La paix toujours présente
L’important, pour l’instant, est de revenir à votre situation actuelle : où est ma liberté ? Par rapport à ce thème, Gurdjieff disait : « L’homme est une machine actionnée par les circonstances extérieures », comme une poulie faisant tourner une roue, et Swâmiji parlait d’« une marionnette dont l’existence tire les fils ». Avant d’envisager immédiatement la perspective ultime, la question du libre arbitre se pose à partir de l’ego. Lire et relire que l’ego est une illusion ne vous transforme pas miraculeusement mais, par contre, ce qui devient intéressant et possible, c’est de vous ouvrir à cette idée exprimée par Gurdjieff ou par Swâmiji (et bien d’autres) : en quoi est-ce que, moi, je suis aujourd’hui non pas libre comme je crois l’être mais une marionnette ou une machine à réagir ? Ou cette affirmation est véridique ou elle ne l’est pas. Cela devient très concret : vous pouvez immédiatement commencer à multiplier des observations qui font partie de la célèbre connaissance de soi. Pour connaître quoi que ce soit, il faut l’étudier. On étudie la civilisation de l’Égypte des pharaons et on étudie la biologie moléculaire, et vous pouvez vous étudier vous-mêmes pour savoir un peu qui vous êtes vraiment : qu’est-ce que j’appelle moi du matin au soir, où est ma marge de liberté et en quoi consiste ma non-liberté ? Swâmiji affirmait : « It is the status of a slave – c’est un statut d’esclave. » En quoi mon statut est-il celui d’un esclave ? Je l’ai souvent dit, on ne propose pas la Libération comme but ultime à des êtres déjà libres. Or le but de la voie, du chemin, avec les efforts que nous aurons à accomplir, les étapes que nous aurons à franchir, c’est la Libération.
Je peux seulement vous dire que, quand j’ai remplacé l’expression « la peur de la mort » par « la peur de la destruction d’un aspect ou d’un autre de moi auquel je m’identifie » il y a eu pour moi – simplement par ce changement de termes – un avant et un après.
Qu’est-ce qui se passerait si au lieu que ce soit moi qui sois dans ma situation actuelle, c’était Swâmi Ramdas ou Kangyur Rinpoché ou tout autre sage authentique ?
Je me souviens du moment où ce changement de niveau s’est accompli en moi. Je tentais déjà de modifier des habitudes émotionnelles et mentales et, comme disait Swâmiji : it may take time, ça peut prendre du temps. Mais, un jour, le ici et maintenant s’est définitivement imposé : « De même que je suis nu sous mes vêtements, simplement recouvert, en ce moment même cette paix est là, qui m’attend au cœur de moi-même, la grande paix inconditionnelle quelle que soit la situation extérieure et quelle que soit ma tempête intérieure. » Décidez maintenant, pas plus tard : il est là, il m’attend, ce trésor enterré dans ma propre maison. Cherchez en vous-mêmes le Trésor caché. Il n’y a qu’un seul écran, mais il y a beaucoup de films, un documentaire sur les aciéries, un western, une comédie musicale, un film pornographique. Des films, il y en a indéfiniment. Il y a ceux qui nous sont propres – nos scénarios favoris, plaisants ou déplaisants – et ceux que tout le monde a vus. Et je peux dire qu’un des films que tout le monde a vus, c’est : « Personne ne me comprend »…
Chaque fois que vous le pouvez, réveillez-vous. Et vous pouvez mettre en place un mécanisme qui fait que c’est justement ce qui vous a engloutis, absorbés, qui va être au contraire ce qui vous fait vous souvenir et revenir à vous-mêmes. Il y a une émotion ? De cela, vous vous rendez compte. Si vous le voulez – cela ne se fera pas en une minute – vous pouvez créer cette relation : dès que l’émotion se lève, c’est elle le facteur de rappel. Je reviens à moi-même et je me souviens que je suis engagé sur la voie. Je me souviens et tout l’enseignement est là, à ma disposition. Mais si vous êtes trop complices de pensées inoffensives qui ne vous torturent pas, vous perdez une occasion de vous exercer et vous entretenez le mécanisme. Vous demeurez emportés par les pensées, vous n’êtes rien d’autre que les pensées et, quand les pensées seront déchirantes parce que la situation vous apparaîtra comme spécialement cruelle, vous serez impuissants. Exercez-vous. Cette liberté des profondeurs est à l’arrière-plan des pires tempêtes, des plus grandes souffrances intimes. Elle est aussi à l’arrière-plan des pensées banales plus ou moins heureuses, mais dérisoires par rapport à l’Essentiel, à l’Infini et à l’Éternel en vous. Vous demeurez à la surface de la conscience, perdant votre temps en rêveries. On ne peut « être » que maintenant. C’est ici et maintenant que vous pouvez ne plus refuser l’inévitable et ne plus discuter l’indiscutable. C’est maintenant que vous pouvez mettre fin vous-mêmes au conflit intérieur et retrouver la paix qui est votre véritable nature.
