La traversée vers l’autre rive
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Ne soyez pas troublés si, en lisant des livres écrits par des sages authentiques, vous constatez des différences. Demandez-vous avec un esprit et un cœur ouverts : « Qu'est-ce qui a un écho en moi aujourd'hui et quelle est la voie qui me convient, à moi? ». Si vous vous laissez prendre par les mots et les idées, vous tomberez très vite dans un monde de croyances et d'opinions qui ont toujours divisé et opposé les hommes au lieu de les unir. Cela peut être très fructueux de lire des livres différents : ne lisez pas exclusivement les ouvrages de Daniel Roumanoff et d'Arnaud Desjardins. Reconnaissez ce qui vous touche dans la personne d'un sage ou d'un saint hindou, tibétain ou chrétien, et revenez à votre expérience personnelle. L'important n'est pas de trouver la voie la plus grande ou le meilleur de tous les maîtres mais d'adopter le véhicule qui vous convient pour vous conduire du niveau d'être et de conscience habituel à un niveau d'être et de conscience radicalement autre.
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Swamiji insistait beaucoup sur le fait que nous sommes totalement conditionnés par notre hérédité, par les impressions fortes de la toute petite enfance et par les influences de notre éducation et de notre culture. L'existence presse un bouton et déclenche en nous une réaction, presse un autre bouton qui déclenche une autre réaction. Une bonne nouvelle fait lever une émotion heureuse qui n'en reste pas moins une réaction mécanique. Et à partir de cette réaction intérieure, qui déforme notre perception de la réalité, nous réagissons extérieurement. Les actions à ce niveau-là sont complètement compulsives. Suis-je un homme, une femme, établi(e) en moi-même ou une machine à réagir? Où est la liberté là-dedans? Mes actions soi-disant conscientes ne seraient donc que des réactions qui s'imposent à moi? Je veux cerner, comprendre, approfondir. Donc avant même d'essayer d'agir plus consciemment, je vais vérifier si ces formules sont vraies. Je vais m'observer face à l'action et voir s'il est vrai que je me laisse emporter par des événements heureux et déprimer lorsque les situations me sont défavorables et que je réagis ensuite mécaniquement aux réactions émotionnelles et mentales, aux états d'âme, aux humeurs que les événements déclenchent en moi à mon insu.
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Alors, qu'est-ce que le péché originel? L'Ancien Testament nous apprend que Dieu dit à Adam et Eve: « Vous pouvez manger les fruits de tous les arbres du jardin, à l'exception de celui de la connaissance du bien et du mal ». Et le serpent leur suggère : « Mangez ce fruit issu de l'arbre de la connaissance du bien et du mal et vous serez comme des dieux ». Du point de vue théologique, cela signifie que Dieu seul sait où sont le Bien et le Mal et que l'homme, en s'arrogeant cette prérogative divine, a créé sa propre tragédie. C'est cela notre péché originel. Dieu seul sait où sont le Bien et le Mal dans une vue extrêmement vaste et complète que l'être humain ne possède pas. La vie a sa propre intelligence que l'homme ne peut appréhender à partir de son mental. C'est ce qu'implique la parole célèbre : « Que Ta volonté soit faite et non la mienne ». Prononcer cette parole est une manière de reconnaître ce qui nous dépasse et de nous incliner devant le mystère de la vie. C'est ainsi que l'on rentre en relation intime avec Dieu. S'il avait une vie religieuse authentique, l'homme sentirait où est la volonté de Dieu, et non la sienne, dans chaque circonstance.
En quoi cela nous concerne-t-il? Personne n'agit pour faire délibérément le mal. Chacun agit pour faire le bien tel qu'il le ressent à un moment précis, à partir de son point de vue personnel et duel. De tous les grands programmes qui étaient censés faire le bonheur de l'humanité, aucun n'a jamais réalisé ce rêve. Si nous observons attentivement ces faits, nous aurons un regard nouveau sur notre propre division subjective de la réalité en bon/mauvais, bien/mal. C'est avant tout de cela que nous sommes prisonniers.
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venaient à lui. Mais il ajoutait : « Je ne sais pas si c'est heureux ou malheureux, je sais seulement qu'il y a un étalon dans mon pré », « Je ne sais pas si c'est heureux ou malheureux, je sais seulement que mon fils a été blessé ».
Personne n'a jamais agi pour faire le mal. Chacun agit pour faire le bien tel qu'il le comprend à l'instant même. Je le redis, Bush et Ben Laden sont convaincus, chacun, de servir le Bien. Vous ne pouvez rien en ce qui concerne Israël et les Palestiniens mais vous pouvez quelque chose en ce qui vous concerne, c'est échapper à ce que la Bible appelle le péché originel: avoir mangé le fruit de l'arbre de la connaissance du bien et du mal, savoir toujours mieux que Dieu ce qui est bon ou mauvais pour vous et pour le monde et faire le jeu de la cacophonie et de la souffrance universelles.
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La grande affirmation de tous les enseignements spirituels est que la voie consiste non pas à produire mais à découvrir une réalité qui est déjà là, qui n'a pas commencé à un certain moment, donc qui ne finira pas à un certain moment. C'est la vérité essentielle, fondamentale. Swamiji m'a fait remarquer un jour que l'expression « faire silence » était inexacte. On ne peut produire le silence. Le silence ne peut être que le fruit de la cessation des bruits. Quand tous les bruits s'arrêtent, le silence est là, identique à ce qu'il était il y a 2000 ans, parfait, vierge. C'est donc sur les bruits qu'il faut faire porter nos efforts et non sur la recherche d'un silence que nous pourrions produire. Une autre image va dans le même sens : nous sommes déjà nus sous nos vêtements. Si nous voulons pratiquer le naturisme, nous n'avons pas à produire la nudité mais simplement à enlever ce qui la recouvre, ce qui la voile, c'est-à-dire tous nos vêtements, les uns après les autres. Et la nudité qui était là, voilée par ces revêtements, se révèle. Nous ne sommes pas plus ou moins nus -s'il reste une chaussette à un pied, nous ne sommes pas nus-, mais nous sommes plus ou moins habillés.
