Bienvenue sur la voie
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Mais souvenez-vous: l'intelligence habituelle vous perdra toujours. Ou bien vous avez une compréhension extrêmement aiguisée, ou bien il vaut mieux avoir la foi du charbonnier qui n'hésite pas à faire confiance. Mais la compréhension approximative devient un emprisonnement. Si vous comprenez l'ancien langage symbolique, allégorique, mythique, non d'une manière vivante et convaincante analogie entre le plan physique et le plan subtil - mais à travers l'intellect ordinaire, non seulement vous ne serez pas aidés mais vous serez de plus en plus confus, emprisonnés dans les mots qui tuent. La tête seule, la pensée seule n'est pas un instrument de connaissance en matière spirituelle. Pour comprendre véritablement, il faut aussi comprendre avec le corps et les sensations et avec le cœur et le sentiment.
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Du moment que certaines paroles nous plaisent, nous les reprenons à notre compte comme si nous en avions l'expérience et notre pensée réelle, vivante, spontanée, est remplacée par la pensée de nos parents, la pensée de nos maîtres, la pensée de ceux que nous avons admirés dans notre adolescence, la pensée de ceux dont les livres nous ont influencés. Vous bercez votre sommeil avec le mot « éveil ». Le mental est si retors qu'il ne cesse de s'emprisonner avec les pensées, y compris avec la pensée qu'il ne faut pas s'emprisonner avec la pensée et ainsi de suite... C'est pourquoi le critère qui vous sauvera du mental, c'est de vous poser avec intransigeance la question de la vérité : « Je l'ai vérifié, oui ou non? Je le sais, moi ? » Je le répète, l'enseignement dit spirituel comprend donc toujours deux parties. L'une qui vous laisse entrevoir ce que peut être le but et qui parle d'atman, de Conscience, du Réel, du relatif et de l'Absolu. De toutes ces belles choses, quelle expérience avez-vous aujourd'hui ? Premier point. Et deuxièmement, l'enseignement vous montre aussi comment vous approcher de cette expérience ou de cette Réalisation. Mais ce ne sont pas les mots qui remplaceront le vécu réel. Et à propos des moyens qui sont mis à votre disposition, vous devez vous demander aussi : « En ai-je réellement l'expérience ou non? »
Prenons l'exemple d'une des idées essentielles à comprendre et à faire sienne par la vérification personnelle: la souffrance totalement acceptée, sans la dualité de « moi» et «ma souffrance » (moi qui souffre de souffrir, moi qui juge la souffrance comme douloureuse et qui la condamne), se dissout dans la paix des profondeurs. Le fait de passer entièrement du côté de la souffrance, non pas en étant « emporté par elle » tout en se débattant mais « un avec elle », dissipe celle-ci. Ce n'est pas d'abord la souffrance mais celui qui souffre que concerne la pratique du disciple sur la voie. L'ego et le mental ne peuvent pas envisager autre chose que « moi sans ma souffrance » et le geste intérieur libérateur s'exprime par « la souffrance sans moi ». Des propos aussi inhabituels, aussi étranges même, peuvent-ils être pris au sérieux? D'une telle affirmation, chacun peut se demander: est-ce que j'en ai l'expérience personnelle, intime? Est-ce que je sais si ce que m'a transmis Arnaud est vrai ou non? Le critère c'est que, si vous savez que c'est vrai, vous ne pouvez plus ne pas mettre en pratique. Quand vous êtes certains que la souffrance totalement acceptée cesse d'être douloureuse, la pratique s'impose d'elle-même.
Comment pouvons-nous à ce point être contradictoires, sans que cette contradiction nous saute aux yeux? Comment avons-nous pu être aussi éloquents il y a trois jours pour expliquer à quelqu'un, dans les mots mêmes d'un autre, que la souffrance complètement acceptée n'était pas douloureuse, et à ce point refuser une souffrance qui vient nous assaillir maintenant ?
Donc, je vous en conjure, ne confondez pas les mots et l'expérience. Et ne vous illusionnez pas. Essayez de ne vivre que de certitudes à 100%. Les certitudes à 99% ne servent à rien.
Quand une émotion intense se lève en nous et qu'on se dit: « Mais ce n'est pas possible, mais qu'est-ce qui m'arrive, je deviens fou... », il faut être certain à 100% pour mettre l'enseignement reçu en pratique. Même lorsqu'une petite voix intérieure vous dit : « Si on accepte, on se trouve situé par là même dans la Conscience témoin, immuable, non affectée... », si vous n'en êtes pas sûrs à 100%, vous savez que vous ne l'appliquerez jamais. Vous voyez des champignons dans une forêt, vous demandez à un garde forestier : « Ils sont comestibles, ces champignons ? » et le garde forestier répond: « Oui, à mon avis oui, oui, oh oui, je pense que oui», il a répondu douze fois « oui » et vous ne mangerez pas ces champignons. Ce n'est pas ce « oui »-là qui me donne une certitude à 100%, donc je ne prends pas le risque. Il se passe que vous ne prenez pas le risque de mettre l'enseignement en pratique. En face d'une angoisse, j'aime mieux prendre du Tranxène ou du Valium. Cela dit, tout l'enseignement ne se résume pas, bien que ce soit si essentiel, au fait d'adhérer à la souffrance pour être libre de la souffrance.
Ce que dit le guru ou le maître n'a aucun intérêt, ce qui est important, c'est ce qu'il vous montre ou vous permet de voir. S'il attire votre attention vers quelque chose en disant: « Regardez, regardez là » et que vous regardez de l'autre côté, vous ne lui facilitez pas la tâche. Un minimum de confiance est nécessaire. Je peux vous dire que, quand j'ai rencontré Swami Prajnânpad, j'ai été tout à fait dérouté les premiers jours car il ne me proposait rien d'autre que des entretiens donc des échanges de paroles. Or j'étais au moins arrivé à cette certitude que l'intellect ne pouvait pas transformer l'être. A travers l'intellect, on peut seulement avoir, avoir de plus en plus de connaissances. Après tout, le premier enseignement avec lequel j'ai été en contact, l'enseignement de Gurdjieff (à propos duquel vous pouvez lire Fragments d'un enseignement inconnu d'Ouspensky) dit que le développement de l'homme peut se faire selon deux lignes, la ligne du savoir et la ligne de l'être. Et la Connaissance, c'est la fusion du savoir et de l'être. On peut accumuler un savoir et devenir Docteur en théologie sans avoir la moindre expérience mystique, alors que la religion concerne essentiellement l'être. En quoi est-ce que l'immensité de mon savoir peut me permettre d'aimer mon prochain si j'ai dans la profondeur de moi-même des blessures non cicatrisées induisant des impulsions de haine, de rancune, de jalousie, d'amertume? En quoi est-ce que le savoir quantitatif peut transformer ma qualité d'être? Savoir relève de l'intellect, mais être capable de faire quoi que ce soit relève de notre être. De tout ça, j'étais sûr et j'avais conclu: si je veux progresser spirituellement, ce ne sont pas les mots qui m'aideront.
Est-ce qu'un entretien peut changer l'être de qui que ce soit ou vais-je simplement hériter d'un savoir concernant l'atmâ, le jivatma, le paramatma, purusha et prakriti, l'atmâ et la shakti? C'eût été ce que Swâ-miji appelait « purely academic questions » questions purement académiques ou universitaires. Il fallait poser des questions vitales pour nous-mêmes. Si ce qui vraiment me brûlait et pour quoi j'aurais fait cent kilomètres à pied, c'était la différence entre « chitta » et « manas », comme ça a été le cas à une époque, alors ma question était justifiée. Et Swami Prajnânpad disait aussi « The way is never in the general, the way is in the particular » - le chemin n'est jamais dans le général, la souffrance, la peur, la sexualité, mais uniquement ici et maintenant là où je mets les pieds. Les directives générales orientent notre recherche ici et maintenant. Mais si un échantillon de fonctionnement du mental a été vu complètement sous tous ses aspects, sans doute possible, il confirme pour nous l'affirmation générale et la compréhension définitive cristallise en nous. Par conséquent, les entretiens avec
Swamiji ne pouvaient pas consister uniquement à écouter des mots, à les retenir, à les inscrire sur son petit carnet. Toutes les paroles que nous échangions avec Swamiji, toutes devaient nous permettre de voir ce que nous n'avions pas vu. Swamiji nous montrait ce qui est.
Les livres n'ont aucune valeur s'ils ne vous aident pas à voir, s'ils ne vous montrent pas ce que vous n'aviez pas vu. Sinon, c'est une drogue, un stupéfiant. Jetez les livres et plongez-vous dans la vie. Les enseignements oraux, c'est la même chose. Ne les entendez pas seulement avec la tête, entendez-les avec tout votre être. Avez-vous vu en toute certitude quelque chose que vous n'aviez pas vu? Ce que vous entendez ou lisez, est-ce que vous pouvez ensuite aller vérifier si c'est vrai ou non? Seule compte votre propre expérience. Tout livre peut devenir « la lettre qui tue ». C'est gravé dans la pierre mais vous n'avez pas le bâton pour faire jaillir l'eau. Alors vous verrez qu'il n'y a qu'un seul enseignement vivant et vivifiant sous des formes différentes, le même chez les soufis, chez les Tibétains, le même dans l'Évangile : l'effacement de l'ego, la mort du vieil homme et la naissance de l'homme nouveau, la découverte de la Joie qui demeure, de la Vie éternelle, de la Paix parfaite et l'amour spontané, aisé, de ceux qui nous haïssent, qui nous persécutent, qui disent du mal de nous, un seul enseignement exprimé dans des langages divers, un enseignement qui concerne l’Être, qui concerne la Vie. Et parfois une parole de Maître Eckhart ou de saint Jean de la Croix éclairera pour vous une parole du Vedanta, une parole du Vedanta éclairera pour vous une parole de Jésus, un commentaire d'un maître soufi éclairera pour vous un aspect de votre démarche. Alors, posez-vous la question pas « qu'est-ce qui m'est dit? » mais « qu'est-ce qui m'est montré, qu'est-ce qu'il m'est possible de voir? ». Cela seul est important, ce que vous avez vu n'est ni hindou ni chrétien ni gurdjievien ni guénonien ni zen. Ce que vous avez vu simplement et entièrement EST, donc EST la vérité, c'est tout.
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Les niveaux supérieurs se manifestent parfois sous la forme de pouvoirs, considérés comme plus ou moins miraculeux aux yeux du profane, mais cette éventualité est secondaire. La disparition de toute forme de peur, la permanence de la sérénité quelles que soient les conditions, l'intuition et la pénétration psychologique, la clarté et l'étendue des visions d'en-semble, la lucidité quant au développement futur des situations actuelles et la capacité à induire, chez ceux qui approchent les sages, une qualité de conscience inhabituelle, ces dons qui naissent de l'effacement total des références égocentriques sont beaucoup plus significatifs que tel ou tel phénomène inattendu donc surprenant.
Une première approche permet déjà d'entrevoir plus concrètement en quoi peut consister cette échelle des niveaux d'être. La vie psychique et les comportements des hommes sont régis par des lois qu'étudient, découvrent et formulent les « sciences humaines », à commencer par la psychologie et la sociologie. La connaissance de ces lois a des applications concrètes dans toutes les formes de manipulation de l'opinion collective ou individuelle, que ce soit en matière de campagne électorale, de marketing, d'influence sur des rivaux ou des adversaires. Or, aussi étonnant et même inadmissible que cela puisse paraître, le plus grand nombre de ces lois ne concernent plus le Sage. Rien de ce qui a pu être dit ou écrit sur le désir, la frustration, la peur, les projections, l'égotisme, l'ambivalence et les conflits internes, ne s'applique à lui. Tous ceux qui ont vécu un peu longtemps dans la proximité d'un sage, homme ou femme, ont pu s'en rendre compte jour après jour.
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Tout le monde n'est pas sensible aux mêmes influences conscientes. Certains vivent un moment d'éveil en assistant à un dhikr soufi. D'autres savent entendre le langage des sons dans les monastères zen ces instruments en bois, en métal, percussions, vibrations sonores diverses qui ponctuent le silence. Pour moi, cela a été le grand apport, la grande révélation des monastères zen. Je m'étais intéressé à la musique hindoue, à la musique tibétaine, à la musique sacrée en général, mais l'utilisation du son dans les monastères zen m'est apparue comme une science prodigieuse. Que des vibrations sonores puissent avoir tant d'efficacité pour aider l'homme à s'éveiller intérieurement et à se situer au niveau le plus subtil auquel il ait accès aujourd'hui, c'est dans ces monastères que je l'ai découvert. Car ce sont des influences conscientes intactes, c'est-à-dire rigoureusement transmises sans déformation par des personnes suffisamment entraînées pour les conserver dans toute leur pureté. Il n'y a pas besoin d'être un maître zen dans la plénitude de ce mot pour frapper de manière juste avec un maillet une plaque en bois ou en métal mais le premier venu ne sera pas en mesure de le faire, bien entendu, et seul un moine exercé à la vigilance dans l'ensemble du monastère en est capable.
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J'ai connu trop de gens qui ont vécu trente ans de leur vie dans un ashram et qui vieillissent inquiets, aigris, se disputant entre eux. Il y a des clans, des chapelles, des critiques mutuelles même parmi ceux qui, de bonne foi et avec sincérité, se sont engagés sur ce chemin et qui, malgré leur bonne volonté, sont encore perdus dans leurs « problèmes », comme nous disons, des années plus tard.
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(…) des voies d'apparence très différente, dans des contextes théologiques ou dogmatiques très différents, avaient quelques dénominateurs communs essentiels. On peut vraiment dire au singulier la voie c'est la voie, comme la paix, c'est la paix, la réunification, c'est la réunification et le dépassement de l'égocentrisme, c'est le dépassement de l'égocentrisme, qu'on se sente bouddhiste, chrétien ou hors de toute confession et de tout contexte religieux.
Mais la grande question est en quoi consiste réellement cette voie? De quoi s'agit-il? Qu'avez-vous compris ? Là aussi, ce que vous avez retiré de vos lectures et de vos expériences personnelles est forcément très différent pour chacun d'entre vous.
Certains ont lu et relu tous les livres écrits par Arnaud Desjardins, plus tous ceux de Karlfried von Dürckheim, plus ceux de nombreux maîtres spirituels. D'autres n'ont lu qu'un ou deux livres et pas forcé-ment ceux dans lesquels sont exposées les bases de cet enseignement. II apparaît donc nécessaire de reprendre ces bases, de donner le cadre à l'intérieur duquel vous allez assumer vos difficultés personnelles, les dépasser et aller vers toujours plus de liberté. Aussi, ne soyez pas surpris, compte tenu de ma conviction que les voies sont des expressions différentes de la Voie, que je ne m'en tienne pas strictement au vocabulaire et aux paroles de mon propre guru Swami Prajnânpad et que parfois je cite le Bouddha, le soufisme ou les Evangiles quand il faut confirmer un point capital.