POUR TENTER DE DIRE quelque chose de l’Indicible, la doctrine hindoue utilise l’approche apophatique (ni ceci, ni cela) et celle des contradictions (« plus grand que le plus grand et plus petit que le plus petit », « plus proche que le plus proche et plus lointain que le plus lointain »). Mais la formulation la plus connue tient en un mot sanscrit satchidananda, composé de sat, être, chit, conscience et ananda, béatitude. Familier, depuis mon enfance, de l’expression « Dieu est amour », j’ai exprimé un jour à un des swâmis les plus convaincants de l’ashram de Mâ Anandamayî mon étonnement que ce terme ne figure pas dans l’évocation védantique de l’Absolu. Il m’a répondu par une autre question : « Ah ! Parce que vous pouvez concevoir la béatitude sans l’amour ? » L’un ne va pas sans l’autre et, à bien des égards, les deux termes sont des synonymes. Mais quel contenu donnons-nous au mot amour
Un dénominateur commun de tous les enseignements spirituels est qu’ils nous demandent de renoncer au droit que nous nous sommes octroyé de ne pas aimer ce que nous n’aimons pas. Si vous voulez l’éveil, si vous voulez la sagesse, si vous voulez la béatitude, il faut renoncer à ne pas aimer ce que vous n’aimez pas et demeurer établis dans l’amour, indépendamment des personnes et des circonstances que vous rencontrez jour après jour.
À la fin de mon premier séjour en milieu tibétain pour tourner des films, en 1964-65, avant de faire demi-tour pour rentrer en France, j’ai vu une dernière fois le Dalaï-Lama (nous étions beaucoup plus jeunes tous les deux !). Je lui ai demandé : « Je rentre en France pour faire le montage de ces films. Est-ce que Votre Sainteté a une dernière instruction à me donner ou une demande à formuler ? » Nous étions juste tous les deux : il ne parlait ni pour la télévision ni pour les journaux. Il m’a répondu : « Oui, une demande : quels que soient votre amour pour le peuple tibétain et votre vénération pour les maîtres que vous avez rencontrés, ne dites jamais du mal des Chinois. » Et il a cité une parole du Bouddha : « Le feu de la haine ne s’éteint que par l’amour ; et si le feu de la haine ne s’éteint pas, c’est que l’amour n’est pas encore assez fort. »
L’histoire de ce rinpoché tibétain, dont la plus grande souffrance était la crainte de voir par moments faiblir son amour pour les Chinois, est une histoire vraie comme la réponse du Dalaï- Lama. La progression sur le chemin nous dénie le droit de ne pas aimer ce que nous considérons comme non aimable. Il n’y a pas de nuances à ce niveau.
Pour beaucoup de personnes, l’idée d’avoir de l’amour pour les bourreaux, les « monstres », est insupportable. Et pourtant, cela ne peut pas être autrement : être établi dans la béatitude signifie être établi dans l’amour, et être établi dans l’amour signifie être établi dans la béatitude.