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L'essentiel de la voie est de faire disparaître peu à peu les agitations qui voilent en nous cette réalité primordiale. Lors de mon premier entretien avec lui, Swamiji m'a donc donné cette image : « Si vous voulez le silence, faites cesser les bruits ». Au lieu de vous intéresser au silence, intéressez-vous aux bruits. Qu'est-ce que ce bruit-là? D'accord, il est là, je ne fais pas semblant de ne pas l'entendre et je m'applique à le faire disparaître. La télévision est allumée dans l'autre pièce ? Je l'éteins. Le lave-vaisselle? J'éteins le lave-vaisselle. Quand j'ai éteint tous les bruits, le silence est là. Je ne l'ai pas produit, j'ai seulement mis fin à ce qui le cachait. Là, intervient une formule très simple : « Deal with the cause, not with the effect », « Occupez-vous de la cause non de l'effet ». Swamiji m'avait fait remarquer que le médecin ne s'occupe que de la maladie et non de la santé du malade. Quand il a fait disparaître, s'il le peut, les symptômes pathologiques – en faisant disparaître la cause et pas seulement l'effet la santé se révèle. « Comment voulez-vous faire de la propreté avec un torchon très sale, couvert de taches diverses et variées? » m'a-t-il dit un jour. Puis il a ajouté : « Une lessive ordinaire enlève la crasse en général, mais il faut un produit spécifique pour les taches de rouille, les taches de sang, les taches d'encre ». Et avec sa fermeté tranquille coutumière qui m'a souvent surpris, il a conclu : « La méthode générale est de répéter: "Ram, Ram, Ram, Jaï Ram, mais cela ne marche pas". Vous verrez que vous ne pourrez pas vous dispenser de faire disparaître les taches d'encre avec un produit pour l'encre, les taches de rouille avec un produit anti-rouille, les taches de sang avec un produit spécial. » Or, beaucoup d'Occidentaux du xxe et XXIe siècles qui découvrent la spiritualité, lisent des livres, répètent des mantrams, se prosternent devant les plus grands sages hindous ou tibétains, essayent de faire silence en eux-mêmes. Mais le travail nécessaire pour faire cesser les bruits, pour enlever les taches, n'est pas accompli alors même que tous les enseignements spirituels, non seulement le vedanta mais aussi ceux issus de la tradition ascétique et mystique chrétienne, donnent raison à Swâmiji. Dans ces enseignements anciens où il était beaucoup question de Dieu, de l'Infini, de l'Éternel, il était aussi beaucoup question de nos émotions, de nos passions, de notre égoïsme, de nos peurs, de nos désirs, de notre jalousie, de nos mouvements d'agressivité, autrement dit des innombrables formes que peuvent prendre les conséquences du « péché originel ». Le travail qui nous incombe consiste à creuser le puits pour atteindre la nappe d'eau qui nous attend dans la profondeur. C'est un vaste programme, différent pour chacun, car nous avons tous nos taches particulières qui se surajoutent à la propreté en nous. Nous avons tous nos bruits personnels qui viennent recouvrir le silence.
Jusqu'à ma rencontre avec Swami Prajnânpad, malgré des heures et des heures de méditation, je n'avais pas regardé en face cette vérité. Comme tant d'autres, j'étais ébloui par le rayonnement de Mâ Anandamâyi, émerveillé par le sentiment qui s'élevait en moi en sa présence, mais je n'avais aucune compréhension réelle de cette vérité toute simple: il ne suffit pas, dans un musée, de regarder les plus belles statues de nus de la Grèce antique pour être nu soi-même, comme par magie. Il nous faut prendre la peine d'enlever nos vêtements, un à un. Cette évidence n'était pas claire pour moi et tout m'a montré qu'elle était loin d'être claire pour tant d'Occidentaux qui sillonnaient les routes de l'Inde et allaient d'ashrams en ashrams, à l'époque où j'en faisais autant. Combien d'entre nous ont cherché partout le silence, sans s'attaquer à cette tâche : faire cesser tous les bruits!
Swâmiji m'a dit un jour : « Vous connaissez l'expression très utilisée en Inde: "Seeker of truth", "chercheur de vérité »?». Et toujours avec cette tranquillité pour me dire des paroles au premier abord étonnantes : « Seeker of truth, non-sense! », « Chercheur de vérité, non-sens! ». « Soyez des chercheurs de non-vérités et, quand vous avez dissipé toutes les non-vérités, la vérité est là, comme elle l'a toujours été ». Quand le dernier symptôme pathologique a disparu, la santé est là. C'est l'esprit de notre démarche.
Une autre question revenait régulièrement au cours de mes séjours auprès de Swamiji : « Do you know what is liberation, Arnaud? », « Savez-vous ce qu'est la libération, Arnaud? » et il me donnait une définition chaque fois différente, inattendue, qui me touchait directement au niveau où j'étais. Un jour, il me donna cette définition : « J'ai fait ce que j'avais à faire, j'ai reçu ce que j'avais à recevoir, j'ai donné ce que j'avais à donner ». En ce qui me concerne c'est fini, je suis disponible à tout ce que l'existence peut me demander d'instant en instant. Et la tradition hindoue, comme bien d'autres traditions anciennes, nous donne des informations extrêmement précieuses sur ce qui continue en nous consciemment ou inconsciemment à crier : « Je n'ai pas fait ce que je portais en moi de faire, je n'ai pas reçu ce que j'avais à recevoir, je n'ai pas donné ce que je portais en moi de donner, je n'ai pas vécu ce que j'avais à vivre. » C'est cela qui nous empêche d'être établis dans cette Réalité ultime indestructible qui est en dehors de toute question de naissance ou de mort et qui est la vie de notre vie, l'être de notre être.
