitude. Simplement, l’accent est mis un peu plus sur le centre dans la méditation et un peu plus sur la périphérie lorsque vous vous exprimez. L’accent est mis un peu plus sur « le réel » dans la méditation et un peu plus sur « l’irréel » lorsque vous êtes insérés dans la Manifestation.
Donc, vous détendez. Et vous ne vous mettez pas en tête de rester sans distractions et sans associations d’idées, sauf si cela vous était spontanément facile. Éventuellement, un jour... Vous vous mettez en tête de demeurer conscients, conscients de vous à l’intérieur de tout ce qui peut bouger ou remuer ou s’exprimer en vous. Voilà quelle peut être aujourd’hui votre vraie méditation : Je vais avoir des envies de bouger, des distractions, des associations d’idées ; mais il y aura une attitude différente à l’intérieur de ces dynamismes.
Vous prenez comme référence le silence ou le vide, même en sachant que ce silence ne va pas durer et que vouloir le faire durer par la force serait artificiel. Essayez d’aller tout droit au silence – autrement dit de commencer par où, pendant si longtemps, je croyais que j’allais terminer si, au bout d’une demi-heure, la méditation était ce que j’appelais, à ce moment-là, « réussie ». D’un coup, vous lâchez. Mais vous savez que cela ne va pas durer. Si vous vous êtes exercés à vous concentrer, que ce soit entre les sourcils, sur le hara, sur votre respiration, vous êtes bien placés pour savoir que cela ne dure pas. Bon. Alors, admettez-le et soyez d’avance réconciliés. Mais je ne vais pas être complètement emporté par les distractions.
Si vous avez lu qu’on pouvait se concentrer sur le point entre les sourcils, ou sur tel chakra du yoga, ou sur la respiration, vous allez essayer d’écarter coûte que coûte les pensées et les distractions. Ceux qui ont fait ces tentatives vont fort bien reconnaître ce dont je vais parler maintenant. Vous allez sentir : « j’inspire, j’expire... », je suis un avec le mouvement spontané de la respiration et puis, tout d’un coup, une pensée va monter, que vous n’avez pas voulue, que vous n’avez pas invitée, que vous n’avez pas appelée. Cette pensée va vous perturber. Et votre réaction à cette pensée perturbatrice devient une nouvelle perturbation. La distraction monte, immédiatement se lève une déception et cette déception est une agitation de plus. De cette manière-là, l’agitation ne fait que croître, que se nourrir d’elle-même. Vous allez être brusquement happés par cette distraction et, pendant deux, trois, quatre minutes, vous allez penser au coup de téléphone d’hier, à la lettre de demain, à la démarche qui n’a pas été faite, aux impôts qui ne sont toujours pas payés. Puis, parce que, tout de même, vous êtes dans une posture un peu inhabituelle, vous vous souvenez que vous avez décidé de méditer et vous revenez : « j’inspire, j’expire ». Et, au bout de deux ou trois minutes, de nouveau, vous allez être emportés, identifiés à vos rêveries.
Grâce à l’électro-encéphalogramme, on a étudié les tentatives de méditation de personnes qui n’ont aucune expérience de celle-ci. Il a été prouvé qu’une personne non entraînée à qui l’on demande de concentrer son attention sur l’aiguille des secondes d’une montre, par exemple, ne peut pas dépasser deux minutes et demie à trois minutes sans distraction. Une pensée surgit, par laquelle on est emporté ; et puis quelques minutes après, on revient à l’aiguille des secondes.
Est-ce que vous allez vous escrimer jour après jour pendant des années dans ce combat sans issue ? Admettez que, pour l’instant, ces distractions, ces envies de bouger, ces pensées – qui ont toujours une coloration émotionnelle, même inconsciente – elles, ne viendraient pas ; c’en serait d’autres qui se présenteraient. Mais je ne vais pas me laisser emporter. Vous vous laisserez d’autant moins emporter que vous aurez admis qu’elles vont monter. Au lieu d’être silencieux pendant deux minutes, complètement emportés par les associations d’idées pendant quelques minutes, de nouveau silencieux, vous aurez un certain courant de conscience qui pourra durer beaucoup plus longtemps, sans tension artificielle et sans qu’au bout d’une demi-heure vous abandonniez l’exercice, contractés, déçus, amers, pensant que vous avez échoué une fois de plus. Il faut que vous trouviez le secret d’une méditation qui ne puisse jamais échouer. Si vous vous demandez dès aujourd’hui de méditer comme un maître zen, bien sûr que ce sera un échec. Une méditation dont vous ne puissiez jamais dire : « Aujourd’hui encore, ça s’est mal passé ; aujourd’hui encore, je n’y suis pas arrivé. » Quelque chose de simple qui, de soi-même, grandira, s’approfondira – normalement, naturellement.