Essayez avec l’intention d’y arriver. N’en faites pas quelque chose d’impossible. Si votre compréhension et votre conviction sont claires, si vous avez répondu à tous les « oui mais », les objections, les doutes, si vous ne sentez plus : « C’est le Bouddha qui l’a dit » ou « C’est Jésus qui l’a dit », mais « C’est ma certitude personnelle, aujourd’hui, c’est à cela que j’aspire », vous y arriverez beaucoup plus vite que vous ne le croyez.
Quand quelqu’un fait quelque chose qui vous affecte, c’est vous qui êtes affectés. En fin de compte, même si la personne s’est très mal conduite avec vous, c’est vous qui êtes perturbés. Est-ce que vous voulez rester contrariés, soucieux, en un mot malheureux ? Oui ou non ? Si vous ne voulez pas demeurer malheureux, alors décidez aussi que vous ne voulez plus donner à cette personne le pouvoir que son comportement a aujourd’hui sur vous. Quelle que soit la situation, même si elle est grave, ça n’est jamais une raison pour que vous soyez coupés du Divin en vous.
Il y a donc quelque chose de capital à comprendre : c’est ce retournement, cette conversion (en grec : metanoïa) de notre attitude au moment où une situation représente l’aspect défavorable de l’existence. S’il s’agit simplement de la pluie – j’en veux à la pluie le jour où avait été prévu un grand pique-nique au soleil –, ce n’est pas le même mécanisme qu’envers un être humain parce que, par rapport à l’être humain, il y a cet arrière-plan : il (ou elle) n’aurait pas dû, il aurait pu ne pas le faire. Essayer de comprendre le pourquoi du comportement des autres est déjà important, mais ce n’est pas toujours possible. Par contre, si la vraie liberté n’est pas accessible maintenant, elle ne sera pas plus accessible demain. Si je décide que je ne peux pas retourner mon attitude maintenant, pourquoi serait-ce davantage possible d’opérer cette conversion dans un an ? C’est maintenant que tout se joue, dans votre propre intérêt, pour être libres du pouvoir que vous avez donné à l’autre de vous gâcher la vie, en tout cas de gâcher votre journée. Votre seule chance d’être libres, c’est cet amour de vos « ennemis ».
« Mais quand est-ce que ça va s’arrêter ? » Ça s’arrêtera quand vous, vous changerez. Le monde suivra son cours mais il aura perdu son pouvoir de vous perturber. Ces affirmations paraissent vraiment étonnantes : « Mais je ne peux pas changer une émotion négative à l’égard de quelqu’un en amour pour cette personne ! » Si, en modifiant certains circuits intérieurs, inspirés par les paroles du Bouddha, de l’Évangile, de Swâmiji Prajnânpad. Et si une situation perd son pouvoir de vous contrarier, la voie est grande ouverte pour qu’un jour aucune situation ne puisse plus vous perturber intérieurement. Quoi qu’il vous arrive, ça n’est jamais une raison pour que vous vous sentiez séparés de cette paix des profondeurs dont il est tellement question. Si j’ai perdu ma paix, cela tient à moi. Qu’est-ce que je peux rectifier ? Je l’ai assez répété : la condition humaine nous donne droit à cette paix. Mais celle-ci est tout le temps compromise par quelque chose qui vient la gâcher. Trouvez vos propres exemples, vous en avez à longueur de journée. Si vous ne laissez pas échapper les opportunités, vous allez constater d’immenses progrès, plus qu’en quinze ans de pratique malhabile. En quelques semaines, vous découvrirez que vous avez le pouvoir de changer complètement votre vision des choses. La première pensée qui vous viendra à l’esprit sera : « Demeurer dans l’amour » et non plus « Quel con » ou même « Quel salaud ! ». Intellectuellement, vous découvrirez que c’est irréfutable, que c’est votre seule chance de vous libérer, de changer complètement votre vision des faits, de vous élever à un autre niveau d’être. Vous serez pleinement en communion, en « non-dualité », avec la personne qui autrefois aurait été cause, sinon de votre immense souffrance, du moins de votre contrariété. Une des clefs que nous a données Swâmiji était : quelle est sa souffrance à lui – pas la mienne, la sienne ? Car tout geste qui n’est pas inspiré par l’amour et la bonté est inspiré par la souffrance ou par la peur.
