L’ami spirituel
p152
Le premier pas, c'est que le maître vienne nous rejoindre là où nous sommes, fût-ce dans notre désarroi. Et le deuxième pas, c'est que, nous, nous allions peu à peu rejoindre le maître là où il est, c'est-à-dire dans sa disponibilité, sa liberté et son amour. Quand le disciple a résolu ses principaux problèmes existentiels, qu'il ou elle est devenu suffisamment unifié, structuré, qu'il a, disons-le, manifestement progressé dans sa compréhension et dans sa pratique et qu'il récolte les fruits de cette pratique, l'important pour lui est de se rapprocher de plus en plus du niveau d'être de son maître. Il lui importe alors de ne plus attendre simplement que le maître soit en communion avec lui mais de chercher à être, lui, en communion avec le maître, autrement dit d'être un peu moins du côté des demandeurs, un peu plus du côté de celui qui donne. Sa joie n'est plus que le maître ait bien répondu à une de ses questions mais qu'il ait bien répondu à la question d'un autre. Il essaie de voir l'ashram, ceux qui y vivent et ceux qui y viennent en séjour, non plus avec ses yeux mais avec ceux du guru. Quand, au cours d'une réunion commune, un participant s'exprime, pose une question, il l'entend non plus avec ses oreilles mais avec celles du maître. Il lui sera aisé et heureux de renoncer à un entretien en tête à tête pour qu'un autre puisse en bénéficier. Il sera comme un fils ou une fille qui quitte peu à peu le monde des enfants dont la loi est de demander et de recevoir pour entrer dans le monde des adultes dont la loi est d'entendre la demande et. de donner.
Il faut cependant veiller à rejoindre le maître dans l'essence et non pas dans l'apparence. Il peut arriver qu'un disciple, malgré lui, imite le maître comme celui qui adopte la démarche d'un acteur de cinéma qu'il a beaucoup vu sur l'écran. Il arrive aussi qu'il y ait une imitation qui ne sonne pas faux: le disciple finit par ressembler au maître même s'ils ne sont pas de la même nationalité. Il a un débit de voix, des intonations qui rappellent celles de son maître, comme un fils qui ressemblerait beaucoup à son père.
P159
Je me rappelle le cas d'une femme qui fréquentait assidûment les groupes Gurdjieff et qui avait raconté dans notre groupe les austérités auxquelles elle s'adonnait. Je me souviens notamment qu'elle s'obligeait à veiller la nuit en restant les bras en croix... Que puis-je faire de plus? avait-elle demandé. Le responsable du groupe lui avait simplement dit: « Sortez un jour sans rouge à lèvres ». Elle avait alors poussé un cri et s'était littéralement tordue de souffrance à cette idée.
Et je rajoute : Cela nous concerne tous.
P229
De même qu’un cinquième dan de judo aura spontanément le geste juste au moment nécessaire, de même l'enseignement fera partie de votre être même et vous deviendrez des experts de sa mise en pratique. Cela c'est votre affaire. Et si au fond du cœur vous savez « c'est mon guru », le maître ne peut que dire oui et répondre à l'attente de votre profondeur.
P276
Le mot obéissance serait en effet incompréhensible inadmissible, s'il s'appliquait à des hommes capables de ne pas obéir, donc intérieurement libres et auxquels on demanderait de se soumettre à une autorité extérieure. Non, il va simplement falloir changer d'obéissance. Au lieu d'obéir aux diktats de mon ego et de mon mental, j'obéis à une autre autorité. Quelle est alors cette autre autorité à laquelle j'accepte volontairement de me soumettre? Distinguez bien deux types de soumission dans votre démarche. L'une est la soumission aux situations. Je me soumets parce que je ne peux pas faire autrement. « Ici et maintenant, je reconnais que ce qui est est, je cesse de me débattre et de discuter l'indiscutable. » C'est le thème spirituel fondamental, le oui inconditionnel à ce qui est. Nous sommes bien obligés d'admettre, sans perdre d'énergie, l'autorité de ce qui a de toute façon pouvoir sur nous, ne serait-ce que celle des nuages, de la température, des anticyclones ou des zones de dépression. Cette première soumission représente déjà une liberté. Pas la liberté de mon ego ni de mes peurs ni de mes exigences mais un affranchissement par rapport à ceux-ci. Certains diront. en utilisant le langage religieux: « c'est la volonté de Dieu», bien que l'on comprenne aisément pourquoi cette expression, utilisée à tort et à travers afin de justifier les pires abus, soit aujourd'hui sujette à caution. Et pourtant, cette attitude intérieure de soumission à la volonté divine a été le pivot de l'ascèse des plus grands mystiques.
P280
Vijayananda, bien qu'il sache que le fait de s'occuper du chargement l'empêchera de trouver une couchette dans ce train bondé, obéit à Mâ Anandamayi. Il ne vous est pas demandé d'obéir au doigt et à l'œil comme des esclaves mais de réfléchir profondément à cette question car l'obéissance est une aide dont on ne peut se faire aucune idée tant qu’on ne l'a pas encore expérimentée. Tout ce que nous pouvons concevoir, imaginer, penser à ce sujet, sera forcément inexact et même gravement inexact.
Procédons pas à pas. Est-ce que je considère que le but est la vision et que je suis aveugle, que le but est la connaissance et que je vis dans l'ignorance ou suis-je certain que je vois très clair et que je comprends tout? Est-ce que je me considère comme soumis à une illusion fondamentale? Personnellement j'ai employé ces mots pendant vingt ans et je n'y ai vraiment cru qu'au bout de ce laps de temps. Ce qui fait le disciple, c'est la conviction: tel que je suis, je suis soumis à une vision déformée, à une fausse connaissance pire qu'une ignorance, je vis dans le sommeil. Tous les enseignements spirituels l'affirment, y compris le christianisme qui, dans un langage que nous ne comprenons pas toujours, parle de « l'homme né dans la corruption, né dans le péché, incapable par lui-même de faire le bien ». Utilisant une autre terminologie, on dira que l'homme est prisonnier du mental, asservi à l'ego.
P282
La vraie manière d'échapper à ce statut d'esclave, c'est de vous soumettre à l'autorité d'une personne qui, elle-même, a échappé à ce statut. En vous soumettant à un maître digne de ce titre, vous vous soumettez à vous-mêmes, vous-mêmes enfin déjà arrivés à votre propre sagesse. C'est seulement cette manière de s'exprimer qui peut vous permettre de comprendre. Celui qui, aujourd'hui, est le plus vous-mêmes libres, vous-mêmes autonomes, vous-mêmes guéris, c'est le guru.
Je le redis tant je sais combien ces vérités sont difficiles à entendre de nos jours, vous ne pouvez être libérés de l’esclavage intérieur qu'en passant par une obéissance extérieure fondée sur des critères justes. Pour parler comme la Bible, ou vous obéissez à Mammon, le Prince de ce monde, le monde de l'avoir, de la jalousie, de la peur, du désir, ou vous obéissez à Dieu provisoirement représenté par le maître qui en est l'instrument. Vous pouvez faire un certain choix d'obéissance. Swami Ramdas racontait que, vers l'âge de trente-huit ans, il était devenu intensément conscient de son esclavage à ses pulsions, ses peurs et notamment ses colères: un jour il avait eu un ultime accès de colère, une colère terrible qui l'avait submergé au point de le faire trembler convulsivement. Cela faisait deux ans qu'il se sentait de plus en plus en porte-à-faux dans sa vie professionnelle, familiale, sociale et, le jour de cette fameuse colère, il a pris une décision : « C'est fini, je ne veux plus être asservi à ces puissances qui sont en moi, je deviens asservi à Ram: esclave pour esclave, je serai l'esclave de Dieu. » Si vous lisez ses mémoires traduits en français sous le titre Carnets de pèlerinage, vous verrez comment, dans les conditions particulières de l’Inde d’il y a cinquante ans, il suivait la volonté de Ram telle que certains signes la lui manifestaient.
P284
Une éducation réussie doit donner à l’enfant non pas l’impression d’obéir mais simplement d’être guidé, aidé à grandir et à vivre en sécurité.
P285
Essayez de faire l’expérience de l’obéissance, et d’abord l’obéissance intérieure au faits c’est à dire l’adhésion à ce qui est, l'économie de l'émotion qui ne change rien aux faits. Vérifiez par vous-mêmes que se passe-t-il si j'essaye vraiment d'obéir, de laisser un peu mon ego de côté. La vie va sans arrêt vous demander des choses. Allez-vous permettre à l'ego de prendre le dessus, n'en faire qu'à votre tête ou allez-vous répondre à ce que la situation attend de vous ? A cet égard, Swamiji parlait du rôle des mères d'une façon magnifique, comme s'il avait lui-même mis au monde et allaité de nombreux enfants, expliquant comment l'esclavage de la mère obligée de se lever cinq fois dans la nuit si son enfant est malade, est en fait un chemin de libération. Pour lui, le statut de mère était aussi noble que celui du yogi, du sannyasin ou du moine. L'enfant crie, il se passe quelque chose, il est malade, je suis obligée de me lever. J'obéis. Quel guru!
