Dialogue à deux voies
(deuxième lecture)
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QUESTION A ARNAUD. Vous avez écrit quelque part : « Votre être attire les circonstances de votre vie. » J'aimerais que vous développiez ce thème.
ARNAUD. Oui, ou si vous préférez, notre existence nous correspond. Vous pouvez le comprendre d'abord à un niveau tout à fait simple. Si vous êtes très timide, vous n'aurez pas le même destin que si vous êtes très sûre de vous et audacieuse. Vous êtes d'accord? Imaginez maintenant qu'une personne inhibée et doutant beaucoup d'elle-même se mette à avoir confiance en elle, d'un point de vue c'est une transformation de son être même s'il ne s'agit pas du sens ultime de ce mot être et par cette transformation, son destin va changer. D'une manière plus subtile qu'on ne peut pas prouver, mais qui se vérifie peu à peu par une plus grande finesse de compréhension des événements, nous nous rendons compte que notre histoire personnelle correspond à ce que nous sommes. Si nous changeons, notre destin commence à changer. Nous rencontrons d'autres circonstances, d'autres situations, peut-être même certaines de nos aspirations trouvent-elles leur réponse. C'est une parole qu'on peut entendre à bien des niveaux qui sont tous vrais.
LA MÊME PERSONNE. Je trouve cela un peu désespérant. ARNAUD. Pourquoi?
LA MÊME PERSONNE. Parce que cela montre une insuffisance de notre part.
ARNAUD. Si vous prenez conscience d'une insuffisance, essayez de transformer ce qui peut être transformé et acceptez ce qui ne peut pas l'être. Si vous êtes une très mauvaise pianiste, vous ne pouvez pas vous attendre à devenir une virtuose internationale jouant dans les plus grandes salles de concert et dont les disques se vendent à des centaines de milliers d'exemplaires. Très souvent, nous nous indignons, nous trouvons que le destin est injuste avec nous, sans reconnaître nos insuffisances. En fait, nous ne pouvons pas tout exiger de l'existence et cette constatation nous aide à devenir plus réalistes et finalement beaucoup moins malheureux. Est-ce que vous vous sentez culpabilisée parce que vous êtes une mauvaise pianiste, que vous jouez mal au tennis, etc.? Non. C'est une grande clé de comprendre que nos existences ne sont pas injustes comme nous sommes prêts à le décréter. « Your being attracts your life », votre être attire votre vie ou si vous préférez, votre niveau d'être attire votre existence, c'est-à-dire les événements qui se déroulent au cours de votre vie. Pourquoi est-ce que je me trouve ou me suis trouvée dans telle situation?
P45
Le deuxième aspect, c'est que le but lui-même peut devenir un obstacle sur le chemin parce qu'il risque de créer une tension vers ce qui n'est pas là, vers le futur alors qu'il s'agit plutôt de l'inlassable tentative d'une réalisation ici et maintenant. En fait, c'est dans la perfection de l'adhésion à ce qui est que s'accomplit l'approche. Si nous pouvions n'avoir aucun but d'aucune sorte, pas même un but de libération, nous serions libérés. Mais comme nous avons énormément de buts par lesquels nous sommes motivés et dont le non-accomplissement est une souffrance, il apparaît normal que nous ayons comme but la liberté intérieure telle que nous nous la représentons.
Une fois admis qu'il y a au départ une intention qui nous permet de nous mettre en route, il doit être bien clair qu'ensuite nous devons chercher un silence de plus en plus profond, donc lâcher le désir même d'être réalisés, parce que cette intention d'un but à atteindre nous projette inévitablement dans le futur. En fait, il n'y a pas d'autres possibilités que l'approfondissement du ici et maintenant, comme une ligne verticale coupant la ligne du temps considérée comme horizontale. On ne peut pas, à un certain moment, ne pas être amené à un saut qui nous fait passer au-delà de toute aspiration et de tout but parce que chaque aspiration vers un but, chaque idée d'un cheminement se situe encore dans nos catégories habituelles de temps, d'espace, de causalité et, par conséquent, ne nous permet pas d'aller au-delà.
P55
LAMA DENIS. En ce qui concerne le bonheur, un premier point important semble de voir que celui-ci, tout en étant relativement dépendant de l'environnement, est surtout dépendant de la façon dont on se place dans cet environnement ou la façon dont on vit la relation à celui-ci.
On pourrait dire que le bonheur vient de l'harmonie que l'on est capable de développer avec l'environnement. Harmonie ici signifiant l'adaptation, le fait d'être en adéquation avec la situation, le vécu de notre environnement. Cet environnement en soi n'est fondamentalement ni bon ni mauvais, il y a toujours dans un environnement une qualité positive et la capacité à être heureux, le bonheur découlant de notre capacité à être en harmonie avec ce qu'il y a de sain, de positif dans cet environnement. Les situations peuvent toujours être vécues en positif ou en négatif, non pas ici particulièrement en termes de juge-ment et d'évaluation conceptuelle mais en termes d'expérience directe, d'expérience immédiate. Même dans un environnement qu'on qualifierait habituellement de difficile, si l'on expérimente cet environnement de façon très simple, très directe, sans surimposer à celui-ci notre confusion, notre attitude conflictuelle, il y a une capacité à traiter de façon simple les problèmes qui se posent à nous. Il ne s'agit pas tant de fuir, de refuser les problèmes que de savoir les traiter de façon essentielle, fondamentale. Le bonheur ne réside pas dans le fait de n'avoir aucun problème mais dans la capacité à bien gérer ceux-ci.
Une relation avec ou sans émotion dépend largement de ce que l'on entend par émotion. Il peut y avoir une relation juste, une relation conflictuelle, il peut y avoir une émotion saine, il peut y avoir une émotion conflictuelle. Une émotion conflictuelle est celle dans laquelle il y a une relation dualiste à notre environnement, en termes d'attraction, de répulsion ou même d'indifférence, de refus d'expérimenter la situation. Les émotions conflictuelles viennent du refus d'expérimenter la situation telle qu'elle est, dans sa réalité foncière et elles amènent une disharmonie, un décalage. C'est cette absence de synchronisation de notre personne, de notre corps, de notre parole, de notre esprit avec la situation qui amène le conflit et, dans le conflit, douleur, malheur. Le bonheur venant à l'inverse d'une synchronisation, d'une harmonisation dans laquelle il y a une relation qui est une ouverture à la réalité de la situation, de l'environnement, une acceptation de celui-ci. Dans l'acceptation de l'environnement tel qu'il est, dans l'ouverture de notre esprit à l'expérience de l'environnement tel qu'il est, vient une sorte de participation, de communion avec la situation, une relation dans laquelle on « participe avec », que ce soit agréable ou désagréable, et il y a dans cette participation une intensité, une densité d'expérience que l'on peut aussi appeler émotion mais à ce moment-là émotion par participation. Émotion qui vient d'une rencontre authentique de l'autre, comme personne ou comme environnement en général. Il y a donc une relation qui va dans le sens de la participation, de la communion, et finalement aussi de l'absence de relation en termes de moi et d'autre, d'expérimentateur et d'expérimenté. Cette ouverture-participation est aussi une intelligence de cœur, une sagesse du cœur en laquelle nous avons une capacité très aiguë à travailler avec la situation et à être en harmonie avec celle-ci, ce qui permet d'amener la solution la meilleure, la plus intelligente qui puisse être.
ARNAUD. A ce sujet, Swami Prajnanpad, disait: Everything is in the taking in, tout est dans le fait de prendre au-dedans et dans la manière dont on prend. D'ailleurs, nous avons la même expression en français, quand nous demandons à propos d'une nouvelle annoncée à quelqu'un : « Alors, comment l'a-t-il pris? - Eh bien, il l'a très mal pris », ou, au contraire : « Il l'a plutôt bien pris. » Idéalement, le mieux serait de ne pas prendre, de laisser les choses être là, à leur place, de donner à chaque événement, à chaque situation, le droit d'être ce qu'ils sont, d'en être conscient et de répondre à la situation si celle-ci demande une intervention de notre part. Cette manière de s'exprimer peut paraître surprenante mais, si on l'approfondit, elle peut conduire assez loin. Ne pas prendre, laisser chaque réalité, chaque phénomène à sa place: ni se projeter sur lui ni s'en emparer. C'est une façon de pointer vers une relation libre. Est-ce que vous êtes d'accord avec cette manière de dire?