Découvrez pour vous-mêmes ce geste intérieur fondamental, si opposé à l’expérience habituelle. L’expérience habituelle, c’est la réaction mécanique : je suis plein de gratitude pour ceux qui sont pour moi causes d’émotions heureuses et j’en veux à ceux qui sont pour moi causes d’une émotion douloureuse, quelle que soit la nature de cette émotion. C’est l’extérieur, c’est « l’autre », qui vous impose à son gré vos états intérieurs.
Vous allez mesurer la force d’inertie des habitudes et la complaisance par rapport à votre mécanicité, mais qu’est-ce que vous voulez ? Il y a une complaisance mais vous voyez que cela vous fait du tort. La Voie nous demande beaucoup de détermination, de vraies décisions et un peu de courage. Ce n’est pas uniquement au psychothérapeute ou au gourou de faire un miracle. Je vois que je m’enfonce, est-ce que je veux continuer à m’enfoncer ? Non. Bien, alors je décide d’arrêter. Vous n’arrêterez peut-être pas tout de suite tout le temps mais, si vous décidez de mettre fin au processus mécanique, tout d’un coup quelque chose va cristalliser : ça suffit, j’arrête. Il y aura encore des moments où vous allez chuter sans que cela ne vous fasse rechuter. Mais la décision est essentielle : je ne veux plus continuer à m’enliser, je ne veux plus souffrir. Il y a souffrance ? Qu’est-ce qui se passe en moi ? Qu’est-ce que je peux changer ? Tant que j’en veux à l’autre, je souffre. Et je convertis mon attitude en amour des ennemis, ennemis momentanés mais, pour l’ego, c’est « l’ennemi » tout court. Et si l’ennemi est en vous, aimez cet ennemi, pardonnez à vos faiblesses, ayez de la compassion pour vous. Oui, « l’ennemi » est aussi en nous.
Si l’existence tantôt vous rend heureux, tantôt vous rend malheureux et, fondamentalement, ne vous apporte jamais la sécurité, la paix, la joie parfaites, c’est qu’il y a toujours une peur à l’arrière-plan : qu’est-ce qui pourrait me tomber dessus, qu’est-ce qui pourrait m’arriver ? Le futur n’est pas du tout garanti. Votre situation est frustrante – « ce monde est une vallée de larmes » –, non heureuse. Même s’il y a des moments très joyeux, l’existence est fondamentalement décevante parce que finalement on va vieillir, on va mourir, on ne peut compter sur rien, ce qui nous était si précieux est tout d’un coup détruit. Si votre souffrance tenait vraiment aux autres et aux circonstances, il n’y aurait aucune issue. Jamais vous ne pourrez obliger les autres à être toujours à votre service et le monde entier à tourner comme un ensemble de satellites autour de vous, à satisfaire tous vos désirs et à ne jamais vous contrarier en aucune manière. À ce niveau, c’est l’impasse.
Par contre, si on nous montre que notre souffrance ne tient pas à l’autre, elle tient à nous, alors se lève une immense espérance. Bien sûr, vous pouvez mal l’entendre : « Et, en plus, c’est de ma faute ! Je suis coupable. » Coupable, non. Mais dans l’erreur, oui. Et c’est votre seule chance de salut ! Si tout est la faute de l’autre, abandonnez toute espérance. Quand ce ne sera pas vos problèmes avec votre fils, ce sera avec votre patron, avec votre voisin ou simplement avec quelqu’un que vous aimez bien mais qui a mal compris vos intentions et voilà toute votre journée compromise.