Il faut que vous compreniez la nécessité que votre ego soit mis en cause dans un ashram. Acceptez-le d'avance. Si tout est facile, comment voulez-vous progresser? Vous vous retrouverez démunis devant les difficultés de l'existence. Vous roulez sur une route, tout d'un coup vous vous apercevez que la voiture ne répond plus bien. Vous arrêtez, vous faites le tour de la voiture, un des pneus est complètement à plat. L'existence vous donne un ordre. Maintenant sortir la manivelle, monter le cric, dévisser la roue pour la changer. Etes-vous prêts à accomplir librement ce que vous demande l'existence ou à l'accomplir en esclaves révoltés, c'est-à-dire en maugréant, en refusant de tout votre être, dans la non-unification, en pleine contradiction avec ce que vous êtes en train de faire ? Exercez-vous à l'ashram. Qu'est-ce que vous risquez? Dans votre entreprise, si vous obtempérez dès que quelqu'un vous demande une chose, vous risquez de passer pour un faible et le collègue se déchargera sur vous de son travail en vous demandant de le faire à sa place. Mais à l'ashram, chaque fois que votre ego est mis au défi, c'est tout bénéfice pour vous. Tout événement qui fait lever un refus est une aide pour voir en pleine lumière le fonctionnement de l'ego et pour comprendre comment vous allez pouvoir lui échapper afin qu'il ne règne plus sur vos existences.
Comment pourrez-vous jamais être détendus si vous vous situez au cœur de ces deux tensions: je suis tendu vers, je suis tendu contre. Voilà le statut de l'ego. Jamais la paix. En Inde, toutes les prières, toutes les citations des Védas ou des Upanishads se terminent par ce verset que ceux qui ont séjourné dans ce pays ont entendu tant de fois : « Om, Shanti, Shanti. Shanti, Hari Om Tat Sat. » Shanti veut dire la Paix. Il est vrai que le Christ a dit : « Je ne suis pas venu apporter la paix mais l'épée », c'est-à-dire qu'il ne nous a pas promis la paix ordinaire, la paix des vaches qui ruminent dans un pré mais une autre paix, « celle qui dépasse tout entendement » ou toute compréhension. Si vous êtes insérés par rapport à « tout le reste » dans un double mouvement de tension, tendu entre le désir et la peur, où trouverez-vous la paix ? Jamais dans cette dualité, cette bipolarité: j'aime, je n'aime pas frustrant, gratifiant sécurisant, dé-sécurisant qui est le mécanisme même de l'ego - idée qu'exprime le mot dvandva en sanscrit. les paires d'opposés.
L'ego se sent tantôt gratifié, tantôt frustré dans dignité. « Untel ne m'a pas regardé, ne m'a même pas dit bonjour » ou au contraire « quand je suis arrivé, j'ai été très chaleureusement accueilli ». Comment est-ce que je suis traité? Est-ce que ma dignité est respectée ? La vanité est une caractéristique de l'ego. Votre dignité, au sens où l'ego l'entend, mettez-la donc de côté à l'ashram si vous voulez être libres et heureux. Vous trouverez une tout autre dignité. Ne laissez pas le mental indéfiniment ramener les vérités supra-mentales aux habitudes ordinaires: si je deviens un grand disciple, je serai respecté... La liberté n'a que faire de ce type de respect. Si vous êtes jivanmukta tout en étant chirurgien des hôpitaux, le dharma demande que vous soyez respecté dans votre fonction et que les malades ou les infirmières ne vous traitent pas comme n'importe qui mais ce n'est pas l'ego qui le demande, c'est la justice, l'ordre universel, la loi objective.
L'ego se sent aussi menacé dans sa liberté telle qu'il la conçoit - on m'oblige ou on m'empêche - et il réagit en affirmant: « Je fais ce que je veux. » Qu'est-ce que ce « je » ? Ce « je » n'existe pas. Je reviens à ce que je disais tout à l'heure, je fais ce que mes impulsions veulent, je fais ce que mes glandes endocrines veulent, je fais ce que mes vasanas veulent, je fais ce que mon inconscient veut. Uniquement des mécanismes implacables. Quelle illusion de croire que vous faites ce que vous voulez! Et à partir de cette illusion, l'ego trouve insupportable qu'on ne lui laisse pas faire ce qu'il veut, tandis que le moine, lui, choisit l'obéissance pour la vie entière. Il s'agit de trouver une liberté intime qu'aucune des vicissitudes de l'existence ne peut entamer.
L'ego se sent menacé dans sa dignité, dans sa liberté mais aussi dans sa sécurité. Il a tout le temps peur: qu'est-ce qui va m'arriver ? « Si on me demande de faire telle ou telle chose, cela va me fatiguer » et il commence à s'inquiéter sans se préoccuper de savoir si cette crainte est fondée ou non. La sécurité réelle ne réside pas là. Elle est dans ce que le Christ a appelé « les trésors que les voleurs ne peuvent pas dérober et que la rouille ne peut pas détruire ». La sécurité est parfaite au cœur même de l'insécurité, lorsque vous avez trouvé la citadelle intérieure du Soi, de l'atman. Quand Etty Hillesum, jeune Juive hollandaise, à qui nous devons l'admirable Une vie bouleversée (Le Seuil), s'est retrouvée dans un wagon plombé qui l'emmenait à Auschwitz, elle a écrit quelques lignes sur une carte qu'elle a jetée du train et qui a été retrouvée par la suite : « Le Seigneur est ma chambre haute. »
Du fait des expériences que vous avez vécues et des empreintes qui se sont déposées en vous tout au long de votre vie, vous « aimez » certaines choses et vous n'en « aimez pas » d'autres. L'obéissance, intelligemment comprise, est une aide précieuse qui vous permet de dépasser ces goûts, ces dégoûts, ces préférences, ces refus mécaniques pour accéder à une vision plus équanime de la réalité. Si depuis tant de siècles des hommes et des femmes de bon sens décident d'entrer au monastère en sachant qu'ils vont se soumettre à la règle et à l'Abbé ou de vivre dans l'ashram d'un sage en obéissant à celui-ci, il doit bien y avoir une raison. S'il s'agissait d'une erreur ou d'un comportement névrotique, l'obéissance n'aurait pas été tellement vantée par les Pères du Désert puis par des générations de mystiques. D'un certain point de vue, elle constitue le cœur, l'essence de l'ascèse, même si elle contredit complètement la mentalité moderne. La liberté ne réside pas dans la revendication « je fais ce que je veux » mais dans le fait de renoncer à une obéissance qui vous enchaîne et d'opter pour une obéissance qui vous libère. Un jour, vous obéirez à ce que Swamiji appelait la nécessité des situations et à ce que d'autres dénomment la Volonté de Dieu. Et vous serez en paix, définitivement, inébranlablement, libres de toutes vos limitations, de toutes vos finitudes, aussi libres que l'acteur l'est à l'intérieur du rôle qu'il joue. Vous le serez à jamais quelles que soient les péripéties de vos existences.
En attendant, exercez-vous et voyez. En quoi est-ce si insupportable qu'on me demande de faire certaines choses, qu'il y ait autour de celui qui me guide certaines règles, certaines instructions? Essayez simplement de sentir, d'accueillir d'une nouvelle manière ces chocs donnés à l'ego par le fait que, dans un ashram, certains comportements vous soient imposés alors que d'autres ne vous sont pas autorisés. Ce n'est pas grand-chose comparé à la rigueur de la Règle de saint Benoît ou de l'ashram de Mâ, mais au moins ne laissez pas échapper le peu d'obéissance qui vous est non pas demandé mais offert. Et voyez que chaque fois que vous ré-agissez à une demande ou à un empêchement, c'est uniquement l'ego qui est touché. Il ne vous est pas demandé, sur le chemin que je propose, de prendre un engagement préalable d'obéissance qui est la condition sine qua non pour entrer au monastère de Trappistes, de même que, pour devenir à part entière disciple de Mâ Anandamayi, il fallait faire reddition de sa volonté propre. Ensuite, tous les mécanismes inconscients viennent à la surface pour rendre difficile l'application de cette décision, mais au moins la décision de principe a été prise : à partir de maintenant j'obéis à Mâ; c'est elle qui décide pour moi. Elle voit clair, je ne vois pas clair. Je suis comme un aveugle qui veut traverser la place de la Concorde et demande: « Est-ce que quelqu'un peut m'aider à traverser ? » Toute la question est de savoir si vous êtes réellement convaincus que votre mental, pour l'instant, vous aveugle. Celui qui en a assez d'obéir à son ego ou à Satan s'en remet à un maître. Et c'est cela qui le conduira à la libération. En vérité l'obéissance ne pose guère de problème à ceux qui s'engagent dans un ashram en Inde ou dans un monastère en France mais c'est une notion qui demeure étrangère à ceux qui ne sont pas nés dans un contexte traditionnel et qui sont imprégnés d'idées modernes prônant cette liberté illusoire dont on parle à tort et à travers.