Nous devons donc nous demander ce qui nous maintient dans le destructible, nous emporte à gauche et à droite. Notre démarche n'est pas de contempler des statues de nudité dans un musée, il ne s'agit pas de répéter « Nudité, nudité » comme un mantram. Il faut enlever ce qui recouvre, ce qui voile, comme les nuages opaques voilent l'immensité du ciel, et il faut apprendre comment s'y prendre pour retirer ces voiles : j'ai compris qu'il faut enlever le châle mais si je m'y prends mal, je m'étrangle. Et une fois acquise, la technique que j'ai employée pour retirer le châle ne sera pas adaptée pour enlever le pantalon. Certains êtres humains portent un blouson, mais d'autres, qui portent un pull, apprennent dans un livre comment décoincer les fermetures éclair coincées, ce qui ne les concerne pas du tout puisque qu'ils n'ont pas de blouson...
J'ai découvert ce monde de la recherche spirituelle à l'âge de vingt-quatre ans et ce que je dis ici je l'ai observé en moi, peu à peu, grâce à Swâmiji, mais aussi autour de moi, parmi les autres chercheurs de vérité qui m'entouraient à cette époque. Et je le vérifie depuis plus de trente ans à travers les questions auxquelles je réponds. Ce que je présente ici de manière familière peut être vraiment cruel : les années passent et, si nous sommes honnêtes, nous prenons un jour conscience du fait que cet éveil dont nous rêvons, nous ne voyons pas comment il pourrait être pour nous dans cette existence. Et pourtant, décoincer une fermeture éclair coincée, c'est une tâche qui peut être accomplie avec l'aide du maître qui nous montre le chemin avec un vocabulaire aussi précis que celui de la psychologie moderne.
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Oui, la vague est l'océan, elle n'a pas d'autre réalité que l'océan. Et si elle affirme : « Je suis l'océan », ce n'est pas de l'orgueil, c'est de l'humilité. Par moi-même, je ne suis rien. Tout ce que j'ai d'être et de vie me vient de Dieu. Donc ce qui peut apparaître comme un orgueil immense peut être aussi si c'est une expérience authentique l'expression de la plus grande humilité.
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Swamiji nous propose cette formule : « Toujours, partout, en toutes circonstances, la réalité est unique », « one without a second », « une sans un second ». Ce qui est – même au niveau changeant, impermanent, dans lequel nous vivons -est unique, non duel, mais le mental ne cesse de dédoubler cette réalité, de créer lui-même autre chose que ce qui est et de tenter de faire intervenir cet « autre chose » au présent à côté de ce qui est. C'est un mécanisme très simple, mais qui est à la source de toutes les souffrances. À chaque seconde, à tous les niveaux, grossier, subtil, métaphysique : la vérité au sens de ce qui est, EST -à l'exclusion de quoi que ce soit d'autre. Le mental propose autre chose que ce qui est, fût-ce d'une manière flagrante avec le cri du cœur : « Ah! non, c'est pas vrai! » Si, c'est vrai. Mais si nous affinons notre perception, nous constaterons que ce phénomène se produit aussi de façon très subtile. Nous référons ce qui est à quelque chose d'autre qui pourrait être, qui serait préférable, qui, selon nous, devrait être ou, au contraire, quelque chose qui ne devrait pas être ou aurait pu ne pas être.
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Une parole attribuée au sage présocratique Héraclite semble aller dans ce sens : « Les hommes qui se sont éveillés vivent dans un monde, les hommes qui dorment encore vivent dans deux mondes ». De retour à Paris, je me souviens de m'être exercé à ce constat en allant dans de très grands cafés à l'heure d'affluence, avec un livre ou un journal pour avoir l'air naturel. Je me suis aperçu que je n'étais pratiquement jamais en prise directe avec la réalité. Il y avait toujours un décalage, c'était saisissant. Une dame entre avec les cheveux orange : «Oh! quelle drôle de couleur! » Et une autre couleur était proposée pour les cheveux de cette dame. Un serveur dont les moustaches retombaient de chaque côté de la lèvre supérieure, comme un Gaulois, me paraissait incongru. Et je superposais le visage du même homme, mais avec une autre moustache, sur la réalité. À chaque seconde, la réalité affirme : « Je suis ce que je suis ». Les cheveux de cette dame sont ce qu'ils sont. La moustache de ce serveur est ce qu'elle est. Le mental n'arrête pas de discuter l'indiscutable mais si je comprends vraiment que ce qui est EST, que je ne peux rien changer au présent, je ne discute plus l'indiscutable. Précisons que cette rigueur concernant l'instant n'exclut pas du tout l'action : j'accepte le fait d'être malade, mais cela ne m'empêche pas d'aller voir un médecin pour tenter de guérir. Mâ Anandamayî a dit un jour : « C'est la volonté de Dieu que vous soyez malade, mais c'est aussi la volonté de Dieu qu'il y ait un médecin dans la ville voisine de l'ashram ». Mais à partir de quelle conscience, ici et maintenant, l'action va-telle naître ? Une action digne de ce nom menée à partir d'un oui a une qualité bien différente de ce que Swamiji appelait « une réaction ».