C’est en vous que vous pouvez changer quelque chose et cette révolution intérieure va modifier complètement votre approche de l’existence. Elle va enfin vous permettre d’entrer en contact avec la profondeur inaltérée et de vous y établir. Mais pour cela, il faut comprendre ce mécanisme précis dans les petites contrariétés. Dans telle situation, quelqu’un a joué le rôle de « l’ennemi ». Il vous a volé votre état serein. Qu’allez- vous tenter si vous voulez récupérer votre paix parfaite ? Il faut que vous changiez votre relation intérieure avec la personne qui, pour vous, est la cause de votre malaise, de votre déception, d’une forme ou une autre d’émotion douloureuse. Puisque c’est l’autre et son comportement qui paraissent la cause de votre souffrance, il faut transformer votre relation intime avec lui. C’est le secret que nous proposent tous les sages : retourner la situation pour que vous vous retrouviez unis à l’Inaltérable en vous.
« Pardonnez à ceux qui vous ont offensés », c’est la parole de Jésus la plus connue parce qu’elle se trouve dans la prière Notre Père. Si je pardonne vraiment à ceux qui m’ont offensé, maintenant, tout de suite, je retourne la situation. Immédiatement, je me sens en communion avec Dieu, en état de grâce. Cela tient à vous. « Ouvre ton parapluie. – Non. Je ne veux pas être mouillé, mais je n’ouvrirai pas mon parapluie. » Notre erreur est aussi aberrante. Vous ne voulez pas que cette personne soit cause de souffrance pour vous. Voulez-vous un moyen radical ? Ayez de l’amour pour elle. « Quoi ! Ce salaud ! En plus, je vais avoir de l’amour pour lui ? Jamais ! Il ne manquerait plus que ça ! Ah ! Vous me faites rire ! » Je vous transmets pourtant le secret, l’unique secret qui va s’appliquer à toutes les situations.
Donc « c’est en vous », mais ce qui est en vous (émotion, pensées) est dépendant de l’autre. Nous sommes d’accord que c’est en vous qu’est l’émotion et c’est en vous que vous allez intervenir, mais l’autre vous a fait mal. Vous ne pouvez pas ne pas tenir compte de l’autre. Aussi, pour changer quelque chose en vous, il faut que vous changiez quelque chose dans votre relation avec l’autre. Ce que vous transformez en vous c’est votre mode de relation avec l’autre. Au lieu de lui en vouloir, vous avez l’audace de vous souvenir de votre but et du chemin vers ce but suprême. C’est en vous que vous devez changer quelque chose par rapport à votre relation avec l’autre, puisque pour l’instant l’autre est impliqué comme cause apparente de votre souffrance. Il n’y a pas d’autre possibilité de salut pour vous que cette conversion : je m’ouvre à la négativité de l’autre à mon égard. Ou peut-être ce qu’a fait l’autre n’est pas spécialement à votre égard mais crée néanmoins une perturbation pour vous, par exemple en nuisant à quelqu’un que vous aimez ou en interférant dans le courant d’activités qui dépendent de vous.
Dans les traductions de la Bible en français, le terme grec pour « habile » revient souvent sous différentes formes : sage, sensé, prudent, avisé. Jésus lui-même déplore « que les enfants de la lumière ne soient pas aussi habiles que les enfants du siècle ». Aimer et manifester concrètement cet amour demande en vérité beaucoup d’habileté. À cet égard, je voudrais citer une des paroles de Swâmi Prajnânpad au premier abord les plus surprenantes : « Love is calculation » (aimer, c’est calculer). « Ah non ! s’il y a un point où on ne doit pas calculer, un domaine qui doit être au-delà de toute mesure, c’est bien l’amour ! » est la première réaction qui s’impose.