C'est aussi beaucoup moins évident à l'heure actuelle du fait de l'éclosion anarchique de sectes suspectes, voire meurtrières, dirigées par des gourous qui sont des charlatans quand ce ne sont pas des fous. Il est vrai qu'il existe cher l'être humain une tendance très forte à s'abriter derrière l'autorité de quelqu'un qui puisse le prendre par la main et le guider - tendance qui a été sévèrement critiquée comme renoncement à l'autonomie et à la responsabilité, retour à la dépendance de l'enfant, régression, que sais-je encore... Mais ce n'est pas parce qu'il y a eu et qu'il y a encore des abus par fois dramatiques dans ce domaine, ce n'est pas parce que certaines personnes se sont mises en effet sous la coupe d'un fanatique ou que des peuples entiers ont accepté, pour leur malheur, l'autorité d'un tyran que la nécessité pour l'aveugle de faire appel à quelqu'un qui y voit avant de se lancer dans un carrefour ne demeure pas juste, réelle, vraie et saine.
C'est là qu'il ne faut pas se tromper car toute la question est là. Est-ce que vous vous soumettez à quelqu'un qui est « un autre que vous », qui a, comme vous, ses peurs, ses désirs, son inconscient, ses projections, ses demandes? Comment un être lui-même soumis à une servitude intérieure pourrait-il vous conduire à une liberté qu'il ne connaît pas ? Le maître est supposé (sinon, ce n'est pas un maître) avoir lui-même, en son temps, accepté l'autorité d'un autre maître et, grâce à l'aide de celui-ci, avoir neutralisé ses peurs et ses désirs, c'est-à-dire avoir atteint au moins ce stade sinon d'être complètement sans désir, du moins qu'aucun désir n'ait pouvoir sur lui. Si vous vous soumettez à un autre ego, un autre égocentrisme, vous êtes perdus. Et c'est malheureusement ce qui se passe trop souvent. On s'abandonne à un homme - ou à une femme qui a eu la persévérance de pratiquer la méditation ou d'autres exercices, qui a développé certains dons, de qui émane un charisme et une force de conviction mais qui, malheureusement, n'a pas été pris en main par un maître, n'a pas été libéré de ses propres servitudes intérieures et demeure donc « un autre que nous » qui n'est pas neutre. C'est grave, parfois très grave, mais ce n'est pas parce qu'il y a des erreurs possibles qu'il faut renoncer à l'attitude juste, celle-là même qui sera libératrice.
Ce que je vous dis aujourd'hui peut paraître original par rapport à la mentalité moderne mais ne l'est pas du tout par rapport aux anciennes traditions chrétienne, hindoue, bouddhiste et soufie. Je partage avec vous mon expérience. Moi-même, j'ai mis longtemps à accepter l'autorité de Swamiji. C'est bien pourquoi, un jour où je parlais à Swamiji des relations entre les disciples indiens et les disciples français, Swamiji m'a fermement répondu : « Swamiji n'a pas de disciples, Swamiji n'a que des apprentis-disciples. » Apprentis-disciples, vous le serez tant que vous n'aurez pas reconnu que votre seule chance de liberté c'est de vous soumettre à l'autorité de quelqu'un qui ne vous veut que du bien et qui n'est pas un autre que vous. Et, bien entendu, Swamiji ne m'a jamais donné d'ordre prématurément. Avec un amour infini et une patience infinie, il m'a suivi dans les péripéties et les stupidités de mon mental, l'expression des vasanas et des samskaras. Ce n'est qu'à la fin de notre relation que ma conviction à son égard a été parfaite et que, quoi qu'il m'ait demandé, je l'aurais fait. Mais c'est venu très tard et il ne m'a jamais rien demandé que j'ai regretté ensuite d'avoir accompli. Si vous avez un doute à l'égard de celui qui vous guide, ce doute doit être vu en face et clarifié. Il n'a jamais été dit que les doutes doivent être réprimés pour empoisonner la relation avec le guru. Vous avez au contraire le privilège de pouvoir poser les questions qui vous tiennent à cœur. « Je ne comprends pas, je ne peux pas adhérer à ce que vous avez dit aujourd'hui. » II n'y a que comme cela que vous progresserez.
Et, un jour, le guru aura éveillé en vous ce qu'on appelle le gourou intérieur, votre sagesse à vous ou, plus rigoureusement, la sagesse en vous. Vous deviendrez alors votre propre maître comme si, à force de faire traverser la rue à un aveugle, on lui avait rendu la vue. On dit même traditionnellement que celui qui a éveillé en lui le gourou intérieur, qui est devenu son propre maître, n'est plus soumis à la loi: il est devenu à lui-même sa propre loi. Mais encore une fois méfions-nous d'une formule comme celle-là et faisons preuve de circonspection dans ce domaine. Si celui qui affirme être devenu à lui-même sa propre loi est encore l'esclave de son inconscient, de ses émotions et de son mental, il ne pourra qu'égarer les autres autour de lui.
Aucun maître digne de ce nom n'abuse de son autorité. Il conduit chaque disciple vers la non-dépendance. Il est un guide, une porte, un chemin, pour vous conduire à vous-mêmes. Car aujourd'hui vous ne vous appartenez pas. Et vous êtes appelés à la libération, à ne plus être des esclaves. Souvenez-vous aussi du lumineux Ramdas, le serviteur, l'esclave de Ram. Et cette parole de Swamiji, ne la refusez pas. Réfléchissez jusqu'à ce que vous en ayez à votre tour découvert la vérité et la beauté : « Complete slavery is perfect freedom », « l'esclavage complet c'est la liberté parfaite ».
p306
Ce renversement de perspective, vous vous y préparez peu à peu, plus ou moins longtemps, plus ou moins laborieusement. Pourquoi ne pas l'envisager dès à présent? Mesurez d'abord votre égoïsme, mesurez votre infantilisme, Voyez la puissance de vos demandes personnelles, de vos désirs et de vos peurs. Il est inutile de s'aveugler à ce sujet, de s'illusionner à cause de quelques élans généreux qui s'emparent parfois de nous et qui, en fait, ne sont que des émotions même si ce sont des émotions plus élevées que les autres ou en tout cas qui diminuent un peu la séparation avec le prochain donc la dualité. J'ai souvent expliqué la distinction entre les émotions qui nous emprisonnent la jalousie, la colère, etc. et les sentiments qui sont l'expression d'une communion: par rapport à soi, la paix et la sérénité et, par rapport à ce que nous considérons comme autre que soi, la bienveillance, la compassion, l'amour, jusqu'à ce que progressivement cette distinction entre moi et tout le reste s'amenuise puis s'efface et que se réalise ce que l'on a appelé « unité » ou, plus exactement, « non-dualité ».
Mais avant de parvenir à ce stade, quelle que soit la voie que nous suivons, il est certain qu'une part du chemin a ceci de douloureux que nous avons l'impression de ne pas progresser ou même de régresser, simplement parce que nous voyons en pleine lumière ce que, jusque-là, nous n'avions pas du tout découvert en ce qui nous concerne. Certaines illusions nous faisaient croire que nous étions plus avancés que nous ne le sommes en réalité.
P310
Or progressivement j'ai découvert que Swamiji, en fait, à travers tant de connaissances, une telle expérience, me conduisait tout simplement vers le non-égoïsme. J'ai dû beaucoup réfléchir pour comprendre cette toute simple et évidente vérité l'état-sans-ego, egoless state (autre expression pour désigner la libération), sur lequel Ramana Maharshi s'est expliqué toute sa vie en brèves réponses, ne pouvait pas être autre chose que l'état dans lequel l'égoïsme s'est complètement effacé.
L'apport spécifique de swami Prajnanpad a été de me montrer la puissance (pour ne pas dire la toute-puissance) de mon égocentrisme, même après dix-huit ans de méditations diverses et de ferveur religieuse. Que de fois j'ai cru, à force de prières durant des retraites dans un monastère ou en face de Ramdas ou de Mâ Anandamayi, que je dépassais cet ego dont je comprenais bien qu'il était ma prison. Combien de milliers de pranams j'ai pu faire de tout mon cœur dans toutes sortes de lieux saints, convaincu chaque fois que j'accomplissais ce que l'on appelait en Inde surrender, reddition de l'ego à la vérité, à la volonté de Dieu. Et j'ai découvert en pleine lumière auprès de Swamiji que cet égocentrisme avait à peine été entamé. L'égoïsme avait même récupéré de toutes les manières possibles les bénédictions que j'avais reçues et tous les élans sincères de ce que j'appelle le mystique en nous ». Les personnages que j'avais peu à peu reconnus en moi le vaniteux, l'ambitieux, le séducteur, l'enfant perdu. etc. trouvaient leur compte dans ce chemin spirituel et avaient réussi à tirer la couverture à eux.
P312
que cet adulte égoïste soit tout simplement infantile. Un orgueil bien placé ne peut pas tolérer cette humiliation de fonctionner comme un enfant et de ne pas passer dans le camp des adultes et peut-être même de ces adultes accomplis que nous appelons les sages.
Au fond je m'étais, il faut bien le dire, accommodé de mon égoïsme. Le mental est si rusé qu'il avait toujours réussi à m'empêcher de voir ce lien total qu'il y a entre disparition de l'égocentrisme et libération. Il m'aveuglait à cette vérité pour tant évidente comme le nez au milieu de la figure. Et là où le mental a perdu pied grâce à Swamiji, c'est quand j'ai vu que cet égoïsme était de l'infantilisme et que je n'ai plus pu supporter ce statut d'enfant. J'ai compris que la sagesse et l'infantilisme étaient incompatibles et que la seule manière d'échapper à cet infantilisme était d'émerger de l'égoïsme. Et échapper à l'égoïsme, c'est laisser provisoirement de côté les suprêmes considérations sur la non-dualité et l'illusion de l'altérité et, de toutes ses capacités de sensation, de sentiment et d'intelligence, reconnaître l'autre.