Rappelons-le, il s'agit pour employer les termes mêmes du Bouddha d' « un but différent des buts ordinaires des hommes », même les buts les plus compréhensibles et les plus légitimes tels que mener une existence intéressante, gagner de l'argent, avoir tune vie affective et sexuelle réussie et, pour ceux qui sentent cet appel, être père ou être mère, voyager, ou encore s'exprimer au niveau artistique et culturel. C'est vraiment, je le répète, un but différent, d'un autre ordre que tous les buts ordinaires des hommes, même les buts les plus respectables. Qu'est-ce que ce but unique qui, lui, contrairement aux autres, ne changera pas avec les années, ce fil conducteur qui sous-tendra toute notre existence ?
À vingt ans, nous avons certains désirs, certains refus, certains objectifs, nous en avons d'autres à quarante, d'autres à soixante et d'autres à quatre-vingts, mais le But, au singulier, n'est pas impliqué dans le temps. Nous en ressentons l'appel à l'âge de vingt-quatre ans et c'est encore vrai quand nous en avons quatre-vingts. Il est le sens même, essentiel et fonda-mental, de notre présence sur terre par rapport auquel s'ordonnent et s'organisent les autres aspects de l'existence. Toutes les difficultés, toutes les épreuves, tous les échecs et toutes les réussites, tous les moments douloureux et cruels, tous les moments heureux, exaltants et euphoriques trouvent en lui leur véritable signification.
Ce but est exprimé en mots, diversement suivant les voies, mais, si on se contente des mots, on passe complètement à côté de la réalité. Il s'agit en fait d'une expérience personnelle, d'une réalisation, realization, ce terme anglais qu'on entend si souvent en Asie. S'engage sur la voie celui qui sent la nécessité, la demande intense, de faire l'expérience personnelle de la Réalité ultime telle qu'il la conçoit - autrefois on aurait dit telle que la lui présente sa propre tradition.
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Une approche toute simple, c'est le constat évident que ce que nous voulons, c'est être heureux, pleine-ment heureux et pas heureux de temps en temps mais heureux toujours. Autrement dit, ce que nous voulons, c'est ne plus être malheureux et ne plus souffrir. C'est la demande la plus juste et la moins égoïste qui soit. Nous la portons en nous comme la graine porte en elle de devenir un arbre, comme le bébé porte en lui de devenir un adulte si son existence se poursuit. Tous les maîtres ont insisté sur cette aspiration à être complète-ment heureux, à ne plus connaître la souffrance. Il ne s'agit pas seulement de la Béatitude que prônent les traditions orientales ananda en sanscrit ou nirvana dans le bouddhisme - car, dans l'Évangile aussi, Jésus affirme: « Je vous ai dit ces choses afin que votre joie soit parfaite. » Notre joie pourrait être parfaite dans ce monde tel qu'il est et pas seulement au paradis si nous avons été bien sages pendant cette existence. Cette Joie est d'abord la paix shanti, shanti, shanti, en sanscrit la paix dans le corps, la paix dans le cœur et la paix dans les pensées.
Chacun voudrait ne plus souffrir. Ne nous mentons pas, ne rétorquons pas tout de suite « Oh, mais c'est très égoïste ! » alors que notre vie tout entière montre que nous faisons tout, tout le temps, pour essayer de ne pas souffrir. Cela dit, comme l'exprime une sentence fort juste, chacun cherche son bonheur là où il le trouve ou, en fait, là où il croit le trouver. Le bonheur aux yeux de Mère Teresa, ce n'était pas de devenir très riche, ni top model ni une célébrité dans le monde du cinéma ou de la télévision. Mais cette aspiration normale à dépasser la souffrance et la frustration et à être parfaitement heureux se retrouve chez tous: c'est notre vérité.
Regardons de près la manière dont nous nous y prenons et ne craignons pas de poser les pieds sur les premières marches, au lieu d'essayer de commencer dès le premier étage alors que nous sommes encore au rez-de-chaussée. Évidemment, notre fonctionnement normal se fonde sur l'expérience qui s'est faite à partir du bébé, du tout-petit que nous avons été. Dès la naissance, commence: je suis heureux quand les circonstances me sont favorables et je suis malheureux quand les conditions me sont défavorables. Nous avons divisé l'existence en deux et c'est une forme du célèbre mot dualité. D'une part, tout ce que moi j'aime moi aujourd’hui bien sûr, parce que nous sommes très changeants, ce qui me rassure, ce qui me détend et, d'autre part, ce que je n'aime pas, ce qui m'inquiète, ce qui me trouble, ce qui me frustre de ma paix et de ma joie. Partis d'une division massive j'aime-je n'aime pas, favorable-défavorable, bon-mauvais, agréable-désagréable, inquiétant-rassurant -nous avons nous-mêmes inconsciemment lié cet état heureux auquel nous aspirons si légitimement aux événements qui se produisent. Nous avons admis, une fois pour toutes, que cet au-delà de la souffrance dépend de ce qui nous arrive: si tout va bien je suis heureux, s'il y a trop de problèmes, trop de coups durs ou une accumulation des petites souffrances quotidiennes qui rendent l'existence décevante, je souffre. Or, tous les enseignements spirituels nous montrent la seule vraie solution. Il s'agit d'une découverte intime, fruit d'une toute nouvelle connaissance de soi, qui vous établit dans un état heureux de plénitude, à l'opposé du terme à la mode: frustration. Il s'agit d'un état serein, sans souffrance, sans peur, sans manque, d'un état qui ne dépend plus des événements dont nous sommes habituellement tout à fait esclaves.
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Rien n'est vraiment fixe. Bien sûr, on pourrait dire qu'il y a une certaine fixité dans une voiture, pendant les quelques années où elle fonctionne, tant qu'elle n'est pas mise à la ferraille. Par contre l'ego n'est que changement. C'est un process, dirait-on en anglais, un processus, un flux comme une rivière qui n'arrête pas de couler.
Le trait commun de tous ces états changeants, c'est l'égocentrisme. Depuis des années que j'essaie de partager une expérience et d'en montrer le chemin, j'en arrive à la conclusion que le terme égocentrisme est plus éclairant que le mot ego. Autrement on fait de l'ego une réalité, une entité concrète, et on en vient à des expressions aussi absurdes que mon ego. Ego signifiant moi, il y aurait donc un ego qui possède un ego, qu'est-ce que cela veut dire? L'ego n'est que changement: je veux une chose, puis j'oublie et je veux autre chose, un jour je suis de bonne humeur et quelques instants plus tard je suis de mauvaise humeur, je suis content, je suis fâché, mon cœur s'ouvre, mon cœur se ferme, tout cela se succède mécaniquement. Nous réagissons à des événements, à des situations qui, dans une petite mesure, correspondent à notre intention et à notre volonté et qui, dans une mesure beaucoup plus large, se produisent totale-ment indépendamment de ce que nous pouvons vouloir ou souhaiter. Ne faites pas dès le départ sur la voie cette erreur de considérer l'ego comme quelque chose de fixe dont il faut se débarrasser. Si c'est mot qui veux me débarrasser de moi, vous allez vite arriver à des incompréhensions et à des impasses.
Plus « je » veux l'au-delà du moi, plus j'affirme ce je (cet ego) à la disparition duquel je rêve. Le moi défini et limité ne peut pas « avoir » l'expérience de l'infini et de l'illimité. Le moi qui se tend encore vers un but à atteindre, fût-ce dans quelques instants, ne peut pas « avoir » l'expérience de l'Éternel Présent. To know is to be, connaître c'est être, être et pas avoir l'expérience de quoi que ce soit. La seule ascèse qui ne puisse pas être récupérée par l'ego à son profit, c'est, instant après instant, la communion (être un avec, un et non pas deux) avec ce qui est et avec ce que je suis au niveau changeant et dépendant de moi-même ici, maintenant, à la surface de moi-même comme dans la profondeur, je suis ce que je suis - en excluant radicalement ce que je préférerais être, pure irréalité, pure création du mental. La conversion d'un premier mouvement de refus en acceptation de l'indiscutable réalité ou vérité de l'instant représente toujours l'effacement momentané de l'égocentrisme.
Car à travers les « je veux, puis je ne veux plus », « je désire, puis je désire le contraire », à travers tous ces mouvements successifs de désir ou de refus, à travers toutes les pensées qui s'enchaînent, il y a un arrière-plan commun: l'égocentrisme. A l'arrière-plan de toute notre existence et, malgré les démentis qu'elle nous impose, il y a au fond de chacun de nous cette position: si le monde était vraiment bien fait, il répondrait toujours à mon attente du moment. Nous constatons bien que ce n'est pas ainsi que cela se passe, que le monde ne se plie pas à notre bon vouloir, mais nous ne le savons pas vraiment, nous n'avons pas intégré cette évidence, sinon nous ne fonctionnerions pas du tout comme nous fonctionnons.
Réfléchissez, n'acceptez rien comme argent comptant. Constatez par vous-mêmes qu'à l'arrière-plan de chaque instant il y a : si le monde était vraiment bien fait, il correspondrait toujours à mon attente - l'attente du moment bien sûr, puisque nous changeons. Seulement, on l'oublie. Vérifiez, regardez les réactions qui se produisent en vous: « Ce serait tellement mieux si c'était autrement ! C'est quand même dommage! Ah! Le monde est mal fait ! » Si le monde était vraiment bien fait, une femme que nous aimons nous aimerait elle aussi ou un homme que vous aimez vous aimerait lui aussi. Si le monde était vraiment bien fait, vos enfants seraient différents, au moins un peu et probablement beaucoup, vos maris seraient différents, vos mères et vos pères auraient été différents. Tout serait différent ou à peu près tout.
Mais le monde est mal fait: « Et merde! Il pleut alors que j'avais prévu un pique-nique, ma femme a ses règles quand j'ai particulièrement envie de faire l'amour, mon fils ne fout rien en classe, en plus je suis enrhumé et, alors que je dois prendre la parole au comité de ce soir, voilà que je suis aphone! Vraiment, quelle putain de vie! » Alors on compense avec des tas d'espoirs demain, demain, demain... Oui, demain le monde répondra à mon attente. On fuit ou on triche. Même si ce n'est pas la définition des Upanishads, le véritable sens du mot égocentrisme (ahamkar), c'est : « Le monde n'est pas bien fait. » Expression qui révèle tant de frustrations et d'espoirs brisés, tant de tensions et de refus! Si cette prétention complètement irréaliste n'était pas à l'arrière-plan, nous progresserions rapidement sur la voie. Nous constaterions: le monde est ce qu'il est, il continuera à se dérouler en fonction de ses lois propres et nous serions vraiment motivés pour conquérir notre liberté au sein même de la réalité. Et peu à peu celle-ci cesserait ainsi de nous affecter. Mais ce mécanisme de refus est tellement bien établi en nous que nous réagissons et que nous vivons dans la dépendance totale. Je rentre heureux chez moi et une mauvaise nouvelle suffit à me démo-lir! Inversement, bien sûr, il y a des situations qui nous rendent tout joyeux: j'ai voulu quelque chose, je l'ai et je suis content. Ni le Bouddha, ni les Upanishads, ni le Christ, ni personne n'a nié ces moments heureux. Ce que tous les maîtres ont fait remarquer, c'est la fragilité de cette émotion heureuse puisque aucun de ces moments n'a jamais été immuable et définitif. En fin de compte, nous vieillissons plus ou moins déçus, nous ne pouvons pas dire : « Je termine ma vie dans l'émerveillement, c'est encore plus beau que ce dont je rêvais dans mon adolescence. » Cela, c'est le fruit de la voie.
L'expérience nous fait croire que l'état heureux auquel nous aspirons se trouve dans les objets. Vous avez voulu une chose, vous l'avez accomplie et là vous avez été heureux. Vous êtes séparé de ce que vous aimez pour reprendre l'expression du Bouddha mais, si vous réussissez enfin à vous unir à ce qui vous attire, vous êtes heureux, au moins pendant un moment. Vous allez vouloir passionnément quoi que ce soit une relation amoureuse, une nouvelle voiture, un appartement plus grand que celui que vous avez, la Légion d'honneur si vous avez un certain type de mentalité, ou simplement que votre douleur au dos disparaisse... et, quand cela se produit, vous êtes heureux.
Nous avons tous cette conviction erronée que le bonheur est dans les objets: si je peux être uni à ce que j'aime je suis heureux, si je ne peux pas, je souffre. Et l'affirmation étonnante de ces enseignements qui nous sont proposés et que nous pouvons vérifier, c'est qu'il y a là une illusion. Le bonheur, l'état complètement heureux, nous est intrinsèque, c'est notre véritable nature dont le jeu des désirs et des refus nous exile sans cesse. Un désir se lève : je veux quelque chose et, tant que je ne l'ai pas, il y a une frustration, il y a un manque et ce manque est ressenti comme souffrance. Il nous aliène de ce qu'on appelle généralement notre vraie nature ou la vraie nature de l'esprit, qui, elle, est naturellement, intrinsèquement heureuse et parfaite. Au moment où nous nous unissons à ce que nous aimons, nous croyons cette femme m'a rendu heureux ou cette chaîne hi-fi m'a rendue heureuse, alors que c'est faux, que ce n'est pas ainsi que cela se passe. En fait, la frustration, la tension due au désir ressenti comme un manque à combler vous a exilés de votre vraie nature qui est complètement heureuse sat chit ananda, l'être, la conscience, l'état de bonheur parfait, qu'on traduit par béatitude ou bliss en anglais. Une certaine souffrance vous exile de cet état fondamental jusqu'au moment où le désir est accompli, où l'objet est là et que vous sentez: « Ah! Je suis heureux ! » Et puis un nouveau désir se lève pour autre chose, ou une crainte. Après avoir écouté ma chaîne hi-fi pendant une demi-heure, il y a tout d'un coup une souffrance qui se lève : je me souviens que mon enfant est très mauvais élève, qu'il ne travaille vraiment pas du tout en classe. Ah! Si le monde était vraiment bien fait, je n'aurais pas ce problème-là. Et ça recommence.
L'audace de ces enseignements, c'est d'affirmer la réalité donc la possibilité de ce à quoi vous aspirez tout le temps et que certains cherchent dans la drogue, dans l'alcool ou dans l'hypersexualité, dépendances qui conduiront à d'autres souffrances et à des désastres. Tout être humain, tout être vivant aspire au bonheur. Et le bonheur, le bonheur réel, n'est pas dans les objets. Les objets ne font que nous aliéner de cette profondeur et nous ramener à la surface : il me faut ci, il me faut ça et si je ne l'ai pas je souffre.