LAMA DENIS: Tout à fait. C'est dans la présentation classique du dharma ce que l'on appelle les deux niveaux de réalité. Il y a d'abord l'apprentissage d'une relation juste au niveau relatif ou relationnel; et à ce niveau relationnel, il s'agit de bien prendre, de prendre ce qu'il est juste de prendre et de l'appréhender de la façon adéquate, on peut dire aussi de bien faire. On appelle cela traditionnellement « le développement de bienfait » qui consiste à agir de façon juste et à bien prendre les événements qui se présentent à nous. On les prendra bien dans la mesure où on sera capable de les accueillir d'une façon qui n'est pas passionnelle. Plus l'on met de passion et d'agression dans la relation à l'événement, moins on le prend bien.
Le niveau ultime est l'apprentissage du dépassement même de la prise ou de la saisie. Il s'agit de ne plus être fixé du tout sur les choses; c'est dans cette non-saisie, non-fixation que se développe une expérience immédiate au-delà de la relation. Cette expérience est le niveau le plus profond du bonheur, qui n'est pas un bonheur dans lequel quelqu'un est là pour jouir de cet état mais qui est, précisément, l'absence même d'une satisfaction au sens relationnel. C'est une libération du cadre relationnel dans lequel on existe et que l'on expérimente habituellement.
P84
La solitude
UN HOMME. Pouvez-vous nous parler de la solitude affective et sentimentale?
ARNAUD. Quelle est votre vraie question? En disant: «Est-ce que vous pouvez nous parler de », vous donnez le titre d'une conférence.
LA MÊME PERSONNE. Est-ce qu'on peut trouver la paix et la sérénité si l'on ne parvient pas à avoir une vie senti-mentale et affective alors qu'on en éprouve le besoin?
ARNAUD. Vous demandez, en modifiant à peine votre question: « Est-ce qu'on peut trouver la paix quand on aspire à ne pas être seul et qu'on est dans la solitude? » N'engagez pas l'avenir. « Jusqu'à présent j'ai été seul, jusqu'à présent mes demandes affectives n'ont pas été satisfaites » mais n'engagez pas l'avenir. C'est une erreur très courante du mental d'hypothéquer l'avenir. Il est certain que dans cette existence-ci, si vous êtes européen, vous ne serez jamais sénégalais ni mongol; là, l'avenir est engagé. Mais quand on est seul ou qu'on n'a pas d'accomplissement dans tel ou tel domaine, il faut toujours réserver la possibilité d'un changement, même au niveau humain. Il arrive souvent que la situation que nous ressentons comme cruelle dans le monde relatif - solitude affective, échec professionnel - se modifie si nous changeons intérieurement. Je le redis parce que c'est une vérité importante, en fonction de la loi d'attraction notre existence correspond à notre être ou notre être, ce que nous sommes, attire notre existence; et si notre être, relativement parlant, se modifie, se transforme, notre existence change. Le but d'une thérapie, si elle est réussie, c'est d'apporter un certain changement dans la profondeur de notre être qui permette une transformation dans notre existence. Je l'ai observé en ce qui me concernait et en ce qui concernait d'autres qui, à la suite d'un réel changement fondé sur l'acceptation, ont vu du même coup leur existence se modifier.
L'acceptation est le point de départ. Tant que nous considérons que le monde extérieur est injuste par rapport à nous et que nous nous plaignons intérieurement, rien ne changera. Par contre, si nous prenons conscience que notre destin tient à ce que nous sommes, qu'il n'y a pas d'injustice, même si nous ne comprenons pas tout, loin de là, alors beaucoup de changements réels peuvent se produire. Mais la première démarche, c'est de ne plus considérer que l'existence a une dette à notre égard. Peut-être avons-nous eu de grands manques dans notre jeunesse, n'avons-nous pas été aimés comme un enfant a besoin de l'être mais la première démarche, c'est, comme dit l'Évangile, de remettre la dette que, selon nous, l'existence a à notre égard comme si j'avais une créance et que je la déchire. Je n'en veux plus à l'existence. Et parce qu'une nouvelle attitude s'est établie en nous, ce que l'existence nous avait longtemps refusé, elle nous le donne. Cela dit, l'existence ne vous donnera pas tout, toujours, et je ne peux pas vous promettre que la pratique de la méditation ou une meilleure compréhension intérieure seront la baguette magique qui accomplira toutes vos demandes.
Il est vrai aussi qu'il est possible de trouver peu à peu une plénitude, un accomplissement, une richesse l'opposé d'une frustration par la pratique spirituelle même si l'existence nous refuse au moins une part de ce dont nous avons rêvé quand nous étions jeunes. Mais de toute façon, quelles que soient vos frustrations, n'impliquez pas l'avenir. Jusqu'à présent, voilà ce qui s'est passé. Ne posez pas la question comme si vous étiez condamné à être toujours seul. Peut-être cela va-t-il changer demain.
LA MÊME PERSONNE. Autour de moi, je constate qu'il y a un grand nombre de personnes qui sont aussi seules affectivement, qui sont très mal dans leur peau et qui souffrent de ce manque d'amour.
LAMA DENIS. Le désarroi que vous signalez vient aussi d'une solitude spirituelle. La solitude quotidienne est vécue d'autant plus cruellement qu'on est dans une situation de déracinement spirituel. On ne sait plus à quoi s'accrocher, on se sent abandonné, désemparé. Et le cheminement spirituel, dans un premier temps, nous propose, en plus de tout ce qui vient d'être dit, un point d'appui à un niveau essentiel. On n'est plus tout seul dans un désert, en train de tourner en rond sans savoir où l'on va; on sait au contraire comment l'on y va, pourquoi l'on y va, même si, dans l'instant présent, on est dans cette démarche isolée. Face à cette solitude, la découverte d'un enracinement spirituel authentique est un support essentiel, bien au-delà du conjoint, de l'ami, du club ou de la congrégation sur laquelle on peut s'appuyer. Pour un bouddhiste, le point d'appui fondamental est ce qu'on appelle les trois joyaux, le Bouddha, l'éveil, le dharma, l'enseignement, le sangha, la communauté. Par-delà les difficultés de la solitude psychologique que l'on peut traverser temporairement, cette référence fondamentale subsiste sur laquelle on peut s'appuyer aussi longtemps qu'on n'a pas découvert le véritable sens de la solitude. La voie spirituelle, au niveau le plus profond, est l'expérience de la solitude, non plus une solitude négative vécue comme un manque et une frustration mais une solitude de plénitude. La solitude peut être aussi bien une situation d'emprisonnement qu'une situation de libération et d'expérience de plénitude.
ARNAUD. Cette question de solitude concerne la plupart des êtres humains, y compris ceux qui ne sont pas particulièrement seuls. On souffre d'autant plus de la solitude comme adulte qu'on en a souffert comme enfant. Si on se penche un peu sur l'existence, que ce soit la nôtre et celle d'autres personnes, on s'aperçoit - et cela paraît très cruel au premier abord - que ceux qui sont seuls à trente ans ou à cinquante ont aussi été très seuls dans leur enfance. Outre le fait que des parents puissent être froids et distants, il peut y avoir bien des raisons pour lesquelles un enfant se sente terriblement seul - parce qu'il y a quelque chose qu'il n'a jamais osé partager ou parce qu'il a assisté à un drame familial dont il n'aurait pas dû être témoin. Et un enfant qui s'est senti seul attirera très probablement un destin de solitude si un changement ne se produit pas en lui, parce que nous avons tendance à reproduire ce que nous avons vécu, même s'il s'agit d'événements ou de situations douloureuses. Donc, premier point, la souffrance de l'adulte est une prolongation de la solitude de l'enfant. La vie de beaucoup d'êtres se trouve ainsi dominée par la quête d'un adulte protecteur, véritable substitut du père ou de la mère qui leur ont manqué, ce qui les maintient dans une très grande dépendance. Là où nous croyons que nous allons trouver cette grande main d'adulte dans laquelle nous puissions mettre notre petite main d'enfant, nous nous sentons inexorablement attirés, quitte à nous sentir ensuite trahis ou désemparés après une période de bonheur.