Je lâche tout. Ma posture est suffisamment stable pour que je n’aie pas à craindre des contractions diverses. Mais je sais qu’une pensée, avec sa petite charge d’émotion, va monter.
Et, comme ce sont tout de même des conditions faciles – je ne suis pas en train de discuter un contrat dont dépend mon avenir professionnel pour six mois – quelque chose m’est possible. Mais je ne nie pas les images ; je ne cherche pas coûte que coûte le vide et le grand silence. Je les cherche du moins à l’intérieur de la situation dans laquelle je suis ; je suis assis, paisible, je détends, je prends conscience que je suis – un « je suis » aussi pur, aussi simple que possible. D’avance je suis réconcilié. Il monte une pensée. Vous pouvez la voir. Et vous ne vous laissez pas emporter, vous ne vous laissez pas entraîner. C’est un effort, un certain effort de vigilance ; mais ce n’est pas un effort brutal et, surtout, ce n’est pas un effort contre quoi que ce soit puisque vous permettez à ces pensées d’apparaître ; vous ne cherchez même pas à les écraser. Mais vous avez le droit, vous, de ne pas être complètement emportés, d’être à la fois conscients de vous, dans ce que vous êtes de permanent, d’immuable, sans forme – et conscients de la forme qui apparaît.
En 1964, je me plaignais une fois de plus, comme à d’innombrables swâmis hindous qui m’avaient donné des réponses diverses, je me plaignais à un yogi tibétain très âgé, Abo Rinpoché, de ces associations d’idées. Et il me décrit un certain exercice que mon compagnon Sonam Kazi traduit en anglais : « let them come, let them go » ; « laissez-les venir, laissez-les s’en aller ». C’était simple. J’avais tenté différentes concentrations : concentration sur le hara, entre les sourcils, sur le flux et le reflux de la respiration, sur l’énergie qui circule dans la colonne vertébrale. J’avais obtenu des résultats partiels mais rien de vraiment concluant. « Let them corne, let them go. » Et Abo Rinpoché me donne un enseignement tibétain que j’ai réentendu deux ans après de la bouche de Dudjom Rinpoché : « Prenez conscience du vide comme de la réalité, et l’image d’un ciel bleu totalement vide, infini, immense, illimité. Ce vide est là en vous. C’est votre véritable réalité, le réel ou le non-manifesté. Et, à l’intérieur du vide, voyez passer – comme vous verriez passer des nuages ou des oiseaux dans le ciel – des pensées avec leur émotion, sans perdre la conscience du vide. »
Quelque temps après, je me trouvais pour la première fois auprès de Swâmiji. Je lui ai parlé de cet exercice. Il a précisé le « let them come, let them go » : « laissez-les venir, laissez-les partir » par : « let them come, they will go » ; « laissez-les venir, elles s’en iront ». Ce qui vient est destiné à s’en aller.
Être conscient à la fois de l’immuable, c’est-à-dire le ciel, et du changeant, c’est-à-dire les oiseaux qui vont et viennent.
Une pensée vient, heureuse. Je la laisse passer, comme l’oiseau de paradis. Je la vois mais je ne suis pas entièrement fasciné. Une pensée vient, pénible. Je la laisse passer. Et imaginez un ciel dans lequel se croiseraient en tous sens des oiseaux multicolores merveilleux et toutes sortes d’oiseaux effrayants, menaçants, répugnants, que vous verriez tournoyer sur fond d’infini, à l’intérieur de cette coupole du ciel. Toute image doit être dépassée mais cette image concrète est une aide. Ce vide est en vous. Vous ne le maintiendrez pas sans oiseaux et sans nuages. Par contre, vous pouvez en rester conscients tout en voyant passer un oiseau. Et vous restez calmes, détendus. Voici une pensée heureuse, voici une pensée malheureuse, mais votre attention ne s’est pas mise au point et concentrée dans cette pensée. Vous ne pouvez pas demeurer, avant d’être un grand yogi, plus de quelques minutes sans pensées. Vous pouvez rester des minutes et des heures sans être complètement emportés – comme un témoin, qui les voit venir, qui les voit partir.