Qu’entendait donc Swâmiji par-là ? Il ne s’agit pas de faire des additions, des soustractions et d’extraire des racines carrées. Il s’agit d’un amour non plus sentimental mais objectif qui relève de « voir » et non de « penser » subjectivement selon nos goûts et préférences à nous. Ne confondons pas l’amour authentique et la fascination. L’amour conscient implique une gestion de nos activités – de toutes nos activités – la plus consciente possible. « Love is calculation » signifie : qu’est-ce qui sera bénéfique pour cette personne que je dis aimer ? Si je pose ce geste, qu’est-ce qu’il lui apportera comme paix, comme détente, comme confiance en elle ? Notre action prend sa source dans le sentiment de bienveillance : vouloir le bien de l’autre. Et, né de la communion avec lui, cet amour va nous demander d’être beaucoup plus intelligents que nous ne le sommes généralement. Si votre femme aime toutes les fleurs sauf les tulipes et qu’à chaque occasion, vous l’oubliez et lui offrez un bouquet de tulipes, votre calcul est certainement erroné.
Sachez associer l’intellect au sentiment. Dans cette perspective, « Love is calculation » devient évident. Choquant ou non, c’est la vérité. Il existe un amour brouillon : « Ah ! J’aime tellement mes enfants ! » Mais quel calcul est-ce que je fais en leur faveur ? Si je fais ceci, quel va être le résultat ? Et si je fais plutôt cela, quel va être le résultat ? Peu à peu, nous apportons beaucoup plus de lucidité dans les manifestations de notre amour – celui que nous portons à nos enfants, à nos vieux parents, à notre épouse ou à notre mari, à celui ou celle dont nous nous sentons le prochain. Or calculer, c’est gérer des quantités mesurables.
À cet égard, nous avons trois budgets à gérer. D’abord, notre budget financier : quelle part l’amour, l’ouverture du cœur, la compassion vont-ils prendre dans la gestion de mes finances ? C’est extrêmement simple. Certains hommes richissimes en Inde – j’en ai connu – consacrent tous les mois non pas 10 %, mais 40 % de leurs ressources à nourrir les indigents. Mais nous avons aussi deux autres budgets limités, donc mesurables, à gérer : notre temps et notre énergie. Voilà trois quantités qui ne sont pas infinies. L’amour peut être infini, mais le temps ne l’est pas. Même pour un sage, il n’y a pas plus de vingt-quatre heures par jour. Comment comptabilisez-vous votre temps, votre énergie et, bien sûr, votre argent ? Et tout ceci, c’est du calcul. Un enseignement spirituel n’a pas pour but de vous compliquer l’existence mais de vous la simplifier. Ne l’entendez pas comme : « Ah ! S’il faut tout le temps calculer, c’est épuisant ! » Voyez plutôt : « Si je gagne plus d’argent, je pourrai davantage aider mes enfants, leur payer un voyage… Oui, mais pour gagner plus d’argent, il faut que je travaille davantage, que je trouve un poste mieux payé mais plus prenant, donc j’aurai moins de temps à consacrer à ma famille. » Tout ceci fait partie de « love is calculation ». Qu’est-ce qui est le plus précieux pour vos enfants, du temps ou des moyens financiers ? On s’aperçoit que des enfants que leur père a comblés de cadeaux – tu veux une motocyclette, je te l’offre, tu veux une voiture décapotable, je te l’achète – ne se sont jamais sentis comblés alors que des enfants dont les pères n’avaient certes pas ces possibilités mais qui étaient complices de leurs intérêts, écoutaient leurs disques avec eux, s’intéressaient à leur sport favori, ont été beaucoup plus comblés. Les réalités qui nous enrichissent ne sont pas forcément monétaires. Nous nous sentons plus riches d’avoir lu quelque chose d’intéressant, vu quelque chose de beau, compris quelque chose d’important.
La gestion de nos trois budgets inclut les autres mais elle nous inclut aussi nous-mêmes. Comment vais-je m’y prendre, par exemple, pour recevoir ce que je souhaite à titre personnel ? Quelles sont donc vos priorités pour obtenir les nourritures d’impressions qui vous sont nécessaires aujourd’hui ? Un adulte n’a plus besoin d’avoir des petits camions en plastique dans lesquels il met un peu de sable et qui ravissent un enfant. Mais calculez aussi avec ce qui commence à grandir en vous de bonté, de compassion, de bienveillance : comme moi, les autres peuvent souffrir et c’est cruel de souffrir, je le sais. Peu à peu, nous évoluons de « moi seulement » à « moi et les autres », puis « les autres et moi ». La vie spirituelle, ce sont tous les miracles qui se produisent quand on commence à faire passer l’intérêt des autres avant le sien.