Donc, le chemin c'est de pouvoir, peu à peu, être à l'aise dans la solitude apparente, dans l'abandon, voire même la trahison et que si l'univers se dressait contre nous, nous n'en souffrions plus. Cela suppose que nous puissions trouver au-dedans de nous un point d'appui à la fois masculin et féminin et nous sentir portés de l'intérieur. Ce père et cette mère que nous cherchons au-dehors sous la forme d'un homme, d'une femme ou d'une institution, d'une organisation, nous pouvons les trouver au-dedans en tant qu'essence de cette réalité masculine ou féminine, paternelle ou maternelle. Cela nous permet alors une toute autre forme de solitude, une solitude positive qui n'est plus du tout douloureuse. En anglais, on utilise les termes lonely ou lonesome pour signifier la solitude au sens triste et alone ou aloneness pour parler de la solitude dans un sens de plénitude, de non-dépendance par rapport à l'extérieur.
UNE FEMME. Si on sent ces deux forces, l'homme et la femme en soi, en guerre, la méditation peut-elle faire la paix?
ARNAUD. En effet, les deux forces masculine et féminine que nous portons en nous peuvent être ressenties comme non harmonisées, conflictuelles. C'est un vaste sujet dans lequel l'érudition et la fascination intellectuelle pour les grandes doctrines métaphysiques - shiva et shakti, yab-youm chez les Tibétains, positif-négatif, statique-dynamique, yin et yang peuvent prendre très vite le pas sur l'accomplissement concret et nous détourner, en fait, de notre réalité. Tous les enseignements spirituels tiennent compte du fait que chaque être humain est à la fois masculin et féminin en lui-même.
L'épanouissement spirituel, c'est l'épanouissement de l'être humain. Donc la femme peut faire grandir, épanouir en elle les valeurs masculines et l'homme peut épanouir en lui les valeurs féminines. Je pense à Mâ Anandamayi dont on pourrait dire qu'elle était le prototype de la féminité par la beauté et la grâce qui émanaient d'elle et qui manifestait en même temps une force, une présence, une autorité incroyables. Et inversement, chez Gyalwa Karmapa qui avait un puissant physique mongol, particulièrement viril, nous trouvions un extraordinaire développement des qualités féminines. Un jour, j'ai dit à Sa Sainteté Karmapa qui s'occupait à l'époque (cela se passait vers 1967) d'éduquer de jeunes tulkous: « Vous devez être un père pour ces enfants »; il m'avait répondu : « Un père... et une mère et à ce moment-là, il avait eu un sourire empreint d'une très grande tendresse maternelle.
A notre époque où les valeurs féminines sont oubliées, niées ou directement critiquées et où les valeurs masculines sont prédominantes aussi bien pour les femmes que pour les hommes, nous avons à retrouver à titre personnel notre harmonie à l'intérieur d'une civilisation qui, de ce point de vue-là, est gravement faussée.
P91
Ce dont un enfant a le plus besoin, c’est d’être écouté et pris au sérieux. Si je devais donner une directive, ce serait que l’enfant puisse dire ce qu’il a besoin de dire et qu’il se sente vraiment écouté. C’est déjà très précieux.
P106
L’ego est une hallucination qui fait que la conscience se prend pour Arnaud Desjardins au lieu de se considérer comme distribuée dans le rôle d’Arnaud Desjardins mais fondamentalement libre de ce rôle.
P110
QUESTION A ARNAUD. Tout à l'heure, vous avez employé l'un et l'autre l'expression d'ego normalement structuré. Est-ce que vous pourriez préciser un peu ce que vous entendez par cette notion?
ARNAUD. C'est relatif. D'abord, on peut le comprendre à un niveau qui est très vite accessible. Un ego normale-ment structuré, c'est un ego peu névrosé, qui n'a pas de grandes failles, qui n'est pas exagérément infantile et pour qui la recherche spirituelle ne risquera pas d'être une immense compensation explicable par des motivations inconscientes, comme de chercher une mère ou un père dans la personne du gourou ou d'essayer de prendre une revanche sur l'existence grâce à l'enseignement. Quelques termes vont dans ce sens moins infantile ou plus adulte, une capacité minimum à pouvoir se tenir en face de ses émotions et à porter une émotion au lieu d'être emporté par celle-ci, une capacité aussi à pouvoir entendre, écouter, regarder lucidement, même dans les moments un peu difficiles. Si quelqu'un est trop souvent submergé par ses émotions et que cela le rend incapable d'entendre les paroles de vérité que lui dit le maître, ce sera très difficile pour lui, voire impossible, de bénéficier de ce que le chemin peut proposer. Des êtres perturbés ou trop infantiles ont d'abord intérêt à faire un travail qui leur permette d'être mieux situés. D'autre part, quelqu'un qui est trop en marge de l'existence, qui est incapable de gagner sa vie, qui éprouve un réel malaise par rapport au sexe opposé, n'est pas qualifié pour s'engager vraiment sur le chemin. Il faudrait trouver une approche préparatoire. La voie spirituelle s'adresse à des êtres qui ont déjà un certain niveau. Se sentir très malheureux ou très perdu d'une part et d'autre part être intéressé par les idées spirituelles ne nous rend pas immédiatement qualifié pour une voie traditionnelle. Il faudra trouver un stade intermédiaire.
On peut aussi dire qu'un ego normalement constitué - là je vais reprendre des idées que connaissent tous ceux qui ont lu des ouvrages de Karlfried von Dürckheim par exemple n'est pas centré dans le haut de la poitrine et les épaules mais peut relâcher ses tensions et se retrouver dans son assiette, comme nous disons en français, dans son hara. Cette normalité de l'ego, elle se lit dans les corps. Rien qu'à voir la manière de se tenir assis, les gestes, la démarche, on voit déjà jusqu'où va la normalité ou l'anormalité de l'ego. Elle se traduit par une gestuelle et une manière d'être, à condition bien sûr de ne pas prendre comme référence les facilités qu'offre le monde actuel je veux parler d'un certain laisser-aller dans la tenue physique, d'un manque d'hygiène général peu compatible avec les qualifications requises sur la voie.
P124
En langage védantique, on dit que tout peut être objectivé, c'est-à-dire considéré comme un objet - y compris, je le redis, ce que d'habitude nous considérons comme tenant au sujet, c'est-à-dire les tristesses, les joies, les colo-rations affectives, les idées noires, les idées roses. Si le sujet est triste de constater une tristesse, ce n'est plus le sujet. Le sujet, le témoin, doit être pur, sans coloration, sans qualification, juste vision. Ce témoin, lui, est toujours identique à lui-même, tandis que ce qui est vu est tout le temps changeant. Cette étape que Swami Prajnanpad appelait une vraie dualité est une première démarche.
Tout peut devenir objet pour un sujet qui en prend conscience. Mais du sujet lui-même, l'ultime sujet, rien ne peut prendre conscience. Mais ce je suis, ce sujet, même s'il est très pur, même s'il est sans émotion, même s'il EST parce qu'il échappe au changement, qu'il échappe au temps, a encore une certaine coloration individualisée.