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Nous nous mettons en route parce qu'un but précis nous motive et ce but peut être exprimé de deux manières. Je peux dire : « Je veux sortir dans le jardin » ou bien « Je ne veux plus rester à l'intérieur». Et, en ce qui concerne la voie : « J'aspire à ce que je pressens d'une grande transformation intime, d'un tout autre état de conscience, d'une réalisation », ou bien: « Je ne peux plus continuer à fonctionner comme je fonctionne. » Il ne s'agit pas de « Je ne peux plus continuer à vivre avec cette épouse ou ce mari qui m'est devenu insupportable » ou de « Je ne peux plus continuer à exercer ce métier qui m'épuise et qui est un cauchemar »... Non. C'est vraiment : « Je ne peux plus continuer à fonctionner comme je fonctionne émotionnellement, physiquement, mentalement et à tous les points de vue. » Les deux approches, les deux manières de s'exprimer ont leur place. Et si nous sommes touchés, chacun à notre manière, par ce que l'on peut appeler le Grand But, notre motivation sera d'autant plus intense, stable et persévérante. En même temps, il doit être complètement clair que, pour le but lui-même, nous ne pouvons rien tout de suite, nous pouvons seulement faire un pas là où nous sommes. Un jour vous verrez à quel point cela était simple et évident alors qu'il arrive bien souvent qu'on se méprenne et qu'on se trompe.
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C'est une expérience qui a toujours été vérifiée. Pour atteindre la nudité je ne peux rien faire d'autre que d'enlever un vêtement, puis d'enlever le vêtement suivant. Prenons une autre image: je suis en ce moment assis en face de ma table de travail, mon but est de me rendre dans la cuisine pour me faire du thé. Étant situé ici dans ma chambre, que puis-je faire concernant la cuisine en question? Rien. La seule chose qui m'est possible, c'est de poser ce pied-là ici, puis l'autre, de prendre appui sur le sol, de me lever, de marcher jusqu'à la porte, de traverser le couloir. Donc, pour le but en lui-même nous ne pouvons rien, nous ne pouvons que diminuer jusqu'à l'annihiler la distance qui nous sépare de lui. Vouloir l'atteindre directement sans être mûr pour cela est une tentation, un piège dans lequel, comme beaucoup d'autres, je suis abondamment tombé. On médite, on tourne toute l'attention vers l'intérieur, on ressent le début de quelque chose, une certaine conscience de soi, voilà, voilà, on va approfondir... et puis on retombe dans les difficultés quotidiennes. Un jour, on fait même cette découverte qui a été pour moi poignante certains swâmis dans un ashram ou certains Européens qui ont tout quitté pour vivre en Inde sont, au bout de vingt ans, toujours aussi jaloux, parfois brouillés avec le swâmi d'à côté, et ne dégagent aucune sérénité. Ce qui n'exclut pas qu'il y a, bien sûr, des sages et même des disciples qui, par contre, sont vraiment convaincants.
La démarche consiste donc tout simplement à partir de là où je suis, à mettre un pied devant l'autre et à avancer.
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Dans mes premiers entretiens avec Swami Prajnânpad, qui avait clarifié beaucoup de ce que j'avais entrevu ici ou là dans les diverses tentatives de méditation que j'avais pu faire pendant des années, il m'avait fait remarquer que l'expression « aire silence » était un non-sens. Vous ne pouvez pas faire du silence. Vous pouvez faire du bruit avec un clairon, avec un tambour, avec tout ce que vous voulez mais le silence, c'est ce qui se révèle quand tous les bruits ont cessé. Le silence est là, il était là même s'il y a eu deux mille ans de bruit. Le silence est vierge, parfait. Les bruits se succèdent, se produisent dans le temps, se mesurent en durée et en intensité, le silence n'est pas mesurable, il est. Donc, si vous voulez le silence, intéressez-vous aux bruits. Qu'est-ce que c'est que ce bruit? C'est un robinet qui est mal fermé. Cherchez et faites taire ce bruit-là. Et ensuite, qu'est-ce que c'est encore que ce bruit? Ah, ça c'est la machine à laver qui tourne. Faites taire ce bruit-là. N'essayez pas, dans une pièce bruyante, de mettre sur votre chaîne hi-fi un disque de silence! L'image vous paraît absurde et pourtant elle illustre une grande tentation pour les chercheurs sur la voie, sur-tout dans des climats très intenses comme dans tel ou tel ashram de l'Inde. Alors que les bruits continuent, n'essayez pas de mettre sur votre tourne-disque un disque de silence, quel que soit ce silence, que ce soit celui de la méditation du matin dans un monastère zen ou celui du soir après les complies dans un monastère de trappistes.
Un jour où j'employais en face de Swamiji l'expression très courante en Inde seeker of truth - un chercheur de la vérité, Swamiji m'a dit ce mot qu'il employait de temps à autre: «Non-sense! Vous ne pouvez être qu'un chercheur de la non-vérité. » Quand toutes les non-vérités ont été dissipées et vues pour ce qu'elles sont, ce qui subsiste, c'est la vérité. Voyez cela de différentes manières, il s'agit toujours d'insister sur la même idée à laquelle nous pouvons sans cesse revenir pour inspirer notre compréhension de la pratique. Tout ce que nous pouvons faire, c'est diminuer, supprimer ce qui nous sépare encore du but, même si on nous rappelle, à juste raison: « Attention, l'image du pèlerinage ou de la route est très précieuse mais, en même temps, limitée. » C'est vrai que le but n'est pas ailleurs, n'est pas dans le futur, ne dépend pas des « si » et des « quand », n'est pas un autre que vous, qu'il est l'essence la plus profonde de votre propre réalité, de votre propre conscience d'exister. Mais il n'y a pas d'autre possibilité de progresser que l'instant tel qu'il est. C'est cela qui est à votre disposition: l'instant tel qu'il est. La difficulté qui survient dans le moment est votre point d'appui. Ce qui vous fait hurler « Merde! Catastrophe!», est votre point d'appui. Ce qui vous affole, «Oh! là, là ! c'est terrible », est votre point d'appui. Réfléchissez et examinez tout cela, ne lisez pas ces pages comme un cours à apprendre pour passer un examen. La voie est ouverte devant vous, pour vous et pour un enjeu dont vous n'imaginez pas l'importance.
Une autre idée capitale, c'est que la voie, l'évolution, la transformation, le chemin de l'éveil, lasadhana disent les hindous-, l'ensemble des efforts bien particuliers que nous allons accomplir est la seule activité humaine qui ne rencontre jamais d'empêchements. Ah? Comment? Oui, je le répète, c'est la seule entreprise humaine qui ne rencontre jamais d'obstacles. Mais qu'est-ce que nous appelons la voie? Toutes les entreprises humaines, sans exception, peu-vent rencontrer et rencontrent des conditions adverses, des contretemps et parfois des empêchements implacables. Cela peut être une grève des trains ou des contrôleurs de l'air qui m'empêche de me rendre à un rendez-vous capital. Cela peut être la voiture qui ne démarre pas ou l'autre qui ne fait pas ce qu'il vous avait promis de faire. Il suffit d'observer: tout nous montre que parfois les choses se passent bien, exactement comme nous voudrions, mais que nous nous heurtons souvent à des difficultés, des obstacles et parfois des obstacles incontournables. Or, la voie, la progression sur la voie, est la seule activité humaine qui ne rencontre jamais d'empêchements. À cet égard, il faut bien nous entendre. Si ce que j'appelle progresser sur la voie implique d'aller faire un séjour en Inde auprès d'un sage comme Chandra Swami dont la noblesse et la réalisation personnelle sont une inspiration puissante et qu'il y a en effet une grève des contrôleurs de l'air telle qu'aucun avion ne décolle, je rencontre un empêchement à me rendre en Inde. Si j'ai prévu de passer une semaine dans un monastère et qu'au moment où je dois partir il faut opérer d'urgence l'un de mes enfants, je dois renoncer à ma semaine de vie contemplative. Mais la voie ne consiste pas uniquement à résider auprès d'un sage hindou ni à faire des séjours dans une abbaye, aussi utiles qu'ils puissent être. A chaque instant, la situation, telle qu'elle est, est notre point d'appui pour faire un pas de plus. Je ne peux pas accomplir cette retraite, d'accord, j'utilise ce contretemps pour progresser. Si vous ne voyez pas clairement ce point, vous allez buter sur certaines incompréhensions.
Une personne m'a un jour posé cette question : « Comment progresser sur la voie malgré les difficultés quotidiennes ? » C'était une femme tout à fait intelligente, mais qu'avait-elle dit là? En fait, cela revenait à demander: « Comment monter au premier étage malgré les marches de l'escalier ? » Si je suis au rez-de-chaussée, il est évident que ce qui me sépare du premier étage, ce sont les marches mais, en même temps, si je veux monter, mon point d'appui, c'est une marche, puis une autre, puis encore une autre, Comment progresser sur la voie grâce aux difficultés quotidiennes, voilà la vraie question. Ah, nous aime rions tous mieux que ces difficultés ne se présentent pas, qu'elles nous soient épargnées ou que le maître ait un truc magique pour les dissoudre en quelques secondes, mais l'existence suit son cours sans nous demander notre autorisation. Il s'agit d'apprendre à progresser sur la voie en utilisant chaque instant, en utilisant la situation de l'instant telle qu'elle est et notre vécu intime ma tristesse, mon angoisse, ma peur telles qu'elles sont - non pas comme l'obstacle et l'empêchement, mais comme le point d'appui. Yvan Amar disait: « Ne soyez pas la victime des situations, soyez le disciple des situations. »
Si vous ne le faites pas, vous allez toujours rêver d'un lieu de calme, de paix, de sérénité, tel qu'un monastère ou un ashram loin des difficultés, des tensions et des pollutions de l'existence, mais vous ne changerez pas intérieurement, vous ne progresserez pas. L'éveil est inconditionnel. Ce n'est pas : « Je suis dans la béatitude quand je me trouve dans un ashram hindou » ou : « Je suis dans la béatitude si je passe huit jours dans un monastère à écouter du grégorien mais je ne peux pas être dans la béatitude quand je sors du métro parisien, je ne peux pas être dans la béatitude, après une journée de travail épuisante, pour rentrer chez moi et retrouver mes enfants agités à l'extrême, ma femme fatiguée et, en plus, recevoir un coup de téléphone de ma belle-sœur qui me pompe l'air avec ses reproches. » L'Éveil, c'est l'Éveil. La réalité quotidienne est ce qu'elle est et sera ce qu'elle sera et l'Éveil ne fera pour personne le miracle qu'il n'y ait plus que du plaisant et du favorable dans l'existence.
La plénitude, l'état complètement heureux n'est plus dépendant des situations. Mais la vérité, pour l'instant, c'est que vous n'êtes pas nus, c'est que vous êtes revêtus. La vérité, pour l'instant, c'est que les événements ont pouvoir de vous affecter, de changer complètement votre état intérieur: heureux-malheureux, inquiet-rassuré, votre cœur s'ouvre-votre cœur se ferme, etc. Tout à l'heure vous étiez à l'aise, confiant et optimiste, maintenant il vous vient à l'esprit des idées de suicide. Instabilité mentale, instabilité émotionnelle et même instabilité du ressenti physique : vous êtes bien dans votre peau, plein d'énergie et voilà que vous vous sentez mal, fatigué, épuisé. Qui plus est, toutes ces réactions se produisent mécaniquement, sans vous demander votre avis et vous savez bien que vous ne pouvez donc pas vraiment compter sur vous. Vous êtes là, paisible, calme, serein, mais combien de temps cela va-t-il durer? De nouveau, vous voilà emporté par l'émotion ou par l'absence d'émotion : grisaille, sécheresse, ennui qui, bien entendu, ne vous satisfont pas non plus. C'est peut-être moins pénible que d'être franchement malheureux mais ce n'en est pas moins autre chose que nous voulons ici et main-tenant.
De même que c'est la tarte déjà prête qui motive la femme pesant la farine ou le morceau de beurre, c'est le Grand But qui est notre motivation. Mais, même si c'est au nom de ce but que nous nous mettons en route, nous ne pouvons partir à chaque instant et repartir, jour après jour, que de là où nous sommes. Le fait de vous répéter: « Je ne suis pas cette petite vague limitée, je suis l'océan éternel » ne constituera pas a soi seul une voie réelle.
Ne soyez pas des chercheurs de la vérité, soyez des chercheurs de l'erreur et dissipez les erreurs. Ne soyez pas des chercheurs du silence, cherchez les bruits, faites taire ces bruits et le silence va se révéler. Nous partons et nous repartons tous les jours de notre vérité d'aujourd'hui. Ne rêvez pas trop de la Réalisation ultime parce que, une fois vous avez été touchés, animés ou motivés par l'évocation de Ramana Maharshi, de Nisargadatta Maharaj, de tel rinpoché tibétain, de tel sage ou saint, votre vérité d'aujourd'hui, c'est la dualité le moi et le non-moi- et c'est sur cette vérité apparente que vous pouvez fonder votre démarche. Il s'agit de moi. Oui, moi, même si je me dis et me répète qu'il faut dépasser l'ego, que l'ego c'est mal, etc. Ne pensez pas, ne gambergez pas à ce sujet, regardez et voyez la vérité aujourd'hui, c'est « moi », moi qui voudrais être heureux, moi qui ne veux plus souffrir, moi qui ne veux plus me sentir frustré, moi qui voudrais l'Éveil, moi qui voudrais la Sagesse. « Moi » - et « l'autre » car il y a deux. Il s'agit de voir cela aussi il y a l'autre. L'autre qui peut être le nuage, la pluie, la température extérieure, le chauffage central en panne, l'être humain sur lequel se pose mon regard, celui avec qui je suis en relation professionnelle ou amicale, le C.R.S. qui m'arrête sur la route pour avoir conduit à 70 dans un village où c'était marqué 50. Il y a deux tout le temps. Eh bien, oui. Pour l'instant vous êtes insérés dans ce monde qui tantôt répond à votre attente, tantôt ne répond pas à votre attente. La réalité relative, dépendante, changeante, conditionnée, le jeu des causes et des effets, c'est votre expérience actuelle
et cette réalité est soumise à deux: lois dont tout n'est ensuite qu'une application. Or, ces deux lois, le mental ne les a jamais vraiment reconnues, ne s'est jamais vraiment incliné devant elles.
