Arnaud Desjardins ou l’aventure de la sagesse

p32

À une femme célèbre, amoureuse d’un quadragénaire nommé Arnaud Desjardins capable de sillonner l’Asie en Land Rover et de brillamment discourir à la Salle Pleyel ou en direct sur l’antenne à propos de l’Éveil suprême, Swami Prajnanpad dira, en 1970 : « So you love Arnaud ? Do you know that Arnaud is a child ? » ; « Alors, vous aimez Arnaud ? Savez-vous qu’Arnaud est un enfant ? » Et, ainsi qu’il le raconte dans l’un de ses livres, le courageux disciple osera s’interroger : « Est-ce que je peux facilement lâcher ce que je tiens ? Oui ou non ? Lâcher quand on me le demande. Lâcher quand j’en ai assez, c’est facile. Un enfant qui ne s’intéresse plus à une chose, il l’abandonne tout de suite. Mais un enfant qui tient encore à un objet, il ne veut pas le lâcher – donne ! prête ton jouet ! – sauf si la contrainte et les chantages affectifs des adultes sont trop forts. Est-ce que je peux remettre à demain ? Est-ce que je suis impatient, impulsif ? Est-ce que j’ai peur d’être seul, peur d’être abandonné, peur de ne plus être aimé, peur d’être critiqué ? Est-ce que l’idée d’être méprisé, renié, rejeté, me fait mal ? La réponse à toutes ces questions que je me posais à moi-même, c’était : eh bien oui, Swamiji a raison, Arnaud is a child, ‘‘je suis un enfant’’ » (Tu es Cela, p. 204).

p33

Un an et demi après la naissance de Bertrand, une petite sœur, Martine, viendra compléter la famille Guérin-Desjardins. La rivalité se jouera bien entendu entre elle et son prédécesseur immédiat, mais cela est une autre histoire, la leur. Arnaud, lui, se relèvera difficilement de cette blessure fondamentale, d’autant plus que Bertrand, qui devait mourir accidentellement en 1984, se montrera très vite particulièrement doué. D’une vive intelligence, curieux de tout et de surcroît fort « mignon », le frère cadet fera plus tard Polytechnique pour ensuite mener une brillante carrière au cours de laquelle il voyagera abondamment et gagnera très bien sa vie. Quoique non « enraciné dans l’expérience spirituelle », pour reprendre les termes de la lettre citée plus haut, il sympathisera avec la recherche de son aîné et une certaine complicité se développera entre eux. Mais pour l’heure, le petit Arnaud voue à ce joli frère une admiration teintée de jalousie. Jacques et Antoinette Guérin-Desjardins semblent d’ailleurs avoir eu un faible pour cet enfant si prometteur et si gracieux. La préférence, même légère et inconsciente, qu’ils témoignent à Bertrand accentue encore le malaise d’Arnaud.

P35

Une fois passé le seuil, me voici dans un autre monde, celui dans lequel ce dernier a grandi : un décor bourgeois, des meubles anciens, commode, secrétaire, deux fauteuils tapissés de velours rouge. Au mur, des portraits et souvenirs... Nous exhumons des tiroirs les albums de famille. Au fil des photos de vacances, je découvre effectivement un enfant à l’air triste, dont le visage porte la marque de son soudain exil. L’une d’elles, particulièrement frappante, semble bien confirmer la position d’outsider dans laquelle se trouvait Arnaud : le père et la mère entourent de leurs bras Bertrand et Martine ; l’aîné se tient un peu en arrière, comme hors du cercle familial. Non que M. et Mme Guérin-Desjardins aient été des bourreaux ; mais la brusque perte de sa prééminence, suivie d’une légère préférence pour le cadet de la part des parents, voilà des blessures dont nous ne soupçonnons guère l’intensité avant que l’on nous ait remis la main sur la plaie, toujours à vif après tant d’années, de changements et d’événements.

P46

Dans ses entretiens avec Swami Prajnanpad (Éditions des Deux Océans), R. Srinivasan a rapporté des paroles qui furent sans doute en leur temps adressées à Arnaud : « Votre idéalisme n’est rien d’autre qu’une manière de rejeter. Vous vous séparez des autres et vous appelez cela de l’idéalisme. Votre idéalisme vous semble précieux. Pareillement l’idéalisme d’un autre lui paraît précieux. C’est parce que vous rejetez tout ce qui n’est pas vous que vous ne tolérez pas l’idéalisme des autres. Les communistes combattent les capitalistes. Les hindous se battent contre les musulmans parce qu’ils pensent que leur religion est supérieure. Ce processus de séparation produit uniquement de la souffrance. » « Souvenez-vous », écrira plus tard Arnaud, « que l’idéaliste en vous est un des meilleurs alliés du ‘‘Prince de ce monde’’ ».

p48

Mais il constatera également que l’opposition « plus ou moins inconsciente » de la sexualité et de la spiritualité demeure « un problème, vainement nié et refoulé pour de nombreux hommes et de nombreuses femmes qui s’engagent sur la Voie et qui n’acceptent pas complètement leur vie sexuelle ». S’il est « effectivement vrai que les niveaux les plus évolués de l’être s’accompagnent d’un dépassement du sexe », l’auteur des Chemins de la sagesse observe que « cette vérité supérieure vient se mêler indûment aux répressions, aux inhibitions, aux peurs et – une fois encore – aux mensonges » (CDS, II, p. 160). Or, l’inhibition et la névrose ne conduiront jamais à la liberté intérieure. Arnaud Guérin-Desjardins sera à vingt ans un jeune homme fort mal situé face au sexe féminin, et il lui faudra longtemps pour gagner cette approche équanime de la sexualité sans laquelle il ne saurait y avoir de réelle sagesse.

P48

Exposant les dangers de l’éducation dispensée à Arnaud, je n’ai voulu ni accabler ses parents, ni condamner le scoutisme ou la religion protestante ; nombre de catholiques ont du reste élevé leurs enfants d’une manière quasi semblable. Chacun sait que l’enfer est pavé de bonnes intentions, et les éducateurs auxquels Arnaud eut affaire étaient, comme tant d’autres, au même titre que les communistes athées, convaincus de la vérité de leurs principes et du bien-fondé de leurs méthodes. La principale faille d’une telle formation tient à ce qu’elle impose à l’enfant un idéal, dont bien des aspects demeurent d’ailleurs justes, sans pour autant lui fournir les moyens de le réaliser, provoquant ainsi des conflits intérieurs dont nous soupçonnons difficilement les conséquences. Ainsi que l’écrira en 1972 l’auteur des Chemins de la sagesse, après avoir connu bien des bouleversements : « La morale imposée du dehors et qui n’est pas l’expression de notre niveau d’être nous maintient dans la dualité et le conflit avec nous-même, dans l’aveuglement et le mensonge... La vraie religion, la seule vraie, c’est la voie vers cette perfection et les moyens d’y parvenir, c’est l’enseignement de la transformation personnelle » (CDS, II, p. 202).

La biographie spirituelle d’Arnaud Desjardins se trouve en fait dans ses livres où, page après page, s’exprime son expérience personnelle éclairée par la compréhension neuve que seul confère l’engagement dans une voie authentique. Un paragraphe du deuxième tome des Chemins de la sagesse, tout en posant une approche à la fois nouvelle et millénaire de l’éducation, nous en apprend beaucoup sur ce que fut sa formation : « Rien ne sert d’ordonner quand l’ordre ne peut être exécuté. C’est, au contraire, très grave. Il faut trouver et supprimer la cause du mensonge ou la cause de l’agitation motrice. Inutile d’humilier et de désoler un enfant en lui reprochant sans arrêt d’être bavard si c’est seulement à quarante ans et après des semaines épiques de lutte avec lui-même qu’il comprendra à quelle profondeur et dans quelle souffrance prenait racine ce besoin d’être écouté. Il ne suffit pas de dire ce qu’il faut faire et ne pas faire ; il faut montrer le chemin qui y conduit, le chemin qui m’y conduit moi tel que je suis et non tel que je devrais être » (CDS, II, p. 201).

Nul aspect de l’existence n’est jamais totalement négatif ou entièrement positif. À l’occasion d’un entretien accordé par la revue Filigrane, Arnaud devait me déclarer, à propos de son éducation : « Elle a, sans aucun doute, eu des inconvénients, dont celui de me rendre assez limité, prisonnier de certains conditionnements ; mais elle a également eu le grand avantage de m’accoutumer à l’effort. Une telle éducation vous faisait comprendre qu’il était nécessaire de payer un peu de sa personne si l’on voulait atteindre les buts que l’on s’était fixés, et que tout n’était pas qu’amusement et facilité. Après avoir durant des années considéré cette éducation comme plutôt néfaste, j’aurais donc aujourd’hui un jugement beaucoup plus nuancé. Parmi les gens qui viennent à moi, en effet, beaucoup voudraient se transformer mais sont totalement dépourvus de la capacité de faire des efforts un peu soutenus ; ils ne saisissent pas la nécessité de qualités telles que le courage, la rigueur, l’exigence vis-à-vis de soi-même, qui ne conduisent pas uniquement à la frustration ou à l’automutilation. »

Après avoir quelque peu douté de Baden-Powell, nous pouvons d’autant mieux lui rendre justice : celui-ci parle dans son livre de « l’endurance de l’éclaireur » : « voici une des devises de l’éclaireur : ne dites jamais : ‘‘je suis mort’’ avant d’être mort. S’il la met en pratique, il se tirera de bien des mauvais pas où tout lui semblera contraire. Il faut pour cela un mélange d’audace, de patience et de force que nous appelons l’endurance ». Selon la « Loi » édictée par le fondateur : « un éclaireur sourit et siffle quand il rencontre une difficulté ».

Des embûches, Arnaud en connaîtra beaucoup, sur le plan humain comme dans sa vie spirituelle, les deux étant, encore une fois, indissociables. Seule son endurance le sauvera. Bien des amateurs de « spiritualité » prennent aujourd’hui la « Voie » pour un petit cent mètres disputé entre amis, alors qu’il s’agit d’une course de fond au fil de laquelle l’athlète s’appuie sur ses réserves et sa volonté de mener son parcours à terme.

P74

Arnaud commence par ailleurs à comprendre que l’art et la vie ont partie liée. L’étroitesse dont il souffre tant dans l’existence constitue également un sérieux handicap à sa réussite en tant que comédien. Selon une comparaison bien connue, l’acteur est à la fois l’instrument et l’instrumentiste. À travers son intelligence et sa sensibilité, un comédien peut réellement ressentir un rôle sans être pour autant capable de le jouer, faute d’un instrument approprié. C’est là toute la question de ce que l’on nomme « l’emploi » : tel acteur se cantonnera dans des personnages de « petits drôles » à la Scapin ; tel autre, par sa prestance, incarnera Ruy Blas dont on devine, dès son entrée en scène, qu’il fera battre le cœur de la reine. Certains comédiens disposent, il est vrai, d’un instrument malléable et ont un emploi assez vaste. Arnaud, pour sa part, se passionne pour nombre de rôles qui à son grand dam lui demeurent fermés. Il lui manque toute l’aisance de celui-ci, la légèreté de celui-là, le côté slave indispensable pour interpréter certains personnages du répertoire d’origine russe... Travaillant une scène de Crime et châtiment, il s’enthousiasme pour le sombre Raskolnikov et croit bien l’incarner de manière convaincante, jusqu’à ce que René Simon le détrompe et le déclare « bien trop latin » pour ce rôle. Préparant d’arrache-pied le concours d’entrée au Conservatoire, il souhaite s’y présenter dans le rôle de Ruy Blas, ce que lui déconseille vivement Simon : « Tu as l’intelligence, mais non le rayonnement nécessaire. Si tu veux jouer dans Ruy Blas, c’est Don Salluste qu’il te faut choisir. » Il s’agit là aussi d’un grand rôle : le personnage de Don Salluste, grand d’Espagne, exige une certaine prestance, différente, cependant, du charme et de la présence lumineuse du héros.

Arnaud, précisons-le, n’est nullement condamné à n’être qu’un piètre acteur : sa vocation ne se réduit pas à une chimère et René Simon lui confirmera bien plus tard ses possibilités qui, sans être éclatantes, n’en étaient pas moins réelles. Mais la conscience de l’étroitesse de son emploi le bouleverse littéralement. Mis au pied du mur par son inaptitude à jouer certains rôles, le jeune homme s’interroge et bute douloureusement contre ses propres limites. Pourquoi ? Pourquoi ne peut-il incarner ces personnages dont il se sent intérieurement si proche, briller dans ces rôles pour lesquels il vibre tant ? Par quelle fatalité ne possède-t-il pas le charme ou l’aisance de tel ou tel camarade ? Observant les autres élèves, il s’émerveille de voir certains homosexuels virevolter en scène avec une grande légèreté, éclater de rire avec un naturel pour lui déconcertant... Pour la première fois, Arnaud commence à mesurer à quel point son éducation l’a peu préparé à évoluer dans le vaste monde. Se peut-il qu’il soit si recroquevillé sur son propre personnage et éprouve une telle gêne face à tant de facettes de l’existence jusqu’alors ignorées de lui ?

Faisant preuve, au sein même de ses conflits, d’une remarquable lucidité, le jeune homme n’hésite pas à diagnostiquer le mal : son étroitesse sur les planches va de pair avec son étroitesse dans la vie. Le propos du théâtre classique et moderne n’est pas de mettre en scène la bourgeoisie protestante, laquelle, découvre-t-il, ne représente jamais qu’une infime portion de l’humanité. Va-t-il tolérer de se voir confiné au rôle du garçon sérieux, non dépourvu d’allure, mais ne possédant pas le rayonnement du jeune premier ? Un défi lui est lancé : s’élargir ou souffrir à jamais de ses limites. Arnaud Desjardins qui, par une timide volonté d’émancipation, s’est délesté au cours d’une partie de son nom, va s’employer à le relever de son mieux.

Remarquons dès à présent la constante chez lui d’une lucidité salvatrice et d’une volonté de croissance plus puissante que l’ensemble de ses conditionnements. Au plus fort des tempêtes qui souffleront sur sa vie, Arnaud ne laissera pas d’être emporté, déchiré, presque brisé parfois ; mais une part de son être ne cessera d’y voir clair et de lui indiquer la direction à emprunter. Une inextinguible soif de complétude, une ténacité plus forte que les épreuves lui insuffleront toujours l’énergie du désespoir, cette salutaire obstination grâce à laquelle certains persistent à avancer tandis que d’autres se replient à la seule perspective de l’assaut.

P78

Débouchant de la station de métro, le jeune homme retient son souffle : au-delà de cette limite s’ouvre un univers jusqu’alors interdit dans lequel tout l’intrigue et, disons-le, l’effraie. N’ayant pas un sou en poche, il ne risque pas grand-chose, mais le seul fait de marcher le long de cette rue qu’éclairent les lumières des boîtes de nuit sous le regard de ces dames dont les silhouettes jalonnent le trottoir est pour lui d’une audace inouïe. Fort peu assuré, il commence par avancer au milieu de la rue, n’osant pousser la témérité jusqu’à cheminer trop près des péripatéticiennes. Mais voici que resurgit son désir de s’élargir : « Comment puis-je être à ce point limité ? » Ces filles à leur poste et ces personnages louches lui proposant quelques malheureuses photos représentent un aspect de l’existence, au même titre que le temple ou le théâtre. Il se décide donc à gagner le trottoir et remonte la rue sous les invites des racoleurs et les « tu viens ? » fatigués des professionnelles.

P109

À cet égard, le jeune Arnaud applique déjà sans le savoir l’enseignement de Swami Prajnanpad dont certaines paroles lancent un défi à ceux qui ne se sentent être que par opposition. « Ne contredisez jamais personne. Écoutez plutôt, écoutez, écoutez. » « Laissez l’autre dire ce qu’il lui plaît. Vous-même, ne dites rien sauf si on vous interroge de bonne foi. » « Quand vous êtes avec un autre, vous devez être un avec son idéalisme. Si vous n’arrivez pas à apprécier son idéalisme, vous devez au moins le tolérer. Tous les idéalismes de droite ou de gauche doivent être respectés. Ne vous enfermez pas dans un idéalisme particulier. » La spiritualité profonde n’est pas l’attachement à un idéalisme particulier dont il faudrait alors se faire le champion ; elle ne se traduit pas par la crispation idéologique – quand bien même il s’agirait d’une idéologie en appelant à Dieu ou à un quelconque principe transcendant – mais par l’ouverture, l’accueil, une capacité accrue à communier. Enraciné dans une vérité intérieure bel et bien immuable mais rebelle aux démonstrations car plus englobante que les échafaudages du mental, l’homme authentiquement spirituel n’éprouve nul besoin de se retrancher derrière un système. Loin d’observer les autres du rempart de sa place forte, il peut descendre au milieu d’eux animé par un réel sentiment de sympathie. « Avec la compréhension, la sympathie s’éveille et engendre l’amour » disait Swami Prajnanpad ; délivré du réflexe d’exclusion engendré par la peur, l’être relié à son essence ne cesse d’inclure, de comprendre. Sa capacité d’accueil s’est élargie aux dimensions de son cœur, sans qu’il devienne pour autant aveugle aux égarements et aux masques divers dont nous affublons nos blessures. La lucidité est l’une des composantes de l’amour digne de ce nom. Méfions-nous de l’homme soi-disant spirituel qui ne saurait déjeuner à la table des intégristes, dîner à celle des progressistes, frayer avec les dames du monde comme avec les prostituées.