Je voudrais citer une fois encore à cet égard la réflexion de Frédérick Leboyer qui termine un des trois tomes des Chemin de la Sagesse: « La vie spirituelle, ce sont tous les miracles qu commencent à se produire dès que l'on fait passer l'intérêt des autres avant le sien. » N'entendez pas miracle au sens magique où vous verriez l'eau jaillir d'un rocher comme dans l'Ancien Testament. Le mot miracle se réfère à des événements inhabituels, c'est-à-dire des lois qui, d'ordinaire, ne se manifestent pas dans nos existences. Le plus grand changement qu puisse se produire dans vos existences, le changement le plus visible et le plus spectaculaire, viendra avec la compréhension de cette vérité: le chemin consiste à faire passer l'intérêt des autres avant le sien. Tant que vous resterez prisonniers de vous-mêmes tout en cherchant à échapper à la souffrance, à vous libérer de vos complexes, à sortir de votre solitude, vous piétinerez sur place. Tout le début du chemin qui, dans certains cas, ne s'adresse et ne peut s'adresser qu'à l'ego, est uniquement une préparation à cette bascule, à ce passage d'une attitude égocentrée à une perspective allocentrée.
Jusqu'à présent, le maître-mot explicite ou implicite de mon existence était « moi » et, quand cette bascule s'est opérée, le maître-mot de mon existence devint « l'autre ». Vous sentez bien que cette conversion ne peut pas s'accomplir immédiatement. Il faut vous y préparer mais il faut surtout la vouloir. Il faut au moins faire place dans votre cœur à l'idée que c'est vers cela que vous vous acheminez parce qu'une part de vous veut seulement entendre: « Moi, mon guru, ma progression... » Et voilà où est l'impasse. Et « moi » pourra faire des efforts louables (se lever la nuit pour méditer à trois heures du matin, suffoquer de chaleur dans les ashrams de l'Inde, renoncer à des vacances passionnantes pour faire une retraite dans un monastère), tant que le pivot de votre existence sera « moi », vous progresserez à peine. Il s'agira tout juste d'un chemin préparatoire. Et quand ce qui vous animera, là où vous aurez votre centre de gravité personnel, ce sera « l'autre », alors les vrais changements apparaîtront, alors votre paysage intérieur et extérieur se transformera, alors un chemin rocailleux et laborieux se transformera en une route grande ouverte devant vous.
Ne vous méprenez pas cependant sur cette manière de s'exprimer: « le jour où votre centre de gravité sera l'autre » car il faut avoir déjà une certaine compréhension pour bien entendre cette phrase. Le non-égoïsme ne vous est pas immédiatement accessible. Tant que l'inconscient est trop puissant, les tentatives de non-égoïsme sont malheureusement corrompues par cet égoïsme latent - quelle que soit votre bonne volonté de surface. Attention au « non-égoïsme » issu de la névrose: certains croient qu'ils ne vivent que pour les autres, alors qu'ils pèsent en fait sur les autres, qu'ils imposent leur dévouement et leur sacrifice aux autres sur la base d'un immense aveuglement et d'un immense mensonge.
Et pourtant, je maintiens cette formulation: vous devez d'abord avoir un centre de gravité en vous - c'est la première condition - mais ce centre de gravité ne se trouve plus dans l'égocentrisme mais dans l'altérocentrisme si je puis me permettre de forger ce terme.
Tant qu'il n'y a en vous aucun axe tant soit peu stable, vous vivez au gré de vos émotions: égoïste un jour, altruiste le lendemain, généreux le matin, rancunier l'après-midi... Les chocs accidentels de l'existence font naître, disparaître et se remplacer des humeurs, des associations d'idées, des émotions diverses; un personnage en vous prend le pouvoir pendant une heure ou cinq minutes, disparaît, laisse la place à un autre. Puis, quand le disciple se lève en vous qui, lui, est compatible avec toutes vos vicissitudes extérieures et intérieures, vous acquérez un début d'unification. Vous êtes moins contradictoires, dispersés ou, si vous préférez, à l'intérieur de vos contradictions et de vos dispersions, apparaît peu à peu un centre plus stable, plus invariable. Mais ce centre s'exprime encore par « moi»: ma vigilance, ma présence à moi-même, ma conscience d'être, ma vision du changement, le fameux témoin dont parlent les enseignements. C'est une étape mais ce n'est qu'une étape. Je dirais presque : vous commencez à être. Le guru a quelqu'un en face de lui - et pas un matin l'ambitieux, le matin suivant l'enfant perdu et le surlendemain l'obsédé sexuel - quelqu'un qui ne réapparaît pas pour disparaître à nouveau, à qui l'on peut parler et qui se souviendra de ce qui a été dit. Parce que ce qui convient à l'ambitieux, l'idéaliste en vous ne s'en souvient pas et vice versa.
Mais ne vous attardez pas à ce stade. Quand vous sentez que vous commencez à être un peu plus structurés, un peu plus « cristallisés », vous êtes mûrs pour entendre le véritable enseignement. Préparez-vous alors à vous effacer en tant qu'ego pas en tant que Soi ou « Je suis » suprême. Et la manière la plus réaliste, la plus solide, la moins récupérable par le mental, de s'effacer en tant qu'ego, c'est de tenir le plus grand compte de tout ce que vous ressentez aujourd'hui comme autre que vous, c'est-à-dire non seulement les êtres humains mais l'ensemble de votre environnement. C'est une conversion, un retournement intérieur qui vous donnera une qualité de sentiment, de joie, que vous ne pouvez pas imaginer à l'avance et qui sera une réelle découverte.
Jusqu'à présent, vous avez ressenti le monde par rapport à vous et vous auriez souhaité que le monde existe uniquement en fonction de vous et pour vous. L'enfant veut que papa et maman soient là pour lui: s'occuper de lui, répondre à ses désirs, ne jamais le mettre en cause. Puis la vie le déçoit mais cette demande persiste, plus ou moins refoulée, donc oubliée. Ce qui serait merveilleux, c'est si tout pouvait graviter autour de moi, si tout pouvait exister pour me satisfaire. Les appareils de chauffage sont là pour me chauffer, les fenêtres sont là pour me donner de la lumière ou me protéger du froid. Mais quelle considération avez-vous pour tout ce qui vous entoure et que, pour l'instant, vous ressentez encore comme séparé vous? Je ne parle pas des moments extraordinaires que vous avez pu vivre lors d'une méditation féconde où vous avez momentanément réussi à échapper aux distractions et aux associations d'idées en descendant profondément en vous-mêmes; si ce sont des moments qui ne se reproduisent plus pendant six mois, nous ne pouvons guère en tenir compte. Je parle de l'existence qui représente seize heures de veille et huit heures de sommeil tous les jours.
Essayez d'entrevoir ce que pourrait être ce retournement: l'autre, l'autre, l'autre, que je vois pour lui-même, en lui-même, et non plus par rapport à moi. Voilà un chemin efficace qui n'est pas mystérieux, donc avec lequel on ne peut guère vous appâter; voilà une ascèse qui ne vous distingue pas du voisin, qui ne vous donne pas un prestige spécial. Je sais bien qu'il est plus fascinant d'entendre parler du sens de certains symboles initiatiques ou de pratiquer des techniques tant soit peu secrètes de yoga hindou ou tibétain. Mais je sais aussi que seule cette sadhana de non-égoïsme peut conduire quelque part. Je n'ai jamais vu un sage ni en Inde ni ailleurs dont la sadhana ait été purement égoïste. Je n'ai jamais vu un ascète qui ait passé son existence à se concentrer sur ses propres mécanismes ou son propre soi et qui ait atteint la libération mis à part les cas rarissimes que j'ai cités tout à l'heure et qui ne peuvent en rien nous éclairer sur le chemin mais seulement sur le but. Quant au non-égoïsme des sages que j'ai rencontrés, il ne faisait de doute pour personne tant leur amour et leur sollicitude à l'égard des autres s'exprimaient à travers leur existence, dans leur comportement et leurs propos.