***
La première, c'est la loi de la différence dont l'énoncé est complètement simple: « S'il y a deux, deux sont différents. » Il n'y a pas deux véritables sosies et même deux objets fabriqués en plastique dans le même moule ne sont pas réellement identiques. S'il y a deux, deux sont différents. Autrement dit, l'autre est un autre, il n'est pas mon prolongement, il ne fait pas ce que je voudrais qu'il fasse, il ne pense pas comme je voudrais qu'il pense, il ne se comporte pas comme je voudrais qu'il se comporte, sauf de temps à autre. Mais ce « de temps à autre » ne justifie pas que nous nous cramponnions à une non-vérité qui correspond pourtant à la manière dont nous vivons les choses. Chacun est établi dans son égocentrisme, instant après instant, chacun vit dans son monde et dans sa conception de ce qui devrait être ou de ce qui ne devrait pas être. L'autre, le deuxième, quel qu'il soit, est un autre. Cette loi n'a pas d'exception. Nous avons plus ou moins de proximité culturelle ou intellectuelle, plus ou moins d'affinités les uns avec les autres, nous avons plus ou moins à partager entre nous mais même votre propre fille ou fils la chair de votre chair comme une mère a le droit de le dire est un autre. Vous êtes, d'un certain point de vue, seul, unique, et l'autre est toujours différent. Un alter ego, un autre moi-même, cela a jamais existé. L'âme sœur est une autre. Il y a toujours deux, c'est une loi implacable, tout le temps. Mais nous pouvons dépasser ou transcender
cette dualité en découvrant l'unité, le Un qui sous-tend la multiplicité. La deuxième loi est celle du changement. Chaque instant est différent de l'instant précédent. « On ne se baigne jamais deux fois dans la même rivière », a dit Héraclite. On ne se baigne même pas une fois dans la même eau puisque la rivière dont on sort au bout d'une demi-heure n'est plus celle où l'on a pénétré une demi-heure auparavant. Par ailleurs, la personne qui se trouve dans cette rivière change elle aussi D'abord elle vieillit, imperceptiblement, de milliardième de seconde en milliardième de seconde, et son état physique, son état émotionnel ou mental changent, peut-être du fait même d'avoir nagé pendant quelques minutes. La loi de l'impermanence est absolue. Les pyramides d'Égypte existent depuis un grand laps de temps mais elles n'ont pas toujours existé et elles n'existeront pas toujours. Elles ont déjà change puisque leur revêtement, dont on sait qu'il a existé autrefois, a disparu. En tout cas, dans notre existence concrète, nous pouvons assister sans cesse au change-ment: les événements changent, ma condition intime change, mon état de santé change, les dispositions de ceux qui m'entourent changent: X ou Y qui était de si bonne humeur hier me fait la gueule aujourd'hui, il semblait satisfait et heureux et maintenant je ne sais pas pourquoi il se plaint.
Changement, impermanence, voilà la vérité. Le mental, lui, va essayer de la nier, de crier plus fort que cette vérité, de ne pas la voir ou de la traficoter de toutes les manières possibles. Mais la vérité est implacable, impitoyable, elle EST, c'est tout [...]
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Nous voilà face à une voie concrète qui va produire des fruits peu à peu, parce qu'on peut s'exercer, s'en- traîner, mettre un pied devant l'autre et avancer. Cette voie consiste à revenir à la vérité de l'instant, à juste ce qui est, que ça me convienne ou non. L'existence, le monde ne tiennent pas compte de cette demande personnelle, de cette nostalgie qui réclame que la réa lité me plaise toujours si le monde était vraiment bien fait, il répondrait toujours à mon attente du moment. Il n'y aurait rien qui n'entre pas dans ma vision des choses. Or, ce n'est pas ainsi que cela se passe. Il y a toujours moi et l'autre. C'est là qu'une pratique devient possible, très concrète et susceptible de vous faire vraiment progresser, une pratique que le moi séparé ne peut pas récupérer, qui efface ce moi dans l'instant. C'est tout simplement l'application de la formule << Pas ce qui devrait être, mais ce qui est »>, << Not what should be but what is ». C'est. Oui, c'est. C'est. Du verbe être. Le verbe être, l'ontologie, l'Être. Il s'agit de ce qui est là tout de suite, en moi et en dehors de moi. Et rien d'autre.
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Évitez le grand malentendu qui consisterait conclure un sage n'a pas d'émotions, il est passé au- delà, il est situé au niveau du sentiment stable de béatitude, de compassion, de paix et de communion, donc un bon disciple n'a pas d'émotions. C'est une erreur majeure et une impasse. Pourtant, c'est un malentendu dont j'ai souvent été témoin. Un sage n'a plus d'émotions, un disciple en a moins, moins souvent, elles sont dans l'ensemble moins fortes (ça me fait mal mais ça ne me tue plus) et elles durent moins longtemps. Mais des émotions, il y en aura encore et, pendant des années, vous serez, au moins par moments, affectés, troublés, perturbés ou au contraire emportés par une émotion heureuse comme le corbeau de La Fontaine qui «< ne se sent plus de joie ». La voie étant génératrice de crises, les émotions peuvent même être momentanément plus fortes pour un disciple qui apprend à ne plus les réprimer. Ces émotions jouent un rôle décisif dans toutes les existences, y compris dans l'existence du disciple sur la voie. Et vous retrouverez ce thème dans les paroles d'un maître tibétain, d'un maître zen et dans le vieux langage de la théologie dite ascétique et mystique concernant l'aspect proprement spirituel de la religion.
Alors, qu'allez-vous faire? Comment allez-vous vous situer par rapport à ces émotions, à ces changements qui se produisent, ou, plus rigoureusement, sont produits en vous ? Vous étiez vraiment heureux, positif et optimiste, et voici une nouvelle inattendue, une parole troublante au téléphone, votre voiture que vous trouvez défoncée sans que qui que ce soit ait laissé une carte d'identité pour faire jouer l'assurance... et ça vous fait mal et vous voilà déstabilisé, vous voilà perturbé.
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Comprenez bien la démarche : la vérité est unique, elle est, ça s'arrête là et l'intervention de l'ego est inutile. Je m'incline - et j'agis. Avec ce que j'ai d'intelligence, ce que j'ai d'énergie, ce que j'ai de moyens financiers, je réponds à la demande de la situation, j'agis sur la base de la détente, du oui à ce qui est, de la non-dualité. Nous ne mettons pas en cause l'action appropriée, juste, justifiée, que vous ne regretterez pas, quelles que puissent en être les conséquences, action digne de ce nom et pas une pure réaction mécanique, impulsive, compulsive. Une réponse à la vérité de la situation. Ce que nous mettons en cause, c'est tout un monde d'agitations intérieures, de refus, de division. Vous pouvez revenir à la véritable situation. Devant le « Non! » qui se lève, voyez et reconnaissez c'est. Voilà ce que nous appelons - et sur le contenu de ce mot, il y a encore bien des sources de méprises possibles - « accepter », parce que je n'ai aucun choix, sauf la sottise du mental. Je peux crier : « Et merde ! » mais ce juron ne change rien aux choses.
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Tout cela est très concret et il s'agit d'une démarche vous accomplissez ou que vous n'accomplissez pas mais, si vous essayez, vous allez découvrir à quel point vous fonctionnez, vous réagissez mécaniquement. Gurdjieff insistait beaucoup sur la mécanicité de l'homme. «L'homme est une machine qui peut devenir un homme. » Swâmiji disait a puppet, une marionnette dont les événements tirent les fils : attraction, répulsion, j'aime, je n'aime pas. Tout cela vous allez l'observer. Observez-le avant de penser à la Libération. Connaissez d'abord finement votre non-libération, votre servitude, votre mécanicité, votre statut de marionnette. Plus nous pratiquons l'observation honnête, plus celle-ci nous fait voir notre mécanicité.
Seconde après seconde, jour après jour, année après année, introduisez dans cette mécanicité une lucidité qui voit sans réagir tout de suite - sinon ce n'est plus une vision, une lucidité que vous pouvez appeler « vigilance » ou « pleine conscience» (suivant les termes du maître bouddhiste Thich Nhat Hanh). Un disciple français qui a passé cinquante ans de sa vie auprès de Mâ Anandamayî, Vijayananda, a même utilisé le mot « hyperconscience » dans les notes qu'il a publiées. Dans les traductions des textes du bouddhisme hinayana, le mot utilisé pour la méditation est simplement « attention ». L'attention, la vigilance, l'hyperconscience, la pleine conscience, la conscience témoin, en anglais mindfulness, awareness, cette série de termes indique la même attitude qui consiste à voir ce qui jusque-là vous échappait plus ou moins complètement, comme une lampe qui s'allume et qui éclaire.
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Le thème de l'action est évidemment une immense question : Qu'est-ce que je fais et à partir de quoi ? De ce qui m'attire, de ce que je crains, de ce que je veux obtenir, de ce que je veux éviter? Qu'est-ce qui est juste, qu'est-ce qui ne l'est pas ? Dans quelle mesure est-ce que je suis marqué par des notions de bien et de mal qui m'ont été inculquées de l'extérieur et ne correspondent pas à ma vérité profonde ?
Ce thème de l'action n'a pas du tout le même sens et ne recevra pas les mêmes réponses suivant le niveau d'être et de conscience à partir duquel nous parlons. Il est donc intimement lié à la voie sous ses formes les plus techniques et dans tous les domaines: est-ce que je donne tel coup de téléphone, est-ce que j'écris telle lettre, est-ce que je me décide pour tel achat, est-ce que je fais telle dépense, etc.? C'est un sujet qui mérite une longue réflexion et qui présente un grand risque de confusion, la première question étant, j'insiste à quel niveau parlons-nous ? Même si ce que je vais dire n'est pas évident tout de suite, regardez attentivement: parlons-nous de l'action à partir de l'égocentrisme - l'ego n'impliquant pas d'être un monstre d'égoïsme - ou à partir de l'efface- ment du sens de l'ego? Soyez donc bien conscients que les réponses peuvent être données à des niveaux très différents. Très souvent, par rapport à l'action, des réponses données par des maîtres qui transmettent avant tout le message spirituel concernent le plus haut niveau, celui de la véritable liberté, et vous ne voyez pas très bien comment cela peut s'appliquer à vous.
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Free, libre, from the I am the doer illusion, libre de l'illusion « c'est moi qui agis ». S'il n'y a plus d'ego, il y a encore des actions mais il n'y a plus « moi » Intellectuellement, vous voyez à peu près ce que cela signifie mais, existentiellement, vous demeurez convaincus, «c'est quand même "moi" qui décide de téléphoner et c'est "moi" qui décroche le téléphone et c'est "moi" qui parle dans le combiné ». Et, en contradiction avec cette insistance sur l'action sans agissant individuel qui est l'évocation de l'autre rive, Swâmi Prajnânpad disait aussi, se référant à la traversée : « To do there must be a doer », « pour agir il faut qu'il y ait un agissant », « first the doer, then the deeds », « d'abord l'agissant, ensuite les actions ». Ou encore une formule avec un vocabulaire légèrement différent : «Before any action check the actor », « avant chaque action vérifiez celui qui va agir », c'est-à-dire est-ce que je me rue, furieux, sur le téléphone ou est-ce que j'attends d'être revenu un peu plus à moi-même ? Dans les termes, il y a donc contradiction apparente entre les paroles védantiques classiques et les propos de Swâmi Prajnânpad. Swâmiji insiste sur un agissant conscient avec des paroles très fortes telles que « Don't mistake reaction for action», «ne prenez pas une réaction pour une action ». L'action est libre, calme, lucide, tranquille, la réaction est émotive avec, en arrière-plan, le désir qui vous emporte, la peur qui vous emporte. C'est déjà une première démarche très concrète que de se demander est-ce une action digne de ce nom ou une réaction? Mais, au-delà de l'action délibérée, consciente, sereine, qui est une étape indispensable, il y a cette action sans l'ego, dans la communion parfaite avec la situation, où l'action se produit en réponse à la situation, comme un acteur qui accomplit le jeu de scène qu'il a à accomplir et dit la réplique qu'il a à dire sur fond de détachement et de liberté.
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Cette réalité des trois niveaux de la voie, donc des enseignements concernant cette voie, peut s'exprimer aussi en termes de dualité. Au premier niveau, nous sommes situés, nous percevons et nous agissons dans le cadre d'une fausse non-dualité où l'impérialisme de l'ego ne donne pas vraiment à l'autre le droit d'être un autre, où l'ego étend ses tentacules sur tout ce qui l'entoure. « L'ego, c'est le sceau du moi apposé sur le non-moi », disait Swâmiji. Chaque fois que le monde n'est pas sa prolongation et ne répond pas à son attente, l'ego considère qu'il y a quelque chose qui ne va pas et une émotion se lève. Nous fonctionnons sur la base de cette fausse non-dualité il y a moi, moi seulement, et la réalité devrait être l'expression de ce moi alors « je » serais en paix, alors « je » serais heureux.
Ensuite, avec l'engagement et la progression sur la voie, apparaît pour la conscience une vraie dualité: l'autre est implacablement un autre. La séparation et la loi de la différence sont pleinement reconnues. Autant que moi, l'autre en face de moi proclame « je suis et je n'ai pas pour loi de répondre à ton attente ». Et c'est la pleine reconnaissance de cette dualité, à longueur de journée, qui va nous conduire peu à peu à la non-dualité, à la non-séparation, à la communion. La division entre moi, avec tout ce que ce moi implique de convoitise et de refus, et le non-moi s'estompe et une conscience libre, stable, détachée, entre en relation non duelle avec la réalité. Nous ne serons jamais libres du monde et Dieu fait pleuvoir sur les bons comme sur les méchants. Mais nous pouvons être libres de notre monde.
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Il s'agit donc, d'abord, de reconnaître je suis en train d'agir mécaniquement, sous le coup de l'émotion, emporté par une peur - ah, non! - ou emporté par un désir - oh oui ! Pouvez-vous admettre et être convaincus que, si vous n'êtes pas complètement paisibles, vraiment tranquilles, centrés, dans l'axe, vous ne voyez plus la réalité telle qu'elle est ? On a du mal à entendre cela. « Bon, je suis d'accord que je ne suis pas calme, je suis d'accord que j'ai une émotion, mais n'empêche que »... et nous commençons à justifier ! Nous nous appuyons sur des bribes de vérité : « Tu es bien d'accord qu'elle a raccroché pendant que j'étais en train de lui parler au téléphone ? » Oui, elle a raccroché mais cela n'empêche pas que la réalité est déjà déformée. Voilà la vérité. L'important, c'est de vous rendre compte que vos émotions colorent toujours le réel et cela ne vient qu'en vous observant, en vous voyant fonctionner, en étant, d'une manière générale, beaucoup plus conscients et présents, beaucoup moins emportés.
Donc, si les circonstances me permettent de ne pas téléphoner dans les cinq minutes, de ne pas me ruer sur un bloc de papier pour écrire une lettre et courir la poster, je n'interviens pas tout de suite. « First the doer, then the deeds », « d'abord celui qui va agir, ensuite l'action ». Pour l'instant, la priorité, c'est de revenir à moi-même, de laisser se dissiper l'émotion, d'accepter la réalité telle qu'elle est. Beaucoup d'actions qui ne sont que des réactions pourront être évitées, sinon toutes. [...]
Vous allez être surpris par ce que je vais dire maintenant, comme je l'ai été moi-même parce que cela m'a d'abord paru complètement égoïste : le véritable critère de l'action juste, c'est qu'elle vous met, ici maintenant, en paix. N'allez pas rétorquer : «Alors, je commets un crime et que je suis en paix... » Je ne crois pas du tout que, si vous commettez un crime, vous serez en paix. C'est là le genre d'objection mécanique immédiate du mental. Le critère de l'action juste dans le relatif, c'est que je suis en paix, vraiment en paix. Dans l'absolu, un médecin est supposé guérir toutes les maladies mais, dans le relatif, il ne pourra pas guérir certains patients cancéreux, sidéens, en fin de vie. L'action juste dans le relatif - et j'insisterai sur ce « dans le relatif » autant que Swâmiji a pu insister avec moi c'est l'action qui vous laisse dans la paix ou vous rétablit dans la paix profonde. Vous vous rapprochez ainsi de cette action évidente, spontanée, émanant de la sagesse, prajna, d'une intelligence du cœur et d'une intelligence supra-intellectuelle qui existe en vous mais avec laquelle vous n'êtes que bien rarement en contact parce que vous êtes trop identifiés aux modes de fonctionnement ordinaires habituels et aux pensées ordinaires.