Je le ressens toujours quelque peu comme « moi ». Il y a encore un dépassement possible dans lequel ce sens d'un je suis même très calme, très stable et autour duquel peut se structurer et s'organiser notre fonctionnement ordinaire, va disparaître. Le sujet perd toute référence individualisée, toute référence de séparation, de dualité et atteint une non-dualité - non-deux qu'il est impossible d'imaginer à l'avance tant qu'on ne l'a pas expérimentée. La conscience devient alors parfaitement lumineuse, claire, souverainement détachée, mais compatible avec l'apparence d'une action, d'une décision. Toute référence individuelle s'est effacée. Pour illustrer cet état, on donne l'image de la vague qui réalise qu'elle est purement et simplement l'océan; même s'il y a des milliers de vagues, il y a un seul océan et la vague ne peut pas avoir une existence, ou un être, ou une réalité indépendante de l'océan lui-même.
P126
Qu’est ce que l’égo ? C’est ce qui fait que sur une photo de groupe où il y a soixante personnes, on cherche immédiatement si, soi, on est réussi ou non.
P156
J'ai dit et je le maintiendrai plus que jamais que les conditions de notre vie sont un maître, et même un très grand maître, à condition que nous sachions en tirer l'enseignement. L'existence, si nous étions en mesure de l'appréhender telle qu'elle est, nous dirait tout ce que nous avons besoin de voir et de comprendre sur le réel et l'irréel, sur l'attachement et le détachement, sur l'erreur et la vérité. Mais l'aide de ce qu'il est convenu d'appeler un gourou, c'est-à-dire un être humain vivant, va nous permettre peu à peu de beaucoup mieux profiter de l'enseignement que l'existence nous donne. Une des caractéristiques du mental, c'est de nous rendre inattentifs aux leçons de l'existence au point que nous pouvons recommencer pendant vingt ans les mêmes erreurs, sans que la vie nous ait rien montré, rien enseigné. Nous avons de tels ennemis intérieurs enracinés en nous, des ennemis d'illusion, d'aveuglement, d'égoïsme, qu'une aide extérieure est indispensable. Le gourou nous aide à mieux voir la réalité relative, donc à recevoir beaucoup mieux l'enseignement de la nature d'une part et de toutes les situations de notre existence personnelle d'autre part, jusqu'à ce que le « inner gourou», pour reprendre l'expression que l'on entend si souvent dans les ashrams en Inde, ait pris la relève.
Vous voyez qu'il n'y a pas incompatibilité, au contraire.
J'ai rencontré des gens qui sont allés en Inde, qui ont fréquenté des gourous mais qui, dans la vie, sont incapables de voir les vérités les plus élémentaires et passent à côté de ce qui aurait pu leur donner un déclic, leur faire comprendre quelque chose.
ARNAUD. Hélas, je suis d'accord avec vous. S'il suffisait d'aller en Inde et de se prosterner devant des sages reconnus pour changer, vu le nombre de personnes qui font le périple des grands ashrams et assistent à des rituels ou à des cérémonies, il y aurait beaucoup plus d'êtres transformés. On peut collectionner les photos de sages, faire brûler de l'encens devant ces photos, avoir donc une apparence de vie religieuse à coloration hindoue plutôt que chrétienne, cela ne constitue pas en soi l'engagement sur un chemin précis guidé par un gourou précis. Il est tout à fait possible que notre existence soit du matin au soir une trahison de la spiritualité dont nous nous réclamons. Mais nous avons plutôt intérêt à cher-cher ce qui est positif et qui peut nous être utile qu'à observer les échecs des uns ou des autres. Que celui qui n’a jamais péché leur jette la première pierre.
p181
QUESTION A ARNAUD. Voir le relatif tel qu'il est, cela veut-il dire ne rien penser à son sujet, ne plus éprouver ni attraction ni répulsion?
ARNAUD. Oui. Je dirai que la réalité devient « neutre » même si ce mot nous paraît pauvre ou même insipide au premier abord. Il est vrai que notre langue et notre grammaire qui ont formé notre pensée ne possèdent pas le genre neutre qui existe en sanscrit: brahman au neutre, c'est l'absolu, nirguna, alors que Brahma au masculin représente Dieu avec attributs, qualifié, créateur, saguna. Si nous sommes libres de l'attraction et de la répulsion, nous sommes neutres au sens que je donne à ce mot, comme le miroir qui réfléchit aussi bien un crapaud qu'une rose. Il faudrait entendre « neutre » comme un terme ayant une grande valeur et qui nous fasse envie. Dans une certaine ligne et une certaine manière de s'exprimer, la réalité ultime est neutre, ni positive ni négative, et il s'agit peu à peu de voir également la réalité relative comme neutre, sans qualification, juste ce qui est, ce qu'en anglais on appelle isness, suchness, thatness. Voir la réalité telle qu'elle est, sans qualification, juste vision. Mais cette neutralité n'exclut ni l'amour, ni la compassion, ni la béatitude, ni la plénitude, et autres valeurs qui nous paraissent précieuses. Nous ne nous mettrons jamais en chemin si on ne nous promet qu'une espèce de mort, quelque chose de désespérant. Voir la réalité relative telle qu'elle est, c'est la voir comme neutre, et à ce moment-là, elle peut me révéler la réalité absolue qui transcende la dualité du positif et du négatif. Un point très important dans toute voie sur laquelle on s'engage, c'est la question du vocabulaire: quel sens précis ma propre tradition ou mon propre maître donne-t-il à tel mot? Au début, ce mot neutral en anglais ne correspondait à rien pour moi. Ce qui m'avait cependant frappé, c'est que neutral désigne en anglais « le point mort», quand aucune vitesse n'est engagée, ce qui peut donner une idée de désengagement intérieur, de dés-identification, de détachement. Il faut voir la réalité relative comme neutre. Tant que vous la qualifiez « ça c'est bon, ça c'est mauvais, ça c'est réussi, ça c'est raté », vous ne pouvez pas en découvrir le secret.
Ces qualifications, bien sûr, ont leur valeur au niveau relatif. Le sucre est mauvais pour un diabétique; aucun sage ne vous dira le contraire. A ce niveau nous sommes obligés de qualifier mais cela sert d'excuse au mental pour projeter son monde sur le monde et nous éloigner de plus en plus de la vision libre, détachée, sereine qui nous donne accès au Réel.
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En vérité, ce qui est le plus vous-même, c'est cette petite possibilité de voir, d'être le témoin de vos phénomènes intérieurs. Ce qui est vu est le fruit des conditions extérieures mais la vision ne dépend pas des circonstances. C'est l'aube, la première lueur à l'est avant le lever du soleil, de ce qui est réel en vous et qui est merveilleusement impersonnel.
p205
Mais l'état intérieur du plongeur et de celui qui tombe est complètement différent. Le premier est un avec la chute, le second est emporté par la chute. Intérieurement, celui qui plonge délibérément est entière-ment dans le oui. Par contre, celui qui n'avait aucune intention de plonger, qui a glissé et qui chute, n'est intérieurement qu'un immense non et pourtant il tombera dans l'eau lui aussi.
Vous pouvez vivre la même émotion comme le plongeur, dans la perfection du oui à cette émotion, ou comme celui qui a glissé du tremplin, c'est-à-dire intérieurement dans le refus. Je ne suis pas d'accord pour souffrir, je souffre de souffrir, et je me débats dans ma souffrance. Ou au contraire, je suis d'accord. Et cela change tout parce que la quasi-totalité de nos émotions douloureuses a été vécue, jusqu'à ce que nous ayons compris cette vérité, dans le refus. Je suis désespéré d'être désespéré, angoissé d'être angoissé au lieu d'être simple-ment angoissé, sans qu'il se rajoute un décalage.
QUESTION A ARNAUD. Est-ce que c'est ce que vous appelez dans vos livres la jouissance de l'émotion?
ARNAUD. Je n'utilise pas personnellement le mot « jouissance » employé dans les livres de mon « frère en Swâmiji », Daniel Roumanoff, parce qu'il est parfois mal compris, mais «appréciation» pour traduire le mot sanscrit bhoga. Aussi étrange que cela paraisse au premier abord, on peut apprécier une émotion même cruelle comme on apprécierait un grand cru de Bordeaux.