Et vous devez bien entendre que ces pensées ont toujours une certaine valeur émotionnelle ; parfois une valeur émotionnelle qui est importante pour votre inconscient et qui n’est pas immédiatement importante pour le conscient ; cela suffit pour que vous vous laissiez emporter. Sachez à l’avance qu’il y aura des pensées heureuses et des pensées pénibles – mauvais souvenirs, appréhensions pour l’avenir, nécessités que vous voudriez oublier mais dont vous savez qu’elles vont se présenter dans deux ou trois jours, telles qu’un rendez-vous difficile ou une démarche délicate à accomplir. Sachez-le. Et ne laissez pas se lever en vous le refus du côté pénible de certaines pensées, sinon vous êtes immédiatement happé et perdu. Ayez ce regard neutre. Quand on dit des associations d’idées – « laissez-les venir, laissez-les partir », il vous paraît que c’est seulement mental ou intellectuel et vous oubliez qu’il y a un facteur émotionnel très important. Toute pensée est polarisée, soit plutôt du côté agréable, soit plutôt du côté pénible, fût-ce à peine. Et c’est cela qui fait qu’on se laisse prendre immédiatement parce qu’on oublie d’être vigilant en face de ce côté émotionnel. Je l’accepte d’avance. Il va monter une image, une idée, avec les charges émotionnelles pénibles ? Je la laisserai monter et disparaître. Tentez-le ! Il n’y a aucune raison que vous n’y réussissiez pas.
Et peu à peu ce type de méditation imprégnera votre vie entière. Vous verrez que votre vie est faite de formes, qui apparaissent dans votre conscience, « nama rupa », perception et conception. « Ça, c’est Michel, ça c’est la cloche du thé. » Ces formes différentes qui ne viennent plus de la profondeur comme les associations d’idées ou les distractions de la méditation, mais du courant même de l’existence, ces formes aussi vous réussirez peu à peu à en prendre conscience, à y répondre, à faire ce qui vous est demandé dans l’instant, sans perdre la conscience que j’appelle celle du ciel bleu ou celle du vide. Et vous verrez qu’il n’existe pas autre chose que des formes qui se succèdent à l’intérieur de votre conscience ; que votre conscience est infinie, sans limites, aussi vaste que l’infini de l’espace en plein jour, quand on ne voit pas les étoiles, c’est-à-dire complètement vide. Votre corps, qui vous paraît une limite physique mesurable et pesable en kilogrammes, n’est jamais qu’une idée qui apparaît dans l’infini de la Conscience. Le corps est petit par rapport à l’univers. Mais la Conscience est plus vaste que l’univers. Par moments, vous ne percevez plus votre corps ; par moments, vous prenez conscience du corps. C’est une forme qui apparaît dans la Conscience vide et infinie – comme un oiseau. Disons que c’est un oiseau heureux, multicolore, si vous vous trouvez beau, jeune et en bonne santé et que c’est un oiseau noirâtre et répugnant, si vous vous trouvez maigri, fatigué, les traits tirés, mal au dos, envie de vomir. C’est tout. Pourquoi est-ce que cela devrait vous frustrer de la vraie Conscience libre et infinie ? Les deux sont compatibles.
Si les formes de conscience s’effacent peu à peu, et que vous êtes conscients seulement du silence et du vide en vous – ce que je vous souhaite –, vous sentirez que ce vide est infini parce que tout ce qui est mesurable en a disparu, mais vous sentirez aussi que c’est une Conscience, une vie qui, pour être immobile, silencieuse, non manifestée, n’en est pas moins d’une puissance qui vous a probablement toujours échappé. Vous serez étonnés – et, si cet étonnement vient, qu’il ne vous coupe pas de l’expérience que vous êtes en train de vivre – de constater qu’il y a en vous une telle énergie, une telle ressource de force. Votre faiblesse vient de ce que vous fonctionnez mal, de ce qu’il y a des courts-circuits dans les différents corps et les différents koshas, et que vous ne pouvez pas utiliser cette énergie. Mais, tels que vous êtes, même si vous vous considérez dans la vie comme des faibles, si vous pouvez être conscients de ce silence en vous, ce n’est pas un silence morne, vide, mort. C’est un océan absolument calme, mais très profond et d’où pourraient naître les tempêtes les plus fantastiques.