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Certains diront que c'est difficile. Swamiji utilisait cette expression étrange : « Complètement deux, un peu moins deux » pour exprimer l'idée qu'une part de notre cheminement s'accomplit dans le plus ou moins. Prenons un exemple: je ressens une tristesse. Je tente: pas ce qui devrait être, mais ce qui est, je n'y arrive pas, je tente encore... Ainsi de suite. Là, nous sommes dans le domaine du plus ou moins deux. Mais pour ce qui est du contact avec la profondeur, il n'y a pas de plus ou moins. Ou deux points se superposent ou ils ne se superposent pas. Imaginez qu'il y ait ici une prise de courant et qu'une lampe ait été déposée plus loin, juste à côté de la porte. Pour qu'elle s'allume, il faut que je mette la fiche de la lampe dans la prise de courant. Je rapproche la lampe de la moitié du trajet. Ne pourrait-elle pas s'allumer un tout petit peu pour m'encourager? Je rapproche la lampe jusqu'à un mètre de la prise de courant. Ah! là vraiment elle aurait pu s'allumer, fût-ce à peine! N'abandonnez pas la partie quand la fiche est à dix centimètres de la prise de courant. Quand la fiche rentrera dans la prise de courant, le courant passera et la lampe s'allumera. Avec le temps et la pratique, ce retour à la non-dualité, ici et maintenant, vous deviendra de plus en plus évident et votre conviction sera plus puissante que la force d'inertie des habitudes émotionnelles et mentales.
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En 1959, j'ai commencé à me passionner pour ce genre de paroles et, dix ans plus tard, au cours d'un séjour, j'ai employé avec Swamiji l'image célèbre en Inde: Vous êtes assis sur la rive et vous regardez couler le fleuve et tout ce qui flotte et passe et s'en va à la surface de l'eau. De la même façon, accueillez d'un cœur égal tout ce qui passe en vous, les pensées, les émotions. Laissez venir, laissez partir, pure conscience témoin. Et Swamiji, qui avait parfaitement perçu mon erreur, c'est-à-dire le risque d'utiliser ces images traditionnelles pour les mettre subtilement au service de la manière ordinaire de fonctionner, m'a dit : « Arnaud, ne restez pas sur la rive, descendez dans le fleuve ».
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Au cours de nos premières rencontres, je vous ai proposé quelques thèmes de réflexion. Voyez ce qui a un écho en vous, ce qui vous paraît convaincant, ce que vous pourrez en faire, chacun, chacune, après notre départ. La question que vous aurez à vous poser et à vous poser encore au fil des années est et sera : « Sur quoi ai-je pouvoir et qu'est-ce qui a pouvoir sur moi? » aussi bien dans le domaine psychique intime que dans le monde matériel. Autrement dit : « Qu'est-ce qui dépend de vous et de quoi dépendez-vous? »
À présent, je vous invite à entrer dans le concret de vos existences et à parler librement des difficultés qui sont les vôtres aujourd'hui. Les « bonnes questions » sont les questions les plus sincères, celles par lesquelles vous êtes vraiment concernés. Ceci dit, ne considérez pas l'enseignement depuis le point de vue de l'existence mais l'existence depuis le point de vue de l'enseignement. Ne mettez pas la voie au service de votre existence mais votre existence au service de la Voie.
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Être emporté par la chute, être identifié, c'est être deux, puisqu'une part de moi tente de rester sur le bord du plongeoir en criant « Noooon! » intérieurement. En revanche, un avec, non-deux, c'est vraiment un. Ce n'est pas d'un côté un observateur encore individualisé et, de l'autre, l'émotion qui est observée. La conscience est claire, sereine, non divisée. Selon la formule consacrée : « Il y a observation mais il n'y a plus d'observateur » et l'on s'exprimera plus en termes d'absence que de présence.
La pratique du rappel de soi de Gurdjieff, à laquelle je m'étais tant exercé avant de connaître Swamiji, n'a certes pas été inutile, mais elle se faisait sur la base de l'état de conscience habituel. Ce rappel de soi s'appuyait sur la relation consciente avec le corps physique, la sensation. Dans son livre, Fragments d'un enseignement inconnu, Ouspensky illustre ce rappel de soi par un dessin composé de deux flèches indiquant qu'une partie de l'attention est tournée vers la conscience de soi et l'autre partie vers l'environnement.
Avant de rencontrer Swamiji, je me confrontais à une difficulté récurrente. Je passais sans cesse du rappel de soi à un état d'emportement et d'identification, comme une lampe que l'on allume et qui s'éteint sans arrêt. Si une installation électrique supporte une tension trop importante, cela disjoncte; je remets le contact, cela disjoncte, etc. La différence était très claire: ou je me trouvais en état de rappel de soi, de présence à moi-même, en essayant de vivre l'existence ordinaire sans me laisser arracher à cette présence par ce qui attirait mon attention, ou je me laissais happer par l'extérieur et par les réactions que celui-ci suscitait en moi et, pour longtemps, je n'étais plus du tout dans cet état de rappel de soi. En caricaturant, cela donnait ceci : « Oui, oui, c'est très intéressant ce que tu dis (Rappel de soi, rappel de soi) ... Ah bon tu as été à cette soirée ! Bien, il y avait beaucoup de monde? (Rappel de soi, rappel de soi, je veille, je suis éveillé parmi les endormis, je suis conscient) Alors, qui se trouvait à cette soirée ? Jean-Pierre, Micheline. Micheline? Elle t'a parlé? Oui, mais elle m'a demandé de ne pas te répéter ce qu'elle m'a dit. Mais si, qu'est-ce qu'elle t'a dit? (Brusque émotion et immédiate disparition du rappel de soi) Vraiment je t'écoute, dis-moi ce qu'elle t'a dit! Si, Si! » (Sur fond de trouble et de totale implication). Un « je » tant soit peu libre a disparu.