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Par un étrange paradoxe de notre mental, nous trouvons tout à fait normal et naturel que le sage nous aime tels que nous sommes d'un amour inconditionnel et absolu mais, nous, nous ne pouvons pas nous aimer parce que nous ne sommes pas ce que nous voudrions être ou ce que, selon les modèles qu'on nous a proposés, nous devrions être.
Donc, je le redis, ce type de culpabilité non seulement n'a aucune valeur mais nous maintient dans l'égoïsme et les compensations propres à l'égoïsme. Mais, j'insiste, cela ne veut pas dire non plus que n'importe quel comporte-ment soit justifié. Remplaçons la culpabilité par un senti-ment profond de notre propre dignité lequel ne vient pas du dehors, du magistère de l'Église ou des éducateurs, mais émane de nous voilà comment je me sens appelé à me comporter, à agir ou à ne pas agir, voilà à quoi, dorénavant, je ne m'abaisserai plus. C'est un vécu qui vient de la profondeur de nous-mêmes; c'est un sentiment personnel, intrinsèque, intime, une question entre nous et nous qui ne relève pas des normes extérieures qui nous ont été imposées. Même si ces normes en elles-mêmes étaient justifiées, si, comme enfant, nous n'étions pas capables de les vivre tout de suite, nous nous sommes trouvés divisés et plus tard, convaincus de notre médiocrité, renonçant à être des saints, nous avons renoncé à tout avenir spirituel, nous contentant de vivre n'importe comment. Si vous vous exprimez ainsi : « C'est au-dessous de ma dignité », vous prenez appui sur votre dignité tandis que si vous commencez à dire «Je suis indigne», c'est comme si vous preniez appui sur votre indignité et c'est cela qui fait toute la différence.
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Qu’est ce que la méditation ? La méditation, c’est la recherche et si possible la découverte de l’absolu en nous.
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La pratique de la méditation utilise un certain nombre de méthodes dont le dénominateur commun est d'apprendre à dépasser nos fixations, nos identifications. Il ne s'agit aucunement de rechercher un état de paix intérieure au sens où l'on essaierait d'imposer à notre esprit un calme, un silence. La lutte et les tentatives que l'on ferait dans cette direction entretiennent l'agitation et perpétuent les problèmes. La pratique de la méditation ne consiste pas non plus à se mettre en retrait par rapport à ses émotions ou par rapport à ses pensées. Il y a deux extrêmes qui sont des erreurs au même titre, le premier consistant à plonger dedans, plonger dans ses pensées en étant fasciné par celles-ci et en les suivant, plonger dans ses émotions en étant submergé par celles-ci; ou, à l'inverse, se mettre en retrait, essayer de garder une dis-tance pour ne pas être pris ou pour essayer de rester neutre, indemne, non contaminé.
La pratique de la méditation est l'abandon, l'apprentissage du dépassement de la relation, que celle-ci soit en termes de plonger ou en termes de retrait. C'est l'apprentissage d'une qualité de transparence qui amène à la dés-identification, au dégagement, à l'ouverture. Il devient alors possible d'avoir une expérience vive, claire, dynamique de la réalité telle qu'elle est. Dharma est un mot sanscrit que l'on traduit de différentes façons mais qui peut, dans ses multiples registres, se traduire par « réalité », la pratique du dharma étant l'apprentissage de la réalité au présent, dans une connaissance directe, simple, immédiate. La méditation est un apprentissage.
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mais c'est une tout autre affaire que de se demander d'arrêter de penser à volonté tant qu'il y a en nous des latences d'où émergent les pensées. Ce que j'ai découvert auprès de ce maître, c'est une méthode, parmi bien d'autres, pour tarir la source même des agitations qui nous maintiennent dans le monde des opposés, ou ce qu'on pourrait appeler la croyance aux formes, étant bien entendu qu'une émotion est une forme, qu'un malaise physique est une forme et qu'un état d'âme, quel qu'il soit, est une forme. Tout ce dont je parle dans mes livres, c'est en fait de l'érosion progressive de ce qui nous interdit vivre en état permanent de méditation.
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Pendant les méditations dirigées, vous avez beaucoup insisté sur l'attitude intérieure mais vous n'avez pas parlé de la posture des mains, de la nuque, comme c'est le cas en zazen où tout est codifié. Personnellement, je ressens à certains moments le besoin de mettre les mains ouvertes sur les genoux. A d'autres moments au contraire, j'éprouve le besoin de réunir les mains en les posant l'une sur l'autre. Je me demande ce que signifie ce besoin de prendre des postures différentes. S'agit-il d'une interprétation toute personnelle? Est-ce juste ou non?
ARNAUD. Surtout restez très sobre et ne cherchez pas à vous faire plaisir en adoptant des attitudes qui sembleraient venir de la profondeur mais qui ne seraient en fait que des imitations. Sinon le mental va encore y trouver son compte en imitant certains gestes ou mudras qui ne correspondent pas à une nécessité et à une réalité pour vous. Tenez-vous-en toujours à la sobriété, la discrétion, la modération.
LAMA DENIS. Nous n'avons pas donné d'indications très précises sur la posture dans la mesure où nous essayions de suggérer quelque chose d'essentiel et la posture, toute importante quelle soit, fait partie des formes et n'est pas l'essentiel. Les formes sont très importantes mais la sobriété est toujours de rigueur. Beaucoup de gens s'expriment dans leur posture: on voit par exemple des gens qui sont réceptifs, on les voit tout ouverts, en train de jubiler; quand une parole leur plaît, ils ouvrent les mains, ils sont un calice, ils reçoivent... D'autres au contraire sont extrêmement sérieux, en posture de zazen, rigides. De différentes façons, on s'exprime dans sa posture. Il y a les intellectuels, les affectifs... Le mental se traduit dans la posture.
Pour éviter ce genre de singularités qui sont des singularités de l'ego ou du mental, il existe une posture très simple, codifiée. C'est un état d'équilibre, de repos du corps dans lequel il est possible de trouver la détente et l'aise la plus parfaite qui soit. Cette posture est l'essence de tous les asanas qui sont, dit-on, au nombre de 108 et qui se résument dans la posture de méditation. Lorsque le corps est dans cette posture, les canaux ou nadis, qui sont les circuits qu'emprunte l'énergie subtile, le prana du corps, se trouvent dans une position droite et les souffles peuvent y circuler librement. Il s'établit alors un état d'équilibre des souffles qui correspond à un équilibre du mental, le corps et l'esprit sont alors en harmonie.
La posture présente donc une double utilité: d'une part dépasser les singularités personnelles du mental et d'autre part trouver cette attitude d'équilibre et d'harmonie entre le corps et l'esprit. La posture est d'autant plus importante que l'on est débutant. C'est un adjuvant extrêmement utile. Lorsque l'on a une réalisation véritable de l'expérience intérieure de la méditation, l'on n'est pas dépendant de la posture: la méditation se pratique aussi bien en posture de zazen qu'affalé dans un sofa. Mais aussi longtemps que cette réalisation intérieure n'est pas présente, la posture se révèle très précieuse.
ARNAUD. Il vaut mieux démasquer très vite l'imitation inconsciente de modèles. Attention de ne pas plagier tout simplement telle photo de yogi, telle sculpture du musée Guimet ou tel sourire de Bouddha Khmer. Nous sommes tous susceptibles de cette erreur grossière et il faut tout de suite dépister cette tendance et décider d'être vrai.
LAMA DENIS. Cette mimique que fait l'ego de quelque chose qu'il juge spirituel est ce qu'on appelle quelquefois le matérialisme spirituel.
ARNAUD. Que vous ayez les mains comme en zazen ou simplement posées sur les genoux, ce n'est pas cela qui est primordial. Dans le zazen, oui, c'est primordial, puisque celui-ci est fondé sur la posture incluant une position très précise des mains l'une sur l'autre et des pouces. Tout dépend de la voie que vous suivez. On en revient toujours à la même question: qui me guide sur le chemin? Et, si j'ai un guide, je fais ce qu'il me suggère. S'il me dit que pour l'instant cela n'est pas important, je lui fais confiance. Et s'il me dit de méditer d'une manière très précise, je médite comme il me le demande.