Si vous êtes vraiment dans ce silence, vous le sentirez à la fois comme absolument paisible et comme un formidable réservoir de force.
C’est à partir de ce vide ou de ce silence que peut jaillir le geste infaillible du maître des arts martiaux ou le cri du kiaï qui réveille, qui tue ou qui ressuscite – qui bouleverse. C’est une immensité d’énergie, de puissance, sans comparaison avec tout ce que vous avez connu de vous-mêmes jusqu’à aujourd’hui.
(première lecture)
P100 : j’ai fait ce que j’avais à faire ; j’ai reçu ce que j’avais à recevoir ; j’ai donné ce que j’avais à donner.
What do you want? infinite love, infinite patience.
It is the status of a slave.
« Ta prison c’est d’être soumis à la mesure [au sens de mètre/mesurer qqch]».
« Je vous en prie, trouvez dans vos souvenirs vos propres exemples, comment, certains jours vous avez vu, pensé, senti d’une façon et comment, quelques heures plus tard, parfois quelques instants plus tard vous avez vu et senti d’une façon tout à fait différente. Il est indispensable qu’un « vous » nouveau, qui ne soit aucun des personnages en question, apprenne à les connaître ; qu’un « vous » nouveau soit là, identique à lui-même, immuable, à mesure que ces personnages se remplacent les uns les autres, et que ce « vous » soit pleinement conscient du mystique en vous, de l’ambitieux en vous, du criminel en vous, du débauché en vous, de l’assoiffé de pureté en vous, de l’enfant perdu en vous.
Un jour, votre liberté intérieure par rapport à toutes les formes auxquelles vous vous identifiez aujourd’hui sera suffisante pour que vous puissiez vivre simultanément la réalité de tous ces personnages contradictoires. Mais comprenez bien que c’est une expérience extraordinaire et dramatique. Si cette expérience venait trop tôt, elle serait insupportable – insupportable. Votre raison sombrerait dans l’expérience, tellement ce serait conflictuel et déchirant. Il faut toute une préparation, toute une habitude de se situer dans la Conscience libre – conciliable avec toutes les formes par le fait même qu’elle est sans forme – pour pouvoir assumer ces contradictions et ces conflits.
« L’égo c’est le passé qui recouvre le présent ». Pas sur que ce soit dans le livre.
« L’égo c’est l’égoïsme ».
Cette idée de rhéostat vis-à-vis de la vigilance. Ce n’est pas tout ou rien. En substance de Swamiji : « la vigilance c’est le chemin ».
Vous revenez à vous-même, avec une réelle perception de vous-même et puis vous êtes de nouveau emporté par les situations. Mais, si vous prenez appui sur le courant de l’existence lui-même et que vous vouliez simplement vivre cette existence telle qu’elle est, consciemment, vous y arriverez. Je ne dis pas que c’est facile, mais c’est possible et les résultats viendront. Vous arriverez à voir comment vous réagissez aux événements et c’est la vision de vos réactions qui fera grandir en vous la conscience de soi.
« Dans les Évangiles, il est dit : « Tu aimeras ton prochain comme toi-même », et nous, hommes modernes, nous avons beaucoup tendance à aimer tout sauf notre prochain. Nous passons notre nuit à discuter des crimes ou des injustices qui se produisent au Vietnam, au Liban, au Chili ou au Zaïre mais nous ne voulons pas savoir qu’à l’étage au-dessous ou l’étage au-dessus ou dans la maison à côté, il y a quelqu’un à qui nous aurions pu donner quelque chose. Et je vais vous dire plus. Un texte hindou affirme tout simplement : « C’est un péché - de se préoccuper du sort de ceux qui ne nous concernent pas. » C’est encore plus clair : plus vous vous préoccupez du sort de ceux qui ne vous concernent pas du tout, plus vous êtes aveugles au besoin du prochain. « Tu aimeras ton prochain comme toi-même. » Un jour, vous pourrez aimer l’humanité entière. Mais « l’humanité », c’est très facile ; c’est chaque homme en particulier qu’il est important d’aimer et de comprendre, c’est-à-dire d’inclure en vous. Est-ce que les anciens du Bost, vous pouvez être assez vastes pour comprendre vos invités ?
La vigilance nous rend semblable à un miroir qui voit tout mais sur lequel rien ne s’inscrit, et l’attention ou la concentration nous rend semblable à un film photographique sur lequel tout ce qui passe à travers l’objectif s’inscrit à jamais.