Voyez d'abord la part d'égocentrisme dans votre sadhana et comprenez en même temps que cet égoïsme est d'une inintelligence bien naïve parce que c'est tourner le dos à ce vers quoi vous prétendez vous diriger. Du fin fond de votre égoïsme, vous voudriez le statut glorieux du sage, vous voulez la libération, vous voulez échapper au sommeil dans lequel l'humanité se débat. Exprimé ainsi, le but est tout à fait satisfaisant pour l'ego. Mais, à partir de là, sentez ce qu'il y a de contradictoire, de stupide donc d'indigne de vous, de chercher théoriquement un but qui représente l'effacement de l'égoïsme en mettant toujours en avant votre demande égotiste. Combien j'aurais mal réagi si, lors de mon arrivée à son ashram, le matin de mon premier entretien prévu, Swamiji m'avait annoncé : « Vous n'aurez pas votre entretien aujourd'hui, je dois consacrer une heure à un Indien venu de très loin pour rencontrer Swamiji ». Un entretien de perdu. Le lendemain: « Vous n'aurez pas votre entretien aujourd'hui, Swamiji sent nécessaire de se reposer afin de conserver suffisamment d'énergie pour pouvoir remplir sa fonction. Deuxième entretien perdu! Le troisième jour: « Vous n'aurez pas votre entretien aujourd'hui, l'un des Français se trouve dans un grand désarroi, Swamiji tient à lui écrire une lettre longue, minutieuse, et il a besoin d'une heure pour écrire cette lettre. » Privé trois jours de suite de mon entretien, je me serais senti si frustré, si désemparé : « Mais qu'est-ce que je suis venu faire au Bengale? Je suis venu pour avoir mes entretiens. J'ai droit à mes entretiens. » Autrement dit, j'aurais réagi d'une façon totalement égoïste. Alors que celui qui serait capable de faire passer l'intérêt des autres avant le sien aurait en trois jours progressé non pas deux fois mais dix fois plus que s'il avait eu ses trois entretiens. C'est une évidence, une certitude.
Mais ce que je dis aujourd'hui ne concerne pas uniquement ceux qui font des séjours en Inde. Cela vous concerne tous. Peut-être d'ailleurs que ceux qui font moins de séjours dans un ashram progresseront beaucoup plus vite - c'est au moins le cas pour certains. Vous ne pouvez progresser que si vous acceptez d'entendre que vous êtes appelés au non-égoïsme. Je ne dis pas que ce soit facile, sinon je serais vraiment oublieux de mon propre cheminement auprès de Swamiji. Je vous ai dit moi-même combien j'ai renâclé mais j'ai bien fini, un jour, par l'entendre.
Le plus vite possible, ouvrez-vous à cette idée de non-égoïsme. La libération viendra quand je cesserai de ne m'intéresser qu'à moi, de ne parler que de moi et de ne me préoccuper que de moi ou de ceux que je considère comme « les miens » (ma femme, mon fils), pour m'intéresser vraiment à l'autre, pour reconnaître la réalité de l'autre. Et c'est en allant jusqu'à la perfection de cette relation avec l'autre que vous pourrez dépasser l'altérité et, un jour, comprendre en effet que vous et l'autre n'êtes qu'un. Vous êtes simplement des vagues du même océan. Mais cette expérience de conscience bénie passera d'abord par la pleine reconnaissance de l'autre qui va de pair avec l'effacement des émotions et l'apparition du sentiment. L'émotion implique que je voie l'autre par rapport à moi, elle m'enferme sur moi-même ; le sentiment implique que je me situe par rapport à l'autre, que je m'ouvre à l'autre et que je ne sois plus égocentrique mais « altérocentrique » tout en demeurant centré, c'est-à-dire stable.
Dans l'ascèse classique, pour le soufi autant que pour le Tibétain, l'hindou ou le moine chrétien, ce mouvement vers l'autre va en s'élargissant. Avant d'avoir suffisamment purifié le psychisme, chitta - incluant ce que nous appelons, nous, l'inconscient - le mouvement vers l'autre ne peut être que progressif. C'est un chemin, en effet. Et dans toute voie d'ascèse, on commence par s'exercer avec ceux qui partagent les mêmes intérêts spirituels: l'Abbé du monastère et les moines, le maître et les disciples du maître. Mais si l'on s'arrête à ce stade-là, il s'agit simplement d'un égoïsme élargi qui a souvent été une plaie de la spiritualité. « Nous, notre petit groupe, nous nous connaissons, nous avons un langage commun, un certain jargon. En dehors de notre groupe, le reste de l'humanité n'est pas intéressant. »
p324
Témoigner de l’amitié à l’un d’entre vous en allant le chercher à la gare ne suffit pas à vous transformer. Dans le monde actuel, malgré l'individualisme quasi omniprésent, il existe encore Dieu merci des personnes empreintes de gentillesse et capables de rendre service. Mais c'est une attitude différente, un sentiment qui va beaucoup plus loin, une attitude de disciple, une attitude de chercheur engagé sur le chemin dont je parle. Je découvre qu'il n'y a pas que moi au monde et que l'autre n'existe pas qu'en fonction de moi pour me plaire ou me déplaire par son comportement. Je découvre que l'autre existe en lui-même et, depuis trente ans, quarante ans, je ne m'en étais pas aperçu... Je ne connaissais l'autre que par rapport à moi: le cercle de ma famille et de mes relations, mon père, ma mère, mon frère, ma femme, mes enfants, mes amis et mes ennemis.
Il y a ceux dont toute la sadhana demeure égoïste, que ce soit moi mes souffrances, moi mes malheurs, moi mes échecs, ou que ce soit moi mes méditations, moi mes découvertes, moi mes progrès... Mais ceux qui progressent réellement, qui changent, ce sont toujours ceux chez qui commence à apparaître un élément de compassion réelle pour l'autre. Et ce non-égoïsme, je vous ai dit qu'il commençait avec le guru et il se poursuit à l'ashram parce que c'est là que les conditions sont les meilleures pour vous rappeler à la vigilance. Il est impérativement nécessaire que vous ayez maintenant cette nouvelle vision: l'ashram est l'endroit où je peux commencer à considérer l'autre en lui-même, à m'intéresser à lui et pas seulement à moi, à devenir adulte et, peu à peu, à n'être plus celui qui demande et qui a besoin de recevoir mais celui qui entend et qui est prêt à donner sans rien attendre en retour, pour la seule dignité d’être adulte.
P338
Pour la tradition hindoue, tibétaine ou soufie, s’ouvrir à l’influence du maître, s’imbiber du maître, joue un rôle très important : « soyez réceptifs, laissez le maître pénétrer en vous, grandir en vous, laissez-vous féconder par le maître, laissez le maître vivre en vous ».
p341
La vigilance est aussi nécessaire dans le cas particulier de votre relation avec le guru qu'avec votre fils aîné, votre épouse ou votre maîtresse, votre patron ou qui que ce soit d'autre. Seulement, dans toutes les relations ordinaires de l'existence, l'autre vous renvoie la balle, si je peux dire. L'autre a ses propres projections. Vous lui souriez, il vous sourit ; vous émanez de la négativité, il y a toutes les chances qu'il se ferme à votre égard. Vos émotions font lever les émotions des autres, vos comportements déclenchent des réactions chez les autres. Ce jeu d'actions et de réactions sans fin constitue l'essentiel des relations humaines à des degrés divers selon que les êtres humains sont plus ou moins libres de leurs émotions conflictuelles.
Toute votre espérance est donc fondée sur le fait que le guru ne joue jamais le jeu des relations ordinaires. Même si le disciple en vous est emporté au point que le maître n'a plus personne en face de lui, le guru lui n'est jamais « dépassé » par ce qui se passe en vous. Et je pourrais aller plus loin : en présence du guru, vous n'êtes jamais perdus, même si pour l'instant vous n'êtes plus rien d'autre que l'émotion, les pensées et l'identification. Le guru est vigilant pour vous. Quand vous êtes emportés, identifiés en face du guru, le guru est disciple pour vous. Quand vous n'êtes plus nulle part, vous subsistez dans le guru parce que lui tient le fil pour vous. Vous avez l'impression de vous noyer et pourtant vous restez tenus par un fil qui vous relie au maître-nageur.
P344
Normalement, si vous étudiez le piano, vous progresserez à peu près régulièrement; si vous pratiquez le judo, avec quelques vicissitudes, de mois en mois vous serez meilleurs judokas. Abordant la voie avec l'expérience de la progression dans d'autres domaines, vous vous engagez et vous établissez une relation avec un maître, convaincus que de mois en mois vous allez être plus sereins, vous allez connaître des états de conscience plus harmonieux, vous aurez une maîtrise de vous-mêmes de plus en plus grande. Cela ne se passe pas ainsi au cours de la sadhana. Au bout de deux ans, il peut arriver que vous ayez l'impression d'aller plus mal. En outre, les gens autour de vous ne se gênent pas pour vous dire : « Dis donc, depuis que tu fréquentes ce maître, tu as changé ! Toi qui étais si heureux (ou heureuse), souriant, dynamique, tu es en train de te laisser détruire, méfie-toi... Non seulement ce genre de réflexions ne vous encourage pas mais il peut même vous perturber. Ma bibliothèque contient plusieurs témoignages à l'appui de ce que je dis, à commencer par ces mots de Ma Anandamayi: Les gens me demandent: comment se fait-il que ceux qui viennent à l'ashram sont bien pires qu'avant? Et Ma répond: « Comment savez-vous que certaines tendances indésirables qui étaient enfouies dans la profondeur ne sont pas venues à la surface pour pouvoir être dissipées ? »
Vous aurez à vivre bien des tribulations durant ce processus de mise à jour des dynamismes profonds, des haines et des révoltes latentes, des rêves et des enthousiasmes qui vous habitent. Tout doit être ramené à la surface et dissipé. Un « récurage » s'impose et il faudra le mener jusqu'à son terme. Souvenez-vous: « You will have to pay the full price », « vous aurez à payer le prix complet ». Chitta shuddhi, la purification du psychisme, se pratique dans tous les ashrams, même si l'on ne s'allonge pas pour revivre des souvenirs d'enfance comme dans la méthode des lyings». Ce nettoyage s'accomplit sous la forme d'émotions très fortes, de moments durs et difficiles mais qui sont traversés avec une toute autre attitude et une toute autre compréhension que dans la vie ordinaire. Dans la vie ordinaire aussi on est malheureux, secoué, révolté, on déteste celui ou celle que l'on croyait aimer, on prend peur, on est submergé par les angoisses, on a l'impression que l'on n'a plus qu'à se suicider... et puis de nouveau on est plein d'enthousiasme. Tout le monde vit un jour ou l'autre des émotions fortes, des moments pénibles ou douloureux. Il en est de même sur la voie mais un disciple les vit avec une conscience, une présence à soi-même, une com-préhension des processus à l'œuvre en lui tout à fait différentes de ceux qui sont emportés par le jeu de l'action et de la réaction. Disciple ou pas, vous avez à vivre votre karma.