P113

Arnaud découvre donc, à sa grande satisfaction, que « la recherche spirituelle hindoue déborde largement le cadre de la religion, qui n’est pour elle qu’un aspect, ou plutôt qu’un ordre de moyens, dans un travail de caractère pratique qui embrasse la totalité de l’individu sur tous les plans ». L’attitude hindoue face au dualisme du vrai et du faux lui paraît confirmer ses propres intuitions qui lui ont valu les rebuffades de ses camarades : constatant le besoin occidental de « définir avec précision, de classer avec rigidité, de cataloguer, d’étiqueter qui s’étend à tous les domaines possibles, manie qui selon lui provient de l’impossibilité de concilier nos aspirations morales et spirituelles avec nos ambitions matérielles », Herbert observe que, pour les hindous, au contraire, « science, philosophie, religion, vie pratique ne sont pas plus isolables les unes des autres dans leur nature et dans leur application que ne le sont dans l’être humain la nutrition, la circulation, la pensée, la volonté, etc. ». De cette approche holistique de la connaissance découle un rapport différent à la logique : « Lorsqu’il s’agit d’embrasser dans une vue d’ensemble toute la vie, sous tous ses aspects visibles et invisibles », explique l’auteur de Spiritualité hindoue, « la logique à l’échelle de l’homme ne suffit plus. Il faut faire acte d’humilité devant cette vérité totale que nous ne pouvons voir de l’extérieur puisque nous sommes un aspect de l’un de ses rouages. Il faut admettre que l’homme n’en peut avoir que des visions partielles, incomplètes, déformées, contradictoires en apparence, bien que toutes soient des visions de la vérité et comme telles participent à sa nature. L’hindou n’opposera donc pas une erreur à une vérité, il verra un certain nombre de vérités fragmentaires, les unes plus complètes ou plus profondes que les autres mais toutes complémentaires les unes des autres. » D’où la méfiance orientale envers les dogmes et les formules s’octroyant le monopole de la vérité et prétendant l’avoir exprimée une fois pour toutes. « Les hindous ne voyant dans les idées que des représentations déjà inadéquates de la vérité se méfient encore davantage des mots exprimant ces idées. Aussi ne leur viendrait-il jamais à la pensée, dans la recherche spirituelle – la seule qui compte en toute activité humaine –, de vouloir se mettre d’accord sur des mots, de chercher des textes de compromis. »

p114

Par Ma Ananda Mayi comme par Ramdas, par Karmapa comme par Taisen Deshimaru, Arnaud se sentira pleinement reconnu et aimé, d’un amour inconditionnel. Lors du long entretien qu’il m’accordera en septembre 1985 pour la revue Filigrane, il reviendra très simplement sur cet amour d’un autre ordre dans lequel communient des mystiques issus de contextes culturels et religieux fort dissemblables : « À force de contacts vivants, d’homme à homme – ou d’homme à femme – avec des sages, des yogis, des ascètes soufis, bouddhistes zen, bouddhistes tibétains, hindous, chrétiens, j’ai pu parvenir à la certitude que des manières fort différentes de s’exprimer recouvraient une réalisation intérieure très proche. Sur ce point, je suis convaincu, même si je dois être formellement contredit par des théologiens ; l’amour, c’est l’amour, et il n’y a pas lieu de distinguer l’amour chrétien de l’amour bouddhiste ou de l’amour soufi... Un être vit-il ou non en état d’amour du prochain ? Voilà, à cet égard, la seule question. Ébloui par l’amour que me portait, à moi un inconnu, tel ou tel sage, je ne me suis pas soucié d’établir des distinctions entre l’amour du soufi et celui du maître zen au Japon. La paix intérieure, c’est la paix intérieure, la disparition de la peur, c’est la disparition de la peur, la sérénité, c’est la sérénité, et partout l’on retrouve cet effacement d’une certaine affirmation individuelle permettant à un autre niveau d’être ou de réalité de se révéler et de se manifester. »

p118

« Un homme peut-il cesser d’être une machine ? » demande Ouspensky au maître. « Ah ! », répond G, « c’est toute la question... Si vous en aviez posé plus souvent de pareilles, peut-être nos conversations auraient-elles pu nous mener quelque part. Oui, il est possible de cesser d’être une machine, mais, pour cela, il faut avant tout connaître la machine. Une machine, une machine réelle, ne se connaît pas elle-même et elle ne peut pas se connaître. Quand une machine se connaît, elle a cessé dès cet instant d’être une machine ; du moins n’est-elle plus la même machine qu’auparavant. Elle commence déjà d’être responsable pour ses actions. Il s’agit donc avant tout de revenir au vieil adage : connais-toi toi-même. » Tous les exercices pratiqués au sein des groupes Gurdjieff visent à cette connaissance de soi sans laquelle il n’est pas de chemin spirituel digne de ce nom. Ces retrouvailles progressives avec notre propre essence déterminent en fait notre aptitude à faire : « Pour faire », affirme G, « il faut être. Et il faut d’abord comprendre ce que cela signifie : être. » Affirmation, là encore, tout à fait traditionnelle et que l’on retrouve en leitmotiv au fil des textes vedantiques.

P132

Les plateaux, d’autre part, regorgent de starlettes, scriptes, maquilleuses qui ne se font guère prier pour tenir compagnie au premier assistant de Marcel Bluwal ; s’il a renoué avec l’ambiance du Cours Simon, les blocages sexuels et les déchirements de cette période ne sont plus qu’un mauvais souvenir. Après s’être laissé, au sortir du sana, initier au mystère des rapports amoureux, il s’est employé, sans frénésie ni culpabilité, à tout simplement vivre sa sexualité. Le système protestant n’a plus d’emprise sur lui et les Groupes Gurdjieff insistent avant tout sur la nécessité de fonctionner harmonieusement, dans ce domaine comme dans les autres. Aussi s’abandonne-t-il sans la moindre arrière-pensée au charme des rencontres, l’espace d’un tournage, le temps d’une soirée au sortir des studios. L’ex-garçon timide sait désormais qu’il ne laisse pas les demoiselles indifférentes, et il use tranquillement de cette aisance enfin conquise au sein d’un milieu où les sympathiques succès féminins lui sont facilités.

P133

« Gurdjieff pouvait se montrer à la fois attirant et effrayant ! Je crois qu’il choisissait de montrer son côté effrayant pour se débarrasser des ‘‘amateurs’’. Certains venaient à lui par simple curiosité, et il le savait bien. C’était merveilleux de voir comme il savait les punir de leur curiosité gratuite. Il appelait cela ‘‘écraser leur cor au pied’’. Il décelait sur l’instant les points faibles de chacun. Si par exemple c’était la vanité, il disait ou faisait quelque chose qui prenait son visiteur de court et l’offensait profondément. » De manière significative, Hulme insiste sur une facette essentielle mais imperceptible à ceux qui ne veulent discerner que la surface : l’amour que ce rude sage éprouvait envers les êtres auxquels il dispensait ses secousses : « Curieusement, même lorsque le tonnerre de ses imprécations s’adressait directement à vous, et c’était assez épouvantable, vous ressentiez simultanément le sentiment de l’amour. Et de mon côté, j’aimais cet homme même quand il me terrifiait. »

p135

Pendant qu’il nous contraignait à faire nos ‘‘exercices’’, il faisait aussi les siens. Il se donnait des tâches à accomplir que parfois il détestait. Et pourtant... Je me souviens qu’une fois, après une séance ardue, il nous dit : ‘‘Vous savez, je dois m’en aller maintenant ; cet après-midi, il faut que j’aille faire un massage à quelqu’un. Et cela ne me plaît pas. Je suis fatigué, je préférerais beaucoup dormir et me reposer, mais je me suis donné une tâche : chaque jour, pendant une heure, faire un cadeau à ce vieil homme – un massage.’’ Et il le faisait. »

p140

andis que le garçon timide et sexuellement frustré prenait sa revanche et se métamorphosait en un célibataire sûr de lui, le fiancé idéaliste attendait son heure, tapi en un recoin du cœur. Desjardins a trente ans, et il se prend de nouveau à rêver d’un amour durable, d’une union sanctifiée par les liens du mariage. À un ami comédien, il confie sa nostalgie, sa faim d’une relation profonde. Ne lui faudrait-il pas une femme à même d’épouser sa quête spirituelle, ses aspirations essentielles ?

Les mouvements initiatiques font souvent, de surcroît, office d’agences matrimoniales. Parmi les assidus des Groupes, Arnaud a remarqué une femme un peu triste, d’une trentaine d’années, qui lui semble habitée par une soif d’absolu et une force hors du commun. Cette belle brune, de type légèrement oriental et dont le regard paraît fouiller le fond de l’âme, jouit d’un très vif crédit au sein des Groupes.

P142

C’est donc pratiquement en même temps qu’Arnaud qu’elle devient une adepte zélée du « Travail ». Mais elle aborde cet enseignement avec les yeux d’une femme légèrement plus âgée et surtout plus expérimentée que ce garçon toujours empreint d’idéalisme. Bien qu’ayant reçu une éducation à maints égards aussi stricte que celle dispensée par M. et Mme Guérin-Desjardins, elle n’en a pas gardé de si profondes marques et s’est mise très tôt à l’école de la vie. D’une nature plus complexe, plus foncièrement intellectuelle que celle du jeune assistant réalisateur, Denise jette un regard aigu sur les êtres et les choses. Il suffit, aujourd’hui encore, de la voir méthodiquement répondre à une question posée lors d’un séminaire, conduisant en douceur son interlocuteur à se mettre à nu, le portant imperceptiblement vers la source de ses blessures non cicatrisées et enfouies dans l’inconscient pour mesurer toute la richesse et la subtilité du personnage. Nul doute qu’Arnaud ait été sensible au magnétisme de cette belle dame brune. Affligé, en outre, de ce que son gourou nommera par la suite le « complexe du sauveur » (« saviour complex »), il ne lui déplaît pas de voler au secours d’une charmante inconnue au regard voilé d’une sourde tristesse.

P145

travers le livre Pour une vie réussie, ouvrage en grande partie consacré à la relation de couple, Desjardins transmet l’enseignement de Swami Prajnanpad sur ce point, tout en précisant à la fin de l’introduction : « Le respect de la vérité m’amène à dire que ce livre sur le couple idéal ne décrit pas ma relation avec Denise Desjardins. » Bien qu’ils fassent parfois figure d’exposés sur la sagesse relativement impersonnels, les livres d’Arnaud regorgent de confessions qui ont valeur d’enseignement. Sans doute est-ce d’ailleurs en partie l’engagement de l’auteur en la moindre de ses pages qui fait le prix de son témoignage. Méditant sur la fascination aveugle qui bien souvent pousse des êtres par trop dissemblables à unir leurs destins, Arnaud observe, dans la lignée de l’enseignement de son gourou : « La fascination amoureuse ignore superbement l’incompatibilité de deux natures. On croit de bonne foi s’aimer mais il n’y a pas de possibilité d’une véritable entente. Vous ne pouvez ajuster deux pièces de mécanique qui ne se correspondent pas. La complémentarité de l’homme et de la femme repose sur la différence, mais elle repose aussi sur la possibilité d’association, d’imbrication, de complicité » (p. 168). Et, au détour d’une page, l’auteur fait cette confidence : « Je comprends maintenant combien j’ai pu être attiré par des femmes dont la nature était si différente de la mienne que l’entente était au-dessus de nos capacités respectives. Il faudrait être bien plus avancé sur le chemin de la liberté intérieure pour pouvoir former un couple paisible avec un partenaire dont la nature est si radicalement différente de la nôtre » (p. 167).

p157

Mais en cet été 1958, Arnaud se grise de sa découverte d’un centre spirituel vivant, au cœur même d’une France agitée, bien éloignée de l’esprit des Béatitudes. Aux monastères catholiques, il prête quelque peu naïvement une connaissance ésotérique qu’ils ont pour une grande part depuis longtemps perdue, mais certains éléments essentiels demeurent, parmi lesquels ce fameux silence de la Trappe dont la puissance le stupéfie littéralement. Éparpillés en une débauche de paroles inutiles, fonctionnant à l’heure du bruit, là où le mutisme traduit seulement le malaise et la fermeture des cœurs, que savons-nous encore des bienfaits d’un silence non pas subi mais choisi en tant que voie d’accès à un univers subtil, tissé de sensations et de sentiments plus fins ? L’âme se fortifie du repos de la langue, et les lèvres closes préludent à l’apaisement de la pensée. Voie simple et royale de l’intériorité, garant de la vigilance, le silence n’est-il pas une donnée essentielle de toutes les disciplines et règles spirituelles, « Qui sait ne parle pas, qui parle ne sait pas »... Ce silence dont il goûte pour la première fois la saveur, Arnaud le retrouvera au fil de ses périples et des longues journées passées à l’ashram de son maître, dans le dépouillement de quelques pauvres huttes sous le soleil de l’Inde. Il y attache encore, en son lieu de vie provençal, une importance considérable. Car le silence transfigure ; il nourrit en nous-mêmes la flamme de l’attention, cette indéfinissable qualité de présence que trop de mots étouffent. Le monde alors nous livre un peu de sa substance, nous voici à l’écoute : gestes, regards et paroles même, si d’aventure ils viennent avec parcimonie se poser sur la nappe de notre quiétude, prennent un tout autre poids. La douceur submerge le cœur, les sens se font alertes, le son de la pluie, un signe, un sourire, une lueur sur un visage résonnent loin au fin fond de la personne.

P160

Et à la faveur de ce même chapitre, Arnaud Desjardins se souvient de l’intense émotion éprouvée à l’écoute du sermon d’un vieux moine, lors de ce séjour si important : « Il s’agissait des vœux d’un jeune moine et c’était un des plus âgés... qui prononçait le sermon. Il disait : ‘‘Vous autres, les jeunes, vous n’avez aucune idée de ce qu’a été la guerre de 14-18 où nous étions vraiment convaincus que nous défendions la civilisation contre la barbarie allemande, convaincus que c’était, comme on disait alors, la ‘der des ders’, la dernière des dernières, la dernière guerre. Et ceux qui dansaient, s’amusaient et riaient étaient au ban de la société...’’ J’écoutais cela, un peu étonné de voir ce vieux moine commencer à parler de la guerre de 14-18 à la Trappe, dans un lieu de silence et de paix... Et le moine continue : ‘‘Un jour, on a dit à une femme : ‘Mais vous êtes vraiment l’épouse de soldat parfaite, parce que, votre mari, vous y pensez du matin au soir.’ – ‘Oh non, ne dites pas ça, il m’arrive de n’y pas penser.’’’ Je suis resté le souffle coupé par cette parole. J’ai compris à quoi ce vieux moine voulait en venir... Comme j’étais déjà assez averti de la présence à soi-même par l’enseignement Gurdjieff, j’ai été bouleversé de voir ce que ce Père considérait comme le plus important à dire à la fin d’une vie de moine et pour un jeune qui s’engageait sur ce Chemin. Et il a continué. ‘‘Quel moine pourrait répondre : Oh, ne dites pas ça, Dieu, il m’arrive de n’y pas penser.’’ Il a commenté : ‘‘Qu’est-ce qu’un moine ? C’est un homme qui pense à Dieu sans interruption, qui est toujours habité par la pensée de Dieu, le souvenir de Dieu, le sentiment de l’amour de Dieu du matin au soir. Pas seulement en chantant les psaumes, pas seulement en restant immobile, mais tout le temps’’ »

p162

Le voici attablé dans un restaurant routier, parmi les consommateurs plaisantant bruyamment, dans la fumée et les rires gras. Une serveuse avenante vient prendre sa commande, et il se sent brusquement troublé. Habité au monastère par le seul désir de Dieu, il s’était momentanément délivré de la « concupiscence » et des appétits charnels ; mais la serveuse est là, son visage et ses formes ne le laissent pas indifférent, et il pressent déjà l’amère vérité. Trois semaines de ferveur ne suffisent pas à transformer un homme dans la profondeur. La conversion réelle est une maturation et l’on ne saurait durablement basculer, par une fulgurante irruption de la grâce, au-delà des désirs, des attractions, des répulsions. Le prisonnier n’a pas encore secoué ses chaînes ; tout au plus a-t-il entrevu la clarté du dehors, le bonheur d’exister sans angoisse, en un abîme de silence et de joie. Mais que restera-t-il bientôt de ce silence que la moindre turbulence semble suffire à disloquer ? Qu’elle s’avère fragile, cette forteresse dans la quiétude de laquelle il croyait s’être établi ! Le vieil homme est tenace, et il attendait son heure, sur le seuil de la clôture. En nous-mêmes coexistent divers personnages dont les intérêts et les aspirations ne sont guère compatibles : le mystique avait pour un temps occupé le devant de la scène, mais son heure de gloire est passée ; l’ambitieux, le vaniteux, l’angoissé financier et l’obsédé sexuel se bousculent à présent dans la coulisse, parés pour leur grand numéro, tous bien décidés à se tailler la part du lion. La voix du mystique se fait faible sous leurs clameurs. Face à sa tasse de thé, Arnaud a tôt fait de se retrouver au cœur du monde tandis que le climat de l’abbaye s’estompe, tel un beau rêve dont on émerge, le cœur encore illuminé, pour ouvrir les yeux sur une réalité grise. Suffisamment au fait de la tradition pour savoir que le sage se trouve à l’aise partout et ne se voit pas dépouillé de sa paix sitôt franchies les portes de l’ashram ou du monastère, Arnaud s’ouvre peu à peu à l’une de ces grandes leçons que la vie nous dispense de temps à autre : « Le maître zen fréquente les bouchers et les prostituées, et tout le monde est changé en Bouddha » ; cette parole puissante, il lui sera donné de la vérifier bien des années plus tard au fil de son périple japonais en compagnie de Taisen Deshimaru. Pour l’heure, la serveuse comme les routiers attablés ne manifestent aucune intention de sortir leurs psautiers pour dire l’office de sexte, et tout reste à accomplir.