Donc je passais de l'état de rappel de soi, de présence, à un état d'identification et d'emportement. Parfois, l'identification prend des formes assez spectaculaires: énervement, fureur, rancune ou au contraire, explosion de joie, surexcitation, euphorie. Elle peut prendre aussi des formes beaucoup plus sobres mais, dans tous les cas, c'est le même résultat. La personne n'est plus présente, elle est projetée à l'extérieur d'elle-même. En revanche, entre l'état de rappel de soi et l'état d'identification, il y a une différence nette, claire, précise. Ou une lampe est allumée ou elle est éteinte.
Après quatorze ans de fréquentation des Groupes, je me rendais compte que si les moments de rappel de soi étaient, dans l'ensemble, un peu plus nombreux et duraient un peu plus longtemps, en revanche, je me laissais encore emporter très facilement par mes réactions et, quand j'étais pris par mes activités professionnelles, je passais des heures sans la moindre présence en soi-même et présence à soi-même réelles. Quand je me trouvais sur un plateau de télévision où le temps imparti est minuté, où il faut que tout soit prêt pour l'émission qui va passer en direct le lendemain et que deux techniciens sont en désaccord, tandis que l'artiste avec lequel on doit répéter est retourné dans sa loge et qu'on perd cinq minutes à attendre que l'assistant aille le chercher, je me rendais bien compte qu'il n'y avait aucune différence entre Arnaud Desjardins, réalisateur sur un plateau de télévision, et tous mes confrères. Parmi nous, certains étaient plutôt calmes, d'autres s'énervaient plus facilement, mais je ne pouvais que constater qu'il n'y avait pas une différence notable entre moi, engagé depuis quatorze ans sur cette voie héritée de Gurdjieff et, n'importe lequel de mes collègues. Cela me troublait beaucoup. Quand j'étais pour un instant en état de rappel de soi, il y avait certes une grande différence par rapport à quelqu'un qui est simplement « identifié » mais, en dehors de ces trop rares moments, je ne voyais pas en quoi j'avais vraiment changé, mis à part les changements « naturels » apportés par l'existence lorsque l'on exerce un métier qui nous passionne, qui nous aide à nous épanouir et nous donne confiance en nous.
Donc ma condition intérieure ne s'était pas transformée. Il y avait ce que j'aimais: être heureux, en paix et ce que je n'aimais pas du tout: être malheureux, inquiet, angoissé. Avec, à l'arrière-plan, ce rappel de soi qui m'avait apporté un minimum de structure. J'avais une expérience claire de ce que signifie soit être complètement disparu, soit revenu à soi-même, mais l'ego n'était pas vraiment mis en cause parce que, comme je l'ai dit tout à l'heure, je pensais qu'il fallait me séparer de mon émotion, ce qui était, en fait, une forme subtile de refus. J'avais déjà fait deux séjours auprès de Swâmiji, je me trouvais en Inde dans le milieu tibétain et j'avais écrit une petite lettre à Swamiji qui me répondit : « Annihilate the distinction between you and your emotion », « Annihilez la distinction entre vous et votre émotion ». Je n'ai rien compris à cette lettre. S'il n'y a plus la distinction entre moi et mon émotion, je suis identifié à l'émotion, je suis emporté par l'émotion. J'écrivis à Swamiji et il me répondit avec cette formule: « Ici, maintenant, vous êtes la peur », « You are fear ». Mais si je suis la peur, je suis identifié à ma peur. C'est ce que je croyais mais je me trompais. Plus tard, dans un entretien, Swamiji a précisé : « Dans l'identification, il y a deux : Moi-emporté-par-l'émotion douloureuse et en même temps moi-qui-refuse-et-me-débats ». C'est Swamiji qui m'a permis de comprendre vraiment la différence qui existe entre « to be carried away », « être emporté » et au contraire « to be one with », « être un avec ». Être un avec, ce n'est pas du tout l'identification habituelle. Pour revenir à l'image du plongeur, il n'y a pas de séparation intérieure entre le plongeur et la chute. C'est pour cela que cela s'appelle un plongeon et non pas « tomber dans l'eau ». De même, il n'y a pas de distinction, de séparation, de division entre l'écran et le film. L'écran est à la fois complètement un avec le film et jamais affecté. L'ego lui ne peut pas être un avec que ce soit un ressenti pénible ou un ressenti heureux. Il a son monde personnel, composé de ce qu'il veut ou ne veut pas, de ce qu'il espère ou craint pour le futur. Il est cet ensemble d'exigences et de refus par rapport à l'existence et n'a aucune neutralité. Il faut être immensément vigilant pour que ces mots sanskrits célèbres, témoin, spectateur, observateur, ne soient pas subtilement récupérés par l'ego pour fuir les émotions engendrées par les événements qu'apporte l'existence.
Les explications de Swamijî m'ont permis d'approfondir ma compréhension de l'enseignement de Gurdjieff et ont commencé à produire des résultats réels, tangibles, beaucoup plus significatifs, en un an ou deux, qu'en quatorze ans de Groupes. Grâce à Swamiji, j'ai découvert la possibilité de ne plus être seulement en état de rappel de soi quelques minutes plusieurs fois dans la journée puis complètement ré-endormi ensuite et, peu à peu, un climat général de présence a commencé à grandir à travers toutes mes journées.