P354
Le maître voit la bénédiction qui se cache derrière l'épreuve, dans la mesure où il sait qu'il s'agit de l'inévitable karma, du prix à payer et de l'espérance d'être un jour vraiment libre.
Je répète ce que disent tous les maîtres: ce n'est pas facile. Vous aurez à payer avec ce qui fait votre existence aujourd'hui et ce qui se présentera demain, les événements intérieurs et extérieurs de votre propre vie - et notamment avec des souffrances qui font partie de toute façon de votre destin et que vous aurez à vivre sans conflit de tout votre cœur pour en être libres. Aucun maître ne peut vous éviter les souffrances. Et, dans la mesure où il le pourrait, il vous volerait la possibilité même de progresser. Pour être définitivement libre, libre jour après jour, mois après mois, année après année, dans toutes les circonstances, même les plus critiques, il faut être allé jusqu'au bout de la possibilité même de souffrir. Au lieu d'essayer de les fuir, il faut donc affronter les moments douloureux quand ils se présentent. A cet égard, le guru n'a pas à jouer le rôle d'un « stupéfiant en se contentant de vous dire les paroles heureuses que vous rêvez d'entendre. Cela soulage un peu votre souffrance sur le moment et, de temps en temps, cela peut être momentanément justifié. Mais la sadhana ne peut pas consister uniquement en consolations. Le maître compatit parce qu'il sait combien c'est cruel pour vous de souffrir mais vos épreuves ne lui paraissent pas tragiques de la même manière qu'à vous.
Je sais ce que ces paroles peuvent avoir de difficile à entendre.
P359
La vogue du tibétain incitait les élèves à étudier cette matière mais, comme c'est une langue difficile, la plupart d'entre eux abandonnaient. Les gens commencent tout feu tout flamme puis s'arrêtent sans même savoir pourquoi. Pourquoi la voie serait-elle le seul domaine où ce mécanisme ne joue pas ? Les néophytes s'enthousiasment pour un enseignement, ils en parlent autour d'eux, clament monts et merveilles sur le maître dont ils se réclament... Et lorsque l'ascèse devient un peu difficile, ils reculent. Il peut arriver que vous commenciez vraiment la sadhana en sentant que vous avez une possibilité réelle de changer: vous mettez en pratique, vous faites même preuve de courage, un certain lien s'établit avec le maître, mêlé bien sûr de projections et de transferts, et vous franchissez certaines étapes. Et puis, tout d'un coup, une tempête se lève et il ne s'agit plus de petits obstacles à franchir mais d'une véritable barrière.
La mise en cause de l'ego et du mental va s'avérer plus profonde. Vous allez atteindre une zone à laquelle vous ne donnez pas le droit au guru de toucher, un bastion très puissant qui s'est probablement mis en place dans votre enfance suite à un choc douloureux, quelque chose de l'essence de votre être relatif. Irez-vous jusqu'au bout ou non? Tout le monde n'est pas prêt pour une certaine forme de mort à soi-même. Même ceux qui ont vraiment progressé renâclent: ils veulent bien jusque-là de courage et de mise en cause d'eux-mêmes mais pas plus; jusque-là de souffrance et de prix à payer mais pas au-delà. C'est un moment crucial et il est plus aisé alors de partir quand on n'a jamais commencé à progresser. Il est difficile pour un navigateur d’abandonner une traversée en plein milieu de l’océan.
C'est paradoxal mais souvent constaté: ceux qui quittent un ashram en n'ayant pas vraiment commencé le chemin le quittent rarement en critiquant. Mais ceux qui partent après avoir progressé sont obligés d'accabler l'ashram de critiques pour se justifier eux-mêmes. C'est une loi. Deux ans plus tard, le même disciple dont le maître avait dit qu'il progressait traîne ce maître dans la boue. Ce qui s'est passé n'est pas mystérieux et se révèle très éclairant quant à la relation de disciple et guru: à un moment la pression est devenue trop forte. Et quand il s'est agi de franchir une étape décisive, le disciple en question n'a pas eu l'audace de poursuivre. Comment aurait-il ensuite le courage de le reconnaître ? Un mécanisme presque implacable l'empêche d'admettre : « C'est trop dur, j'abandonne, je n'ai pas la force de continuer. » Le mental crie si fort que le disciple n'entend plus que lui: Le maître ne me comprend plus, il a changé, il se trompe. Qui va gagner, vous auquel cas vous êtes sauvés ou votre mental auquel cas vous êtes perdus? Si c'est le mental qui l'emporte, sa vision mensongère se présente comme parfaite et irréfutable. Inévitablement, pour que vous vous masquiez à vous-même votre défaite, en toute conviction vous ne voyez plus que les dangers de l'ashram et les erreurs du maître. J'en ai souvent été le témoin, que ce soit en Inde ou en France.
Si la pratique à certains moments devient un peu héroïque, tant mieux, c'est peut-être votre chance d'aller jus-qu'au bout du chemin. Et quand c'est fini, c'est fini. Après la guérison, il n'y a pas de rechute. Vous allez progresser et il faut continuer à progresser. Les morceaux que l'on étudie après dix ans de piano sont plus ardus que ceux que l'on étudie la première année. Mais, sur la voie, quand surgissent les difficultés, le mental avec son cortège de pensées et d'émotions s'affole, trouve tout difficile et n'écoute plus. Si vous pactisez avec lui, si le disciple en vous n'est pas assez présent pour se souvenir: « Il y a émotion donc il y a pensée qui va inéluctablement dans le sens de l'émotion donc tout ce que je pense est absurde », au moment d'aller plus profond dans la destruction du mental vous perdez vos repères et vous vous mettez à douter de tout ce en quoi vous avez cru. Cette montée de doutes est très connue, elle est signalée dans tous les textes qui traitent de cette question. C'est inévitable. Qui va gagner?
Dans les périodes où vous êtes complètement désorientés par ce qui monte à la surface, vous risquez donc de douter de votre maître. Quand l'émotion et la pensée mènent le jeu, nous souhaitons même plus ou moins consciemment la mort du guru parce que nous lui prêtons des intentions qui n'étaient pas les siennes, nous le sentons comme un ennemi. Le guru est l'ami de votre essence et l'ennemi de votre mental pas l'ennemi de votre ego. Pauvre ego, pauvre enfant qui gémit encore en nous. Dans ce combat entre vous et votre maître contre votre mental, qui va gagner? Je n'ai pas dit: dans ce combat entre vous et lui, j'ai dit dans ce combat entre vous et lui d'un côté contre votre mental de l'autre, qui va gagner ?. Si c'est votre mental qui gagne, vous avez perdu. Sachez-le. Jusqu'où êtes-vous prêts à aller ?
P366
Plutôt que parler de la jalousie, dire qu'il y a en nous le personnage du jaloux est une différence de langage qui peut vous aider beaucoup. Vous découvrirez plus ou moins clairement à l'intérieur de vous-même un certain nombre de personnages: l'homme social (nom, prénom, qualité, profession, etc.) - l'ambitieux - le mystique - l'obsédé sexuel – le meurtrier - l'artiste - l'idéaliste - l'enfant perdu - le vaniteux - le désespéré - le raciste - le romantique - l'angoissé financier l'optimiste - le tyran-, liste qui n'est pas exhaustive. Cet inventaire des différents personnages qui apparaissent et disparaissent en nous, avec leurs points de vue contradictoires sur l'existence, est une manière de décrire la complexité de l'être humain; vous pouvez aussi considérer chaque vasana comme un personnage, chaque demande, chaque peur et je dirai même chaque émotion. Au centre, comme un pivot, un axe, apparaît un jour le disciple. Mais je vais aujourd'hui remplacer ce mot disciple par l'expression que nous venons d'évoquer, parce qu'elle peut vous aider à approfondir votre compréhension, the inner guru. Le guru intérieur c'est le guru qui se lève en nous et le guru extérieur a pour fonction de nous conduire peu à peu à ce guru intérieur ou, plus précisément, de permettre l'éveil du guru intérieur. C'est une idée classiquement admise. Mais suivant l'opinion que vous vous êtes faite du guru, suivant les gurus que vous avez peut-être approchés en Inde, vous imaginez le guru intérieur d'une manière ou d'une autre, sans que cela devienne pour vous, et même loin de là, une expérience concrète. Vous admettez la notion du maître intérieur qui vous permettra un jour d'être à vous-même votre propre lampe mais sans savoir, dans la pratique, en quoi consiste ce maître et quel rôle il peut jouer dès à présent - et non pas dans un futur lointain.