La traversée est longue, qui mène sur l’autre rive, et il navigue toujours loin de la terre. Après une accalmie, le vaisseau tangue de plus belle et il s’agit de tenir bon afin d’éviter le naufrage. Il a tant prié pour qu’advienne le miracle, pour qu’une entente nouvelle le soude à son épouse. Le miracle durera vingt-quatre heures à peine avant que ne reviennent les incompréhensions, les pleurs et les grincements de dents. Arnaud séjournera de nouveau à Bellefontaine, il connaîtra des heures proprement paradisiaques à l’ashram de Swami Ramdas, des minutes divines sous le regard extatique de Ma Ananda Mayi, mais il saura, le moment venu, se souvenir de cette cruelle déconvenue. La vie quotidienne au cœur du bruit et de la fureur est le meilleur baromètre de notre ciel intérieur. S’il est bon de goûter les moments de ferveur qui nous sont accordés afin de nourrir notre désir de croître, quelques heures d’extase ne parviennent pas à changer la face du monde.

P172

Bien peu d’entre nous savent se laisser happer par ce dernier. Aux profondeurs du lâcher-prise, nous préférons souvent, et pour notre malheur, les funestes vertiges de la dépression. Échoué dans son appartement au terme de maintes initiatives avortées, Arnaud a coutume de s’installer à une table, crayon et papier à portée de la main afin de s’évertuer, une nouvelle fois, à forcer le destin. Lettre à rédiger, nouveau projet à concevoir, comment resterait-il passif au cœur du naufrage ? Mais aujourd’hui advient en lui une compréhension d’un autre ordre. Tandis que le morne après-midi s’écoule, et alors qu’il se voit parvenu au point de non-retour, une phrase lue, relue, mais jamais assimilée monte à sa conscience et l’envahit peu à peu. « Your being attracts your life », « Votre être attire les circonstances de votre vie ». Cette formule jaillit, nette, dépouillée de la gangue des habitudes, affûtée telle une épée prête à trancher dans le vif du mensonge. « Votre être attire les circonstances de votre vie, Your being attracts your life »...

Il s’est assis cette fois au centre d’une pièce, le dos droit, les mains vides, laissant la vérité le fouiller jusqu’à la moelle et l’amener, sans détours, à une vision claire. « Your being attracts your life »... Oui. C’est ainsi, la réalité est là. Ces déboires dont il souffre et se plaint amèrement ne surviennent pas dans l’existence des autres. Chacun porte sa croix, mais celle-ci est la sienne, elle est son fardeau propre. Il lui faut d’abord la reconnaître comme telle. Et, surtout, cesser de se fuir en cherchant des coupables : la télévision qui, aux belles émissions sur la vie intérieure, préfère, déjà, les séries américaines ; le directeur injuste, les dominicains mondains, son père qui l’a brisé en l’empêchant, si jeune, de devenir lui-même... Prétextes et motifs de surface. « Your being attracts your life » : la teneur de son quotidien prend racine dans la qualité de son être, dans la manière dont il aborde et accueille le réel. Tout repose en ce qu’il est, davantage qu’en ce qu’il fait. Ses échecs répétés en dépit de toute sa bonne volonté lui ont démontré les limites de l’action. L’initiative ne cesse pas de s’imposer ; mais elle doit jaillir d’une part plus profonde de lui-même, moins soumise aux vieux mécanismes. S’il ose changer intérieurement, son existence suivra. La trame de nos jours reflète les couleurs de notre dedans. « Your being attracts your life. » Je suis. Là réside la clef propre à déjouer les plus féroces cadenas. Là est la boussole, le fil d’Ariane ô combien négligé des hommes qui se heurtent aux parois du labyrinthe. Il lui sera plus tard donné de découvrir le « Je suis » transcendant, l’identité cosmique exaltée par les écritures. Mais la métaphysique commence ici même, dans les méandres de son moi crispé et contradictoire. Je suis. A-t-il jamais, en vérité, eu l’audace d’être lui-même, s’est-il accordé le droit à l’existence, par-delà les comparaisons et ses pathétiques tentatives pour correspondre à ce qu’on attendait de lui ? Il lui fallait toujours jouer les bons élèves, obtenir d’honnêtes appréciations, être bien vu des maîtres, du directeur de la télévision, des responsables des Groupes... Ne pourrait-il enfin prendre possession de sa singularité, s’établir dans cette place qui lui revient de droit dans l’ordre universel ?

Les moments les plus décisifs sont également les plus difficilement transmissibles. Qu’advient-il vraiment en cette journée d’hiver durant laquelle un homme, minuscule maillon de la chaîne des humains en proie à leurs conflits, leurs peurs et leurs difficultés, prend place au centre d’une pièce afin de se découvrir et ne craint pas de se situer d’une manière neuve ? Toujours est-il que quelque chose change, une lueur jaillit, une mutation s’opère. Acculé à une amorce de métamorphose, mis au pied du mur par la vie, Arnaud se souvient des paroles de sagesse dont il s’est abreuvé et se montre assez téméraire pour croire à leur réalité. Voilà qui le sauvera. « Your being attracts your life. » Il n’accuse plus rien, plus personne, il cesse de déplorer l’injustice et la dureté du monde. Son quotidien lui correspond, voilà tout. À lui désormais de s’ouvrir, de ressentir, d’être.

P176

Comme toute initiative secouant les habitudes, ce projet est loin de recueillir les suffrages de l’entourage. À l’étroit dans leur univers d’interdits, de peurs et de désirs sans cesse refoulés, la plupart des humains n’aiment guère voir leur semblable amorcer son envol et souhaitent en vérité que chacun demeure sagement rivé à son piquet. Médiocrité et inertie aiment à contempler leur reflet, aussi en appelle-t-on à un soi-disant « bon sens » pour dissuader quiconque manifeste l’intention de s’aventurer hors des sentiers battus. Pour tout encouragement, l’explorateur en herbe recueille des sentences sans appel « (Tu ne dépasseras pas la Yougoslavie ») ou des haussements d’épaules trahissant le scepticisme de ses proches face à cette nouvelle lubie. Seule Denise, comprenant que son époux joue là sa dernière carte, a l’intelligence et l’amour de le pousser vers cette route qui l’appelle ; elle n’hésitera pas à prêter au voyageur désargenté la seule somme dont elle dispose, ce qui lui sera d’un grand secours. Ne se résolvant pas à laisser Arnaud se lancer seul dans l’aventure, son frère cadet Bertrand décide à la dernière minute de partir avec lui. Géologue de métier, Bertrand Guérin-Desjardins a longtemps travaillé au Mexique et possède déjà une solide expérience de la route comme de la mécanique automobile à laquelle Arnaud s’initiera peu à peu. Soudés par une réelle complicité, ils chemineront donc ensemble vers l’Orient.

P190

En dépit de ses hésitations quant aux paroles en sanscrit, c’est avec ferveur qu’Arnaud mêle sa voix à celle des Indiens, ses compagnons de route, en chemin vers l’ultime, comme lui guidés et éclairés par la splendeur intérieure de cet être qui chante au milieu d’eux. Il lui est doux de communier ainsi à la tradition plusieurs fois millénaire de la terre des vedas. Ils psalmodient ensemble, assis aux pieds de Ma. « Gourou Kripa Kevala... Gourou Kripa Kevala... Seulement la grâce du gourou, seulement la grâce du gourou... » Grâce tangible, apaisante, dans laquelle ils flottent, heureux, tout simplement.

P212

La cruauté, la ferveur et l’indifférence du monde semblent s’être fixé rendez-vous en ce lieu de culte voué à Kali la Noire à laquelle des chevreaux sont présentement sacrifiés. Le sang gicle et ruisselle, les prêtres officient au cœur du tintamarre, quelques fidèles accroupis les yeux fermés paraissent absorbés en de profondes méditations, de très dignes brahmanes lisent les textes sacrés sans prendre garde à la boucherie qui bat son plein. Dans quel monde le bourgeois à qui l’on enseignait les bonnes manières de table a-t-il soudain basculé ?

Il est certaines situations-limites qui ne s’accommodent que de la révolte ou du lâcher prise. Ébranlé dans ses conditionnements culturels les plus ancrés, Desjardins choisit ce jour-là de s’ouvrir et, ce faisant, débouche sur une clairière de la conscience. À quoi bon prétendre discerner qui a raison et qui a tort ? L’univers protégé au sein duquel il a grandi est-il si juste, si rationnel ? Dans son obsessionnelle volonté de cohérence, l’Occident ne fait-il pas fi de valeurs plus subtiles ? La vie elle-même est-elle logique, la nature fait-elle toujours preuve de raison ? Faut-il être rigide, flexible ? Les deux à la fois, sans doute. La vie jaillit dans la conciliation des opposés. Va-t-il rester à l’abri de l’existence ? Pourquoi refuser de laisser son être danser au centre du tourbillon ? Une formation trop statique ne muselle-t-elle pas le souffle de l’esprit ? Un voile se déchire, Arnaud consent enfin à se laisser porter au fil de ce pays imprévisible et mouvant, de cette civilisation où le chaos foisonne sur fond de silence plein.

P226

S’il entreprend ce périple avec le plus grand respect, Arnaud ne manifeste nulle intention de se convertir au bouddhisme ; en ouvrant à cet Occidental en lequel ils ont foi les portes de leur religion, Sonam et le Dalaï-Lama engagent leur responsabilité. Leur foi sera récompensée. C’est avec ferveur et talent que leur protégé témoignera par le film et le livre de la vivante tradition tibétaine. Gyalwa Karmapa, haut dignitaire jouissant d’une immense autorité et auquel seul est accordé, hormis le Dalaï-Lama, le titre « Sa Sainteté », donnera à Arnaud une magnifique marque d’estime et de reconnaissance ; il dispensera du même coup une leçon à tous ceux pour lesquels dogmes et différences, certes bien réels, l’emportent sur la communion par-delà les frontières spirituelles. Recevant Desjardins en sa modeste chambre après l’imposante cérémonie de la Coiffe noire, le maître lui adressera les paroles suivantes, rapportées dans Le Message des Tibétains : « Vous avez été courageux en restant fidèle à vous-même et en refusant de faire croire que vous étiez prêt à reconnaître la supériorité du bouddhisme et à envisager de vous convertir. Vous avez maintenu cette attitude parce que vous croyez que la Vérité est plus grande que les religions, au risque de compromettre non seulement votre recherche spirituelle mais votre travail professionnel d’une année. Vous avez eu raison. Si importantes que soient les initiations extérieures, les formes, elles ne sont rien à côté des initiations intérieures. Vous n’êtes pas bouddhiste, vous n’avez reçu aucune abisheka (initiation) formelle. Mais moi, Karmapa, je vais vous faire un don. Je vais vous donner quelque chose que vous pouvez certes acheter chez un antiquaire de Darjeeling mais que même beaucoup de moines tibétains ne sont pas habilités à recevoir et à détenir, quelque chose qu’aucun gourou n’a jamais remis solennellement en dehors des abishekas, je vous donne moi-même une cloche et un dorje en reconnaissance de votre initiation non bouddhiste » 

p248

De manière générale, le passage au crible de toutes les habitudes mentales et des conditionnements auxquels nous nous soumettons sans réfléchir constituera l’un des fondements de l’enseignement donné par Swami Prajnanpad : « Examinez chaque élément de votre prétendu savoir », dira-t-il à ses élèves : « L’avez-vous trouvé dans votre entourage sans l’examiner ? Alors, examinez-le maintenant et gardez-le seulement s’il s’avère fondé. Est-ce une tradition qui vient de vos parents ? Vérifiez si elle repose sur une raison valable. Sinon, abandonnez-la. Est-ce une superstition ? Ne la tolérez plus. Est-ce un ouï-dire ? Examinez-le attentivement. Est-ce parce que vous avez toujours agi ainsi ? Alors vérifiez si c’est la meilleure méthode, sinon changez-la. Toutes vos croyances dans le karma, la réincarnation, le destin, le paradis, l’enfer, le bien et le mal sont-elles fondées ou incertaines ? Si oui, mettez-les de côté provisoirement. Enlevez toutes ces toiles d’araignées et nettoyez votre maison. Que faire de la foi dans laquelle vous êtes né ? La religion hindoue sainte et sacrée ? Même cela il faut l’examiner d’un œil critique. Pour cela, il faut que vous ayez vos propres références. Aussi prenez comme référence tout ce qui vous apparaît raisonnable et rejetez ce qui est contraire à votre expérience et à votre connaissance. Ne suivez rien aveuglément. » C’est ainsi qu’à l’instar du Christ qui mange avec les publicains et relativise le sabbat, Yogeshvar veillera à s’affranchir des limites de son éducation après l’avoir assimilée : il se mêlera aux intouchables et ira jusqu’à partager leur repas de viande.

P253

Sur cet homme approchant de la quarantaine, professionnellement affirmé et qui totalise seize ans de recherches sincères, le gourou jette un regard dans lequel la compassion découle de la lucidité. Ainsi qu’il le rappelle parfois, « Swamiji arrache les masques ». Aussi voit-il avant tout un être certes animé par un authentique désir d’absolu, mais encore fragile et englué dans des limites intérieures dont il souffre cruellement. « Swamiji vous voit si infirme, si malheureux, qu’il va faire quelque chose pour vous », dira-t-il à Desjardins. Et c’est auprès de ce gourou, le seul parmi tous les sages rencontrés dont il pourra pleinement se dire l’élève, qu’Arnaud prendra peu à peu conscience de « l’horreur de la situation », pour reprendre l’une des expressions favorites de Gurdjieff.

Notre aveuglement nous voile constamment tout le pathétique de notre condition de petits pantins manipulés par la vie, ballottés de-ci de-là au gré des espérances et des déceptions qui les réduisent en fumée, à la merci des paroles douces ou dévastatrices. Les vents de l’existence ne nous portent vers la joie que pour le lendemain nous envoyer la peine et nous laisser dévastés. Constamment en quête de stabilité, nous refoulons notre certitude de la mort mais nous nous souvenons en nous-mêmes qu’elle travaille sous nos yeux et progresse à chaque seconde, au mépris de nos projets et de nos tentatives toujours désespérées pour nous conférer l’illusion de durer. En dépit de nos mensonges, nous savons dans la profondeur n’avoir nulle part où poser la tête, en ce monde fuyant où tout nous annonce notre fin. Nous cheminons sans cesse sous les intempéries, frêles vaisseaux égarés à la recherche d’une côte, minuscules points sur un océan immense dont les vagues nous sont une constante menace. Aussi avons-nous peur et construisons-nous nos jours autour de nos crispations sans oser discerner le tragique pour le prendre à bras-le-corps.