La vigilance juste est une prise de conscience de tout ce qui peut être perçu à un moment donné. Or tout ce qui peut être perçu à chaque instant, c’est tout ce qui se passe en dehors de nous et tout ce qui se passe en nous, c’est-à-dire la façon dont nous réagissons à ce avec quoi nous sommes en contact. Est-ce que musculairement, émotionnellement et mentalement nous nous contractons ou non ? La vigilance est la fonction qui permet d’éviter que les tensions s’accumulent. S’il y a vigilance, il y a détente. S’il n’y a pas vigilance mais sommeil, il y a tension. L’existence humaine se déroule dans les tensions, soit tension vers – s’il y a attraction ou désir –, soit tension contre – s’il y a peur ou refus. Ces tensions sont physiques, émotionnelles et mentales. Si elles ne sont pas détendues, elles s’accumulent. L’existence vous permet de détendre parfois les tensions en gueulant un bon coup, en donnant un coup de pied dans la porte ou en cassant la vaisselle, parfois en faisant du sport ou un exercice violent ou parfois en faisant l’amour, mais une part seulement des tensions sont relâchées. Vous accumulez des tensions enfouies dans la profondeur et qui rendent impossible de vivre réellement détendu. Comment pourrait-on atteindre l’état sans-effort si on vit tendu ? S’il y a vigilance, il ne peut plus y avoir tension. La vigilance est associée à la détente. S’il y a vigilance, je ne me projette plus sur les objets, je ne me contracte plus inutilement, ni physiquement ni émotionnellement, ni mentalement. Mais ce n’est pas l’attitude habituelle. L’attitude habituelle est un mécanisme d’absorption par l’objet dans laquelle vous disparaissez complètement et il n’y a plus a l’œuvre que des phénomènes d’attraction ou de répulsion, c’est-a-dire des tensions.
Vigilance signifie être en état de veille. Si vous dormez, vous ne pouvez rien voir. Si vous veillez, si vous surveillez, vous pouvez voir. Aussi important sur le chemin que le mot vigilance, est le mot voir par opposition à penser. Si vous n’êtes pas vigilant, le chemin s’arrête.
La vigilance vous donne la possibilité de voir et vous verrez d’abord tous les obstacles qui vous arrachent à cette vigilance. Mais, au lieu d’être tout le temps emporté, identifié, vous pourrez voir ce qui vous maintient dans la perception de la limitation, dans la perception du temps, dans le sens de l’ego, dans la soumission au passé, dans la projection vers le futur. La vigilance est préalable au ici et maintenant. Elle seule vous permettra de voir combien le ici et maintenant vous est difficile, et de voir « Je suis encore dans le passé, je suis dans le futur, cet espoir m’emporte, cette crainte m’arrache à l’instant ». Elle seule vous permettra de revenir à la vérité.
Si cinquante fragments d’enseignements vous viennent à l’esprit en même temps, vous partez dans la « pensée » et vous n’êtes plus dans la réalité immédiate. Il faudra bien qu’un jour, tout l’enseignement sous forme d’idées ou de formules soit mis de côté et se ramène à un seul geste simple, immédiat, instantané : faire de « deux », « un ». Tout l’enseignement peut être contenu dans cette parole, en la complétant par une autre : « ce qui est, ici et maintenant ». « This » (ceci), « here and now » – et non pas : cela (de ma fabrication), hier ou demain, et ailleurs.
Voilà comment s’exprime le Roshi Shibayama :
« Il n’est pas facile pour qui que ce soit de briser les chaînes de l’ignorance en un instant.
Une volonté très puissante est nécessaire et une recherche absolument totale de la vérité et du Soi véritable. Dans le zen, une dure ascèse est nécessaire, et il n’y a jamais rien eu de tel qu’un moyen facile qui donne des résultats instantanés. Le véritable disciple s’engage avec une demande religieuse extrêmement intense ; il continue avec une recherche et une discipline dures et soutenues par une volonté extrêmement forte, qui seront suivies par une crise spirituelle et l’impression de sombrer dans l’abîme. Alors seulement viendra le moment de l’éveil. Dans l’ascèse du zen, ce qui est le plus important, c’est de passer à travers le “grand doute” et l’impression d’avoir atteint la dernière extrémité. C’est une voie dure et c’est tout à fait inutile de chercher un raccourci facile.