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La méditation est une qualité de relation à ce qui est ici. De ce point de vue, le cheminement spirituel dans sa dimension intérieure et la pratique de la méditation ne sont qu'une seule et même chose, c'est-à-dire à chaque instant la relation juste à ce qui est là. Il n'y a pas d'autre pratique de la méditation. Par contre, cette relation juste à la situation présente étant difficile à trouver spontanément, un apprentissage est nécessaire, qui est la pratique assise. Suivant notre conscience de l'importance de cette pratique et du cheminement, suivant notre motivation, suivant notre énergie, on sera plus ou moins diligent, assidu et persévérant dans la pratique de la méditation assise, entendu qu'il s'agit d'une situation privilégiée, d'un tremplin pour la méditation dans l'action qui est cette relation, cette qualité d'être de chaque instant. Donc, de ce point de vue, il faut méditer, il ne faut que méditer et le faire vingt-quatre heures sur vingt-quatre. La méditation est l'expérience authentique de la vie.
ARNAUD. Quand j'ai rencontré Swami Prajnanpad en 1965, je « méditais », c'est-à-dire que je m'asseyais immobile depuis seize ans, avec des résultats insatisfaisants pour moi et je ne supportais plus beaucoup la méditation. Et Swamiji m'avait donné ce conseil tout simple : « Méditez en marchant. Il avait ajouté: «Walking properly is equal to meditating properly » (« Bien marcher équivaut à bien méditer »). Et il m'avait donné des indications sur la manière d'aller me promener.
LAMA DENIS. Bien vivre est finalement la même chose que bien méditer.
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UNE FEMME. Pendant la méditation, le mental nous joue des tours: il peut par exemple nous faire douter de notre propre pratique, nous suggérer que nous avons mieux à faire que de méditer. Comment arriver à le faire taire?
ARNAUD DESJARDINS. Cela prendra du temps. Si vous voulez faire taire le mental tout de suite, cela va être une lutte qui sera forcément tendue et le mental prendra sa revanche. « Mental » est un terme vaste et la difficulté que vous signalez nous faire douter inutilement de ce qu'à d'autres égards nous avons reconnu comme vrai - n'en est qu'une manifestation parmi tant d'autres. Le mental c'est la forme, manifestée au niveau des pensées qui sont plus ou moins accompagnées d'émotions, d'un fond d'où naissent ces pensées. Donc, l'important, c'est de tarir peu à peu ce fond qui n'est autre que ce qu'on appelle l'inconscient. Les pensées ne sont que des effets derrière lesquels se cache une cause plus profonde. Plutôt que de tenter de faire disparaître les effets, c'est la cause qu'il faut faire disparaître. C'est cela qui prendra du temps et c'est l'ensemble de la voie que nous suivons qui va contribuer à tarir la source même de toutes ces pensées inutiles et stériles.
LAMA DENIS TEUNDROUP. Comment faire taire le mental? Il y a là aussi un gros problème concernant la pratique de la méditation. Votre question, dans sa formulation même, laisse entendre qu'il faudrait que le mental se taise et que l'idéal de la méditation serait donc un mental complète-ment silencieux. Électroencéphalogramme plat. (Rires.) La pratique de la méditation, dans ce qu'elle a d'essentiel, ne vise pas à chasser les contenus du mental ou, comme on dit si souvent, à faire le vide en chassant toutes les pensées car plus on essaie d'en enlever, plus il en vient. C'est la méditation de la pompe à vide. Mais, plus vous essayez de faire le vide, paradoxalement plus vous entre-tenez le mental. Une pensée qui vient est comme la balle du jokari, si vous lui dites: «Tais-toi! » et la renvoyez d'un fort coup de raquette, l'impulsion investie dans la répression sera d'autant plus forte en effet retour.
Donc, il ne s'agit pas de faire taire le mental, dans une attitude autoritaire et répressive, mais là aussi de développer par rapport aux contenus du mental une attitude de transparence. Cette transparence est d'abord celle du méditant qui laisse venir les contenus du mental. Il est neutralité bienveillante, accueillante, il laisse émerger, il laisse être. Il est aussi l'expérience de transparence qui ne se fixe pas sur l'événement mental qui apparaît. La pensée qui apparaît est alors aussi une pensée transparente, une pensée qui n'est pas catégorisée. Elle est simplement étiquetée: pensée». Pensée, point.
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Vous disiez tout à l'heure que dans la méditation, il faut dire oui aux pensées, à tout ce qui vient, et non aux distractions. Je ne comprends pas car, pour moi, pensées et distractions, c'est la même chose.
LAMA DENIS. Les pensées ne sont pas en elles-mêmes dis-tractions. Il ne s'agit pas de dire non aux distractions mais d'être sans distractions, la distraction étant précisément l'abandon du oui. Donc, être sans distraction, c'est rester constamment dans cette attitude de oui fondamental, d'acceptation, de lâcher-prise. Quand une pensée vient, la pensée en elle-même n'est pas distraction, la distraction survient lorsqu'on se fixe sur la pensée et que l'on réagit à celle-ci, que ce soit en la refusant, en la chassant, ou en abondant dans son sens et en la suivant. La pratique de la méditation consiste à rester dans l'ouverture qu'est le oui fondamental. La distraction est la fermeture, la fixation. Le rappel est l'apprentissage du retour à cet état d'ouverture.
ARNAUD. Il est très intéressant de constater que, contrairement à ce que vous avez cru entendre, Lama Denis et moi n'avions pas employé l'expression « non à la distraction mais non-distraction car cela illustre combien souvent, à notre insu, nous remplaçons un mot ou une expression par une autre. Je l'observe personnellement à longueur d'année. Et après, c'est cette expression qui est devenue la nôtre, que nous portons en nous, que nous approfondissons, qui nous dirige de l'intérieur alors qu'elle est légèrement faussée. Il faut savoir que nous sommes tous susceptibles d'entendre autre chose que ce qui est dit ou parfois de croire que nous exprimons la même idée mais avec nos mots à nous. Et nos mots à nous, si nous les approfondissons, ne conduiront pas là où l'autre expression nous aurait conduit si nous l'approfondissons.
LAMA DENIS. Sans distraction», c'est en fait sans « non».
ARNAUD. Les pensées en question peuvent devenir des distractions suivant la manière dont nous les vivons au moment où elles se présentent.
LAMA DENIS. Répétons, car c'est essentiel, que la pensée en elle-même n'est pas une distraction, la distraction consiste à se fixer sur la pensée. La distraction est l'investissement, la prise de possession de la pensée, le fait de donner suite à celle-ci. La distraction est la relation avec cette pensée. Il n'y a pas une distraction que l'on entretient pour autant qu'on accepte la pensée telle quelle; on reste au niveau initial, au niveau premier, celui de la simple émergence de la pensée. On reconnaît la pensée et on ne lui donne pas suite, on ne la suit pas.
Je suis très heureuse des méditations telles que vous nous les avez fait pratiquer pendant ces quelques jours. Cependant, je dois avouer que j'ai plusieurs fois éprouvé une irrésistible envie de dormir...
ARNAUD. Nous avons tous connu cette irrésistible envie de dormir. Jusqu'à ce qu'un certain éveil se soit produit en nous qui fait que nous retrouvons vite la vivacité et l'intensité, il y a dans la méditation les jours fastes et les jours moins fastes, comme un feu qui prend ou qui ne prend pas. Certains jours, dès le départ, nous voici attentifs, certains autres jours, nous ne ressentons que la lourdeur. Cela ne doit pas vous troubler.
Il arrive aussi que l'envie de dormir soit tout simple-ment naturelle parce que nous avons besoin de repos, que nous manquons de sommeil et que le fait de s'arrêter d'agir et de se détendre ramène à la surface ce besoin normal. C'est bien connu, beaucoup d'entre nous ne réussissent pas à se détendre complètement et à vraiment bien dormir. Nous vivons donc avec un certain arriéré de manque de sommeil.