P372
Beaucoup de ceux qui m'écoutent depuis des années n'ont pas encore réellement compris ce dont je parle. Intellectuellement ils sont peut-être capables de le répéter à d'autres mais ils n'ont pas concrètement vu les contradictions qui les habitent, ils n'ont pas mesuré l'ampleur de leur division intérieure. Se prendre en flagrant délit de contradiction, c'est assumer avec courage un certain déchirement intérieur, c'est perdre l'illusion d'un « je » et d'une volonté stables que nous ne possédons pas. Seul le disciple, personnage d'un autre ordre, est capable de voir en toute lucidité que vous n'êtes pas un mais multiple et d'être le témoin des formes de conscience qui se succèdent en vous.
De par ma profession, si je puis dire, je suis souvent amené à voir à quel point ceux qui m'approchent sont prisonniers de l'identification. Déjà à la manière dont vous pénétrez dans ma pièce d'entretiens et là je m'adresse plus particulièrement à ceux que je guide mais bien entendu cela reste valable pour toute personne qui est en contact avec un maître -, je peux sentir si celui qui entre est un des personnages en présence du disciple ou simplement un des personnages sans le disciple. Si vous venez en étant complètement absorbés, confondus, emportés, identifiés, le véritable vous est englouti comme un rocher à marée haute. La façon de s'asseoir devant moi, la gesticulation, la mimique, le timbre de voix témoignent la plupart du temps que l'identification est complète et que le disciple n'est nulle part. Vous admettez qu'un de ces personnages momentanés fasse la loi en vous, recouvre complètement le gourou intérieur et que vous mêmes, vous n'existiez plus. Une émotion parle, un désir parle, une peur parle, une illusion parle, une fausse vision du monde parle, une manière d'être dans son monde et non pas dans le monde parle, comme tout le monde parle à tout le monde à longueur de journée. On raconte sa vie, on se plaint à un ami, à sa femme, quand ce n'est pas à ses enfants, il n'y a pas besoin de venir dans un ashram pour cela. Et tant que vous tolérez de rester dans ce statut d'esclave qui, il faut bien le dire, est la condition ordinaire de toute l'humanité - cette identification à des personnages, à des états d'âme, à des désirs et à des peurs contradictoires - il n'y a aucune différence entre le disciple que vous prétendez être et les hommes et femmes qui n'ont jamais entendu parler de vie spirituelle, de yoga, de védanta, d'ésotérisme ou de quoi que ce soit dans ce domaine.
A partir de cette identification, la progression ne peut être qu'infime. Bien sûr, même dans cette confusion complète avec l'état d'âme du moment, quelques paroles intelligentes ou de bon sens vous seront sans doute profitables, l'attention bienveillante du guru peut vous toucher et faire grandir en vous une certaine confiance mais c'est avancer à l'allure d'un escargot sur une route où il faudrait marcher vite parce que vous n'avez pas cent ans de progression devant vous. Le préalable est oublié. C'est exactement comme si vous vouliez conduire une voiture sans avoir mis la clé de contact. Vous pouvez toujours embrayer, débrayer, changer les vitesses. accélérer, à quoi bon? Si vous êtes totalement confondus avec votre forme de conscience momentanée, un entretien avec le guru extérieur, quelles que soient les tentatives de celui-ci pour vous aider, ne vous mènera pas bien loin. Il faudrait que le personnage du moment entre dans la chambre du maître accompagné par le disciple ou, plus exactement, que le disciple amène au maître tel ou tel aspect de cette incohérence que représente un être humain jusqu'à ce que la sadhana l'ait unifié, jusqu'à ce que ce inner guru se soit établi en lui.
Ce que j'appelle comprendre, c'est avoir une certitude telle qu'on ne puisse plus ne pas mettre en pratique ce qu'on a compris. Comment faire grandir cette conviction? La présence à soi-même, ou en soi-même, paraît très difficile à tous les disciples même sincères. Mais cette vigilance qui vous semble presque impossible vous deviendra parfaitement possible le jour où vous serez certains que vous ne pouvez pas vivre sans cette qualité de conscience, que c'est trop grave. Or, cette conscience lucide, c'est la première fonction de celui que je préfère aujourd'hui appeler le guru intérieur. C'est vous qui êtes le véritable guru de ces vasanas et de ces samskaras, de toutes ces tendances latentes, de tous ces dynamismes qui, de l'inconscient remontent à la surface et de non-manifestés deviennent manifestés. Inner guru est un terme précieux. Vous avez le droit de l'entendre, comme une notion qui vous concerne dès aujourd'hui, puisque vous pouvez dès maintenant commencer à être le témoin des divers aspects de vous-mêmes.
P383
Si chaque fois qu'une émotion nouvelle se lève en vous, vous croyez que c'est « moi », vous ne comprendrez jamais rien à ce que vous êtes. La clé de la compréhension c'est d'admettre que vous êtes un parlement, une foule, un vaste et imposant nombre de vasanas, de peurs, de demandes, de désirs en tous genres, dont certains sont même contraires à la morale et aux bonnes mœurs, selon l'expression consacrée. Si vous pouvez considérer ces aspects de vous-mêmes comme n'étant pas vous, au sens complet du mot, mais des dynamismes, des réalités manifestées qui sont confiées à votre lucidité, la situation est tout autre. Pourquoi ne pourriez-vous pas entrer en amitié avec tous ces aspects de vous-mêmes et les accueillir avec l'intelligence et la bienveillance dont ferait preuve un guru en face de vous ?
Si vous faites l'erreur que vous faites tous - de ne pas comprendre que c'est uniquement une voix qui a besoin de s'exprimer, jamais vous ne laisserez certaines voix s'exprimer parce que c'est trop menaçant de se rendre compte, par exemple, qu'on s'est mis soi-même dans une situation critique ou qu'on est habité par des désirs en apparence incompatibles avec la vie que l'on mène. Si vous faites l'erreur de parler de vous au singulier, il n'y a pas d'autre issue que la fuite ou la répression à outrance. « Ça » veut s'exprimer, je réprime, toute mon énergie est immobilisée dans ce conflit, dans ce déni de réalité. Voilà l'enfer, « là où il y a des pleurs et des grincements de dents », voilà maya. Tant que vous vous considérez comme déjà unifiés, vous risquez l'enfer. N'étant pas réunifiés et croyant que vous l'êtes, vous êtes incompréhensibles à vous-mêmes, bien des pulsions deviennent effrayantes, vous êtes obligés de les censurer et de vous mentir. Comment pourriez-vous échapper à la souffrance dans ces conditions? Et ces personnages, ne l'oubliez jamais, sont contradictoires. Qui va parler? Le personnage qui a la haine de votre propre épouse, donnez-lui la parole, sans vous inquiéter, ce n'est qu'un personnage: « Elle ne m'a jamais aimé, elle ne m'a jamais compris, elle se laisse aller, elle ne sait pas faire l'amour, elle m'emprisonne, elle me brime, elle me frustre ». Bien, maintenant, un autre aspect de vous veut-il parler? Je n'ai jamais su rendre ma femme heureuse, je suis un égoïste, elle a tout fait pour moi »... Le contraire s'exprime, comme si vous aviez tourné le disque de face, et vous ruisselez de larmes. Laissez parler sans peur ces différentes tendances et tout devient plus facile. Vous êtes enfin vous-mêmes, réunifiés avec la totalité de ce qui vous compose. Vous commencez enfin à exister.
Comprenez bien qu'il s'agit toujours d'un personnage parmi d'autres, même si on n'entend plus que lui tant il parle fort, et qu'aucun de ces personnages, aucune de ces propensions ne vous engage entièrement. Cela vous permettra de cesser de vous juger sans relâche car si vous pensez « c'est moi chaque fois qu'une part de vous se manifeste et que vous êtes en même temps imprégnés d'une morale - que je ne jette pas par-dessus bord mais que pour l'instant je vous demande de mettre de côté de manière à ce qu'elle ne brouille pas votre vision, certaines tendances en vous vont vous paraître inacceptables. Vous tournerez le dos à la vérité en refusant de les voir en face parce qu'elles dérangent l'image que vous avez de vous-mêmes. Si vous êtes identifiés, vous jugerez ce qui monte en vous: c'est troublant, c'est perturbant, c'est inadmissible et le mécanisme de la censure intervient immédiatement.
Swami Prajnanpad m'avait raconté qu'il avait posé cette question préalable à quelqu'un qui souhaitait devenir son disciple: « Etes-vous prêt à voir en vous le meilleur du meilleur et le pire du pire ? » La personne en question n'avait pas pu supporter cette éventualité et était partie. Ne soyez pas comme cet aspirant-disciple. Sachez à l'avance que le meilleur du meilleur du meilleur existe en vous et que le pire du pire existe aussi en vous. Ne vous condamnez pas. Même la Vierge Marie, incarnation de la pureté suprême, si elle représente la Mère universelle, celle qui intercède pour nous, la patronne des disciples, ne peut pas juger, condamner, manquer de compassion. Si un enfant montre à sa maman un énorme furoncle plein de pus, quelle est la mère digne de ce nom qui reculerait avec horreur? Immédiatement elle regarde avec amour ce furoncle et elle le soigne. Pourquoi s'imaginer tout de suite rejeté, condamné par Dieu lui-même ? Dieu est amour et, comme je le dis souvent, accordons-lui d'être aussi un peu intelligent et un peu psychologue!