Il y a eu récemment tout un groupe de gens qui ont parlé de l’illumination instantanée et d’autres qui ont même prétendu qu’on pouvait atteindre le satori à travers les drogues. Ils peuvent dire tout ce qu’ils veulent, cela n’a rien à voir avec le véritable zen.
Je tiens à dire qu’il n’y a pas un seul cas dans toute l’histoire du zen où quelqu’un a obtenu l’illumination sans avoir traversé un dur et difficile processus d’ascèse.
Chacun aura à faire face à sa nullité et à son incapacité totales ; il devra voir en face de terribles contradictions et passer par toutes les souffrances que nous appelons l’inévitable karma. Il devra descendre profondément à l’intérieur de lui-même, aller au-delà de la dernière extrémité de lui-même et désespérer de lui-même comme quelqu’un qui n’a aucune chance d’aucune sorte d’être sauvé. Ce qu’on appelle trouver le vide en soi vient de cette expérience la plus douloureuse de toutes, de cet abîme de désespoir et d’agonie qui seul vous jettera bas, corps et âme, devant l’absolu.
Le zen a toujours parlé du grand doute et de la grande mort. »
Ce n’est pas moi qui le dis mais un des plus grands maîtres zen contemporains.
Swâmiji avait un langage aussi clair que ces textes du Dr Godel ou du Roshi Shibayama, qui représentent deux traditions tout à fait différentes. Il m’a dit : « You will have to pay the full price », « vous aurez à payer le prix complet jusqu’au dernier centime ». Et il a dit à un autre disciple : « You will have to pay with your very life », « vous aurez à payer avec votre vie même » (ou : « vous devrez payer de votre vie »). Bien sûr, cela ne veut pas dire se suicider ; mais cela veut dire payer avec tout ce qui fait notre vie aujourd’hui.
Déjà, dans le premier livre que j’ai écrit, le livre Ashrams, je citais ces paroles de Mâ Anandamayi : « Comment pouvez-vous juger ? Vous avez souvent l’impression que quelqu’un qui s’est engagé sur le chemin est devenu plus agressif et plus égoïste qu’il ne l’était auparavant ; comment savez-vous que des tendances indésirables, qui étaient soigneusement enfouies, ne sont pas venues à la surface afin de pouvoir se dissiper ? »
Vous pouvez vérifier, vous ne trouverez pas une tradition sérieuse, autre que les extravagances modernes, qu’elle vienne du christianisme, de l’hindouisme, du bouddhisme ou du soufisme, qui ne décrive pas avec beaucoup de détails cette expérience par laquelle sont passés tant de disciples, de chercheurs de l’absolu, de mystiques. Et les mots qui reviennent sont toujours des mots semblables : la traversée du désert, l’agonie, l’impression de perdre tout ce à quoi on était habitué et tous ses points d’appui, et de devoir continuer encore plus loin.
Non seulement il n’y a pas à s’inquiéter mais, si on a une âme de « héros », il faut au contraire se réjouir et se dire : « après tout, je l’ai voulu, j’y suis ». La véritable attitude du disciple, c’est celle qui est exprimée par la parole du Christ : « Père, écarte de moi cette coupe s’il se peut, mais qu’il soit fait selon ta volonté. » Il y a bien une part de vous qui a peur, comme la chenille doit avoir peur en se sentant devenir chrysalide ; et il y a une autre part de vous – le chevalier – qui est mue dans la profondeur par cette nécessité : « je ne peux pas ne pas continuer sur ce chemin ». Alors, n’y allez pas à moitié. Allez-y courageusement, allez-y en héros, engagez-vous dans ces terres inconnues de la conscience à l’intérieur de vous ; perdez vos points d’appui habituels ; affrontez bravement les périodes où vous ne vous reconnaissez plus, où vous ne vous comprenez plus – et allez de l’avant, allez de l’avant. Si la conscience réelle est là comme témoin, si elle est là comme vigilance, vous pouvez continuer, vous ne risquez rien.
Nous sommes alors le 25 novembre 2022 : cela fait un mois que je sirote « A la recherche du soi ».