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En ce qui concerne la seconde partie de votre question dans laquelle vous demandiez en quoi la méditation peut toucher les couches profondes de l'inconscient, cela dépend du type de méditation. Par exemple, dans le zazen, à partir de l'extrême rigueur de la posture dans l'immobilité totale, et ce plusieurs heures par jour, beau-coup de choses enfouies peuvent émerger à la conscience. Il y a donc une réelle possibilité, par le zazen, d'assumer ce qui monte à la surface, sans peur, et peu à peu la charge profonde se décharge. Je suis arrivé à la conviction personnelle que quelque chose en matière de purification - ou plutôt de neutralisation de l'inconscient - était réellement possible par la pratique du zazen et par les méditations tibétaines. Cela dépend de la forme de méditation que vous pratiquez mais cela prendra du temps et ce ne sera jamais un travail d'amateur. Il existe des méditations qui peu à peu neutralisent l'inconscient à sa source ou qui purifient celui-ci. C'est à vous de trouver la voie qui vous convient personnellement.
LAMA DENIS. Il y a un rapport direct entre l'inconscient et la pratique de la méditation. Dans la terminologie bouddhiste, on n'emploie pas le mot inconscient. On parle des empreintes latentes dans la conscience fondamentale, alayavijnana. Ces empreintes sont les empreintes karmiques que l'on a évoquées: samskaras (doudje) ou vasanas (patcha). La pratique de la méditation est, dans sa dimension profonde, depuis le début jusqu'à la fin, un processus de purification non pas dans un sens moral mais dans un sens d'épuisement, de dissolution de ces empreintes karmiques. Je rejoindrai très volontiers ce qu'a dit Arnaud à propos de la pratique de zazen: dans la pratique du mahayana, du vajrana tibétain, ce que l'on connaît dans la tradition japonaise sous le nom de zazen s'appelle shamatha vipashyana. Il n'y a pas lieu de faire une distinction entre zazen et d'autres méditations. Donc, lorsque l'on fait zazen, ou plutôt shamatha vipashyana, on se met dans une position de neutralité. On pourrait facilement faire un parallèle entre la situation analytique où quelqu'un nous écoute avec une neutralité bienveillante et l'attitude dans laquelle le méditant est face à lui-même qui implique également un accueil neutre. Du point de vue bouddhique, nous l'avons vu, il n'est pas nécessaire de faire une psychanalyse ou une psycho-thérapie avant de s'engager sur la voie, à condition d'être normalement névrosé, c'est-à-dire de pouvoir commencer une relation juste à la pratique sans la faire dévier complètement. A partir du moment où l'on peut trouver, avec l'aide adéquate, cette position de témoin neutre dans la pratique de shamatha vipashyana, il y a toutes sortes de choses qui viennent, qui remontent et qui s'épuisent petit à petit.
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De ce point de vue, il n'y a ni répression ni expression, ni refoulement ni défoule-ment. Si l'on chevauche l'énergie et qu'on l'exprime, on est allé trop loin, on est passé à côté de la position de neutralité et de transparence. Le chevauchement de l'énergie dans le cycle - expression, impression - perpétue le cycle des samskaras. L'attitude de transparence dissout ce cycle. Au début, il n'y a qu'une toute petite transparence, une petite aptitude à laisser passer de petites pensées ou émotions mais la transparence et la neutralité fonda-mentale s'approfondissant, les émotions les plus intenses peuvent passer et se dissoudre véritablement.
ARNAUD. Je ne sais pas ce qu'il en est dans la réalité de la pratique tibétaine pour les uns et les autres mais dans le zazen au Japon aussi il y a des moments très durs. Bien sûr, le moine est aidé par l'atmosphère du monastère, par le maître, par l'ensemble de la communauté, mais ce qui se passe intérieurement est si fort que celui qui a pratiqué zazen dira peut-être un jour: «A cette époque-là, pendant le zazen, je croyais que j'allais devenir fou, j'avais envie de me lever et de hurler, de casser la gueule au maître. » La concentration sur la posture, dans le zazen, c'est la possibilité d'affronter ces tempêtes intérieures. Cela ne se produit pas chaque fois, pas systématiquement, mais souvent. On comprend, si c'est vécu sans prendre peur, que cela soit une purification.
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Si l'on vit d'un côté la méditation comme quelque chose d'exotique, une discipline à pratiquer dans un monastère, dans un lieu spécial, et de l'autre côté sa vie quotidienne, les autres situations; si lorsque l'on est en méditation, l'on est serein, paisible, on est très méditant et très spirituel et que, sorti de sa méditation, on est un ours irascible, il y a quelque chose qui ne va pas dans la pratique. Le test de l'authenticité de notre pratique est une attitude de moins en moins passionnelle, de moins en moins arrogante, de plus en plus ouverte, disponible et profondément compassionnée.
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On pourrait aussi rendre cette notion en disant l'observateur transparent. En fait ce dont il s'agit est d'amener dans notre présence, dans l'expérience de nous-mêmes en tant qu'observateur, une légèreté, une transparence. Dans le mot transparence il y a trans et apparence, étymologiquement le terme véhicule l'idée de passer au travers de l'apparent ou d'un apparent perméable au travers duquel on passe. La transparence est une expérience diaphane, une expérience qui ne s'arrête pas aux formes qui sont perçues. L'espace et la clarté se trouvent unis dans cette expérience. Il y a apparence et pourtant dans l'espace, l'apparence n'est pas figée, on ne la saisit pas, on ne se fixe pas dessus. Ce que nous essayons de faire sentir est le lien qu'il y a entre l'observateur transparent et l'expérience de transparence telle que nous venons d'en parler. L'observateur transparent est en fait l'observation ouverte et dégagée. Plutôt que regarder, on voit sans regarder, simplement, légèrement, tout en douceur, c'est ce qu'on appelle aussi certaines fois une vision nue, une vision dépouillée on pourrait dire aussi virginité de la vision - une vision qui ne juge ni ne conçoit. Le cœur de la pratique de la méditation est la découverte de cette expérience d'observation abstraite et finalement la découverte de l'expérience transparente. Celle-ci se révèle à nous dans la détente, la détente de nous-mêmes qui s'opère naturellement lorsque nous acceptons de relâcher cette tension qui nous constitue comme observateur. Dans cette détente, ce relâchement, le positionnement qui est l'expérience de nous-mêmes comme observateur s'ouvre et se dissout ou se fond en l'espace. C'est une expérience extrêmement simple mais qui demande de se laisser aller, de se laisser partir en celle-ci, laisser partir étant ici le contraire de ce que l'on ferait en se retenant, en se rétractant. Notre esprit fait corps avec notre expérience et, à ce moment-là, notre expérience et notre esprit, l'expérience et l'observation, l'expérience et la cognition ne sont plus deux. Finalement, l'observateur s'est abstrait ou il a été fait abstraction de celui-ci. Il y a, dans l'absence d'observateur, une observation qui s'expérimente en elle-même sans que se positionne en celle-ci un point de référence, le point de référence qu'est l'observateur. Toute la pratique de la méditation se résume à cette expérience de transparence et, dans celle-ci, à l'incorporation de l'esprit à l'expérience.
Pour en revenir à votre question de départ, et à la relation de l'observateur abstrait à la spontanéité, lorsque cette incorporation de l'esprit à l'expérience s'effectue, encore plus si elle est effectuée véritablement, il y a naturellement union de l'esprit et de l'expérience, de la cognition et de l'expérience qui ne sont plus deux. Dans cet état, esprit, cognition et expérience sont parfaitement en harmonie, sont parfaitement synchrones. Il y a une synchronisation naturelle du corps, de la parole et de l'esprit à l'expérience et cette harmonisation est le sens précis et véritable de la spontanéité. Lorsque l'esprit est incorporé à l'expérience, lorsque nous faisons corps avec celle-ci, l'expérience est à elle-même son propre dynamisme et dans ce dynamisme se révèle la réponse adaptée aux questions dans une immédiateté qui opère en elle-même spontanément. C'est là le véritable sens de la spontanéité.