Auprès de Swami Prajnanpad, Arnaud trouvera l’audace d’étreindre sa propre misère. « Vous êtes un mendiant », lui dira le maître, « vous mendiez l’amour ». Dans la solitude de quelques huttes en terre, l’homme de quarante ans pleurera de tout son cœur de n’être qu’un enfant suspendu aux regards et à l’admiration des autres, s’agrippant à l’existence comme les misérables en Inde s’accrochent aux vêtements du passant et, sans la moindre dignité, supplient qu’on leur fasse l’aumône. Pourfendeur des illusions et des vaines espérances, Swamiji s’emploiera à faire sentir à son élève le poids des chaînes qui le retiennent emprisonné ; il lui fera minutieusement étudier sa prison et laissera croître en lui l’horreur de se trouver ainsi coupé du vaste univers. Il l’encouragera à aller se cogner la tête contre les murs, telle une mouche affolée de se voir enfermée. Puis, lorsque le disciple s’avérera enfin las de ces assauts répétés, il lui indiquera la fenêtre entrouverte que son attachement à ses propres tourments l’empêchait jusque-là de voir. La sagesse est la forme la plus féconde du désespoir.

P256

Pour l’heure, l’apport essentiel de ce premier séjour réside précisément en cette voie concrète que l’enseignement de Swamiji semble enfin ouvrir à Arnaud, à travers une réhabilitation de l’existence ordinaire. L’insoluble dilemme qui existait pour lui entre l’ashram ou le monastère d’une part, et d’autre part un quotidien tissé de petitesses, de problèmes terre à terre, s’évanouit soudain grâce à la rigueur et à la portée immédiatement pratique des observations faites par le gourou. C’en est désormais fini des rêves d’initiations et de temples pharaoniques : le fait de suffoquer à six heures du soir dans une rame de métro bondée se révèle aussi palpitant et spirituellement plus fécond qu’une interminable méditation dans le hall de Tiruvanamalai ou l’étude passionnée du symbolisme biblique. Tout est d’abord affaire d’attitude intérieure. La possible progression repose sur la manière de se situer face aux circonstances que la vie nous impose. Pourquoi alors soupirer de n’être ni trappiste, ni moine tibétain ni swami hindou ? L’occasion de s’engager à part entière sur la voie nous est perpétuellement offerte, pourvu que l’existence elle-même sous la forme qu’elle prend ici et maintenant soit abordée comme le chemin. Le monde devient un vaste monastère, et qui s’y entend mieux que le destin lui-même à nous ménager des possibilités de dépasser nos vieux réflexes ?

Arnaud, certes, a déjà maintes et maintes fois entendu cette idée selon laquelle l’ashram ne serait autre que l’univers entier ; mais ce ne fut jamais qu’une image parmi d’autres, enregistrée par le souvenir sans pour autant déboucher sur une expérience concrète. Il en est d’ailleurs ainsi de la plupart des concepts, fussent-ils l’expression de la plus haute réalité. Pour notre malheur, le seul fait de lire les Upanishads ou les Évangiles avec un réel intérêt ne nous octroie pas l’aptitude à vivre immédiatement ce dont ces textes parlent. Parvenu à Swamiji après de longues années de tentatives sincères, Desjardins trouve en lui les clefs jusqu’alors manquantes pour enfin faire siennes les vérités métaphysiques depuis longtemps familières sur le seul plan intellectuel.

Ces clefs, Swamiji les lui dispense souvent au moyen de petites formules saisissantes qui, en un éclair, lui font voir d’un autre œil ce qu’il prenait pour acquis. Se présente-t-il comme un chercheur de vérité (« seeker of truth ») ? « Nonsense ! » s’écrie Swamiji, cette expression est un non-sens. Il ne s’agit pas de chercher la vérité mais de se mettre en quête de l’erreur qui seule nous voile la vérité. Fondé sur la discrimination, le chemin va donc pour une grande part consister à démasquer l’erreur partout où elle se trouve. Dès les premiers entretiens, le gourou amène Arnaud à prendre conscience de la manière dont il fonctionne à longueur de journée et l’incite à se surprendre en flagrant délit de non-vérité. Plutôt que d’aspirer à brusquement recevoir une illumination, le disciple s’emploiera à observer en pleine action l’ensemble des mécanismes et des habitudes motrices, émotionnelles et psychiques qui lui interdisent de pleinement communier avec le réel. Le point de départ ne sera donc pas un Arnaud imaginaire mais l’homme de quarante ans tel qu’il existe et s’éprouve lui-même ici et maintenant : non pas tel qu’il voudrait ou devrait être mais bien tel qu’il est aujourd’hui.

Cette perspective nouvelle amènera bien vite Desjardins à voir la nécessité d’un travail psychologique. Avant de se prétendre sage, encore faudrait-il cesser d’être infantile et mériter le nom d’adulte. Auprès de Swamiji, Arnaud découvrira qu’en dépit de ses divers accomplissements, à l’heure où la vie semble enfin donner au réalisateur, au grand voyageur, au brillant conférencier et à l’auteur de deux livres des raisons de se congratuler, il est fondamentalement demeuré un enfant crispé sur ses premières souffrances et sa demande d’amour insatisfaite. De même que pour la quasi-totalité des soi-disant adultes, ses réussites lui sont des exutoires destinés à étouffer la petite voix qui en lui implore l’attention et la considération des grands. Voilà qui est moins romantique que les rites tantriques, l’éveil de la kundalini, la visualisation des mandalas tibétains et autres pratiques sans doute précieuses dans leur contexte mais dont nombre d’Occidentaux ne se sont emparés que pour mieux encore masquer la prosaïque vérité. Aux illusions courantes, ils n’ont fait qu’ajouter une coloration « spirituelle »...

Pour Arnaud Desjardins, le temps des rêves stériles est désormais fini. Commence le travail sur la matière chaotique que constitue sa personne. « You cannot jump from abnormal to supranormal » lui a fait observer son gourou : « vous ne pouvez bondir de l’anormal au supranormal ». Loin des doux mirages de libération soudaine, il va s’exercer à devenir tout bonnement normal. Grâce aux explications incisives de Swamiji, les affirmations ultimes du vedanta revêtent un sens neuf et immédiatement assimilable dans le quotidien. Les écritures sacrées exaltent le Brahman, l’absolu « un sans second » ; l’on peut certes consacrer une existence entière à spéculer sur la nature de cette non-dualité, tout en la bafouant instant après instant au fil de ses journées. Et si l’application instantanée de cette formule n’était autre que l’acceptation pleine et entière du réel ici et maintenant ? Se fondant sur des exemples en apparence dérisoires, Swamiji montre à son disciple la manière dont il ne cesse de superposer sur la réalité, seule manifestation tangible du Brahman dans l’état actuel de sa conscience, un « second », autrement dit une illusion, un fantasme créé de toutes pièces par son mental. Au paysage pluvieux, seule réalité dans l’instant, Arnaud superpose une nature ensoleillée ; sur le serviteur indien soudain grimaçant, il projette son désir d’un domestique souriant. Confronté à une végétation pour lui inhabituelle et donc déconcertante, il la regarde la tête emplie de la garrigue ou des peupliers de son enfance... C’est par le recouvrement continuel de ce qui simplement est, au travers de comparaisons totalement injustifiées, que nous nous coupons du réel dont la juste appréhension suffirait à nous révéler la paix des profondeurs. « Not what should be, but what is » ; Desjardins va inscrire cette formule de Swamiji en lettres d’or dans son cœur : « non ce qui devrait être, mais ce qui est ». « Acceptez ce qui arrive simplement parce que cela arrive. Puisque c’est arrivé, vous ne pouvez l’annuler. Alors ? C’est là ! Acceptez ou rejetez ! Pouvez-vous dire : ‘‘non ce n’est pas arrivé’’ ? Impossible ! Alors acceptez. » La pierre angulaire de l’ascèse n’est autre qu’un oui inconditionnel à la réalité. Bien que Swami Prajnanpad évite de s’exprimer en termes religieux, cette constante adhésion équivaut à une parfaite acceptation de la volonté de Dieu instant après instant. Le fait de dire oui à tout ce qui survient ne dispense pas par ailleurs d’agir selon ses possibilités afin d’éventuellement remédier aux situations : Swamiji distingue nettement le fait d’accepter de celui de tolérer ; mais il invite avant tout son élève (lequel, dans le langage rigoureux du maître, n’est encore en fait qu’un « apprenti-disciple ») à faire enfin l’expérience pleine et entière du réel sous toutes ses facettes, positives ou négatives, « heureuses » ou « malheureuses ». Et Desjardins découvre alors avec stupeur que tout en aspirant à transcender le plan ordinaire de l’existence, jamais il n’en a eu la complète sensation. Il a certes éprouvé comme tout un chacun des joies et des chagrins, des douleurs et des bonheurs ; mais les a-t-il vraiment connus, ressentis en pleine conscience ? Les instants dits heureux ont été vécus dans l’excitation et l’appréhension inconsciente de les voir se dissiper ; les instants dits malheureux dans le refus et la conviction qu’il aurait dû en être autrement. Sait-il réellement ce qu’est la douleur, connaît-il le plaisir ? Comment espérer se situer un jour au-delà de ces opposés sans les avoir authentiquement appréhendés ? C’est en osant s’ouvrir sans restriction aucune au jeu de la dualité, en adhérant de tout son être à chaque variation de la vie ressentie comme « fête de la nouveauté » qu’il aboutira à la non-dualité dans l’existence quotidienne. « Swamiji va vous confier un secret ; Swamiji ne sait rien sauf une chose : être un avec tout. » C’est ce secret en apparence fort simple mais d’une insondable richesse qu’Arnaud va s’évertuer à approfondir dans les années à venir.

P270

Ashram, 3 avril 1965

« Arnaud,

... Oui, comme vous l’avez vu, la Vérité est simple et le mental complexe : ou plutôt, ‘‘complexité, ton nom est mental’’ ! Du fait de sa nature complexe, il est hors de portée du mental de voir et de comprendre la Vérité, laquelle est simple, directe, et se suffit à elle-même. Découvrir la nature de la vérité constitue donc un défi... Elle est ici, là, partout, maintenant et toujours. D’où votre expression : ‘‘Depuis que j’ai quitté Channa, bien des perspectives nouvelles me viennent jour après jour !’’ Telle est la beauté et la fraîcheur de la Vérité ; quoique simple, elle apparaît merveilleuse et surprenante aux yeux du mental, de ces astuces qui font sa complexité et qui commencent à disparaître... Cette complexité est due aux conventions, aux conditions, valeurs et préjugés produits par la comparaison qui est une illusion ! C’est donc un cercle vicieux ! elle s’exprime à travers des opposés : un oui auquel se mêle un non aboutit au doute et à l’indécision ! Vous voyez donc que pour parvenir à la Vérité, il vous faut être la Vérité ici et maintenant : vous devez être un ‘‘oui’’ sans le moindre ‘‘non’’. Il y a ce qui est et il ne saurait y avoir ce qui devrait être. Oui, ce qui est, sans discussion ; un est plein et entier. Je suis, il/elle est, tu es... Faire alterner le oui et le non, c’est s’attendre à ce que ‘‘chacun se conforme à mes désirs’’ – Mieux vaut adopter l’attitude que vous décrivez : ‘‘et maintenant je poursuis mes efforts pour observer chez moi, ainsi que chez ma femme ou dans mon entourage, les réactions émotionnelles, les jugements et les aversions ; j’essaie de prendre les choses et les personnes telles qu’elles sont à tout moment’’ – Oui, telles qu’elles sont et non telles qu’elles devraient être !! Et l’influence, la puissance insidieuse de la Vérité sont telles que ‘‘les entretiens avec Swamiji n’appartiennent pas au passé mais sont aussi vivants et frais que lorsque je demeurais à Channa’’. Oui, telle est la caractéristique de l’AMOUR, qui ne cesse de croître, de s’approfondir et de devenir plus encourageant et illuminant. ‘‘Loin des yeux loin du cœur’’ – voilà bien le credo du désir, de la sentimentalité creuse et vulgaire. Soyez vrai envers vous-même et la découverte du Soi vous sera donnée dans toute sa fraîcheur.

Avec les meilleures bénédictions de Swamiji. »

p271

La suprême et parfaite connaissance (jnana = compréhension, illumination, conscience). Donc, Prajnana est la conscience de ce qui est, simplement, évidemment, sans restriction aucune ! Il en découle que Swamiji est Tout-Amour, Parfaite Aisance, Unité tout englobante, calme et douceur immuables !!

Voulez-vous être cela-CELA ? Voulez-vous être À L’AISE toujours, partout, en toutes circonstances ? Voulez-vous être TOUT AMOUR ?

Oui ? Alors, vous êtes potentiellement un avec Swamiji et vous pouvez essayer de faire venir Swamiji à vous si vous ne pouvez venir à lui : essayez de ressentir et d’être convaincu qu’en Swamiji, vous vous êtes trouvé vous-même, ce que vous voulez être, ce à quoi vous aspirez, ce que vous ne pouvez pas ne pas être, sans autre alternative. Sentez que Swamiji n’est pas séparé de vous, et alors, seulement alors : ‘‘Nous avions tous un désir profond d’organiser ensemble ce voyage en France’’ ; et si vous avez ce désir fort, jailli du cœur unifié, vous ne pouvez que réussir.

Soyez calme, déterminé dans vos efforts.

Bénédictions de Swamiji à votre ‘‘amour d’enfant’’. »

p272

L’attitude même du maître au jour le jour s’avère des plus concluante. Dépaysé, arraché à ses habitudes, transplanté en un monde dont la plupart des aspects lui sont totalement étrangers, Swamiji demeure Swamiji, quoi qu’il advienne. Retrouvant le sage au terme d’une journée de travail, Arnaud a tout loisir de mesurer le contraste entre l’univers fluctuant dont il revient et cette incarnation de la stabilité. Entouré à Paris de personnes agitées, chez lesquelles la gaieté fait place en un instant à l’irritabilité ou à une humeur maussade, il revient à Bourg-la-Reine pour y être confronté à un homme dont l’extrême facilité d’adaptation n’est que l’autre versant d’une parfaite immuabilité. Et tandis que le sage joue avec les enfants, Desjardins voit en lui la non-identification même, l’éclatante illustration de ses lectures gurdjieviennes. Très proche de son entourage, Swamiji n’en paraît pas moins situé sur un plan de conscience radicalement autre. Sa présence si dense et cette liberté intérieure manifeste mettent sérieusement en cause l’idéalisme du disciple : à quoi bon rêver comme il l’a tant fait de contacts extraordinaires avec de sublimes Jivan-Muktas (Délivrés vivants) ? Le sublime réside ici même, sous ses yeux, en la personne de cet homme simple dont les faits et gestes trahissent le détachement. L’essentiel n’est-il pas de parvenir soi-même à cette pleine liberté ?

P274

Nourrie dès son plus jeune âge de l’atmosphère parfois miraculeuse régnant autour de Ma Ananda Mayi ou de Ramdas, la petite Muriel, alors âgée de huit ans, interroge un jour le gourou, par l’entremise de son père qui fait office d’interprète : « Swamiji a-t-il des pouvoirs miraculeux ? » À quoi le sage répond d’abord : « Non. Swamiji a eu des pouvoirs, mais ils n’ont pas subsisté. » Réponse d’ailleurs conforme à la tradition selon laquelle les charismes ou siddhis apparaissent à un certain moment de la saddhana pour ensuite disparaître, une fois stabilisée l’énergie accumulée grâce à diverses austérités. Mais l’enfant reste manifestement sur sa faim, aussi le gourou reprend-il la parole : « Si, Swamiji a deux pouvoirs miraculeux. » À ces mots, l’interprète tend l’oreille : « Infinite love, infinite patience ; un amour infini, une patience infinie. » Traduisant ces mots à sa fille, c’est à grand-peine qu’Arnaud réprimera son émotion. De ce jour, le disciple autrefois fasciné par la maîtrise des forces occultes évoquées dans certains livres « initiatiques » ne désirera plus d’autres « pouvoirs » que ceux-là. Les enfants, parfois, se trouvent à l’origine des salutaires leçons que nous dispense l’existence : « Il y a la voie du pouvoir (‘‘way of power’’) et la voie de la paix (‘‘way of peace’’) ; Swamiji a choisi la voie de la paix » lui précisera le gourou... Message reçu. C’est sur cette dernière qu’Arnaud aura à cœur de cheminer.