En fait, plus l'égocentrisme s'efface, plus nous allons vers une soumission à l'ordre des choses : je m'insère dans le mouvement général de la réalité et je fais ce que j'ai à faire, j'accomplis le geste que j'ai à accomplir, dans l'ensemble d'une harmonie. Ce qui amène à une formule étonnante de Swâmi Prajnânpad: « Complete slavery is perfect freedom », « l'es- clavage complet, c'est la liberté parfaite ». Mais l'esclavage à quoi ? Pas à notre inconscient, pas à nos peurs et à nos désirs, pas à nos émotions, pas à notre impulsivité, pas à notre fonctionnement égocentrique. C'est quelque chose que nous découvrons avec évidence, avec certitude. L'acteur en scène jouit d'une parfaite liberté intime, il est complètement dans le ici et maintenant, complètement paisible, même s'il joue un rôle fatigant, même s'il joue un rôle tragique où il doit pleurer et se désespérer en scène. Instant après instant, la réplique sort, évidente, il n'a pas à hésiter, il n'a pas à choisir, il n'a pas à se demander : qu'est- ce que je vais dire maintenant ? Il est porté par la pièce, par le texte, par la mise en scène et, dans cette soumission, il est complètement libre. Il n'a pas à s'occuper du futur, le futur vient, phrase après phrase. La « Libération » passe par une soumission et c'est cela qui nous établit dans cette liberté et cette paix dans l'instant, immédiatement - pas « quand » et un verbe au futur, pas « si » et un verbe au conditionnel.
La grande question sur le chemin et qui n'est certes pas claire tout de suite, c'est le thème de l'effacement de l'ego, ce que, dans certaines voies, on appelle la mort à soi-même - mourir à un niveau pour vivre à un autre niveau. Ce thème de la mort à soi-même imprègne aussi les Évangiles. L'une des paroles les plus citées de saint Paul, c'est : « Je vis, mais ce n'est plus moi qui vis, c'est le Christ qui vit en moi. » Ce n'est pas une entité individuelle appelée Jésus qui s'est emparée de saint Paul, c'est le Christ en tant que réalité mystique, cosmique. C'est la même énergie, la même liberté, la même vie divine qui animait le Christ et qui anime saint Paul. Donc, il y a bien - et c'est un thème fondamental que vous retrouverez partout - mort, si on peut employer ce mot, à condition de bien le comprendre. Dans le papillon, la chenille a dis- paru et cette métamorphose est une image classique pour illustrer le thème de l'effacement de l'égocentrisme. Où en suis-je, moi, par rapport à ce thème?
Qu’est-ce qui sera vrai pour moi plus tard et qu'est-ce t vrai pour moi aujourd'hui ? Si vous mélangez les niveaux, vous allez être animés par de grandes idées puis vous serez à nouveau noyés dans des situations qui vous dépassent : « Je ne sais plus quoi faire, je suis malheureux, au secours! » Admettez l'idée d'une progression: je fais ce que je peux aujourd'hui, je n'ai pas encore aujourd'hui l'aisance ni la liberté ni la maîtrise que j'aurai plus tard.
Pouvez-vous comprendre dès maintenant, ou au moins entrevoir le sens d'une parole comme : « Swâmiji n'agit pas, une action s'accomplit » ? C'est moins incompréhensible qu'on ne pourrait le penser au premier abord. Par où commencer à vous exercer? Demandez-vous simplement les choses étant ce qu'elles sont (et je ne discute pas l'indiscutable) quelle est la demande de la situation elle-même, donc la réponse que justifie la situation - et non qu'est-ce qui me convient à moi dans mon humeur du moment? Cela ne vous donnera pas tout de suite la clé pour vivre aisément toutes les situations dans lesquelles vous vous trouvez mais cela vous fait progresser, vous ne piétinez pas. Vous aurez découvert que vous pouvez être un peu plus éveillés, percevoir et agir sans l'égocentrisme, avec une vision pure dans laquelle l'ego, avec tout ce que cela implique, momentanément n'est plus là. Et l'ego, c'est toujours le désir et la crainte, l'attraction et la répulsion, le « j'aime » et le « je n'aime pas », le « pour moi, c'est une bonne nouvelle » ou «pour moi, c'est une mauvaise nouvelle. Tout les problèmes viennent de l'ego. Plus d'ego, plus de problèmes.
La voie consiste donc dans l'effacement progressif du sens de l'ego.
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Cet effacement est ce que les bouddhistes tibétatains appellent « présence d'absence », la présence au présent en l'absence de l'ego. Or si l'ego, si moi, peut s'effacer quand j'écoute, en devenant pure écoute impersonnelle, pourquoi est-ce qu'il devrait réapparaître au moment où je réponds verbalement ? Une réponse vient en effet en fonction de la question et de différents critères. D'un point de vue, cette réponse est personnelle : le maître qui ne parle que le tibétain ne peut pas vous répondre en français ou en anglais et, s'il vous répond, il ne va pas prendre comme exemple « Quand vous prenez le métro à Paris » s'il n'a jamais vu ni Paris ni le métro de toute son existence. Et pourtant il y a là quelque chose d'impersonnel, de supra-individuel. Pourquoi est-ce que l'ego devrait réapparaître quand je réponds à une question posée oralement ? Maintenant, plus généralement, est-il possible d'appréhender, de percevoir une situation sans l'ego et de répondre à cette situation? Je ne parle pas d'une réponse verbale au sens où si on me demande l'heure qu'il est, je regarde ma montre et je la donne mais est-il possible de répondre à ce que demande une situation sans l'interférence de l'ego, que ce soit par une action ou une non-action - je ne fais rien si ce qui est juste, c'est de ne rien faire.
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Comment est-ce que je vois les choses Comment est-ce que mes propres fonctions fonctionnent? Il s'agit d'introduire de plus en plus souvent un élément de présence, de conscience, dans la mécanicité de vos réactions. Le terme anglais awareness ou to be aware que nous traduisons par vigilance implique qu'on est bien au fait de quelque chose, que la moindre chose ne passe pas inaperçue. Si je fonctionne mécaniquement, je ne vois qu'un fragment de la réalité, que ce soit dans l'attirance ou dans le refus, dans la fureur ou dans le désespoir, et j'ignore la totalité du réel.
Ne mettez pas votre espérance dans le changement des situations. Certes chaque fois que vous le pouvez, tentez de tout faire pour que les choses s'améliorent. Mais la situation est ce qu'elle est et votre souffrance ne changera rien, votre révolte ne changera rien. Quelle peut être alors l'action vraiment juste, l'action qui s'ajuste telle la clé qui s'ajuste à une serrure et pas à une autre ? Ne nous méprenons pas, il ne s'agit pas de fatalisme, de démission, ni d'être complètement inhumains: «Eh bien, oui, votre enfant se drogue à l'héroïne, c'est une situation. » Je comprends que vous puissiez vous révolter en entendant des maîtres, que pourtant tout vous amène à respecter, enseigner : << Le monde est parfait tel qu'il est, les choses sont exacte- ment telles qu'elles doivent être. » Ce n'est pas qu'on ne peut pas l'entendre, c'est qu'on ne voit pas la réalité telle que le maître la voit. Votre première démarche doit être pour agir, comment est-ce que j'apprécie la situation? Est-ce que je suis un peu plus lucide, un peu plus vigilant dans le relatif ? Il n'y aura pas de miracle immédiat où tout va changer. Les problèmes continueront souvent et plusieurs à la fois. La voie se déroule au cœur de ce monde par moments si difficile. Parfois, quelque chose nous émerveille, telle la période ascendante d'un nouvel amour. Tout est beau mais combien de temps cela va-t-il durer? Ça y est, professionnellement ça marche : pour combien de temps? C'est dans ce monde-ci, avec nos difficultés, que la partie se joue ; c'est là que l'éveil est possible; c'est là que la paix peut être trouvée, sur un autre plan mais au cœur même de notre existence.
Votre existence est là, ne la divisez pas entre le refus massif du quotidien et le rêve d'un paradis terrestre un jour, quelque part. Il y a un travail de vigilance, de compréhension, à accomplir dans votre réalité du moment parce que cette réalité est la vérité, la vérité relative ici et maintenant. Vous faites un séjour dans un monastère, il se passe peut-être des choses précieuses, vous vous découvrez ressentant un niveau de qualité qui ne vous était pas habituel, et puis? Et puis, de nouveau, l'existence s'impose, elle relâche un peu son étreinte, puis elle vous rattrape. De nouveau des difficultés, des déceptions, des soucis. Des problèmes, il y en aura toujours. Mais souvenez-vous, souvenez-vous, car c'est vrai : il n'y a que des situations, et seul le mental en fait des problèmes.
Que pouvez-vous personnellement reconnaître comme vrai dans tout ceci? Pour reprendre notre image du dénuement, soyez au moins convaincus qu'il y a des vêtements à enlever en premier et ne cherchez pas tout de suite à ôter le maillot de corps ou le slip. Si je suis troublé, agité, perturbé, excité, malheureux ou fou de joie, si ma perception est colorée par une émotion, je ne vois pas la réalité telle qu'elle est. Comment pourrais-je alors accomplir l'action juste ?
Si le médecin diagnostique par erreur une maladie au lieu d'une autre, comment pourra-t-il prescrire le traitement approprié ? Croire que « je vois » alors que « je pense » est la première illusion à perdre. La vision est la perception pure, sans commentaires inutiles. « Penser », c'est interpréter, extrapoler, déformer, rationaliser ses ratiocinations. Voyez: oui, je suis troublé, oui je suis agité donc ma perception est déformée. Revenez à vous-même. Comment est-ce que je peux dissoudre ce trouble ou toute autre effervescence intérieure, y compris l'émotion heureuse, la fascination qui m'aveugle aussi ? Il s'agit de revenir au centre, de revenir dans l'axe et déjà votre vision va changer, devenir plus lucide et maintenant vous allez pouvoir agir dans le relatif. Votre action ne va pas faire un miracle. Même l'action juste n'apportera pas que le facile, l'aisé. Non, il y aura toujours, toujours, des bonnes nouvelles, des mauvaises nouvelles.
La démarche de base, c'est de tenter de ne plus se laisser emporter, ballotter par les émotions. L'émotion est comme un feu rouge, un voyant qui s'allume sur un cadran: « Attention ! Tu ne vois plus, tu penses, tu interprètes, tu fabriques un monde. » Ce n'est pas facile d'être sans émotions. C'est ainsi, c'est ce que nous montre l'expérience, ce que nous constatons en nous et chez les autres quand nous sommes proches d'eux. Cela revient dès que la situation touche ce que nous appelons une corde sensible- en Inde on dirait un samskara, une empreinte. Alors, de nouveau, nous ne sommes plus dans le monde, nous sommes dans notre monde, nous n'agissons plus, nous réagissons. Il n'y a pas de recette magique mais la conversion, le retournement de l'attitude est possible tout de suite. Qu'est-ce que je peux tenter au cœur de ce conflit, qu'est-ce que je dois faire ? Faites de votre mieux et utilisez les moments difficiles pour progresser vers l'au-delà du difficile. C'est dans cette direction qu'il faut chercher parce que là il y a une issue. Car, de toute façon, l'existence se poursuivra ainsi : tantôt ça marche, tantôt ça ne marche pas, tantôt ça va, tantôt ça ne va pas, tantôt la vie est facile, tantôt elle devient très difficile.
Quelque chose en nous pressent que les Sages n'ont pas parlé au hasard, qu'ils n'ont pas discouru pour essayer de se mentir, de fuir la réalité, de fabriquer un monde de leur cru (reproches souvent faits à ce genre d'enseignements), mais qu'ils ont au contraire, plus que quiconque, été en prise directe, immédiate, « non duelle », avec la réalité. La vraie solution ne réside pas, avant tout, dans la résolution des situations mais dans leur dépassement par notre transformation intime, intérieure. En attendant le « lâcher-prise » radical, assumez votre destin de votre mieux, essayez d'agir et non pas de réagir. Vous n'en êtes pas encore à l'action sans agissant plus d'ego, pure réponse, pure spontanéité. Vous n'êtes pas encore du matin au soir établis dans cette paix, cette absence totale de tout problème du comédien en scène où la réplique se dit, le jeu de scène s'accomplit. La première étape demeure donc action ou réaction? Je réagis ou j'agis? Encore une fois : « Don't mistake reaction for action », ne prenez pas une réaction impulsive, compulsive, pour une action calme, délibérée, tenant compte réellement de la situation telle qu'elle est et qui bien entendu nous inclut tels que nous sommes aujourd'hui. Le préalable, vous allez le découvrir à votre tour, c'est l'adhésion à ce qui est, c'est ne plus surimposer ce qui devrait être sur ce qui est.
Et enfin - je dis enfin mais c'est le commencement de la démarche, de la voie - il faut remettre en cause, peu à peu, le monde des «si » et des «quand », ce qui est aussi une question d'attention et de conscience pour que les choses ne passent pas tout le temps inaperçues. Bien entendu, nous allons nous demander quand viendront les vacances d'été, où emmènerons-nous les enfants? Mais, sortis d'un « quand » nécessaire, justifié pour prévoir une action sensée, vous allez constater, en étant attentifs, combien, perdus dans vos pensées, vous êtes emportés par les « quand » et les «si ». Si les choses s'étaient passées autrement dans mon enfance, si seulement il n'y avait pas telle réalité dans mon existence aujourd'hui. C'est toujours « si» et un conditionnel ou « quand » et un futur. Si vous n'admettez pas l'idée que la paix, la béatitude, la sérénité peuvent être ici et maintenant, elles ne viendront jamais et ce sera indéfiniment d'accord mais... Voyez vos réactions: si seulement mon fils, si ma femme, si mon patron, si ma maison, si ma toiture, si ma santé, si mon estomac, si le monde... étaient autrement, alors oui, bien sûr, je serais enfin heureux. Ou bien : non, ne me demandez pas d'être heureux maintenant, non, seulement quand j'aurai découvert l'homme de ma vie, quand j'aurai retrouvé du travail ou quand ma thérapie sera achevée.
Pas « quand », maintenant. La paix maintenant, le Royaume des Cieux, maintenant. Si ce n'est pas maintenant, si vous n'admettez pas, en tout cas, que cela pourrait être maintenant, que cela peut être maintenant, ce ne sera jamais. Par moments, oui, vous avez vécu huit jours merveilleux mais huit jours, c'est tout. Observez-vous devant une situation concrète : qu'est-ce que je fais? Je vends, j'achète, j'appelle un avocat, j'écris, je laisse tomber, j'y vais, je n'y vais pas... Vous allez voir intervenir le mental, le mental des pensées inutiles noyant le présent sous les références au passé et les supputations sur l'avenir. Et l'une des clés pour voir le mental à l'œuvre, c'est d'observer : l'émotion est là, le trouble est là. Et l'autre clé, c'est de voir les pensées elles-mêmes encore des « si », encore des « quand ».