Revenons à l'expression bouddhiste : « Il y a observation, mais il n'y a pas un observateur ». Qu'est-ce que cela signifie? Le lama français Denys Teundroup, qui a vécu des années en milieu tibétain, a dit un jour devant moi : « La méditation, c'est apprendre l'art de s'absenter ». Absence qui n'empêche pas la pleine conscience lumineuse d'être là mais sans l'ego. C'est la même chose que le « être un avec » de Swamiji. C'est la vérité de l'instant, sans moi, avec tout ce que ce moi représente d'empreintes du passé qui me conditionnent, d'espoirs ou de craintes pour le futur. C'est aussi cette idée que j'ai exprimée à travers l'expression: « Pas moi je regarde le bouquet de fleurs ». Tant que moi, je suis encore là, même plein de bonne volonté pour progresser sur la voie, je ne peux pas voir le bouquet. Je vois forcément mon bouquet. Quand j'ai dit devant ce lama, avec qui, à une époque, nous coproduisions des séminaires de questions/réponses: « Pas: je regarde le bouquet », mais « Le bouquet est regardé », il a été très frappé, car il croyait que l'hindouisme maintenait un certain ego, purifié certes, mais un certain ego. Nous sommes là au cœur de la vieille querelle entre hindous et bouddhistes sur l'atman ou le non-atman.
Une autre expression bouddhiste célèbre est : « Se faire transparent ». Pour l'illustrer, je vais utiliser l'image du film et de l'écran dans un sens différent de celui que je lui donne habituellement : toute cabine de projection est équipée d'une vitre isolante, afin que l'on n'entende pas le bruit du projecteur dans la salle. Ce verre étant complètement transparent, le faisceau du projecteur passe à travers lui et vient frapper l'écran. C'est le vocabulaire bouddhiste: « Je me fais transparent ». Donc, la réaction ne peut pas se produire, l'émotion ne peut pas se produire. L'ego n'est plus là et pourtant restent la lucidité, la capacité à agir, à répondre à la demande de la situation d'instant en instant. D'un certain point de vue, nous sommes en état de rappel de soi mais sans cette division, qui est une impasse, entre moi qui observe et ce qui est observé. Ce moi qui observe ne peut être cent pour cent neutre. Sur l'écran non transparent, les images prennent consistance.
Nous pouvons présenter les choses d'une manière encore différente. Face à la souffrance, la réponse naturelle de l'ego est le rejet ou la fuite, ce que nous pourrions résumer par l'expression: « moi, sans ma souffrance ». Sans ma souffrance, je suis heureux, soulagé. Et pour faire disparaître ma souffrance, je dois m'attaquer à la cause de ma souffrance. C'est l'attitude ordinaire de toute personne qui n'est pas éclairée par un enseignement authentique, quel qu'il soit. Malheureusement, il n'est pas facile de se débarrasser des causes de la douleur. Le plus souvent nous n'y parvenons pas, ce qui nous incite alors à nous débarrasser de la douleur elle-même, en la niant, en la refoulant ou en prenant des anxiolytiques ou même de l'alcool. La réponse de la Sagesse est stupéfiante à entendre: est-il possible de faire disparaître la cause de la souffrance à tous les coups? Non. Est-il possible de faire disparaître le ressenti de la souffrance lui-même, à tous les coups? Non. Alors, c'est sans issue? Non, la voie donne une réponse : puisque moi sans ma souffrance est une vaine tentative, il n'y a qu'une possibilité, c'est la souffrance, sans moi. Si je suis un avec la souffrance,
ici et maintenant et c'est ce que signifient les paroles : « Ne restez pas sur la rive, descendez dans l'eau » – il n'y a plus personne pour souffrir. Je deviens transparent à la souffrance comme la vitre du projecteur. La souffrance n'a plus personne à faire souffrir. C'est la véritable expérience spirituelle. La souffrance se dissout, car elle ne peut subsister que par la dualité et l'opposition entre moi et ma douleur.
Reprenons maintenant la formule védantique : « Discrimination du spectateur et du spectacle ». Le spectateur et le spectacle, cela fait deux, sauf si le spectateur, l'observateur ou le témoin est absolument neutre et impersonnel, aussi impartial que le miroir qui accueille tout et ne prend rien, aussi pur qu'une lumière qui éclaire les objets sans discuter, sans qualifier quoi que ce soit. Le problème, c'est que l'on peut tout à fait vivre ce qu'il se passe en soi et en même temps réagir à ce qui est déjà une réaction. Si je suis tant soit peu heureux-d'être-le-témoin-d'un-état-heureux, tant soit peu affecté-d'être-le-témoin-d'un-état-douloureux, on ne peut plus parler de spectateur, au sens que lui donne la tradition sanscrite, car le spectateur véritable n'a rien de commun avec l'ego. L'idée à retenir est qu'il y a une différence capitale entre être emporté par un état intérieur ou être consciemment un avec ce vécu intime, non-deux. Advaïta, que l'on traduit par « non-dualisme » ou « non-dualité », signifie d'abord : pas, d'un côté, moi, avec tout mon bagage d'espoirs et de craintes et, de l'autre, les émotions provoquées par les circonstances extérieures. Ce moi implique obligatoirement un passé qui nous a diversement conditionnés les uns et les autres. Ce moi implique un futur (« Va-t-il m'arriver des choses heureuses, va-t-il m'arriver des choses malheureuses? Vais-je réussir ce que je compte entreprendre demain ? »). La question est donc croyez-vous, oui ou non, à la possibilité de « l'état sans ego »?