Vous vous apercevrez que, si vous êtes efficaces pour certains calculs – surtout si vous êtes expert comptable – par contre, vous vous y prenez beaucoup moins bien pour ce qui est de la gestion de ces trois budgets mesurables et pas du tout infinis, comme une entreprise mal dirigée faisant entrer les matières premières à des prix beaucoup trop élevés et vendant ses produits à des prix beaucoup trop bas par rapport aux possibilités du marché. Calculez plus attentivement, avec l’amour pour les autres qui commence à grandir en vous, l’utilisation de ces trois ressources. Oui, mettez de plus en plus de calcul dans votre amour, même si « love is calculation », au premier abord, apparaît froid et contraire à votre conception.
Que cette parole fasse lever en nous un malaise montre combien, en fait, nous sommes imprégnés de tous les calculs de l’ego qui ne cesse de rechercher : qu’est-ce que cela va me rapporter ? L’ego ne peut pas faire autre chose que de calculer mécaniquement, compulsivement. Si j’y vais, qu’est-ce que j’y gagne et si je n’y vais pas, qu’est-ce que je vais perdre ? J’ai envie, je n’ai pas envie. Qu’est-ce que ça m’apporte de favorable, qu’est-ce que ça m’apporte de fâcheux ? L’ego calcule très égoïstement du matin au soir. Et la Voie commence avec la claire vision de notre égocentrisme et de notre égoïsme.
J’ai découvert autrefois que cette parole « love is calculation » frappait en plein dans ma vérité, celle de l’ego qui n’est aussi que calcul. Il ne peut pas faire autrement, c’est un pur jeu de réactions. Il peut se tromper et il se trompe beaucoup mais il entend mal les leçons que lui donne l’existence. L’ego demande, demande, demande : ne me faites pas de mal, ne me heurtez pas, flattez-moi. Et il tient une comptabilité falsifiée où il inscrit bien plus le négatif que le positif, ce qui lui manque que ce qu’il a. Il a beau s’indigner : « J’ai un cœur pur et noble ; l’amour c’est beau, c’est désintéressé, et le mot calcul vient souiller l’amour », la vérité demeure : tu sais très bien que tu ne fais que calculer égoïstement.
Swâmiji introduisait toutes mes rencontres avec lui par ces simples mots : « Yes Arnaud. » Je n’avais même pas ouvert la bouche qu’il avait déjà dit oui.
Prenez au sérieux la question : « Pourquoi faut-il que je me protège de mon maître ? » D’où provient cet ordre intérieur : « Surtout n’ouvre pas la porte de ton cœur » ?
Oui. Et « l’autre » est le grand point d’appui pour vous libérer de vous-mêmes. La libération, c’est être libéré du fardeau de soi-même : moi on me comprend, moi on m’admire, moi on ne me regarde pas, moi je vieillis… moi, moi. Libéré de soi-même, c’est ce que certaines traditions ont appelé la « mort à soi-même ». Libéré de soi-même et disponible pour l’autre.
On pourra relire le O combien parlant chapitre 8 « pour une pratique réaliste ». Je mets simplement la fin ici :
Mais je dois quand même vous dire que « quelque chose » – et quelque chose qui n’est pas anodin – continuera à « vous » concerner même si le « moi » s’est dissipé : la souffrance des autres. Que contribuer à diminuer le malheur autour de vous devienne une inspiration pour votre victoire personnelle sur votre propre souffrance. Ne soyez pas impatients. Soyez fidèles à vous-mêmes jour après jour, étape après étape. Regardez très loin à l’horizon vers quoi vous allez et regardez de très près où vous posez les pieds, pas après pas.
Citations recueillies par Viafx24 et publiées en juillet 2026.
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