P276

« ... Ce dont j’ai rêvé et parlé si longtemps sans vraiment croire que cela fût possible s’est finalement produit : Swamiji, j’ai changé. Je ne le dis pas par fierté mais pour vous exprimer ma joie et ma gratitude. Bien sûr, je n’ai pas complètement changé. Mais c’est comme si je nageais enfin dans la rivière après être resté si longtemps sans y parvenir. Je perçois que je suis différent et que, dans l’ensemble, la vie est perçue différemment, de manière plus simple, plus paisible, plus neutre. La meilleure preuve de la vérité et de l’efficacité de l’enseignement donné par Swamiji, je l’ai eue après son départ : ‘‘Ça marche !’’

À présent, je ne vois pas quels pourraient être les mots d’un paralytique pour exprimer sa gratitude au docteur capable de le faire bouger et danser. Cela réside bien au-delà des émotions et des paroles. Simplement un ‘‘oui’’, un grand, un fort, un riche ‘‘oui’’ du fond du cœur à la personne et à l’enseignement de Swamiji. Oui, Swamiji est le Maître, le Médecin, le Libérateur, en ce qui me concerne, moi le Français Arnaud vivant au XXe siècle... Swamiji, s’il en est de même pour nous tous, les élèves indiens de Swamiji ne se sont pas sacrifiés pour rien. Envers Swamiji, il n’est pas de gratitude possible. Cela réside même au-delà de la gratitude. Mais pour les hindous qui ont préservé l’existence physique de Swamiji, maintenu la vie de l’ashram et ont renoncé à leur gourou pour six mois, la gratitude est bien là. Le Christ n’a pas menti lorsqu’il a dit : ‘‘cherchez et vous trouverez’’. Pendant des années j’ai cherché dans les ténèbres, la tristesse, les contradictions, la peur. Et à présent, j’ai trouvé. Trouvé Swamiji. Et découvert la simplicité d’être vrai au lieu de mentir. Je ne sais quoi dire d’autre. J’ai reçu de Swamiji le don du goût de la vérité, et de cette acceptation propre à accomplir des merveilles. Oui, oui, et Oui, encore et toujours Oui.

Swamiji, mis à part le sentiment d’unité avec Swamiji, il y a aussi une émotion – d’amour, de gratitude, d’affection, de confiance. Mais comme cette émotion est stable et permanente, il se peut qu’elle soit le commencement du sentiment.

Oui.

Arnaud »

Lorsque, vingt et un ans plus tard, je relirai cette lettre à Arnaud Desjardins, il la jugera inécoutable, dégoulinante de romantisme et de sentimentalité. L’apprenti disciple grisé de ses premières victoires ne se doutait certes pas, dans sa sincérité naïve, qu’il en viendrait deux ans plus tard à obscurément souhaiter la disparition de ce gourou par trop gênant...

p279

Une lettre écrite fin juin à ses parents trahit cependant ce sentiment d’urgence auquel il devra le salut : « Nous venons de passer un mois auprès de Swamiji ; ici, nous sommes avec Ma, mais pour trop peu de temps. Et le temps presse : nous avons maintenant plus de quarante ans, Ma et Swamiji plus de soixante-dix. Et Ramdas n’est plus là... » Jamais il ne se départira de la salutaire conscience de l’écoulement des années. En dépit de ses inévitables mouvements de recul, il n’est pas de ceux qui vieillissent dans l’aveuglement sans mesurer la lente mais implacable avancée de la mort. L’existence, pour lui, n’a qu’un seul but ultime, le reste est dispersion. Pour Arnaud Desjardins, le temps n’est pas de l’argent mais de la sagesse. La progression spirituelle s’accomplit au fil des heures, des secondes. Lui qui a tant reçu, déjà, va-t-il laisser la vie filer entre ses doigts pour finalement n’étreindre que le néant ? Une chance d’avancer sur les chemins de la lumière lui a enfin été donnée ; a-t-il le droit de la gâcher en s’agrippant à ses ténèbres ? Cette intime nécessité, qui fait la différence entre les authentiques disciples et les amateurs sincèrement intéressés par la spiritualité, ne l’a jamais quitté depuis sa découverte de l’enseignement Gurdjieff. Elle ne fera que croître pour finalement tout balayer une fois le moment venu. Le temps n’est plus très long où le fruit sera mûr.

P284

Tout au long de ce périple, Raonaq ne laisse pas de s’étonner de la patience de son compagnon : Desjardins, en effet, ne présente aucun de ces signes particuliers auxquels l’Afghan reconnaît immanquablement les touristes occidentaux : impatience chronique, abandon dès la première difficulté, refus immédiat et virulent du moindre contretemps, déception manifestée à grand renfort d’émotions et de récriminations... Ce singulier Français ne se formalise pas de faire quatre heures de route sur un lit de rivière caillouteux pour aller débusquer un soufi ; pas plus qu’il ne tempête lorsque, arrivé à destination, il apprend que le maître est le matin même parti pour la ville par un raccourci. Il se contente de rebrousser chemin et de rouler de nouveau vers l’endroit d’où il est venu, dans l’espoir, jamais certain, de rencontrer son homme dans quelque boutique où il a coutume de se rendre. Voilà qui est inhabituel, dans la mesure où les Parisiens se montrent d’ordinaire peu enclins à dire « inch’Allah ». L’enseignement de Swamiji aurait-il porté quelques fruits ?

P288

Une fois le lying ou le sitting terminé, Arnaud se sent les premiers temps perdu, comme égaré en cet ashram dont il n’ose plus sortir et dans lequel il tourne lamentablement en rond. Les vannes de l’inconscient ouvertes, voici que le flot emporte tout sur son passage. Les structures et points de repère habituels sont momentanément balayés. Reste un homme désemparé, pour lequel le passé submerge le présent, un être livré à lui-même au milieu d’un immense vide, assis des heures durant dans sa chambre, désœuvré. Afin de créer des conditions plus propices encore au contact avec le gouffre intime, Swamiji lui a en effet demandé de s’abstenir de toute lecture et de ne pas songer à rédiger le moindre chapitre de livre... Silence, solitude et inactivité, autant d’ingrédients perturbateurs qui rendent incontournable l’immersion dans la profondeur. Toutes les voies authentiques comportent de tels moments inquiétants durant lesquels le disciple semble perdre pied pour ensuite prendre appui sur un terrain plus ferme.

P292

Mais ce que la vie a imposé à tant d’hommes et de pères (années de guerre, déportation, longue maladie), je peux bien me l’imposer librement de plein gré, ad majorem dei gloriam. Et pour connaître ce qui m’intéresse plus que tout : le lien qui unit et réconcilie religion, psychologie, science, métaphysique, connaissance de soi et connaissance de Dieu, la psychanalyse et les Évangiles, toutes les vérités de différents niveaux que les hommes opposent et qui opposent les hommes. »

« You will have to pay the full price », « vous aurez à payer tout le prix », l’avait averti Swamiji ; Arnaud entrevoit cette fois ce que coûte la liberté. À son vieil ami Albert Antonini, il confie : « Demande-toi ce que je fais ici, pendant plus de trois mois, seul, sans mes enfants... La séparation est réellement une souffrance. Et je suis loin d’Emmanuel. Regarde ta petite Claire à toi et tu verras que je paye comptant. Mais quel prix serait trop grand pour l’enseignement d’un maître ?... La saddhana, c’est une longue succession de minutes de vérité déchirantes et terriblement douloureuses (cf. symboles de la crucifixion et de la descente aux enfers). »

p297

Lors de ces expériences mondaines, il ne se contente pas d’observer les autres mais s’impose en fait une rigoureuse discipline. Le seul fait de ne pas user de ses connaissances pour se montrer brillant constitue une victoire sur des mécanismes toujours à l’œuvre en nous. Que ceux qui en doutent s’y essaient…

p297

Les vertiges de la vie mondaine, loin de détourner Desjardins de sa quête essentielle, lui sont au contraire un point d’appui. Si certains s’adonnent à la méditation dans le silence des grottes himalayennes, Arnaud, lui, s’exerce à la vigilance dans le brouhaha de luxueux appartements où caquettent à qui mieux mieux les interchangeables piliers de la bonne société. L’élève de Swami Prajnanpad s’apprête à aborder la phase la plus dense et la plus paradoxale de sa saddhana. Pour ceux qui ne voient que les choses visibles, Arnaud Desjardins s’affirme dans le monde, un peu trop, peut-être, au goût de certains, et jouit de son statut de play-boy mystique, un œil rivé sur la crête des Himalayas et l’autre fixé sur les charmes de sa voisine de table. Swamiji, en effet, l’a sciemment autorisé à reprendre une certaine liberté dans le domaine amoureux et a même fait part à Denise de cette nécessité. Incitation à la débauche ? En fait, le gourou, avec une intelligence de la situation inaccessible à ceux pour lesquels la mystique se réduit à la morale, prend encore une fois un risque calculé. S’il porte en lui une profonde demande spirituelle et possède l’acharnement susceptible de le faire réellement progresser, le Français ne présente pas les conditions requises pour sauter directement le pas et renoncer sans coup férir aux attachements ordinaires.

Obsédés par le péché et la culpabilité, les Occidentaux, quand ils ne se vautrent pas purement et simplement, sous l’effet d’une réaction, dans des excès de tous ordres qui ne feront jamais avancer quiconque sur la voie de l’être – fussent-ils agrémentés de belles notions « tantriques » – se montrent plutôt enclins à se voiler la face au seuil de leurs propres abîmes. À l’exception des grands mystiques prêts à aborder sans détour le détachement ultime – après avoir d’ailleurs souvent épuisé les plaisirs des sens dans leur jeunesse – cette répugnance à tenir compte de tous les personnages contradictoires en nous et dont l’ensemble constitue un être humain résulte fréquemment en une « spiritualité » faite de faux renoncements et de compromis inavoués. Le mystique en M. X muselle pour un temps l’ambitieux, le vaniteux et l’obsédé sexuel présents au fond de lui, jusqu’à ce que ces gêneurs, peu conformes à ses aspirations, se manifestent au grand jour pour sa plus grande honte ou, le plus souvent, s’expriment insidieusement par des voies détournées. C’est ainsi que les champions de la morale prêtent le flanc à toutes les accusations d’hypocrisie et aux critiques souvent justifiées de la psychanalyse.

L’objectif de Swami Prajnanpad n’est pas de conduire son disciple à une respectabilité de surface ou de lui bâtir une petite personnalité pieuse, digne et sincère, satisfaisante à plus d’un titre. Il s’agit ni plus ni moins de l’amener à faire table rase de tous les conditionnements et attitudes « bonnes » ou « mauvaises » imposées de l’extérieur pour le rendre à la plénitude de son être réel, lequel est conscience, absolue béatitude (sat-chit-ananda) et surtout amour inconditionnel car enfin exempt de toute revendication. Cette immense et combien délicate affaire ne peut être négociée que sur des bases solides, à partir d’une vision exacte et englobante de la situation présente : la situation telle qu’elle est, et non telle qu’elle devrait être, aurait pu être si...

« La Vérité vous rendra libres »... Swamiji ne connaît pas d’autre point de départ que la simple réalité. Est-ce ? ou n’est-ce pas ? Tout le reste vient du malin qui, comme chacun sait, est le prince du mensonge. Or, dans ce cas précis, la vérité est la suivante : n’ayant pas connu, pour de multiples raisons qui n’incombent ni à l’un ni à l’autre, une relation conjugale satisfaisante, Arnaud Desjardins porte encore en lui des exigences sexuelles et affectives non comblées. À ce stade de sa compréhension et de son évolution, les nier serait folie et n’aboutirait qu’au seul refoulement, c’est-à-dire à la non-vérité. Peut-être ces demandes seraient-elles d’ailleurs demeurées dormantes s’il n’avait résolu d’explorer sa profondeur ; mais il n’est plus temps de reculer. Il lui faut donc tenter de satisfaire consciemment, avec la présence à soi-même et l’acceptation propres au réel disciple, ces nécessités auxquelles il ne peut de toute manière échapper, afin de les éroder pour finalement s’en trouver libre.

Avec gravité, je prie le lecteur de se souvenir que je raconte ici le chemin d’Arnaud Desjardins. Les instructions données par un certain gourou à un certain élève à un certain moment en fonction de conditions d’ensemble bien précises ne sauraient faire office de directives générales valables pour chacun, en tous temps et en tous lieux. Je me borne à esquisser, pour les besoins du présent livre qui n’est pas un traité de sagesse mais la biographie d’un homme dont l’existence ne prend son sens qu’à la lumière de sa constante recherche intérieure, les grandes lignes d’une direction spirituelle combien subtile et complexe. Que personne ne s’empresse donc d’en tirer de trop hâtives conclusions dans un sens ou dans un autre : soit que l’on veuille vouer Swamiji au bûcher, ou au contraire prendre appui sur le chemin d’Arnaud afin de justifier ses propres comportements mécaniques et ses divers esclavages. Le fait de parvenir à la notoriété et de jouer un temps les Don Juan a certes été le lot de bien des grands esprits sans doute plus proches de Dieu que leurs vertueux contempteurs ; mais il n’a jamais en lui-même suffi à rapprocher quiconque de l’authentique libération.

P307

Dans cette maison de Montmartre où il se sent de plus en plus à l’aise, il trouve une femme conquise qui ne se ménage pas pour lui dire son admiration. Voilà plusieurs semaines qu’Arnaud hésite, se tâte, constate son attirance envers la belle dame et tourne autour du pot. Le moment est venu de se déclarer sans détour. Avec la concision chère à son maître, il s’adresse à son hôtesse : « Écoutez, je vous dois la vérité. Je ne puis vous laisser croire que je suis seulement là pour répondre à vos questions. Je suis très attiré par vous sentimentalement et physiquement. » À cet aveu nettement exprimé, la jeune femme répond avec fougue. Tombant aux genoux de ce disciple en lequel elle tend à voir un sage malgré les mises au point répétées de l’intéressé, elle lui jure son amour et, à sa grande surprise, ajoute : « Si tu ne veux plus que je chante, je ne chanterai plus. »

p317

« Ce qui est folie aux yeux des hommes est sagesse aux yeux de Dieu. » Sans doute a-t-il fréquemment entendu cette parole, et voici venue l’heure où elle revêt tout son sens. Longtemps, il a louvoyé, avancé à pas timides en bon élève consciencieux. Le moment n’est plus à la bonne volonté mais à l’énergie du désespoir. Le gong a résonné, frappé par la vie, et le combat s’engage sous l’œil attentif du gourou. Il ne lui reste plus qu’à tout perdre ou tout gagner, les demi-mesures n’ont plus cours, alors à quoi bon vouloir se ménager ? Il lui faut sauter dans le vide, sacrifier ses points de repère pour basculer dans l’inconnu. « You and your mind », lui déclare Swamiji, « Vous et votre mental ». En d’autres termes, « c’est lui ou vous ». Le maître lui-même, vieil homme non loin de sa fin, ne se montre pas chiche de temps et d’énergie pour aider à la victoire de son poulain. « Vous souvenez-vous de ce que Swamiji vous a demandé la première fois ? » À cette question du gourou, Arnaud répond par un « oui » grave et bouleversé. Il se souvient, en effet. C’était il y a quelques années par un après-midi d’étouffante chaleur. « What do you want ? » « Atma darshan », « Que voulez-vous ? » « La vision du Soi ». Avec quelle aisance n’avait-il pas alors osé demander l’ultime. C’était il y a quelques années...

« Et maintenant, que voulez-vous ? » interroge sans pitié le maître. « And now, what do you want ? » Et maintenant... Les mêmes mots, la même question... Et face à elle, un homme blessé, seul avec sa vérité qui n’est plus que déchirure. Les deux réponses montent et s’entrechoquent, implacables : Atma darshan, Dalida, Atma darshan, Dalida. Chacune concentre en elle les deux pôles de l’existence. Atma darshan ou Ma Ananda Mayi, Ramdas, vingt années de recherche, de ferveur, d’efforts. Dalida ou l’amour fou, le succès, l’argent, la revanche. Il ne s’agit plus d’être ou de ne pas être mais bien d’avoir ou d’être. Atma darshan, Dalida, Atma darshan, Dalida... Et le disciple de contempler sa propre béance sous une lumière crue, quasi insoutenable, celle du réel ici et maintenant.