Véronique : Au sujet de cette question du « témoin », je voudrais parler de la façon dont la pratique est possible face à nos états intérieurs. Quand il y a émotion douloureuse, le réflexe naturel de tout être humain est de fuir, c'est-à-dire de refuser. L'attitude nouvelle que nous propose le chemin consiste, à l'inverse, à plonger au cœur de ce qui nous fait mal. Mais nous ne pouvons le faire que consciemment. Une vigilance est nécessaire. Le fait de convertir le refus en oui suppose qu'il y ait quelqu'un pour dire « oui ». Et c'est quand nous plongeons au cœur de la souffrance en disant « oui, d'accord », qu'aussitôt le témoin apparaît. Au lieu que le spectateur soit à l'extérieur, en train de regarder, il est au cœur même de la douleur. L'image qui m'est venue en écoutant Arnaud est celle d'un marin qui est pris dans une tempête, la tempête étant l'état intérieur que nous sommes en train de vivre. Le marin ne se trouve pas au-dessus de la tempête, dans un hélicoptère, à regarder le spectacle. Il est en plein milieu de la tempête et pourtant il tient la barre de son bateau, ce que l'on peut appeler l'élément conscient. Et il peut arriver que la tempête soit si forte que le marin est obligé de baisser les voiles. J'ai même entendu dire qu'à certains moments, il lâche la barre, lâche tout, rentre dans sa cabine, ferme la porte et attend que la tempête s'arrête. Mais en fait, au fond de la cabine, attendant que la tempête s'apaise, il y a bien une conscience, le marin. Il en est de même dans les épreuves que nous sommes amenés à vivre. Parfois, la douleur est si forte que nous n'arrivons même plus à tenir la barre. Et pourtant, il peut y avoir un élément conscient, libre, qui est là pour vivre ce qu'il y a à vivre. Cet élément conscient, c'est le disciple.
Arnaud : À la question: « Comment échapper à la fournaise de l'enfer? » le maître de la tradition taoïste répond: « Sautez dans les flammes là où elles sont les plus hautes ». Dans la Divine Comédie de Dante, il est dit qu'il existe une sortie possible de l'enfer, mais elle se trouve là où personne n'aura l'idée de la chercher : au centre même de l'enfer...
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Véronique : La première étape est de constater que je ne suis pas neutre. Il est complètement irréaliste de croire que nous pouvons, du jour au lendemain, passer d'un état où nous sommes continuellement en train de qualifier la réalité de bonne ou de mauvaise parfois de façon très intense à l'équanimité. C'est un travail long et laborieux. Le premier pas consiste à observer la manière dont nous fonctionnons. Nous ne pouvons pas nous évader d'une prison si nous ne l'avons pas étudiée d'une façon très précise afin d'établir un plan d'évasion bien défini.
Sur cette voie, c'est par l'élargissement de l'ego que l'on arrive à son effacement. C'est l'ego qui engendre l'égoïsme. Nous apprenons peu à peu à être de moins en moins égoïstes et à tenir de plus en plus compte de l'autre. C'est ce que l'on peut appeler « un égoïsme intelligent », car au fond nous faisons toujours les choses pour nous-mêmes. En fait, même le sage ne fait les choses que pour lui-même, simplement ce « lui-même » est, dans son cas, à la mesure de l'univers. Bien sûr cette érosion de l'ego ne peut se produire que peu à peu Swâmiji disait « step by step ».
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Une femme: Ma question porte sur le rôle de mère. Véronique, je t'ai entendu dire une fois que si nous avions beaucoup d'émotions, c'est parce que l'éducation que nous avons reçue lorsque nous étions enfants nous interdisait de les manifester. Comment éviter cela à nos enfants? Quelle attitude adopter face aux émotions que je vois chez mes enfants? Dans certaines situations, je me sens désemparée...
Véronique : Le mieux est de ne rien faire : quand ils pleurent, tu les laisses pleurer, quand ils sont en colère, tu les laisses exprimer leur colère. Les émotions constituent une énergie très puissante et, si l'on empêche cette énergie de s'exprimer, elle ne disparaît pas pour autant, mais se trouve refoulée. Puis les émotions réprimées jour après jour forment progressivement un grand réservoir d'énergie et, quand les circonstances de la vie viennent le frapper, cela crée des jaillissements émotionnels disproportionnés : l'adulte ne réagit pas de façon appropriée à la situation présente, mais il voit s'engouffrer toutes les émotions refoulées qui dormaient dans la profondeur. Par ailleurs, laisser l'enfant exprimer ses émotions ne signifie pas qu'il faut l'abandonner dans sa tristesse ou dans sa colère. Simplement, tu lui donnes le droit de ressentir ce qu'il ressent et tu es là comme une présence aimante et rassurante de façon à ce qu'il puisse vivre son émotion jusqu'au bout. Ne dis pas : « Je vais essayer », fais-le! Tu leur éviteras des années de psychothérapie.