Je ne parle pas le persan, à part les trente mots nécessaires pour voyager mais, quand je sillonnais l'Afghanistan entre 1959 et 1973, j'ai eu un merveilleux ami, un frère musulman, excellent interprète auprès de tous les maîtres soufis. Je ne sais pas comment cela a été dit en farsi mais, un jour, un maître m'a demandé : « Quand on plante des si et des quand, qu'est-ce qui pousse ? » Et moi, finement, pour faire une bonne réponse, je réponds : « des illusions ». Il me regarde et il dit : «Rien. »
« Quand est-ce que j'attendrai l'Éveil ?
Quand tous les quand auront à jamais disparu. »
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Et un étranger à la région venu contempler cette splendide cataracte voit ce petit homme se jeter dans l'eau à l'endroit où les remous sont les plus forts. Il croit assister à un suicide mais, deux minutes plus tard, il voit le même petit homme frêle s'échouer sur un banc de sable quelque deux cents mètres plus loin. Le petit homme revient à son point de départ, saute à nouveau dans les tourbillons de l'eau et échoue encore une fois sur cette petite rive. Quand il revient pour la troisième fois, l'admirateur du paysage grandiose lui dit, émerveillé : « Vous êtes un nageur extraordinaire », et il répond: «Non, je ne sais pas vraiment nager. - Et vous vous jetez dans l'eau comme ça ? - Oui, j'ai remarqué que si je lance un petit bout de bois dans l'eau à cet endroit, il tourbillonne, il s'enfonce dans l'eau, il réapparaît, il s'enfonce de nouveau et il va se déposer sur cette petite plage. Alors j'ai sauté aussi et, effectivement, il s'est passé pour moi comme pour le petit bout de bois et, comme je ne résiste pas plus que lui, je me trouve moi aussi déposé sur la plage de sable. »
Ce genre de littérature, quelle qu'en soit l'origine, m'a perturbé - pour ne pas dire déchiré - pendant des années. J'étais convaincu que c'était vrai, qu'une autre manière d'être et de vivre était possible et je ne voyais pas comment je pouvais, moi, y parvenir. Si je lisais un mystique chrétien, il en était question à chaque page. Ramana Maharshi lui aussi me proposait ce lâcher-prise. Si je m'intéressais au taoïsme, je retombais sur la même affirmation. Alors pourquoi est-ce que moi je trouve la vie dure, difficile, je souffre; chaque fois que je crois que ça va bien, ça va de nouveau mal; je suis aux prises avec des épreuves, je me débats et j'ai la conviction que, si je me mets à faire la planche, je vais être broyé, emporté je ne sais pas ou et je vais couler. Je ne comprenais pas ce qui m'était possible et comment faire, tout en ayant la conviction que les Sages, y compris ceux que j'avais sous les yeux et qui en témoignaient, disaient vrai, que c'était une expérience que des milliers d'hommes et de femmes dans ces différentes traditions avaient vécue et qui avait illuminé leur vie. Les Sages que j'ai rencontrés m'ont toujours fait envie par leur humour, leur joie de vivre et leur aisance, y compris les rinpochés tibétains réfugiés en Inde, auprès de qui j'ai séjourné entre 1964 et 1968, et dont le sort était tout sauf enviable. Tous ces maîtres créaient autour d'eux un climat de légèreté et de liberté même au cœur de conditions de vie difficiles. On n'imagine pas autour d'un maître une ambiance pesante et morbide de difficultés et de lamentations. Mais j'ai toujours senti que cette légèreté apparente était compatible avec un immense sérieux dans la pratique. La joie et le sourire des maîtres, oui, mais moi est-ce que je porte encore le fardeau de mon existence ou est-ce que je me sens déchargé de ce fardeau ?
Swâmi Prajnânpad, quant à lui, n'utilisait pas le langage religieux ni le mot Providence. Il affirmait comme une loi que tout ce qui nous était véritablement nécessaire nous était toujours donné, cette loi d'attraction agissant comme le magnétisme d'un aimant. Tout ce qui est vital pour vous, vous l'attirez et, si vous ne l'attirez pas, c'est que ça ne vous est pas nécessaire ou que vous ne le voulez pas jusque dans la profondeur de vous-mêmes. Si quelque chose vous correspond vraiment l'existence vous le donne. Si vous voulez quelque chose et que vous êtes unifiés dans ce vouloir, vous l'attirez. Ce que nous voulons n'est pas toujours ce dont nous avons besoin pour notre épanouissement authentique, c'est-à-dire spirituel. La profondeur en nous le sait et c'est elle qui mène le jeu. Je comprenais que c'était peut-être l'explication du fait que certaines prières soient en effet exaucées et que d'autres prières, nous le savons bien, ne le sont pas. Vous l'attirez à condition d'être unifiés, Et ce qui se passe, c'est que vous n'êtes presque jamais unifiés. Vous voulez et vous ne voulez pas en même temps. Consciemment vous êtes convaincus que vous voulez, mais inconsciemment vous ne voulez pas, comme si vous émettiez le message « je veux gagner de l'argent », qu'inconsciemment vous émettiez au même moment « message annulé, message annulé », et que les deux messages soient envoyés sur les ondes en même temps. Comment pouvons-nous alors obtenir une réponse de l'existence ? Vous découvrirez de mieux en mieux que vous êtes beaucoup moins unifiés que vous ne le croyez et que, même si vous vous battez pour obtenir quelque chose, même si l'idée que cet accomplissement va vous échapper est douloureuse, il y a bien souvent aussi en vous le refus de ce que vous désirez tellement, refus dont vous n'êtes pas conscients.
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Ce qui m'est nécessaire me sera donné, ce qui ne m'est pas donné ne m'est pas nécessaire, sans méconnaître pour cela, bien au contraire, les drames et les tragédies qui déchirent les cœurs des autres. Cette foi fondamentale ne méconnaît pas la dimension tragique de l'existence, qu'elle soit ou non le fait de l'égoïsme humain. « Vous aurez des tribulations par le monde, a dit le Christ, mais prenez courage, j'ai vaincu le monde. »
J'ai commencé un jour à croire que ce lâcher-prise, que je ressentais comme merveilleux, n'était peut-être pas aussi impossible qu'il m'avait semblé jusque-là mais il faut d'abord que nous soyons imprégnés d'une mentalité nouvelle, imprégnés d'idées inattendues, d'affirmations surprenantes, qui peu à peu s'accumulent en nous et cristallisent en une vision nouvelle, une compréhension nouvelle. C'est le rôle du guru. Est-ce qu'on pourrait, est-ce que vous pourriez envisager, et un jour accomplir, ou plutôt que s'accomplisse en vous un lâcher-prise absolu ? Est-ce qu'il y a une possibilité concrète- que ce ne soit plus un rêve - de parvenir à cette détente parfaite et au relâchement complet de toutes les tensions physiques, émotionnelles et mentales, quelles que soient vos situations dans l'existence ? Est-il possible de vivre dans ce climat de lâcher-prise, de cesser complètement de s'inquiéter, et de se sentir vraiment porté par le cours des choses? Il faut certainement le souhaiter beaucoup pour s'y préparer mais ce lâcher-prise est possible. D'ailleurs il n'y a pas de «Libération » sans un lâcher-prise total et définitif.
Le lâcher-prise est une attitude intérieure. Certaines images ne doivent pas être mal interprétées. Lâcher prise ne veut pas dire ne plus faire ce qui doit être fait. Et c'est là où il faut essayer de bien comprendre ce qui vous est proposé. Faire ce qui doit être fait, sans aucun doute, mais dans un tout autre état d'esprit. Ramana Maharshi, nous l'avons vu, utilisait l'image de l'acteur sur la scène, intérieurement détendu quelles que soient les péripéties de la pièce. Si le rôle est épuisant, il peut être physiquement fatigué après cinq actes, mais émotionnellement en paix. Or acteur implique agissant. Pour le Sage, il y a bien encore une action mais une action parfaitement sereine, ce que les hindous et les bouddhistes appellent l'action spontanée qui s'impose à nous comme une évidence, qui ne prête pas à discussion. Voilà ce qui m'est demandé, voilà ce qui doit être fait, ça ne me pose aucun « problème », tout au plus une fatigue intellectuelle momentanée si j'ai dû consacrer plusieurs heures dans la journée à l'étude d'un dossier. Mais il n'y a pas l'atroce épuise- ment émotionnel qui fait gémir «j'en ai assez, j'en peux plus, c'est trop lourd, la vie est trop difficile » et qui nous fait intérieurement crier au secours. Combien d'hommes et de femmes vivent une existence entière sur le fond de ce cri du cœur, « au secours, c'est trop lourd, la vie est trop dure ». Vous pressentez quelle pourrait être la différence. Voir ce qu'il y a à faire et le faire, détendu, sans aucune crainte pour le futur, aucune crainte concernant les conséquences de vos actions. Comment y parvenir ? Comment arriver à se sentir porté par l'existence et fondamentalement libéré de toute peur? Car c'est possible. Rare, très rare même, ne veut pas dire irréalisable.
Cette liberté se prépare. On peut décider de lâcher prise et, à la première difficulté, reprendre la direction des opérations. L'émotion va se lever, l'ego va réapparaître et le lâcher-prise n'aura pas été véritable. Un authentique lâcher-prise ne peut être que total. On ne peut pas lâcher prise à 99%, ce un pour cent suffira à tout compromettre et tous les problèmes renaîtront. Mais lâcher prise à 100 % n'est pas une petite affaire. Cela implique une confiance totale, une foi totale dans le destin, dans l'existence, c'est croire vraiment que ce qui me correspond, à quelque niveau que ce soit, me sera donné et que ce qui ne m'est pas donné ne m'est pas vraiment nécessaire, que c'est une distorsion de mon mental de le croire indispensable. Mais il faut tenir compte du fait qu'il y a aussi en nous ce que l'Inde appelle les samskaras, les prédispositions individuelles. Un autre dans la même situation que moi autrefois aurait toujours été convaincu que ça allait s'arranger parce que ce type de conditionnement aurait été gravé en lui. Et ces soucis, ces nuits sans sommeil, il les aurait vécus dans un autre secteur de l'existence. Le samskara c'est l'empreinte du passé, « tendance latente » à certains types de peurs et inversement certains types d'avidités, de convoitises, de crispations, qui nous font vouloir d'une manière névrotique certains accomplissements. Celui pour qui la non-possession d'une Porsche est souffrance est loin du lâcher-prise. Il faut bien en tenir compte aussi. Regardez, y a-t-il en vous des peurs injustifiées, des avidités, qui sont vraiment déraisonnables et qu'en dehors de tout lâcher-prise, vous ne pouvez pas considérer comme vraiment normales, quel que soit le domaine où celles-ci s'exercent ? Et ce ne sont des besoins que parce que nous sommes fragilisés dans ce domaine mais on ne peut pas les assimiler au besoin de manger ou de se protéger du froid. Ces désirs si exigeants viennent de besoins fondamentaux de l'enfant, protection, sécurité, amour, contacts physiques avec la mère qui n'ont pas été comblés. Les besoins non satisfaits se transforment en désirs et la puissance de ces désirs est en effet le contraire du lâcher-prise dont nous avons peut-être la nostalgie.
Il est possible de ne plus avoir peur et d'abandonner complètement la revendication personnelle pour vous rapprocher de ce moment bienheureux où la liberté l'emporte sur l'asservissement. Le lâcher-prise correspond à l'effacement du sens de l'ego. L'un ne va pas sans l'autre. Mais il faut se souvenir que deux aspects sont liés, l'un qui est l'adhésion à la réalité de l'instant, l'acceptation de l'inévitable, le oui à ce qui est et l'autre qui est l'action, la réponse non émotionnelle à la demande de la situation. Le « Ce qui est est » - que cela me plaise ou non - jouera un rôle essentiel pour vous préparer à ce lâcher-prise. Vous découvrirez que toute situation peut être acceptée et que, si une situation, quelle qu'elle soit, du moment qu'elle est là, est parfaitement acceptée, il n'y a pas de souffrance. Ce ne sont pas les situations en elles-mêmes qui nous font souffrir, c'est la manière dont nous les prenons. Il a existé des hommes et des femmes innombrables, dans toutes les régions de la terre et à toutes les époques, qui ont mis en pratique cette vérité de la non-dualité avec la réalité de l'instant présent par la compréhension du mécanisme de l'émotion et de la souffrance. Des situations que vous avez toute votre vie considérées comme douloureuses ne le sont plus, pour peu que vous les acceptiez complètement, simplement parce qu'elles sont là et que vous n'avez pas le choix. Ici, maintenant, ce qui est est. Dieu fait tout pour mon bien ultime, tout ce qui m'apparaît adversité je le reconnais au contraire comme une bénédiction que je ne suis pas capable de comprendre sur l'instant. Mais ce que vous pouvez en tout cas comprendre sur l'instant c'est qu'en adhérant vous cessez de souffrir. Et ce que vous avez considéré comme une tragédie a été par rapport à votre bien suprême une grâce. Si j'étais seul à le dire ce serait moins convaincant mais tous les sages et les saints, taoïstes, bouddhistes, hindous, chrétiens, tous l'ont affirmé. « Tout concourt au bien de celui qui aime Dieu. » Est-ce une parole creuse ou est-ce qu'un jour ça sera vrai pour vous au point que votre vie en sera vraiment transformée ?
Et l'autre aspect de cette attitude s'exprime par : ceci étant, qu'est-ce qui m'est demandé ? Ceci étant - la réalité, la vérité, ce qui est -, quelle est la réponse adéquate à donner à la situation? Et non pas qu'est-ce que mon impulsion, ma réaction, va m'amener à faire me jeter sur le téléphone, me précipiter pour écrire une lettre, dire des paroles blessantes, supplier, rencontrer un avocat et entamer un procès, toutes activités qui ne peuvent naître que de réactions mécaniques et qui nous maintiennent dans ce cercle infernal de l'action, de la réaction, de la peur, parer les coups, réussir, être emporté par sa réussite, échouer, et finalement rester une souris dont le destin s'amuse comme un chat. Nous avons l'impression que le destin joue avec nous, qu'il nous fait miroiter un peu de bonheur, nous nous jetons sur cet espoir de bonheur comme un insecte sur la lumière et nous sommes de nouveau blessés. En vérité il n'y a pas de situation heureuse qui n'amènera pas aussi des souffrances tant que nous serons susceptibles de souffrir. Et ce sont vos émotions qui vont aggraver cet aspect douloureux de l'existence. Toujours. C'est l'émotion qui crée la tragédie. Il n'y a pas de situation heureuse qui n'ait pas son côté douloureux, qui ne puisse pas vous blesser, vous faire mal, vous inquiéter, jamais. Si cet aspect douloureux par rapport à ce dont l'ego peut rêver est bien vécu, dans le oui, l'adhésion et l'absence d'émotion, le processus s'arrête là. S'il est mal vécu, notre réaction ne cesse d'aggraver le malaise. Les événements font lever en vous une émotion douloureuse, cette émotion douloureuse vous aveugle, votre comportement est aussi mal adapté que possible à la situation, d'une situation qui était simplement fâcheuse au départ, vous fabriquez une situation qui devient inquiétante, d'une situation inquiétante l'émotion et les pensées inadaptées font une situation vécue comme horrible. Et vous souffrez. Mais si vous regardez votre destin avec un recul de dix ou trente ans, vous constatez qu'à travers toutes ces maladresses, tous ces désarrois et toutes ces craintes, vous avez survécu et vous voilà ici, maintenant, toujours capables d'éprouver « je suis ». Rien n'a pu détruire votre être essentiel. Alors comment vous êtes-vous sentis tellement pris à la gorge, comment avez-vous pu être si malheureux dans votre vie amoureuse et conjugale, professionnelle, sociale, matérielle ?