Cet écartèlement le porte aux frontières de la folie. L’unique issue réside dans la mise en pratique constante et inconditionnelle de l’enseignement reçu. Plutôt que d’exiger de lui l’impossible en le sommant d’opter pour l’une ou l’autre de ces directions, Swamiji va l’acculer à assumer toute l’étendue de ses contradictions. À quoi bon nier et refouler ? Non ce qui devrait être mais ce qui est. Ainsi le voilà fasciné par ce monde tout en aspirant quelque part à y échapper ? Fort bien, à sa guise. Mais alors, qu’il l’étreigne ce monde, qu’il croque la pomme à belles dents et en connaisse enfin pleinement la saveur à condition de ne point recracher le fruit dès l’instant qu’il devient amer. Il ne s’en détachera qu’après en avoir éprouvé la douceur comme le goût âcre. Il lui faut prendre appui sur son exigence intérieure afin de demeurer éveillé et lucide. Cette vigilance établie, libre à lui de se laisser tour à tour caresser puis gifler par la vie. C’est en ce continuum d’éveil sous-jacent à toute expérience que réside l’immense différence. Le seul fait de se livrer à ses pulsions n’a jamais rendu quiconque moins prisonnier. Mais animé du dedans, Arnaud n’est plus seulement un homme amoureux identifié à ses passions. Il est avant tout un disciple fournissant d’intenses efforts pour accueillir en pleine conscience et les yeux grands ouverts tout ce qui se présente à lui, sans exception. Il ne peut plus boire à la coupe du bout des lèvres.

Swamiji lui montre que toute expérience comporte ses deux faces, agréable et désagréable, le concave et le convexe. Il n’a jusqu’à présent voulu que de la moitié plaisante sans accepter de s’exposer à l’autre versant douloureux. Là se trouve son erreur, source de son inaptitude à la pleine connaissance du réel. « Oh, Arnaud ! » s’exclame le gourou d’un ton désolé, « you will have only half life. You will miss full life. Can you accept to miss the fullness of life ? » « Ô, Arnaud, vous n’aurez qu’une moitié de vie. Vous passerez à côté de la vie dans sa plénitude. Pouvez-vous accepter de manquer la totalité de la vie ? » Il ne peut justement s’y résoudre plus longtemps et entend désormais tirer les conséquences de l’enseignement reçu, être au moins cohérent dans son attitude intérieure. Va-t-il se faire sannyasin, lui est-il possible de devenir moine et de renoncer à tout ? Peut-il s’offrir le luxe de ne rien prendre ? Assurément non. Il lui est donc demandé de tout prendre, le pire comme le meilleur, afin d’être enfin « advaita here and now », dans la non-dualité ici et maintenant. Quant au reste, à Dieu va ! Peu lui importe à présent de se trouver libéré dans dix minutes ou dans dix siècles. Son exigence de liberté s’est convertie en une exigence de vérité. À Swamiji il écrira au plus fort de cette période : « La vérité est encore plus importante que mon amour pour Dalida. Je veux la vérité plus que tout autre chose, bien que je veuille également tant de choses. » Le souffle du vrai balaie les faux-semblants, les conventions et la peur du qu’en-dira-t-on. Il procède avant tout d’une profonde humilité. Plus question de se mentir, il s’agit de se voir dans toute sa réalité, fût-elle celle d’un pauvre homme. M. Desjardins, porte-parole de la sagesse sur les ondes, personnage à la digne et belle façade, renonce à ses oripeaux, se laisse éclabousser par sa propre misère. Il ne se juge plus mais se considère lui-même avec patience et compassion. Ainsi le voici fasciné par Dalida ? Fort bien, il s’engage, trompe sa femme, saute à pieds joints sans davantage discuter et se justifier à ses propres yeux. Adieu pharisaïsme, cap vers les extrémités de soi-même. Tous ceux qui jusqu’alors lui ont prêché la vertu, en premier lieu son père, ne le convainquent pas. Leur morale et leur admirable « équilibre » les ont-ils rendus plus aimants, intérieurement plus libres ? Nullement. Il n’a désormais que faire de leurs accomplissements étroits, il ne peut demeurer en rade. À lui le vent du large, et s’il fait naufrage, il se sera au moins aventuré en haute mer.

Tous les sages ont connu leur période de folie, fût-elle politique à l’instar de Niralamba Swami, ascétique (Swamiji) ou libertine (les exemples abondent). Arnaud Desjardins se lance à corps et à cœur perdus dans sa maison en enfer et ses illuminations. « Ô saisons, ô châteaux, quelle âme est sans défaut ? » Plutôt que de se dire disciple de Ma Ananda Mayi sur fond de conflits non résolus, il conjuguera passion amoureuse et rigueur de l’ascèse. C’est alors qu’il lui sera donné de voir, maître mot de Swamiji. Le chemin proposé par ce dernier s’appuie sur quatre piliers : vedanta vijnana, intelligence du vedanta, manonasha, destruction du mental, chitta shuddhi, purification du psychisme, et vasanakshaya, érosion des vasanas (désirs latents). Au cours de cette folle période, il aura tout loisir de satisfaire consciemment un certain nombre de désirs, pour finalement constater que la moindre demande procède d’une unique exigence, celle de l’absolu dont elle n’est jamais qu’une forme travestie. De même, il n’hésitera plus à s’ouvrir pleinement aux émotions grouillantes dans la profondeur. Assis au soleil sur une plage parmi quelques relations de Dalida, il lui arrivera de s’éclipser pour aller sangloter à l’ombre d’un rocher, non par désespoir mais par fidélité aux tristesses passagères, quitte à réintégrer, souriant et détendu, sa place au sein de la joyeuse assemblée. Sa compréhension du vedanta s’en trouvera affinée et il sera prêt pour la mise à mort. Au petit bourgeois complexé, il a fallu vingt ans pour construire et peaufiner le personnage respecté, le digne porte-parole des valeurs éternelles, l’homme auréolé d’une réelle notoriété. Cette belle figure a fait son temps. Dans l’arène de la vie, le disciple va exécuter ce Desjardins qui rue dans toutes les directions.

Il s’est longtemps targué d’être un père, ou du moins de s’y efforcer selon les directives données par Swamiji. Il n’a effectivement pas ménagé ses efforts, mais voici que ses enfants, Emmanuel en particulier, ressentent cruellement ses fréquentes absences. S’il n’a pas totalement déserté la rue Soufflot, il la quitte régulièrement pour se rendre à Montmartre, sous le prétexte d’aller « voir son ami Bruno » (véritable prénom du frère de Dalida). Et le petit garçon, un soir, s’accroche à son père en pleurant et le supplie de rester. « Tu vas toujours voir ton ami Bruno ! Reste avec moi, je t’en prie ! » La vision lucide de ce fils tant aimé en larmes à cause de lui révèle à Arnaud, déchiré, qu’il est plus difficile d’oser s’assumer dans le rôle du bourreau que dans celui de la victime. Nulle tricherie, nul mensonge, il lui est demandé de ne pas détourner les yeux. Confronté à la souffrance de celui que peut-être il aime le plus au monde, il se sonde avec rigueur : suis-je capable de demeurer auprès de lui, puis-je m’abstenir de passer la porte ce soir ? Et les faits le fouettent au visage : non, voilà qui est au-dessus de ses forces, son rendez-vous de Montmartre le captive, il est telle l’aiguille attirée par l’aimant. Là est le réel, là est la vérité ici et maintenant. Que cela soit bien vu, hors de tout jugement. Toute exigence paternelle balayée par la puissance de sa passion, le voici s’arrachant à l’étreinte de son enfant. Il va vers ce qui le tient et laisse le petit garçon seul avec son chagrin. Voilà la vie.

P325

Aux questions posées en direct par Jacques Chancel lors d’une radioscopie en juillet 1970, il fait courageusement front :

« Arnaud Desjardins, nous parlions de Dalida... Elle a été mon invitée dans cette émission, et tout le monde a été étonné par ses réflexions. Elle s’est cherchée longtemps, Dalida, elle a trouvé, mais je me demande si ce n’est pas Arnaud Desjardins qu’elle a trouvé...

– Mon Dieu, je lui souhaite de trouver à travers moi beaucoup plus que moi, et je crois pouvoir dire, en effet, qu’à travers moi, elle a trouvé quelque chose qui me dépasse de beaucoup, dont je suis parfois un instrument...

– Par rapport à Dalida, est-ce que vous ne trichez pas avec vous-même, est-ce que vous ne voulez pas tout dire ?

– (Assez long silence)... Oui, je sais à quoi vous faites allusion. Depuis que Dalida est passée avec moi dans cette émission (L’Invité du dimanche), beaucoup de gens se sont demandé ce qu’elle y faisait ; ensuite, des articles de journaux divers nous ont attribué toutes sortes de relations : on nous a fiancés, on a annoncé que nous avions rompu... Bien sûr, mon nom n’était pas prononcé, mais certaines personnes lisant entre les lignes ont pensé qu’il s’agissait de moi. Je dois dire, en effet, que j’ai pour Dalida un immense respect, beaucoup d’admiration, un sentiment très profond. Mais c’est une question très personnelle. Je ne mentirai certainement pas dans une émission, et puisque vous me posez une question, je ne vais pas, moi qui parle tout le temps de vérité, refuser la vérité. Mais je crois aussi que certaines choses doivent être très bien comprises. Et je dois dire qu’en ce qui me concerne, le plus important pour moi, c’est toujours cette recherche spirituelle, cette marche vers la vérité. »

Tandis que résonne déjà en arrière-plan le générique, Chancel demande encore à Desjardins : « Avez-vous déjà triché ? » ; ce à quoi le réalisateur réplique : « Je triche tout le temps ! Mais le fait de voir que je triche, d’accepter de dire que je triche, me libère de la tricherie à l’instant même.

– Y a-t-il un défaut que vous voudriez ne pas avoir et que vous avez, malheureusement ?

– Oh, il y en a beaucoup... Mais le seul défaut que je voudrais ne pas avoir, et j’espère qu’il ne reviendra plus, c’est tout à coup de recommencer à me sentir à l’aise dans le mensonge. »

Et la vie, dans sa cruauté qui n’est jamais qu’un aspect de la compassion du divin, s’y entend à lui fournir maintes occasions de se frotter au réel. Confronté à la peine de son beau-père, le voici redistribué dans ce rôle du bourreau si difficile à assumer. Arnaud aime et respecte ce vieil homme généreux qui lui a toujours voué une grande confiance et lui a dispensé un peu de la tendresse refusée par son propre père. Et à présent, désespéré par les événements en cours, le digne vieillard verse devant lui des larmes d’autant plus cruelles qu’elles demeurent exemptes de toute condamnation. Il pleure, simplement. Oh, comme la vérité peut s’avérer mutilante... Mais c’est ainsi, voilà tout, il brise le cœur de son beau-père, pas de si, de mais, de quand, ici et maintenant seulement, la déchirante réalité...

p332

Qui ne sait plaisanter et s’amuser de bon cœur ne saurait avoir accès à l’authentique profondeur ; mais qui ignore la saveur de la vraie gravité demeure inapte au plaisir plein. Telle est une des leçons dispensées par le maître. « Vivre dans le monde et non pas dans son monde » ; « ateaseness », « être à l’aise »... Combien de fois Swamiji n’a-t-il pas énoncé à Arnaud ces vérités qu’il voit à présent incarnées de manière ô combien éclatante en la personne de Taisen Deshimaru.

En cet homme que d’aucuns, mis en cause par ses manières inhabituelles, jugent brutal et purement fantaisiste, le familier des plus grands sages hindous, tibétains ou soufis reconnaît sans tarder un véritable gourou, animé par une tendresse et une liberté sans pareilles. Les fréquentes plaisanteries de Sensei et ses attitudes déroutantes ne sont pour qui sait voir nullement incontrôlées et participent en fait de cet enseignement donné par sa manière d’être. Jamais le maître zen ne se départ de cette lucidité qui est l’apanage des personnes éveillées. Sous son apparente légèreté de bon vivant, Deshimaru jauge, soupèse, mesure clairement le niveau d’être de ses interlocuteurs, mais toujours s’abstient de porter le moindre jugement. À l’instar de tous ceux en qui l’amour a définitivement fait son gîte, Sensei comprend et pardonne. « Si vous rencontrez le Bouddha, tuez-le ! » ; de fait, le zen, qu’il soit soto ou rinzai, ne saurait pour lui constituer un conditionnement de plus. Foin des idéologies et des comportements rigides, fussent-ils accommodés à la sauce bouddhiste. Il s’agit avant tout de vivre et d’expérimenter les yeux grands ouverts, le cœur aimant et attentif. En s’attachant à ses pas, Arnaud va se nourrir d’expériences nouvelles, poursuivre le déconditionnement entrepris sous la direction de Swamiji, s’assouplir toujours davantage et achever de faire craquer les vieilles structures. Soucieux de révéler à Desjardins non seulement les monastères mais les applications du zen dans tous les aspects de la vie japonaise, Deshimaru a fort bien fait les choses.

Accompagnés de Jacques Delrieu qui assistera Arnaud dans sa tâche professionnelle et lui procurera au besoin le repos d’une amitié aux manifestations moins imprévisibles, le moine et le réalisateur sont dignement accueillis à l’aéroport de Tokyo. Sautant presque sans transition des monastères grands ou petits aux bureaux de riches hommes d’affaires, du temple à la boîte de nuit en passant par les villages et les humbles demeures des pêcheurs et agriculteurs, Arnaud a tout loisir d’observer Sensei aux prises avec les personnes et les situations les plus diverses. S’il ne laisse pas d’admirer l’étendue de ses relations, il se montre avant tout ébloui de sa maîtrise et de son aptitude à mettre partout en pratique l’une de ses expressions favorites : « harmonize, harmonize ! ». Ce diable d’homme semble effectivement à même de jouer tous les rôles à la perfection, avec une honnêteté et une loyauté absolues. Nullement confiné à un registre étroit par son vêtement de moine, il apparaît protéiforme, épouse le flux de l’existence sans pour autant cesser de témoigner par sa présence de cette immuabilité propre aux sages. Arnaud avait déjà vu cette force imperturbable à l’œuvre en Swamiji transposé à Bourg-la-Reine, mais la manière dont Taisen Deshimaru inaugure sa journée à cinq heures du matin par un zazen interminable en un monastère glacé, joue à l’heure du déjeuner les boute-en-train dans un restaurant où le saké coule à flots, fait l’après-midi office de moniteur de colonie de vacances auprès de jeunes adolescents en une sorte de patronage pour le soir entamer une laborieuse vigile penché sur des papiers et des manuscrits en cours, a bien de quoi laisser pantois.

Sensei est en effet un travailleur infatigable pour lequel le repos paraît quasi inconnu. Et tandis qu’Arnaud s’écroule abruti de fatigue au terme d’une intense journée, le maître veille en cette même pièce à quelques pas de lui. Et si le Français ouvre au cœur de la nuit un œil lourd de sommeil, c’est pour apercevoir son compagnon à pied d’œuvre, sous la lumière d’une lampe qui brûle sans discontinuer. Contrairement à ses détracteurs ou à ses piètres imitateurs, Deshimaru sait ce qu’est le don de soi et se consacre sans compter à sa mission : témoigner du « vrai zen » et répandre sa pratique. Sans doute est-ce d’ailleurs d’épuisement qu’il mourra, une fois son œuvre consolidée...

p333

Acteur des plus conciliants, Sensei s’en remet totalement à Arnaud lors du tournage des films dont il est en quelque sorte la vedette et conserve son calme au cœur de situations où tout un chacun aurait cédé à l’exaspération. Il lui arrive, certes, d’user de la colère afin d’administrer à son entourage quelques salutaires leçons ; mais la fureur d’un maître, si elle est terrible, n’a guère à voir avec l’émotion colérique par laquelle le commun des mortels se trouve emporté. Le vieux tigre rugit, le ciel se déchire, la terre semble trembler l’espace d’un instant, puis tout rentre dans l’ordre sans que le moine conserve la moindre séquelle de son apparente irritation. Une séquence filmée dans la neige fournit à Arnaud l’occasion de tester le courage physique de Sensei qui se révèle à toute épreuve. Contraint de reprendre plusieurs fois la même scène, Deshimaru marche dans le paysage hivernal, les pieds nus dans des sandales de paille. Entre ses orteils gelés apparaissent bientôt de petits blocs de glace, mais il avance, imperturbable, sans que son visage ou son maintien trahissent la souffrance ou la plus légère impatience. Habité par la volonté de devenir vraiment adulte, Desjardins est contraint de se rendre à l’évidence : s’il est un homme digne de ce nom, c’est bien ce moine japonais auprès duquel lui-même fait figure d’enfant, en dépit de ses efforts et de ses divers accomplissements. Où qu’il aille, Sensei fait preuve de la plus parfaite aisance.