Vous pouvez aussi utiliser une autre image, celle d'un père ou d'une mère de famille parfaits, d'une mère comme vous en rêveriez, d'un père idéal et qui auraient de nombreux enfants de sexes, d'âges et de tempéraments différents, qu'ils doivent écouter, aimer, éduquer à égalité sans avoir de préférence. Même si un enfant par moments devient un peu difficile, un père ou une mère dignes de ce nom ne le rejettent pas. Et ces enfants qui vous entourent ont leurs peurs et leurs demandes et tous crient: moi, moi, moi, occupe-toi de moi, écoute ce que je vais te raconter, donne-moi ceci, fais cela pour moi. Il faut tenir compte de tous et en même temps ne vous laisser tyranniser par aucun car il ne s'agit pas, bien sûr, que l'un d'entre eux réussisse à imposer sa loi au détriment de tous les autres. Est-ce que vous pouvez de la même façon être une mère ou un père de famille parfaits pour tout ce qui se lève en vous comme si, chaque fois, c'était un enfant qui s'adressait à vous ou comme si, chaque fois, c'était un disciple qui vous apportait sa difficulté, à vous son guru. Si vous êtes le inner guru, vous portez en vous-mêmes un bon nombre de disciples avec leurs propres problèmes et vous vous intéressez à chacun d'eux. Pour l'un son problème c'est avant tout la vanité, pour un autre ses fantasmes sexuels, pour un autre encore la peur qui imprègne son existence ou l'agressivité qu'il manifeste dans ses relations avec autrui.
Une vasana tout d'un coup est montée à la surface et je la vois, je la constate mais ce ou cela qui voit sans juger est toujours libre. Puissiez-vous être convaincus qu'aucun de ces aspects momentanés, même s'ils sont revenus très souvent dans le passé, n'engage la totalité de vous-mêmes. Ce qui est vraiment vous-mêmes, c'est uniquement ce spectateur ou ce témoin que j'appelle aujourd'hui le guru intérieur. Si vous parvenez à vous établir dans cette position, d'abord vous êtes enfin dans la vérité, et ensuite c'est toute votre existence qui change parce que l'identification va vraiment diminuer. Vous relativiserez toutes vos émotions, vous situerez chaque événement dans une vision plus vaste et surtout vous cesserez d'être divisés et conflictuels.
Il ne faut pas se contenter de dire que le guru intérieur c'est l'atman lui-même qui, du centre de l'être, nous appelle à la résorption dans le non-manifesté. Il faut cesser d'attribuer à cette expression une signification lointaine, nébuleuse ou irréelle qui ne vous aide en rien, et lui redonner un sens immédiatement efficace. Ce sens concret, accessible à tous moments, est simple: est-ce que vous allez vous laisser happer, fasciner, absorber, engloutir par les situations et les circonstances ou est-ce que vous allez assumer ce rôle de guru par rapport à tous les phénomènes qui se produisent en vous minute après minute? Est-ce que ce inner guru s'est éveillé, est-ce qu'il peut remplir sa fonction?
La règle générale des existences c'est cette identification massive et, si vous n'en êtes pas sérieusement convaincus, il n'y a aucune raison pour que vous échappiez à cette identification. Tout ce qui monte à la surface dit moi, dit je - c'est devenu une habitude profondément enracinée – comme si cette petite partie parlait au nom du tout. Dès qu'un personnage ou un groupe de personnages en vous prétend parler au nom de la totalité de vous-mêmes - ce qui est d'ailleurs toujours le cas tant que vous n'avez pas entrepris une démarche consciente vous n'êtes plus dans la vérité et vous ne pouvez plus rien comprendre à vous-mêmes. Moi, je non l'ambitieux en moi, le vaniteux en moi, l'obsédé sexuel en moi, telle vasana, telle demande particulière. Si vous vous confondez avec des aspects de vous-mêmes qu'on vous a appris à juger honteux, méprisables, coupables, comment voulez-vous ne pas mener une vie d'enfer ? Mais si vous comprenez que fondamentalement vous avez une liberté, que vous n'êtes pas obligés de vous confondre avec ces phénomènes intérieurs, regardez à quel point tout est déjà changé, aussi changé que si vous réussissez à éclairer une pièce obscure. Cela fait des années que vous tâtonnez dans l'obscurité, que vous vous heurtez et blessez partout et vous apprenez qu'il y a un interrupteur électrique dans la pièce. Vous allumez, rien d'abord n'est changé, la pièce est toujours dans un désordre indicible mais au moins vous y voyez clair, vous avez une vue d'ensemble. C'est ce guru intérieur qui est l'aube, le précurseur de l'atman, du Soi ou de l'Esprit par rapport à l'âme, au psychisme.
Maintenant, encore un point doit être précisé par rapport à ce que je dis aujourd'hui les situations extérieures n'ont d'autre réalité pour vous que la perception que vous en avez, la conscience que vous en avez. Tout se ramène à des modifications de votre conscience, à des formes de conscience successives. Si vous êtes dans une situation que vous considérez comme douloureuse et que momentanément vous l'oubliez, elle ne vous fait plus souffrir. Tout ce que nous appelons la réalité n'a d'autre réalité pour nous que la perception que nous en avons et la conception que nous nous en faisons.
Par conséquent, si nous parlons en toute rigueur, votre vie n'est faite que des moments successifs de votre conscience et c'est de ces moments de conscience successifs que vous êtes le guru, puisque chacun de ces moments vient dire à tour de rôle: j'aime, je veux, je me réjouis, j'ai peur, je souffre. Au lieu de vous confondre avec eux, reconnaissez qu'ils prennent chaque fois la forme, en effet, d'une entité définie, laquelle dit je: j'ai peur, je suis condamné à soixante-dix mille francs d'amende fiscale ou bien je suis obsédé par des images homosexuelles ou bien je ressens une haine contre ma femme. Je, je, je, ce sont autant de formes limitées différentes dont vous êtes responsables. Conduisez-vous avec ces différents aspects de vous-mêmes comme un vrai guru et écoutez-les, laissez-les parler s'ils ont quelque chose à dire. Lequel de mes disciples au-dedans de moi, c'est-à-dire de tous les personnages de la foule que je représente, lequel veut prendre la parole? Bien, moi guru intérieur je lui donne la parole en étant un avec lui, je l'écoute, je l'encourage même à parler. Laissez ce personnage, quel qu'il soit, s'exprimer jusqu'au bout. Tant que vous parlerez de vous au singulier, vous ne comprendrez jamais ce que vous êtes. N'a le droit de parler au singulier que le Soi ou la conscience-témoin ou, à la rigueur, le disciple en vous et surtout ce guru intérieur. Mais pour le reste, parlez de vous au pluriel. Vous êtes un parlement, vous êtes une foule.
Une des armes les plus puissantes que vous ayez pour détruire le mental, c'est la compréhension que votre vraie réalité, c'est le guru en vous. Le guru extérieur a pour fonction de vous montrer comment vous y prendre avec vous-mêmes. Étant libre, il est vraiment vous-mêmes, il peut donner la parole à une vasana en sachant qu'il ne s'agit jamais que d'une forme de l'attraction et de la répulsion même si celle-ci occupe toute la place. De même, le inner guru peut parler en nous au personnage en question : « Bien, tu as pu t'exprimer, dire tout ce que tu avais à dire. D'accord, on va faire quelque chose pour toi, c'est promis, mais maintenant vois ce qu'il en est, vois bien l'ensemble de la situation » -alors que le mental n'a jamais qu'une vue tout à fait partielle et finalement c'est la voix de votre propre profondeur qui décidera l'action juste en tenant compte de tous les para-mètres non pas comme un dictateur mettant en prison < l'opposition > mais comme un sage plein d'amour. La naissance du maître intérieur en vous c'est votre véritable naissance, la deuxième naissance, la régénération. Enfin vous êtes vraiment nés, vous. Vous n'êtes pas encore libérés mais vous êtes sauvés. Jusque-là vous ne pouviez pas être sauvés, vous demeuriez trop conflictuels, trop incompréhensibles à vous-mêmes, vous ne pouviez que survivre avec des expédients dérisoires consistant à mentir, à vous aveugler, à fuir, à prendre peur, à nier. Quelle tragédie! Il n'y a pas de paroles qui contiennent réellement une plus grande espérance, une plus précieuse certitude que celle-ci: Je ne suis pas tous ces personnages! Fondamentalement, essentiellement, vous n'êtes pas ce morcellement, cette instabilité. Vous n'êtes pas l'esclave de vos fonctions et de vos fonctionnements, vous êtes leur maître. Seul un tel maître peut devenir le serviteur de Dieu, de la Sagesse ou de la Vérité.
Citations recueillies par Viafx24 et publiées en juillet 2026.
Retour au portail des citations des ouvrages d’Arnaud Desjardins »