J'apporte mon témoignage à la suite de centaines de milliers d'autres : il est possible de trouver la vraie sécurité inaltérable et pas seulement la sécurité que nous éprouvons dans un monastère où nous nous sentons protégés. Mais il faut s'y préparer. Où pouvons-nous trouver cette sécurité parfaite, si ce n'est dans la réalisation de ce lâcher-prise, si ce n'est dans cette confiance parfaite en l'existence, avec ses hauts et ses bas? Votre vie est peut-être intéressante mais où est votre paix tant que vous vivez dans un monde d'insécurité avec la nécessité de vous battre, de parer les coups, de redresser les situations? Et, plus nous avons peur et nous inquiétons, plus nous donnons d'importance à ce qui nous rassure, nous sécurise, nourrissant encore d'autres émotions.
Aujourd'hui je suis pleinement d'accord avec le vocabulaire religieux, tout simple et finalement assez touchant, celui qui dit : « J'ai remis ma vie entre les mains de Dieu, Dieu est un père plein d'amour et je ne crains plus rien. Dieu m'accompagne partout dans les afflictions et je ne suis jamais séparé de Lui... » Heureux celui qui pouvait s'exprimer simplement, naïvement, comme cela. Mais nous aimons mieux des auteurs plus brillants, plus originaux, qui flattent parfois notre goût du mystère mais qui ne nous apportent pas la paix du cœur.
Il y a dans cette approche de l'existence un élément de foi. Pour le Nouveau Testament, la foi c'est « la certitude des choses invisibles ». Vous y croyez, vous, aux protons, aux neutrons, aux électrons sans les avoir jamais vus? Si vous étiez vraiment honnêtes, vous devriez dire non, vous n'avez pas la preuve que les scientifiques disent vrai. Mais le physicien, l'homme de science, lui, vous affirmera que ces protons et ces neutrons que vos yeux ne voient pas sont pour lui une certitude. La foi est la certitude ou la preuve (le mot grec peut être traduit de ces deux manières) des choses invisibles pour la vision habituelle du mental et de l'ego. C'est la pleine compréhension que ce qui est folie aux yeux des hommes est sagesse aux yeux de Dieu et que ce qui est sagesse aux yeux des hommes est folie aux yeux de Dieu. C'est la certitude que ces êtres profondément religieux, qu'ils soient hindous ou chrétiens disent vrai, que dans cet abandon complet à la Providence leur vie est devenue paix, harmonie, absence de crainte, joie, sécurité, quels qu'aient été les événements, les épreuves, les tragédies - mêmes les pires.
Un jour un bouleversement intérieur s'est produit en face de Swâmiji, qui a tout changé. C'est le lâcher-prise qui l'a emporté sur le comportement ordinaire et l'existence m'a permis de confirmer que c'est la juste manière de vivre, et ceci dans tous les domaines. Si c'est vrai dans un domaine, c'est vrai dans les autres domaines aussi, quelles que soient vos responsabilités et la place où vous êtes. Après tant d'autres, je peux témoigner que, quels que soient les «difficultés » et les « problèmes », le jour peut venir où vous vous coucherez toujours paisibles même au terme de journées mouvementées, où vous vous réveillerez toujours dispos, heureux de faire face à une nouvelle journée, même si, autrefois, vous avez abondamment connu le contraire.
Pourquoi ne serait-ce pas possible dans votre situation? Tous vous avez ce que nous appelons en effet des problèmes et des difficultés. Pour aucun d'entre vous l'existence ne correspond exactement aux demandes de l'ego. Le monde ne correspondra jamais avec votre monde. La vie n'est pas un film dont votre ego est le scénariste et le réalisateur. Mais il n'y a aucun d'entre vous à qui l'appel au lâcher-prise ne s'adresse pas. Votre existence pourrait être vécue dans cette détente complète, cette soumission parfaite à la réalité qui n'a rien d'irréaliste. Par cet abandon de l'ego et des mécanismes habituels qu'on peut en effet résumer par l'expression célèbre « lâcher-prise », des miracles se produisent.
Que vous l'exprimiez en termes chrétiens dualistes, que vous l'exprimiez en termes métaphysiques non-dualistes, la vérité est la même. La foi mûrit par la compréhension, par l'expérience intérieure, jusqu'à ce que ce saut s'accomplisse. Et c'est un saut qui doit être un saut véritable. Lâcher prise, c'est vraiment un lâcher-prise tel que l'ego ne revienne plus avec son monde de dualités, de j'aime, je n'aime pas et de peurs. Ce qui est est. Cette communion avec la vérité de l'instant vous prépare au lâcher-prise ultime. Vous vous exercez à être dans la situation du moment et à la vivre sans peur, ici, maintenant. On peut discuter ce qui se passera dans une minute, mais seul le mental se permet de discuter l'évidence du présent.
Grandit alors le sens de la « réponse ». Non pas « qu'est-ce que je vais faire ?» mais « qu'est-ce qui doit être fait ?». C'est une autre manière de poser la question qui permet que la situation elle-même décide de la réponse et vous libère du doute, du poids des choix, de l'incertitude des conséquences.
Tentez-le, vous verrez, vous saurez par vous- mêmes. C'est une attitude intérieure. En termes religieux c'est : « Seigneur, que Ta volonté soit faite et non la mienne » et je prie pour sentir la volonté de Dieu. En termes védantiques, Swâmiji, quant à lui, parlait de « la justice de la situation ». La situation étant ce qu'elle est, quelle est la réponse qui s'impose, comme celle que donnerait un ordinateur bien programmé. Voilà ce que j'ai à faire. Quand les conséquences de mon action se présenteront, je serai à temps de les accueillir et d'y adhérer. Et de cette manière-là, les tensions diminuent peu à peu. Mais il faut vous y exercer. Tout ce que nous appelons la Voie vous conduit un jour à ce lâcher-prise total et bienheureux. Et, en premier lieu, le fait que l'existence se vive de seconde en seconde. Les situations les plus compliquées n'ont pas d'autre réalité que l'instant.
L'immensité des responsabilités n'est jamais et en aucun cas faite d'autre chose que d'un instant, plus un instant, plus un instant. Il n'y a pas d'autre réalité que l'instant présent et c'est dans l'instant seulement que vous pouvez mettre en pratique sinon vous ne comprenez plus à quoi vous avez à adhérer et en quoi peut bien consister le lâcher-prise. Le lâcher-prise s'effectue dans le «ici et maintenant ». Un oui total à l'instant, à la réalité de l'instant. À chaque seconde suffit sa peine. Nous sommes tous logés à la même enseigne. Et ceci étant, tout de suite, immédiatement, quelle est la réponse appropriée à la situation? Pas celle de votre émotion, pas celle de votre mental, pas celle de votre désir, pas celle de ce que vous croyez « bien », la réponse à la totalité de la situation, laquelle tient compte de tout, y compris de vous, y compris de certains de vos désirs s'ils sont très puissants, mais vécus dans un autre état d'esprit, cet esprit de soumission. Et de cette manière vous vous préparez à ce qu'on désigne par «Libération ». Heureux ceux qui ont la foi.
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En ce qui me concerne, j’ai eu beaucoup de mal à comprendre et admettre que le chemin passait par des accomplissements dans le domaine humain ordinaire parce que j'avais une forte composante mystique que je considérais comme la meilleure partie de moi. Mais si l'on n'a pas la maturité nécessaire, espérer que l'on pourra mettre de côté les désirs et les ambitions et que cette demande mystique va tout balayer est un rêve irréalisable. Il n'y a de voie réelle que pour la totalité de nous et dans la loyauté par rapport à cette vérité complexe et contradictoire de l'ensemble de ce qui constitue un être humain.
Les Groupes Gurdjieff - et je ne les en remercierai jamais assez m'ont fait admettre que la spiritualité ne devait pas être une fuite de l'existence et j'ai admis des affirmations cruelles à entendre quand on se sent perdu telles que : « L'expérience a montré que celui qui est faible dans la vie est faible sur la voie. » Et j'étais d'accord pour devenir d'abord solide et pas un petit con paumé qui rêve d'éveil. Puis quand j'ai rencontré les Cisterciens à Bellefontaine en 1958, Ma Anandamayî en 1959, Ramdas en 1961, s'est levée une nouvelle intensification de la demande spirituelle proprement dite avec, je m'en rends compte maintenant, une grande sincérité et une grande naïveté. Je n'avais aucune chance de changer vraiment uniquement par la méditation, la prière, les tentatives de répéter un mantra. Pourtant, j'ai eu beaucoup de mal à entendre Swâmiji me ramener à ma vérité, me faire renoncer à certaines décisions que je n'aurais pas tenues très longtemps. Bien des fois il a fallu me souvenir que Mâ Anandamayî, qui était pour moi infaillible, m'avait solennellement donné sa bénédiction pour devenir disciple de Swâmi Prajnânpad, sinon j'aurais douté. Et pourtant quelle erreur, quel mensonge de ne pas reconnaître ce que l'on porte en soi avec toute sa puissance si l'on veut en être libre un jour.
Mais la voie elle-même comporte aussi un aspect terrible. Shiva, divinité suprême, détruit pour transformer. Tous les hindous sont d'accord avec les trois aspects de la Manifestation: apparition (naissance), apparence (quelque chose paraît être qui en fait n'existe pas vraiment puisque tout n'est que changement) et disparition. Le thème de l'« extinction » est essentiel dans toute spiritualité. Il est dit dans les Évangiles: « Si le grain ne meurt, il ne portera pas de fruits » - et la mort sur la croix est le gage de la résurrection. Un jour cette idée de destruction ne vous apparaîtra plus comme terrible mais comme libératrice: l'arbre est la destruction de la graine et le papillon est la destruction de la chenille. Destruction de ce qui est destructible pour une découverte de la Réalité intemporelle complètement positive et heureuse.
D'un point de vue, le chemin « dans le monde des formes » ne demande aucun renoncement prématuré. Il n'y a pas, comme pour entrer au monastère et se donner entièrement à Dieu, à abandonner une fois pour toutes en nous l'ambitieux professionnel ou le romantique amoureux en nous. C'est une voie qui comporte une part d'accomplissement, qui suppose de vivre certaines expériences concrètes de la réalité telle que nous la percevons et la concevons aujourd'hui dans le mode dualiste de l'attraction et de la répulsion - ce que j'aime (et peut-être ce que j'aime passionnément, ce qui me fascine) et tout ce qui me paraît terrible, horrible. Il s'agit de se confronter avec l'existence, c'est-à-dire avec son existence en fonction de ses conditionnements, frustrations, faiblesses et désirs, de s'exprimer pleinement. Il arrive que le maître « souffle sur les cendres ». S'il y a de la braise sous les cendres, une flamme jaillit, s'il n'y a que des cendres, aucune flamme de désir ou d'ambition ne peut jaillir. Partons de là où nous sommes, au cœur de notre réalité et au cœur de la voie avec toutes les erreurs possibles, tous les malentendus et tous les risques de fausses interprétations. Ce n'est pas une voie de facilité. Mais, bien entendu aussi, pour naviguer en haute mer et affronter les tempêtes, il faut avoir un minimum de force, des clés de compréhension et surtout ne plus avoir peur de la souffrance en tant qu'émotion. Vous pouvez apprendre à ne plus nier et refuser aucune possibilité de souffrance momentanée et par là être mieux à même de comprendre avec précision ce qui se passe en vous.
Certains accomplissements profanes vous donnent une confiance en vous. Si vous étiez capables de vous nourrir de tous vos succès, même minimes, quel que soit le domaine concerné, vous progresseriez plus vite. Mais l'on ne s'en nourrit pas assez consciemment. Et, en même temps, nous apprenons à reconnaître les gouffres de désespoir lorsque l'ancien désarroi de l'enfant est réveillé par la situation actuelle, et à ne plus considérer chaque émotion comme justifiée.
La progression sur le chemin est une véritable liberté par rapport à nos goûts et nos refus mais c'est d'abord situer à chaque instant les goûts et refus en question dans une vision d'ensemble de la situation - et la situation ne comprend pas que nous. C'est une approche qui consiste à faire de plus en plus passer l'intérêt de l'autre avant le sien et à ne pas se demander seulement ce dont moi j'ai envie, mais « qu'est-ce qui est juste ? ». Pour assumer un désir et entreprendre une action, nous sommes amenés à tenir de plus en plus compte de ceux qui nous entourent. Vous pouvez tous être concernés, tout de suite, et situer vos goûts, vos préférences, vos demandes, vos refus - quel qu'en soit le domaine - dans une vision plus vaste et donc moins égocentrique. Tant que nous sommes en chemin, nous avons à nous situer de manière juste entre les demandes des autres et nos propres demandes. La justice de la situation suppose de tenir compte des autres et de tenir compte de nous aussi. Peut-être aurez-vous même à rejeter provisoirement votre éducation et les convictions de votre milieu d'origine. Vu du dehors, le courage et l'humilité d'être fidèle à soi- même dans sa vérité d'aujourd'hui peuvent apparaître comme le contraire de la voie. L'agitation, le succès, l'argent, la réussite professionnelle, une relation amoureuse mouvementée peuvent être l'apparence voilant un cheminement réel dans la profondeur du psychisme. Je choisis la vérité : je suis ce que je suis, je ne nie rien, je ne refuse rien, je ne triche plus. Oui à mes demandes, même si cela n'a plus rien à voir avec l'idée que vous vous faisiez d'un disciple modèle. Appelez cela intégrité, honnêteté. L'humilité c'est la vérité. Je suis ce que je suis et non pas ce que j'ai rêvé d'être. Osez une intensification de votre existence. Je ne dirai pas « brûler la chandelle par les deux bouts », mais vivre non pas deux fois, mais dix fois plus intensément. J'ose, j'ose, mais en disciple, sinon cela n'a
aucun sens.