Nulle situation, si délicate soit-elle, ne saurait le désarmer, et sa maîtrise est telle qu’il parvient non seulement à se tirer d’embarras mais, en virtuose de l’humain, opère de spectaculaires retournements. Alors qu’ils se trouvent dans un café de Tokyo, la robe monastique de Deshimaru lui attire les foudres d’un groupe d’étudiants gauchistes, ravis de déverser leur hargne militante sur un suppôt des puissances obscurantistes. L’avantage semble de leur côté puisqu’ils sont une vingtaine à conspuer le moine auquel son ami français, égaré parmi les vociférations en japonais, ne saurait être d’un grand secours. Tout au plus peut-il observer avec intérêt et une légère appréhension, curieux de voir quelle tournure va prendre l’affrontement. N’eussent-ils pas renié leur culture traditionnelle, les imprudents progressistes se seraient défiés de ces terribles rugissements dont les maîtres zen ont le secret. Ils vont brusquement constater à leurs dépens la véracité du dicton : « Le bodhisattva va partout, rugissant comme un lion. » Dressé tel un vieux fauve face aux jeunes gens éberlués, Sensei éclate soudain en une colère propre à mettre au pas une armée, puis, la foudre tombée, se lance en un long discours. En dépit de la barrière de la langue, Arnaud ne peut que déchiffrer sur les visages des étudiants devenus sages comme des images une fascination croissante à l’égard de ce diable d’homme qu’ils écoutent à présent bouche bée. Les voici bientôt rassemblés en un cercle fort déférent autour de celui dont ils avaient fait leur cible quelques minutes auparavant. Et pour achever d’« harmoniser », Deshimaru a le plaisir d’offrir une tournée à toute l’assistance.

P334

Vient à passer une serveuse en kimono dont les formes harmonieuses vont fournir au maître zen matière à dispenser un enseignement à son ami. Prenant bien garde à ce qu’Arnaud ne perde rien de son geste, Deshimaru tend la main et la place fugitivement mais fermement sur l’appétissant arrière-train de la geisha-girl qui fait aussitôt volte-face tandis que le Français estomaqué se perd déjà en conjectures sur la signification de cet acte pour le moins inattendu. Sans doute la fille s’apprête-t-elle à faire les gros yeux à ce client par trop entreprenant ; mais voici que Deshimaru pose sur l’entraîneuse un indicible regard, si plein de compassion et vibrant d’infini qu’il coupe court à toute équivoque. Ce n’est pas là l’expression d’un buveur saisi par ses pulsions lubriques mais bien la bénédiction d’un maître à laquelle la fille s’ouvre instantanément. Saisie par la noblesse et la bonté émanant de Sensei, elle s’emplit de ce regard à nul autre pareil par la profondeur duquel la voici soudain reconnue et aimée dans sa vérité de personne. Arnaud est le témoin bouleversé de cette communion silencieuse aussi intense que brève. Seul un maître peut ainsi prolonger un geste trivial en un acte d’amour authentique. Par ailleurs peintre de talent dans la tradition du zen, Deshimaru a ce soir-là, tel le calligraphe, fait éclore la forme du vide par une action vive et précise, chargée d’énergie concentrée.

Les leçons transmises par Sensei au cœur même de la vie revêtent pour Desjardins une force exceptionnelle : une soirée ainsi passée dans une boîte de nuit, au son de la musique, parmi les bavardages et la fumée en compagnie d’un éveillé se révèle plus édifiante qu’une journée consacrée à la contemplation sur les rives du Gange infestées de swamis... Redoutable compagnon de voyage, Sensei se plaît à briser cadres et habitudes et n’aime rien tant que de mettre son ami dans l’embarras, tout à la joie de tester la capacité du Français à « harmoniser ». Il fera ainsi tomber d’autres pans de la vieille dépouille. Entraîné dans le sillage du maître zen, Arnaud perd un peu plus ses points de référence, fussent-ils un certain romantisme de la Trappe ou l’austérité de l’ashram de Swamiji. Aussi Deshimaru s’amuse-t-il à lui jouer quelques tours pendables.

Convié à dîner en compagnie de Delrieu et de Sensei par M. Watanabé, l’un des plus distingués antiquaires de Tokyo, Desjardins a plaisir à contempler sa collection de peintures anciennes chinoises et japonaises et à s’initier au charme de splendides rouleaux érotiques où se succèdent avec grâce sur une longueur de dix mètres toutes les postures de l’amour. Leur hôte les emmène ensuite dans un restaurant traditionnel où le raffinement est roi. Accueillis par une dame manifestement soucieuse de leur bien-être, les quatre hommes sont introduits dans un petit salon où leur est servi un succulent repas qu’ils dégustent en toute quiétude, assis à la japonaise. Tout se déroule donc au mieux, sous l’œil attentif de leur hôtesse qui à plusieurs reprises viendra s’enquérir de leur satisfaction. Mais il est une gourmandise à laquelle le Français ne s’attendait nullement. Le repas presque achevé, l’obligeante maîtresse du lieu survient accompagnée d’une poignée de Japonaises parmi lesquelles le fort civil M. Watanabé invite dignement Arnaud à faire son choix. Précisons qu’au Japon la fréquentation occasionnelle de ces dames de bonne compagnie n’est en rien jugée infamante mais constitue au contraire un élément de l’art de vivre. Vivement décontenancé et soucieux de demeurer fidèle à Yolanda, sinon à son épouse légitime, Desjardins se récrie pour la plus grande joie de Sensei qui, prenant sa mine la plus sévère, entreprend de lui faire la leçon. Mesure-t-il l’affront infligé en sa présence à M. Watanabé ? Comment ose-t-il ainsi afficher son mépris pour les traditions du pays où il est reçu ? Trouve-t-il les Japonaises si laides ? Acculé de la sorte par l’impitoyable moine zen qui s’y entend à lui mettre sa vertu sur la conscience, le Français comprend qu’il n’a d’autre recours que de se rattraper et justifie alors habilement ses hésitations : « Dites à M. Watanabé qu’elles sont toutes tellement belles que je ne sais laquelle choisir. » Une fois prononcé cet acte de contrition, il lui faut effectivement faire pénitence en optant pour le plus gracieux sourire et les formes les plus aimables, puis se retirer avec l’objet de ses dévotions tandis que Sensei et M. Watanabé boivent sereinement le thé. N’ayant de sa vie eu recours aux services d’une professionnelle, malgré ses fréquentes incursions de jeunesse aux abords de Pigalle, l’Occidental pris au piège s’initie donc bon gré mal gré aux mystères de la femme japonaise puis veille à faire bonne figure une fois redescendu parmi ses hôtes ravis...

p337

Mais l’essentiel, pour lui, est ailleurs, de plus en plus, ou plutôt ici et maintenant, dans la manière dont il fait intérieurement face à chaque seconde de son existence mouvementée. Toutes ses forces convergent vers une constante mise en pratique, une adhésion totale à la réalité, « heureuse » ou « malheureuse » ; vers l’absorption en pleine conscience des multiples et intenses nourritures d’impressions que lui dispense le destin. Il est bien rare que nous investissions ainsi la meilleure part de notre énergie dans la croissance de notre être. Mais nos efforts, alors, ne restent pas sans récompense. Le mental, peu à peu, se lasse, les vasanas s’érodent, les barreaux de la prison mollissent, l’aliénation fondamentale est lentement mais sûrement sapée dans ses fondements mêmes. Le vaisseau de l’illusion prend eau de toutes parts. Le rassemblement des puissances intimes autour du seul désir du vrai tend vers une cristallisation, érige au fil des jours, des minutes, des secondes, une structure intérieure autonome, indépendante des conditions et vicissitudes extérieures. L’inflexible exigence de vérité aboutit graduellement à l’authentique liberté. Foin du romantisme de l’illumination, des rêves de libération transcendante : Arnaud, pour l’heure, n’a plus qu’une demande : acquérir le droit de se dire enfin adulte. Peut-il encore longtemps demeurer un enfant dans l’attente perpétuelle d’un peu d’amour, d’attention, pathétiquement en quête d’une grande main d’adulte où glisser sa menotte ? L’enfant exige, trépigne, supplie et pleure si sa requête n’est pas satisfaite ; l’adulte, lui, entend l’autre, il prête l’oreille à la demande et se trouve apte à donner. Ses points d’appui sont en lui-même, et non dans les sourires et les cajoleries de son entourage, il n’est plus à la merci d’une critique, d’un regard dur, d’un refus brusquement opposé par la vie. « It is below your dignity », « c’est indigne de vous », lui a fréquemment répété Swamiji ; « vous ? » « You, yourself, in your own intrinsic dignity », « vous, vous-même, dans votre propre dignité intrinsèque ». C’est en direction de ce « vous », de cette identité essentielle et non affectée, ouverte aux sentiments mais non aux émotions qu’il veut désormais voguer avec l’énergie du naufragé qui sur sa chaloupe aperçoit les côtes proches.

Aussi arrive-t-il très ferme, décidé à faire face quoi qu’il lui en coûte, à l’ashram de Ranchi en juin 1971. Sans doute ne le sait-il pas consciemment, mais le voici enfin prêt pour une nouvelle naissance. Il tangue au bord du grand abîme, sur le point de basculer dans ce que les Japonais nomment le satori. Cet éveil qui fut autrefois l’objet de tant de ses rêveries, il n’y songe plus désormais mais se tient seulement à l’écoute, disponible, habité par la volonté de ne pas tricher.

Selon toutes les traditions, cette accession à un autre plan de conscience se prépare longuement à travers une maturation intime puis se produit brusquement, en un très court laps de temps. La personne en chemin connaît généralement une crise durant laquelle tout semble s’intensifier, puis survient une sorte de rupture de niveau, comparable à un phénomène, en apparence soudain, de cristallisation. Au terme de la périlleuse traversée, après avoir essuyé maintes tempêtes mais aussi joui de mers calmes, le navigateur touche terre et aborde sur l’île au trésor, tout étonné de fouler le plancher des vaches. Quant à la circonstance extérieure au contact de laquelle se déclenche soudain le processus de l’éveil, elle apparaît fréquemment des plus insignifiantes : ce peut être un regard, une parole, le passage d’un nuage, la vision d’un paysage... Les histoires zen abondent en satoris survenus en buvant une tasse de thé, en lavant un bol dans une rivière ou en entendant le chant du coq à l’aube. C’est au détour d’une formule simple et nette de son gourou, comme il lui en a tant de fois entendu énoncer, qu’Arnaud, pour sa plus profonde surprise, fera le grand plongeon, un matin du mois d’août.

Le séjour s’est d’emblée avéré fort intense. À son ami Albert Antonini, le disciple écrit durant le mois de juillet des lettres témoignant d’une confiance de plus en plus totale en son maître et d’un intense travail intérieur. 12 juillet 1971 : « Bientôt un mois que j’ai quitté la France : le temps passe et il y a tant à apprendre de Swamiji. Où est-ce que je n’ai pas été m’égarer jusqu’à ce que je l’aie rencontré ! Bien sûr, je ne renie ni Ramdas ni Ma ni beaucoup de vérités écrites dans les Fragments, mais je ne pouvais pas ne pas tout transformer par ma vision fausse fondamentale... Swamiji ne m’enseigne rien qui viendrait de lui, donc du dehors et que j’ingurgiterais. Il montre ‘‘What is what’’. » 29 juillet : « Ici, bien que toujours seul, je ne m’ennuie pas. Il me faut bien la journée pour digérer le sitting du matin. Chacun – et moi comme les autres – s’attache lui-même à sa prison, parce que les germes des désirs, donc des attachements, n’ont pas été tous soit épanouis et morts de leur belle mort, soit détruits par la claire vision et la compréhension de la vérité. Je réalise l’amour, la patience, l’habileté (est-ce qu’on peut dire la virtuosité en parlant d’un chirurgien ?) que Swamiji a manifestés à mon égard depuis deux ans... » Viennent ensuite des lignes à leur insu annonciatrices du phénomène intime qui dans quelques jours se produira, point focal vers lequel convergent des années d’effort, de recherches, des siècles à en croire les hindous adeptes de la transmigration : « Swamiji est parfois très dur pour moi, mais quel enseignement vrai, vécu, réaliste, ‘‘not in the air’’. Avec Swamiji, on ne peut ni ruser, ni tricher. Mais quel extraordinaire privilège d’être guidé par un sage comme lui. Cela fait à peu près trois cent quarante heures de ‘‘sittings’’ ou de ‘‘come out’’ (abréaction) depuis que je suis allé à Channa pour la première fois. Il est temps que je le justifie. »

Il est temps, en effet. Le moment est venu, le fruit mûr se dispose à tomber. Avec ce bon sens qui le caractérise et qui est la chose du monde la moins partagée, le disciple ne peut concevoir que tant de patience et d’attention de la part du gourou ne puissent déboucher sur une réelle transformation. Si les ashrams et les lieux supposément voués à la quête de l’éveil se multiplient aujourd’hui, il est piquant de constater à quel point les adeptes et membres des diverses associations paraissent peu croire pour eux-mêmes et leurs proches à la possibilité concrète de cette illumination à laquelle, cependant, ils se réfèrent sans cesse, tels des perroquets. Ce « manque de foi » quasi généralisé confère à ces lieux une dimension presque absurde pour qui ose voir. Imagine-t-on en effet une clinique dont tous les patients se tiendraient groupés aux pieds du chirurgien, buvant avec vénération ses considérations théoriques et ses descriptions de la santé sans pour autant envisager un seul instant, hormis lors de leurs nébuleuses rêveries, qu’ils puissent eux-mêmes un jour quitter la salle de soins définitivement guéris... Telle est pourtant la situation de la plupart des communautés, ashrams et autres hôpitaux de l’âme. Au pire : des chefs de clinique non qualifiés, gonflés de titres fantaisistes y pratiquent avec le plus grand sérieux l’exercice illégal de la sagesse auprès de malades désireux, non de guérir, mais de se faire administrer des drogues euphorisantes ; au mieux : des praticiens dûment autorisés ont grand-peine à convaincre des patients par ailleurs prêts à leur jurer leur foi de bien vouloir se laisser ne serait-ce qu’ausculter... Nous préférons parler recherche, discuter les techniques de pointe de la chirurgie, comparer entre eux les traitements et nous délecter des récits d’opérations à cœur ouvert mais répugnons à ce que l’homme de l’art pose un doigt sur nos cors aux pieds... De même nous est-il difficile, voire proprement insupportable, d’envisager que tel ou tel dont nous avons bien connu l’état de délabrement puisse un matin rayonner de santé. Or, si la « libération » n’est pas chose facile et doit se payer au prix fort, elle n’en existe pas moins. Peut-être n’y a-t-il qu’un Mozart par siècle, mais des milliers de concertistes et de chefs d’orchestre ont cependant joui de la plénitude de leur talent et en ont enrichi la vie de leur public. De même, hormis les phénomènes tels Ma Ananda Mayi, Ramana Maharshi, des milliers de gourous connus d’un petit nombre ont en Inde témoigné auprès de leurs élèves d’une authentique liberté. Pourquoi nous est-il si malaisé de concevoir une sagesse à notre mesure ?

Avec simplicité et naïveté, peut-être – mais ne faut-il pas redevenir semblable à un petit enfant ? –, Arnaud s’est risqué à y croire et s’est remis entre les mains expertes de Swamiji.

Ce fut sans doute une matinée semblable à toutes les matinées. Le disciple se laissait depuis un mois et demi pénétrer des vérités auxquelles son maître avait le don de l’amener. Au terme de l’entretien du matin, il regagnerait sa chambre, sous la chaleur écrasante, avec devant lui une journée de silence et de parfaite solitude pour demeurer face à sa propre profondeur, se tenir à l’écoute de ses mouvements intérieurs. Peut-être écrirait-il à sa famille, à ses amis, sans doute penserait-il à ses enfants, à ses proches, si près et si loin de lui... Mais cette matinée d’août, prélude en apparence à une journée identique, s’avérerait différente et décisive.

Comme tant et tant de fois, il s’est préparé, est allé de sa chambre à celle de Swamiji pour lui porter le fruit de ses cheminements de la veille, lui faire part des expériences et des interrogations jaillies au fil de la nuit. Le gourou l’a invité à prendre la parole en prononçant un oui, « yes Arnaud », symbole de son acceptation, de sa pleine disponibilité envers son élève. Toujours taraudé par l’opposition entre l’être et l’avoir, le Français a abordé ce thème avec Swamiji qui soudain laisse tomber l’une de ces formules concises dont il a le secret : « To be is to be free from having, Arnaud, nothing else » ; « être, c’est être libre de l’avoir, Arnaud, rien d’autre ». Cette phrase, encore une fois, n’est pas en elle-même magique. Elle se contente d’être vraie, simple, précise. Il a bien souvent écouté, puis de retour dans sa chambre consciencieusement noté de telles vérités énoncées par le maître. Mais ce dernier, aujourd’hui, lance une graine en terrain fertile. Tous les combats menés par le disciple et l’intense folie du oui dont il s’est trouvé saisi depuis deux ans et demi l’ont préparé à cette seconde où son être perçoit cette parole de plein fouet et instantanément en tire toutes les conséquences.