ARNAUD. Une partie de mon existence a consisté à être déchiré par les contradictions apparentes entre les enseignements spirituels. Dualité, non-dualité, effort soutenu, lâcher-prise; les hindous affirment l'atman, les bouddhistes nient l'atman. Et une autre partie de mon existence, celle qui a triomphé, c'est d'être émerveillé devant l'unité de ces enseignements dont je n'ai vu d'abord que les contradictions. Vous avez insisté, au début de votre réponse, sur juste, sur reconnaître, et il me semble entendre mon propre gourou (qui se réclamait avant tout des Upanishads): just see, juste voir, see and recognize, voyez et reconnaissez. Un autre point qui est encore plus frappant, c'est un rapprochement avec le christianisme. Le Christ a dit : « L'œil est la lampe du corps. Si ton œil est simple, tout ton corps est dans la lumière. » L'œil signifie la vision, la lampe, c'est ce qui éclaire, et le corps signifie l'ensemble de nos fonctions, physiques et psychiques. La vision tournée vers l'intérieur est la lampe qui éclaire tous nos fonctionnements. Si ton œil est simple, terme que Lama Denis a employé tout à l'heure, tout ton corps est éclairé. C'est ce qu'on désigne en anglais par le mot awareness, le fait d'être parfaitement au courant, dans l'instant, de tout ce qui se passe.
Il y a un point signalé par Lama Denis sur lequel je veux également insister, c'est cette conscience qui n'est pas conscience de quelque chose. Toutes nos expériences se ramènent toujours au fait d'être conscient de quelque chose: je suis conscient que vous êtes là, certains assis sur le sol, d'autres sur une chaise, je suis conscient que je me sens mal ou que je suis en pleine forme. Et puis il y a une conscience qui n'est pas conscience de quelque chose, qui est juste conscience, ce qu'on pourrait appeler aussi le pur sujet (c'est la terminologie védantique) qui ne peut en aucun cas être objectivé. Et le sujet pur, la Conscience pure, ce que les hindous appellent atman, traduit en anglais par self et en français par le Soi, on peut seule-ment l'être. Il existe une expression hindoue célèbre qui n'en est pas moins sujette à caution, atma darshan, la vision du Soi. Je peux, au sens ordinaire du mot, voir la fenêtre mais, du point du vue du vedânta, personne ne peut voir le Soi, on peut uniquement l'être par le dépouillement de tout ce que nous ne sommes pas vraiment, de ce qui est conditionné, changeant, éphémère, jusqu'à ce que, à force de dépouillement, il reste l'ultime, le pur sujet ou la pure conscience dont on ne peut pas prendre conscience. C'est C'est une expérience rigoureusement non duelle où il n'y a pas à prendre conscience de quoi que ce soit, juste être. Mais, à ce moment-là, on n'est plus rien de défini, de particulier, ni grand, ni petit, ni limité, ni illimité, ni fini, ni infini.
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QUESTION D'UNE FEMME. Dans la conscience de soi, il y a ce qui est vu, à l'intérieur de soi, et ce qui regarde. Il arrive un moment où seul demeure ce qui est vu, ce qui regarde n'existe plus. Au moment où cette expérience se dissout et où je reviens à moi-même, cela me crée une peur, puisque j'ai l'impression que mon cerveau a eu une coupure, comme un arrêt et que je ne suis plus moi-même.
ARNAUD. Au début de notre cheminement, nous expérimentons parfois des états de conscience tout à fait inhabituels. Nous n'avons jamais connu ces états puisque nous avons toujours eu des formes, des points d'appui. Là, rien: juste la conscience. A ce niveau, vous n'êtes plus ni vieux, ni jeune, ni même homme ou femme. Le fait de me sentir homme correspond à un ensemble de perceptions et de conceptions, nama rupa, le nom et la forme. Mais croyez-vous qu'un tout petit bébé sait s'il est un homme ou une femme? Cela ne vient que peu à peu. L'atman, ou le non-né, n'est ni garçon ni fille. A ce niveau, vous n'utilisez plus l'intelligence qui pourtant reste à la disposition du sage vous n'utilisez plus les fonctions. Momentanément, il y a une suspension. C'est comme si sur un écran de cinéma on projetait la lumière mais sans le film. Le courant des formes s'arrête.
Cette conscience vide peut nous dérouter, nous faire presque peur, c'est vrai. Vous n'avez plus rien mais il n'y a pas de raison d'avoir peur. On n'est plus ce que l'on a considéré comme soi jusqu'à présent. Dites-vous que ce que vous venez de décrire comme vous faisant peur, c'est ce que recherchent ardemment des milliers de méditants védantiques qui ne rêvent que d'arriver à cette conscience vide, pure, sans objet, où il n'y a plus que le sujet. La conscience peut prendre conscience de tout mais pas prendre conscience d'elle-même en mode dualiste. L'œil peut tout voir mais ne peut pas se voir lui-même.
LA MÊME PERSONNE. Ce qui me fait peur, c'est qu'il me semble que je ne suis plus maître de moi.
ARNAUD. Vous êtes toujours redevenue maîtresse de vous. Vous n'êtes pas entrée dans le samadhi définitif duquel on n'aurait jamais pu vous ramener sur terre.
LA MÊME PERSONNE. Non, mais cette expérience ne m'a pas procuré un réel plaisir non plus.
ARNAUD. Si l'état avait été pur, vous ne pourriez pas dire: «Je n'ai pas éprouvé un réel plaisir. » Il ne serait plus question de cela. N'ayez pas peur. Maintenant, que le contenu de l'inconscient puisse s'être réveillé parce que nous faisons silence et que des peurs latentes apparaissent, cela fait partie de ce que nous aurons à neutraliser peu à peu. Ces peurs ne sont pas ressenties quand nous sommes dans le feu de l'action ou des distractions et préoccupations habituelles, mais elles commencent à se faire sentir quand nous lâchons un peu nos tensions. Elles peuvent alors monter à la surface et être vues. N'ayez pas peur de votre peur, soyez neutre, désengagée, tout ce qui a été dit ces jours-ci, et peu à peu le malaise va s'évaporer. Il y a deux peurs différentes: la peur (ou les peurs) que vous portez dans le subconscient parce que vous savez que vous avez souffert et qu'il est encore possible de souffrir. Et puis il y a la peur des états de conscience nouveaux, la peur du lâcher-prise, la peur de la perte des références et des contrôles habituels.
LA MÊME PERSONNE. C'est cette peur-là précisément dont je ne suis pas libre.
ARNAUD. Le chemin est pour ceux qui n'ont pas peur de leur peur.
LA MÊME PERSONNE. Mais moi je suis justement très peureuse.
ARNAUD. Alors, érodez progressivement la peur. Et puis, ne dites pas: «Je suis très peureuse», dites plutôt: « Jusqu'à présent j'ai été très peureuse. » N'impliquez pas l'avenir. Si vous affirmez: «Mais moi je suis très peureuse, alors je vous réponds brutalement: vous n'avez aucun avenir d'aucune sorte dans la spiritualité. Vous n'allez pas admettre une telle réponse. Donc, ne l'affirmez pas, cette peur. Jusqu'à présent, j'ai été peureuse. C'est tout.
(première lecture)
Comment progressez malgré les difficultés quotidiennes ?
Comment monter au premier étage malgré les marches de l’escalier ? Aujourd’hui, si la situation dans laquelle je suis me paraît difficile, cela tient à mon niveau d’être actuel ; dans des conditions similaires, un sage resterait serein.
Souvenez-vous : premier point, si je suis dans cette situation, cela tient à moi, j’ai attiré, crée un certain karma ; deuxième point, si cette situation me parait si lourde, si cruelle, c’est à cause de mon niveau d’être actuel.
Citations recueillies par Viafx24 et publiées en juillet 2026.
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