Alors que pouvez-vous concrètement tirer de mes paroles ? Qu’il faut discriminer le spectateur du spectacle. Qu’il ne faut pas être complètement confondu, emporté, ému, tout le temps. Il faut être vigilant. Discriminer le spectateur du spectacle, c’est la vigilance, la présence à soi-même sur laquelle insistent tous les enseignements. Mais cette lucidité – le mot lucide vient de lumière –, cette vigilance, cette conscience doit être aussi neutre et sereine que possible, doit être un témoin, sinon vous êtes de nouveau pris dans le système de l’attraction et de la répulsion. Cette vigilance doit être absolument impersonnelle, impartiale, n’éliminant rien, ne refusant rien, pareille à un miroir. À ce moment-là il n’y a plus ni amis, ni ennemis. Ceux qui vous protègent, ceux qui vous menacent, tous les autres êtres humains sont vus exactement comme ils sont, avec une vision juste et non colorée. À l’intérieur de vous, vous devez pouvoir prendre conscience d’une façon neutre, impersonnelle, de tous les phénomènes qui vous constituent et avec lesquels vous vous êtes jusqu’à aujourd’hui confondu et identifié. Et, peu à peu, en allant de plus en plus profond, découvrez l’ultime sujet, qui ne peut être objet de connaissance ou de conscience pour rien d’autre et qui est donc la pure Conscience, Conscience consciente d’elle-même, dont tout, en vous-même et hors de vous-même, n’est qu’une manifestation éphémère.
Le chemin est all embracing, disent les hindous et les bouddhistes, embrassant tout, incluant tout. Rien n’est laissé à l’écart, rien. Rien n’est abandonné en chemin, rien n’est détruit, tout est éclairé, illuminé, tout est transformé.
Mes notes du 27 novembre 2022 (et également ailleurs durant cette période) relatent de nombreuses situations qui se sont produites et décrites précisément qui permet éventuellement d’y revenir et de voir quelle attitude aurait dû être la mienne lors de ces persécutions situationnelles bêtes et méchantes. Car l’émotion remonte à la lecture des notes ce qui prouve que je n’ai toujours pas la solution et donc qu’elle peut être cherchée à partir de là, en s’y replongeant. Je ne suis pas sûr que je pourrais faire l’économie de ce travail.
Est-il possible de percevoir à la fois l’infini et le fini ? Est-il possible d’être dans la plénitude de cet état de conscience non dépendant que vous avez éprouvé pendant quelques secondes et, en même temps, de parler, de répondre, de décider, de constater que vous avez mal à l’estomac, ou que le pneu de votre voiture est crevé ? Vous ferez une découverte qui deviendra la vôtre et non pas celle de Swâmiji ou d’Arnaud et que plus personne ne pourra vous arracher : si je m’oppose tant soit peu, je suis emporté ; si je ne m’oppose absolument pas, je ne suis pas emporté. Vous découvrirez que vous pouvez faire durer cet état non plus trois secondes mais dix secondes ou dix heures en ne vous opposant pas du tout. Vous devenez à la fois témoin et participant, et non pas uniquement participant emporté. Vous êtes comme quelqu’un qui est assis sur la rive et qui regarde couler le courant : tiens, voilà une petite brindille, tiens voilà un remous, tiens voilà un rat crevé ou une fleur à la surface de l’eau. Ou encore vous serez comme un très bon nageur qui descend avec le courant sans que sa paix du cœur lui soit volée. La plus essentielle découverte que vous puissiez faire par vous-même est de voir qu’il y a deux façons complètement différentes de vivre, en général, et, en particulier, de vivre tel ou tel événement : être emporté et être un avec. Tant que vous pourrez être « un avec » ce qui se présente, cette plénitude parfaite ne vous sera pas volée. Mais si, tout d’un coup, vous n’êtes plus un avec, si vous vous opposez tant soit peu, cette plénitude disparaît brusquement. Être un avec, cela veut dire qu’il n’y a pas deux, ni pour craindre ni pour désirer. Concrètement, cela veut dire être complètement d’accord.
Du point de vue du relatif, il se trouvera que malgré votre conviction intérieure et la justesse de votre attitude, en effet, ce n’est pas maintenant que vous aurez réalisé cette réalité dans sa plénitude. Bien. Un second « maintenant » vous est donné, et un instant après, un troisième « maintenant » vous est encore donné pour tenter, de nouveau, de vivre de façon juste. C’est la succession de ces « maintenant » vécus de façon juste qui constitue le chemin.
Si vous n’entendez pas ce que je dis là, il n’y a plus de chemin ; il y a une préparation à être un jour sur le chemin.
Citations recueillies par Viafx24 et publiées en juillet 2026.
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