C'est le fil du rasoir parce que vous ne pourrez pas non plus oublier complètement votre soif spirituelle. Chaque voie forme un tout et un tout exigeant et, si vous êtes vraiment sérieux, il faut que vous soyez engagés sur une voie qui soit vraiment une voie pour vous. Il se peut que vivre intensément soit choisir la destruction de toute une image flatteuse de vous-mêmes, de toute une respectabilité et des identifications majeures à un rôle social, à un personnage. Vous aurez donc à accepter (la folie du oui) à la fois le côté heureux correspondant à l'accomplissement des désirs, des ambitions, des rêves d'adolescence et l'inévitable côté douloureux. Il n'y a pas de convexe sans concave. Le chemin dans le siècle, c'est cette vérité, cette audace de reconnaître ce que nous portons en nous et que nous allons, à en croire les hindous, trans- porter d'existence en existence si nous ne l'assumons pas. «Soyez fidèles à vous-même, tel que vous êtes situés ici et maintenant. » Oui j'accomplis mes rêves, oui je suis en train de vivre cela, oui cela a de la valeur pour moi. Et non pas des belles phrases spirituelles aujourd'hui mensongères du genre « c'est éphémère, évanescent » comme si ce qui compte encore tellement pour vous ne comptait plus. Oui cela a de la valeur pour moi! et le « oui » ou le « c'est » s'appliquent aussi à tous les coups que l'on reçoit de l'existence. « Oui, c'est » - sans oublier la sobriété car le mental s'empare de chaque instant de vérité pour le corrompre. Ce n'est pas la sadhana telle que vous l'aviez imaginée sous forme de prières, de méditations, de pur amour de Dieu. Vous la vivrez sous la forme de l'existence la plus réaliste, la plus concrète, en acceptant loyalement le négatif autant que le positif. Alors se pose d'une manière intense et déchirante la question: où est mon plus grand amour? Dieu, l'atman, l'infini, la libération, l'incréé ou la créature? Nous pouvons nous sentir tellement divisés qu'il nous semble que nous allons tomber coupés en deux et seul l'amour inconditionnel de la vérité, toute la vérité, rien d'autre que la vérité, nous soutient.
Maintenant, élargissons un peu le cadre. Il y a les accomplissements extérieurs et il y a le vécu intérieur, quelle que soit la voie sur laquelle nous sommes engagés. Aux rituels des divinités tantriques sous leur aspect bénéfique, tout candidat disciple sincère peut être initié. Mais la méditation des divinités tantriques sous leur aspect terrifiant est la partie du tantrayana tibétain qui, pour l'instant encore, est non seulement ésotérique mais vraiment secrète et nullement divulguée. Cet aspect terrible si bien représenté dans ces tankas de déités sous leur aspect « féroce » est un aspect de la démarche que nous avons tous à affronter à un moment ou à un autre. Il faut bien le comprendre et il faut s'y préparer. Ce que l'on appelle « Éveil », « Libération », « Illumination », est impossible sans cette destruction. C'est l'affirmation fondamentale : il n'y a pas pour le chrétien de résurrection sans être passé lui-même par sa mort sur la croix. C'est aussi vers cela que vous allez et c'est seulement en ce sens que ce type d'existence peut être considéré comme la Voie. Nous avons à vivre des bouleversements dont nous ne pouvons pas savoir vraiment où ils nous conduisent ou alors le savoir à un niveau si profond que ce niveau n'affleure que rarement à la surface du conscient. Et en même temps nous sommes d'accord. Souvenez-vous de ces mots historiques: « Tu trembles, carcasse ! Mais tu tremblerais encore plus si tu savais où je te conduis.» «En fait, tu trembles d'autant plus que tu sais très bien où je te conduis. » C'est pour cela qu'il faut une solidité, une structure, une compréhension, une certitude quant à la voie sur laquelle on est engagé. Sans cette préparation, vous vous lancez sur l'océan sans savoir naviguer et si vous rencontrez une vraie tempête la voile sera déchirée, le mât brisé et vous-même noyés.
Il ne peut pas y avoir de nouvelle naissance sans une mort. C'est difficile à sentir, à vivre, et pourtant c'est le cœur du chemin. Je ravive, j'anime, j'attise toutes les vasanas (dynamismes latents), toutes les demandes, tous les rêves, toutes les ambitions et, en même temps, je sais que je dois aller au-delà. Et c'est difficile de comprendre que si l'on accepte cette mort - tout perdre - l'on ne perdra, en fin de compte, rien. On ne peut pas le savoir à l'avance. Simplement, peu à peu, on gagne en liberté, la vraie liberté. Si nous savions vraiment, nous progresserions plus vite, nous choisirions cette mise en cause de tout ce qui fait notre monde et de tout ce qui nous constitue nous-mêmes aujourd'hui, c'est-à-dire de tout ce qui est destructible. Seul le Soi profond, le Non-Né, la Vie Éternelle est indestructible. En vérité, on ne perd rien, simplement on vit enfin dans le monde réel et non plus dans son monde égocentré. La main ne peut plus jamais se refermer sur ce que l'existence lui donne et tout est devenu relatif. Et parce que tout est vraiment devenu relatif, l'Absolu transparaît à chaque seconde dans ce relatif.
Admettons que vous soyez brûlés par l'aspiration spirituelle et qu'en même temps vous acceptiez la puissance de vos attachements. Ne minimisons pas l'enjeu. Swâmiji disait : « The way is not for the coward but for the hero », le chemin n'est pas pour le lâche, mais pour le héros. Il disait aussi : «You will have to pay the full price », vous aurez à payer le prix complet. Sur la voie, il ne peut y avoir ni marchandage ni soldes. On peut rêver de nirvana, mais c'est autre chose de vivre consciemment la condition humaine, maya, la multiplicité, l'attraction, la répulsion, les demandes et la demande la plus forte qui est d'être aimé. Nous aurons à donner le prix total et pourtant ô combien nous essayons d'obtenir au moins une petite réduction. On n'est pas mort à moitié, on est à moitié blessé mais on ne peut pas mourir à 99%. Le chemin, à un moment ou à un autre, sera bouleversant. Tout est en cause de la surface à la profondeur de notre être : je ne sais pas où je vais, mais j'y vais. Et vous découvrez du nouveau, complètement nouveau, inconnu. Cela ne ressemble plus à vos points d'appui habituels, à votre manière de fonctionner. Je lâche prise et tout se tend en moi pour ne pas lâcher. Cela peut durer des semaines comme une longue traversée avec des tempêtes. Il faut tenir jusqu'à l'autre rive: vous ne pouvez pas changer... sans changer. Et par la force de la vérité, vous saurez : enfin je change, en profondeur, radicalement. Une chenille peut changer en devenant plus souple, plus soyeuse, glissant mieux sur les feuilles des changements comme cela nous en avons connu. Mais ces changements se produisaient à l'intérieur d'un ensemble de références qui nous étaient familières. Un jour vous serez tellement bouleversés jusqu'au tréfonds que vous sentirez : enfin je me transforme, je passe au-delà de ma forme. Tout est concerné à la fois, le mental, le cœur, le corps, le sexe, par la merveille d'être vivant et par les coups reçus (ceux que l'on reçoit vraiment et non pas ceux que l'on serait prêt, idéalement, à recevoir). Le chemin n'est pas fait d'idées générales sur la mort, l'ego, le non-ego, le Un et le multiple, le chemin ne se suit que dans le particulier le plus intime à chacun. Vous priez pour que vous soit donné l'Éveil, la Libération. Seulement, ce que vous n'avez pas toujours demandé c'est ce qui ne peut pas être évité pour cette Libération. Vous ne pouvez pas demander la résurrection sans demander la mort. Pendant vingt ans, j'ai cherché à devenir papillon sans jamais envisager sérieusement de cesser d'être chenille. Si votre aspiration est exaucée, cela ne se passera pas comme vous l'aviez prévu. Vous serez si totalement bouleversé, à la fois émerveillé et déchiré, écartelé et - au sens ésotérique, symbolique de la croix - crucifié, qu'il est impossible que cela ne conduise pas à un véritable changement. Mais il faut continuer, tenir. Il faut se livrer sans se débattre, rester vrai, ne pas croire que « c'est arrivé » avant que cela ne soit arrivé, demeurer fidèle à soi-même.
La fantastique aventure de la Sagesse n'est pas la navigation dans la rade de Saint-Tropez, c'est vraiment la haute mer. Vous avez quitté une côte et l'autre n'est pas encore en vue, vous êtes en pleine mer et la tempête souffle - et vous l'avez voulu. Et vous êtes d'accord on ne peut pas dire « pouce », comme le savent les navigateurs. Un champion de tennis peut toujours - quitte à ruiner sa carrière si c'est un professionnel dire : « Pouce, j'arrête ! » au cours d'un match. Mais pas un marin qui pratique la navigation en solitaire quand il est en plein cœur de l'océan. Et dans la sadhana vous ne pouvez pas dire « Pouce ! ». Ce serait la défaite, vraiment la défaite, ce serait rester blessé, humilié à vos yeux, ne pouvant pas vous pardonner l'échec. Il faut continuer même si ce n'est pas facile. C'est une mise en cause, une mise en question de tout. C'est en même temps une intensification et une condensation. Nos efforts ne sont plus dispersés. Et l'on se rend compte: maintenant je n'ai plus le choix. Le marin seul sur son bateau en pleine tempête ne peut plus brancher le pilote automatique et aller dormir. On est obligé de mettre en pratique, ce qui fait que la mise en pratique n'est pas deux fois plus intense mais dix ou cent fois plus intense qu'auparavant. Là aussi le changement est total. Jusqu'à présent, de temps en temps, je disais oui, j'acceptais que ce qui est soit. Mais maintenant c'est seconde après seconde que je dois lâcher sinon je suis emporté, perdu au sens fort du mot - pas emporté par la puissance de la vie qui me conduit vers cet Éveil mais emporté par l'impression de me noyer. Dans ces moments si forts, le mental habitué à refuser est sérieusement mis à mal. Quelle merveille : enfin tout change en moi, tout est nouveau, le goût fade de la répétition a disparu.
Ceux d'entre vous qui ne sont pas seulement engagés sur un chemin de perfectionnement de la chenille mais sont destinés à la métamorphose ne pourront pas éviter, à un moment ou à un autre, une crise au vrai sens du mot «crise », qui signifie : ce qui fait que les choses ne seront plus jamais ce qu'elles étaient auparavant. Vient un moment où vous pressentez : si je continue ainsi cela peut durer indéfiniment, vingt ans, trente ans, quarante ans... au même niveau. Il n'y a aucune possibilité dans ces conditions de passer vraiment sur un autre plan, d'accéder à un autre niveau de conscience, un autre niveau d'être. Il faudra bien qu'il se passe pour moi quelque chose de beaucoup plus fort. Vous ne pouvez plus prononcer sans que cela vous brûle les lèvres : « Il faut mourir pour renaître. » Après la sadhana préparatoire voici venue la vraie sadhana qui est, d'un point de vue, une mort.
En sanscrit, vasana signifie propension, tendance latente, dynamisme subconscient ou simplement désir mais aussi les terreurs et les angoisses refoulées et prêtes à se réveiller. Et l'expression vasanakshaya veut dire érosion de ces demandes et de ces peurs. L'érosion est un processus graduel, ce n'est pas un sacrifice mutilant. C'est une voie- une voie bien par-ticulière. Mais il faut tout de même être très clair. Si c'est la voie, il n'y a aucune possibilité de se libérer sans se libérer, de tout lâcher sans tout lâcher, de passer à un tout autre niveau sans passer à un tout autre niveau. On ne peut pas truquer ou traficoter. Si vous portez en vous la grande demande et qu'elle est exaucée, vous aurez à passer par ce processus intérieur de métamorphose, de destruction - Kali qui détruit tout ce qui est destructible pour que l'indestructible émerge, qui détruit tout ce qui est encore limitation pour que l'illimité émerge. Mais ces limitations nous sont tellement précieuses! Il faut, bien sûr, pour se lancer en haute mer avec de belles tempêtes savoir naviguer et vous venez auprès d'un maître pour apprendre à naviguer. Cela dit, l'existence est bien faite, Dieu est très intelligent et très bon psychologue et la crise en question, généralement, advient quand nous sommes en mesure de la vivre - mais juste en mesure de la vivre, c'est-à-dire de la vivre en étant bouleversé de fond en comble. Même en parlant sobrement, il faut oser utiliser des mots très forts. Le zen n'a-t-il pas toujours évoqué le « Grand Doute » et la « Grande Mort » ?
Et quand cela devient bouleversant, il faut savoir sur quel chemin l'on est engagé. Toute vie spirituelle authentique est fondée sur la tolérance et le respect des autres voies. Mais quand on navigue en haute mer avec tempête, plus aucune hésitation, plus aucune confusion ne pardonne. Et le mental est très habile pour vous jouer beaucoup de tours et vous tendre beaucoup de pièges. Le vrai tentateur pour nous c'est le mental. Si vous voulez payer le prix complet, si vous voulez mourir pour renaître, si vous voulez une métamorphose radicale, bouleversante, il vous faut savoir sur quelle voie vous avancez. Les mélanges ne pardonnent pas, c'est comme une fausse manœuvre de la voile au mauvais moment. Et il faut avoir compris les principes de cette voie et compris aussi en quoi peut consister la mise en pratique. Soyez de plus en plus clairs quant à votre compréhension de la démarche qui vous est proposée, clairs sur ce qui est commun à toutes les voies - effacement du sens de l'ego, lâcher-prise - et clairs sur ce qui est spécifique à cette voie. Dans la pratique quotidienne, vous serez seuls avec votre compréhension et votre conviction, les vôtres, qui vous mettent en communion avec la Voie au singulier, c'est-à-dire le cœur de toutes les voies.
La progression comporte deux aspects. L'un qui est préparatoire, il s'agit du changement dans le cadre de la conscience dualiste: moi et l'autre, l'autre que je sens comme favorable ou défavorable. Autrement dit : cela va mieux, je m'améliore, je me sens mieux situé, un peu moins infantile, plus structuré, avec moins d'émotions. C'est bien une progression mais sans rupture de niveau. La métamorphose est d'un tout autre ordre. Ce n'est plus une continuité (de moins en moins ému, de plus en plus serein) mais un réveil, une nouvelle naissance. D'abord, vous purifiez, vous perfectionnez, vous structurez ce que vous êtes aujourd'hui à l'intérieur de la dualité, à l'intérieur du monde des conceptions habituelles. Et puis, tout d'un coup ce processus change radicalement de niveau et vous vous engagez dans le dépassement sans compromis de vos pseudo-certitudes mentales. C'est le prix à payer pour la vraie liberté et pour aimer vraiment, absolument. Si vous regardez un grand joueur de tennis, vous comprenez très bien de quoi il s'agit même si vous ne rattrapez pas une seule balle lorsque vous êtes devant le filet. Mais comprendre exactement ce que signifie « la vie spirituelle » demande une totale ouverture d'esprit au nouveau et à l'inconnu. Les changements à la surface sont déjà précieux mais la transformation dans la profondeur est bouleversante: un prix pour lequel on ne peut pas marchander d'un centime. Donner, il faut donner et donner encore. Quand vous avez vraiment tout donné, vous êtes libres. Mais ce n'est pas une petite affaire, ni une psychothérapie à tendance « spi ». La psychothérapie guérit l'ego et c'est précieux, la voie guérit de l'ego. La psychothérapie guérit le mental, la voie guérit du mental.
Citations recueillies par Viafx24 et publiées en juillet 2026.
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