Des abîmes de lui-même monte en premier lieu une immense conscience de sa totale inaptitude à être, à renoncer à ces demandes qui soudain hurlent comme jamais en lui et manifestent tout l’empire de l’avoir. Le voici submergé par la formidable marée des désirs, assouvis et inassouvis, des appétits, des convoitises, des soifs dont il soupçonnait à peine l’intensité. Tout cela reflue avec fureur et menace de l’engloutir. Pour la dernière fois, le dragon du mental se dresse et lance son ultime assaut à travers un tonitruant refus dont la puissance l’ébranle de la plante des pieds à la racine des cheveux : Non, non ! Il veut, il doit avoir, avoir avoir avoir, il lui faut obtenir ceci ceci ceci, il n’a pas eu cela, ni cela ni cela, et s’il détient ceci, ou ceci ou cela, il ne veut pas le perdre, oh non, à aucun prix ! Ce réflexe de défense surgi en une fraction de seconde débouche immédiatement sur la claire conscience de sa fondamentale absence de liberté : non, il n’est aucunement libre de l’avoir, et jamais il ne pourra l’être, jamais il ne sera, purement et simplement, cette percée n’est pas pour lui, le retour à l’être lui demeurera interdit, tant l’avoir en lui apparaît invincible.

C’est alors qu’en un instant, cette constatation si forte et si poignante de se trouver pour toujours condamné à ne pas être par un arrêté des puissances de l’avoir débouche, à sa pointe, sur un retournement. Parvenu au sommet du non, il a soudain la bienheureuse intuition de se laisser précipiter le long de l’autre versant dans les insondables profondeurs du oui. Le disciple, d’un coup, lâche tout, largue totalement ses amarres, se laisse précipiter dans le vide. Tant pis. Tant pis ! Que risque-t-il encore, qu’a-t-il à préserver ? Il a fait tant d’efforts, l’a tellement voulu... L’heure est venue de sombrer dans cet abîme inconnu, maintenant ou jamais, à Dieu vat ! Être un avec ce qui est, convertir le non en oui... Et voici que l’immense, le fondamental refus se mue brusquement en une immense et fondamentale acceptation. Par une adhésion sans réserve, un oui de l’être en son entier, le disciple lâche prise, connaît cet abandon dont il est tant question dans les ashrams et monastères du monde entier et se retrouve d’un coup libre, identique mais différent, semblable mais à jamais autre, et quelque peu ahuri, tel un coureur de fond une fois franchie la ligne d’arrivée. Un accouchement ou une agonie se préparent longuement puis se résolvent en un instant, une fois le premier cri ou le dernier soupir poussés. La tempête intérieure n’aura fait rage que l’espace de quelques secondes, l’ex-voyageur prend en titubant pied sur le rivage. Un homme est mort, un autre est né. La tragédie est consommée. Mais l’histoire, elle, continue.

Que dire en peu de mots de cette liberté par laquelle il se trouve étreint ? Elle se caractérise en premier lieu par une désidentification radicale vis-à-vis du personnage nommé Arnaud Desjardins ; reste une conscience distribuée dans le rôle d’Arnaud. La peur l’a à jamais quitté. Nos angoisses et appréhensions sont certes multiples, mais toutes ont leur origine dans un seul et unique refus, celui de la souffrance. L’acceptation inconditionnelle de toute douleur, présente ou à venir, grande ou petite, physique ou émotionnelle, a donc pour conséquence logique l’assèchement en nous de la source où s’abreuvent nos peurs. Non que le sage souhaite être frappé par le destin : il laissera volontiers s’éloigner de ses lèvres la coupe du malheur, pour peu qu’il ait le choix, mais, quoi qu’il advienne, ressentira toujours : « Que ta volonté soit faite. » Loin de l’insensibilité et d’une sorte de stupeur par laquelle le sujet se trouverait comme anesthésié, il éprouve plus que jamais des sentiments sobres et profonds, enfin dépouillés des mensonges égoïstes de l’émotion, et communie sans réserves à la souffrance de ses semblables. Mais cette parfaite disponibilité s’enracine précisément dans l’absence de la moindre crainte. En dépit de toutes les vicissitudes, la paix du cœur et un bonheur non dépendant ne lui seront pas arrachés, car le domaine de l’avoir n’a plus de prise réelle sur l’être. « Not desireless, but desire-free » aimait à lui dire Swamiji : « non pas sans désir, mais libre du désir ». De fait, l’homme ayant connu cette nouvelle naissance, s’il ne répugne nullement à s’octroyer le plaisir d’une marche en forêt, d’un morceau de musique, d’un bon repas, d’une conversation intéressante, d’un voyage ou d’une relation sexuelle harmonieuse avec sa compagne, ne s’en trouvera pas fondamentalement moins heureux si ces douceurs lui sont ôtées. Sa plénitude n’est plus fonction de la réalisation ou de la non-réalisation d’un désir. Ainsi que le confesse Arnaud Desjardins lui-même dans le dernier chapitre de La Voie du cœur : « Si un désir apparaît, il est immédiatement offert à Dieu ou offert au mouvement général de l’univers. S’il peut être accompli, qu’il soit accompli ; s’il ne peut pas être accompli, qu’il ne soit pas accompli. Si ce que je possède m’est conservé, que cela me soit conservé. Si ce que j’ai m’est enlevé, que cela me soit enlevé » (p. 304). Cette absence de peur a pour corollaire la présence de l’amour. Si le mot est entre tous galvaudé, la réalité qu’il recouvre constitue la respiration même de l’être passé par cette bienheureuse mort à soi-même. Se sentant aimé, immensément – par qui ? C’est à chacun d’en décider selon ses convictions – le sage n’a d’autre solution que de répandre un peu de cette infinie tendresse sur ceux qui viennent à lui. Précisons cependant que l’amour est habile et sait au besoin prendre le masque de la dureté, de l’exigence, voire parfois de la colère.

Et le constant amour est inséparable d’un inépuisable bonheur. J’en témoigne ici par ma propre expérience, si limitée soit-elle : être heureux, c’est aimer, donner en toute sobriété, parfois seulement poser sur l’autre un regard exempt de jugement, s’ouvrir avec simplicité à la sourde beauté des êtres et des choses. La tendresse nous absout et comble notre cœur, la mesure de notre amour est celle de notre félicité. La sécheresse du sentiment fait de nous des errants et nous laisse mutilés de cette part essentielle sans laquelle il devient vite pesant de vivre. Vieilles bêtes blessées, nous ne savons plus que détruire et dévaster dans l’espoir de ne plus entendre la petite voix qui implore sous l’amoncellement de nos ruines. Il n’est pas de gens méchants, seulement des infirmes, estropiés de l’amour portés à abîmer le dehors pour y retrouver l’image désolée de leur dedans. Lors de sa deuxième « Radioscopie », en 1977, à la question de Chancel à propos de sa « sagesse », Arnaud répondra simplement : « Depuis quelques années, il n’y a pas un matin où je ne me sois pas réveillé totalement heureux, un soir où je ne me sois pas couché totalement heureux. » En cette matinée du mois d’août 1971, l’homme dont le bonheur se trouvait jusqu’alors soumis aux diktats de l’extérieur commence à s’ouvrir à une plénitude non dépendante.

Ce qu’il a tant cherché, il l’a enfin trouvé. Les promesses des sages ont pris corps pour lui. Durant toutes ses années de recherche, le souvenir vibrant de Ma Ananda Mayi, des méditations bien menées l’avaient parfois conduit à des états particuliers, expériences « transcendantales », inoubliables mais fugitives et qui, une fois dissipées, le laissaient non moins démuni face aux épreuves quotidiennes. Ces occasionnelles extases ne se sont d’ailleurs plus reproduites du jour de sa rencontre avec Swamiji. Ce qu’il vit à présent est d’un autre ordre, et ne s’effacera pas. La traversée est terminée, et il fait timidement ses premiers pas sur le rivage.

Car s’il a touché terre, il lui faut encore explorer l’île au trésor, en découvrir les richesses, s’accoutumer au sol ferme. Le cheminement, d’une certaine manière, continue. Durant les huit jours qui suivent son « réveil », Arnaud a peine à s’habituer à ce Desjardins qu’il ne reconnaît plus. Le monde est devenu fête de la nouveauté et les efforts s’avèrent désormais inutiles. Lui qui a tant lutté pour demeurer présent, éveillé et lucide, pour ne pas céder aux mirages du mental, voit soudain l’enseignement se mettre en pratique de lui-même. Il devra réprimer une très forte tendance à parler d’« Arnaud » à la troisième personne, comme le font nombre de sages. Comprenant néanmoins que ce qui est admis et jugé naturel de la part d’un gourou hindou drapé de son dhoti ne le serait nullement d’un réalisateur sanglé dans son complet-veston, le convalescent s’emploie, non sans mal, à faire usage du « je ». Rédigeant des lettres, il constate au bout de dix lignes n’avoir pas dit « je » mais « Arnaud » ! Aussi recommence-t-il, prenant soin de ne plus manifester les signes de cette fondamentale humilité en laquelle tous ne verraient qu’insupportable vanité. « Le ventilateur est débranché », selon une comparaison souvent utilisée en Inde, mais les pales continuent de tourner sur leur élan, de plus en plus lentement, jusqu’à l’arrêt complet. Les vieux réflexes, propulsés par toute la force de l’habitude, persistent à se manifester, les pensées défilent encore sur l’écran de sa conscience, mais elles s’égrènent comme à vide. Le mental n’est plus là pour les alimenter. « Quand vous avez le satori, redoublez de vigilance », conseille un précepte zen. Bien qu’une mutation irréversible se soit produite dans la profondeur, une stabilisation s’avère encore nécessaire, et c’est l’été suivant que Swami Prajnanpad parachèvera son œuvre, après que le disciple eut en un an accompli plus de progrès qu’au fil de son existence entière. Le 1er août 1972, Arnaud écrira à Albert Antonini une lettre fort révélatrice de son état intérieur et du virage négocié : « Ici, apparemment rien. Rien que la monotonie de journées pareilles les unes aux autres. Intérieurement, une nouvelle étape menée de main de maître (c’est bien le cas de le dire) par Swamiji. ‘‘It is a turning point in your existence’’ (‘‘c’est un tournant dans votre existence’’). Sans doute. Il le sait, et Arnaud le sait aussi. Arnaud Desjardins s’efface. Il a fait son temps. Ce qui demeure (celui qui demeure ou cela qui demeure) n’a pas de nom, même s’il voit par mes yeux, parle par ma voix. Vu avec un peu de recul, ce que Swamiji a fait pendant les deux ans et demi (de la liaison avec Yolanda) seul un gourou pouvait le faire. Pas sur le plan extérieur, comme l’eût fait un conseiller, un pasteur, un directeur de conscience. Sur le plan de manonasha (destruction du mental) et de vasanakshaya (érosion des vasanas, les désirs inconscients, les tendances latentes) ». Suivent des vœux de bonnes vacances on ne peut plus métaphysiques : « Je vous souhaite de bonnes vacances, de belles ‘‘nourritures d’impressions’’. Chaque instant, ‘‘favorable’’ ou ‘‘défavorable’’ est un piège pour ceux qui sont identifiés et une opportunité pour ceux qui ne le sont pas. À qui est-ce que cela arrive ? Qui éprouve cette émotion, cette angoisse, cette joie ? Qui suis-je ? L’atma, libre, immuable, non affecté, sans limitations, qui est là, qui est déjà là, qui est toujours là. Naissance signifie limitation, Arnaud Desjardins ou Albert Antonini signifie limitation ; Éveil signifie : fin des limitations. Que la lumière de la Vérité soit votre guide à tous, d’instant en instant. Fidèlement à vous. [Arnaud] (?). »

Notons les guillemets et le point d’interrogation que l’homme saisi par la sagesse juge nécessaire d’ajouter à son prénom. En sa qualité d’ancien des Groupes Gurdjieff, le destinataire de cette intéressante missive fut heureusement assez averti pour ne point trop se soucier de la santé mentale de son vieil ami...

La relation du disciple avec son gourou s’en trouve également radicalement changée. Swami Prajnanpad aura encore soin de le mettre à l’épreuve, mais Arnaud pose à présent sur lui un regard enfin libre d’appréhension, empli de gratitude et de confiance. La plupart de leurs entretiens, jusqu’au décès de Swamiji survenu en 1974, porteront désormais sur l’avenir d’« Arnaud » et l’orientation qu’il convient de donner à son existence compte tenu du changement survenu. En ce début du mois d’août 1971, le disciple encore sous le choc de son « réveil » constate à quel point ce qui la veille encore lui importait tant a perdu de son poids. L’une des premières retombées de ce grand plongeon est que tout lui apparaît maintenant sous un jour relatif : voyages, amours, carrière, ne sont plus perçus que comme des éléments parmi d’autres d’un ensemble en mouvement qu’il s’agit d’organiser au mieux selon les critères les plus harmonieux. « Moi seulement, moi et les autres, les autres et moi, les autres seulement » : ainsi Swamiji lui a-t-il un jour résumé les étapes du moi vers le détachement. Si longtemps, comme nous tous, principalement préoccupé de ses propres exigences, Arnaud se trouve maintenant réellement en mesure de faire passer l’intérêt des autres avant le sien. Aussi est-il à même d’envisager en toute sérénité sa séparation d’avec Yolanda. Une seule donnée lui paraît en effet prendre le pas sur toutes les autres : il est le père de deux enfants dont il lui faut s’occuper. Or, cette liaison, il le voit à présent clairement, leur est cause de souffrance et de perturbations. Ces amours tumultueuses sont par ailleurs source de scandale et de tristesse pour divers membres de sa famille ou de son proche entourage. En dépit, d’autre part, de la fascination qui les a rapprochés, Arnaud Desjardins et Yolanda, plus connue sous le nom de Dalida, mènent des existences par trop disparates. La transformation intérieure survenue chez le disciple, si elle le rend d’une certaine manière totalement disponible, ne peut que creuser le fossé séparant son quotidien de celui de la chanteuse. Leur relation n’est plus viable et sa prolongation n’aboutirait qu’à d’inutiles déchirements. Aussi Arnaud prend-il, en accord avec Swamiji, la décision de rompre quoi qu’il arrive. La rigueur du destin voudra qu’il lui faille, de retour à Paris, annoncer cette résolution à Yolanda au lendemain du brusque décès de sa mère. À peine remise du choc causé par cet événement, elle ne sera alors guère en mesure de pleinement s’ouvrir aux raisons de son ex-compagnon et à la nouvelle de cette autre mort survenue au-dedans de lui. La séparation lui sera d’abord un rude coup et donnera à Arnaud l’occasion de constater que la liberté intérieure nouvellement acquise ne le dispense point de faire souffrir son prochain. La blessure, cependant, se refermera vite, et les deux ex-amants retrouveront une relation amicale et pacifique.

p353

C’est au cours de l’été que maître et disciple ont eu leur dernier entretien. Les jours précédents, Swamiji a encore une fois mis Arnaud à l’épreuve, remettant en cause la fondation du Bost sous le prétexte le plus futile alors qu’il semblait impossible de reculer. L’élève devenu apte à demeurer fidèle envers et contre tout à l’enseignement reçu ne s’en est pas trouvé intérieurement perturbé, tout en s’interrogeant sur l’incompréhensible revirement du gourou. Mais le lendemain, ce dernier s’est comme par hasard ravisé et a de nouveau accordé sa bénédiction à l’ashram. Arnaud mesure alors l’immense cadeau que vient de lui faire son guide : faisant mine de bouleverser un projet déjà mis en place et conçu en étroite collaboration avec lui, Swamiji a voulu octroyer à son disciple l’audace de pleinement croire à sa propre sagesse. Si le maître lui-même ne possède plus le pouvoir de l’ébranler, alors oui, il a le droit de se dire libre, et donc d’aider les autres à cheminer.

Leur ultime entrevue n’a été que communion. Après qu’Arnaud fut venu s’incliner avant de quitter Ranchi, Swamiji l’a fait rappeler et lui a lancé, en guise d’adieu, cette dernière consigne à propos du Bost : « Dont’ make it cheap », « ne le faites pas bon marché ». L’homme qui à présent emporte ces paroles et qui s’éloigne de son maître pour ne plus le revoir a lui-même payé tout le prix. Il sait par expérience qu’il importe de tout donner pour finalement recevoir au centuple.

Citations recueillies par Viafx24 et publiées en juillet 2026.

Retour au portail des citations des ouvrages d’Arnaud Desjardins »