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Je vais vous raconter une anecdote qui a été le point de départ de ma possibilité d'entendre cette parole. À l'époque, je ne pouvais en aucune manière considérer : « J'ai vu, j'ai compris ce que Swamiji veut dire », mais je cherchais à comprendre. Nous nous trouvions dans la maison où l'on emmenait Swamiji l'été, mieux protégée de la mousson que son ashram au Bengale. Or, à partir du moment où un guru réside quelque part, sa maison devient un ashram et l'usage en Inde veut que la porte en soit ouverte. Donc la porte du jardin était ouverte et il y avait à l'entrée du jardin deux garages qui avaient été aménagés comme deux chambres et j'avais mon lit, ma table, ma chaise dans l'une de ces chambres. J'étais à peine installé et voilà qu'un jeune Indien étudiant vient me voir-les Indiens sont souvent un peu sans gêne, mais comme par ailleurs ils sont très hospitaliers, on leur pardonne et me déclare: « Oh! Je suis heureux de vous voir! J'ai appris qu'il y avait des Français chez le Swâmi, parce que j'étudie le français au collège, alors je vais pouvoir parler français avec vous ». J'étais à l'ashram avec des problèmes jusque-là, non résolus, désireux de réfléchir, j'avais quitté la France pour pouvoir. faire un vrai travail personnel et je n'avais pas tellement envie de faire le professeur de français pour un étudiant. Il me dit quelques phrases en français, je lui réponds et finalement, comme c'était très laborieux pour lui, il se met à me parler en anglais. Je lui rappelle : « Vous êtes venu pour parler français ». Le lendemain, il revient : « Pas ce qui devrait être, mais ce qui est », « C'est ». Le surlendemain, il revient... Je dis à Swamiji: « Que dois-je faire? » Swamiji me répond: « Ah, vous l'avez attiré ! Il étudie le français au collège. S'il étudiait l'espagnol, vous ne l'auriez pas attiré. Vous ne l'avez pas attiré en tant qu'Arnaud, réalisateur de films à la télévision, vous l'avez attiré en tant que Français. Vous auriez été un disciple anglais de Swamiji, cela ne l'aurait pas du tout intéressé de rencontrer un anglophone ».
Cette petite histoire a été pour moi le point de départ d'une compréhension qui s'est étendue peu à peu. Je l'ai attiré en tant que Français. Swamiji me dit : « Qu'est-ce qui est juste selon vous? » Je réponds : « Compte tenu du fait que la plupart du temps, il me parle anglais parce que c'est plus facile pour lui, je ne sens pas que je l'aide vraiment dans ses études. Par contre, il me perturbe dans la qualité de mon séjour ». Swamiji me dit : « Pour vous, la justice de la situation est qu'il ne revienne plus. Êtes-vous fermement unifié, ou bien : "Oui, mais le pauvre jeune homme, quand même..."? ». Et compte tenu de l'ensemble, j'ai fini par sentir, complètement unifié : « Oui, c'est juste qu'il ne revienne plus ». Ce qui est tout à fait curieux, c'est qu'il n'est plus revenu. Swamiji m'a dit : « Il n'est plus revenu parce que vous étiez complètement unifié. Mais si vous aviez pensé : "Je préfère qu'il ne revienne plus, mais le pauvre, quand même, je ne suis pas très gentil", il serait revenu ». Bien entendu, cet exemple est insignifiant par rapport à votre tragédie personnelle, mais il a l'avantage d'être simple, lisible. En règle générale, les situations que nous présente l'existence sont infiniment plus complexes que celle que je viens de présenter.
À ce moment-là, Swamiji a commencé à me parler de ce qu'il appelait : « a subtle network », « un réseau subtil », ce qui est une autre manière de parler de l'interdépendance. Pour les Indiens, ce mot subtil a un sens très précis, un sens technique. Il y a interconnexion entre tous les éléments de la réalité, à tous les niveaux et si nous sommes unifiés, vraiment unifiés, nous envoyons sur ce réseau subtil un message qui a son effet. Je ne peux pas vous prouver la réalité de ce réseau subtil, mais nous pouvons admettre qu'il existe des niveaux de réalité que nos cinq sens ne perçoivent pas. En ce moment, les ondes de tous les programmes de télévision et de radio circulent dans cette salle, mais, faute d'un récepteur approprié, nous n'y avons pas accès. Pourtant elles sont bien réelles. Il existe un réseau subtil dans lequel tout est en connexion avec tout. Une image peut nous aider à le comprendre : aujourd'hui, les postes de téléphone de tous les pays sont reliés entre eux dans tous les sens. En quelques secondes, un village perdu de France peut se mettre en relation avec un autre village perdu d'Italie ou du Canada. Cela a été pour moi une image assez éloquente. Évidemment, chaque poste de téléphone ne peut se connecter simultanément avec les millions d'autres postes existant dans le monde. Cette connexion ne s'établit qu'à partir de certaines affinités : j'ai des affinités avec ce numéro parce qu'il est celui de mon ami en Italie. De même, en fonction d'affinités, des connexions subtiles précises s'établissent pourvu que le message que nous envoyons ne soit pas accompagné d'un message contradictoire : consciemment nous voulons une chose mais, dans l'inconscient, nous ne la voulons surtout pas, ce qui fait que nous envoyons deux messages simultanément. Cela se produit chaque fois que nous ne sommes pas unifiés. Mais si nous sommes unifiés, que nous sentons ce que Swâmiji appelait : « imperative necessity », nous lançons largement un message sur les ondes et une connexion s'établit peu à peu avec cette impérative nécessité en nous. Les grands standards de téléphone aujourd'hui étant faits de milliers d'électro-aimants, nous avons composé le numéro demandé et en attendant que cela sonne dans telle maison précise en Italie, tous les autres pays sont éliminés, puis tous les autres villages, et la connexion s'établit.
Du point de vue du hasard, il est inimaginable que j'aie rencontré Swami Prajnânpad qui ne voulait pas d'admirateurs autour de lui, qui n'était connu que de cent cinquante Indiens, dont l'ashram était loin de toutes les villes touristiques ou religieuses. Qu'est-ce qui pouvait faire qu'un jour je me retrouve face à lui? Cette demande vitale qui un jour s'est précisée : si je ne rencontre pas un certain type de maître, qui parle anglais et non bengali ou hindi, avec qui je puisse parler de tout si nécessaire, pas uniquement de Brahman et d'atman, je ne m'en sortirai pas. Si j'avais fait le portrait robot du guru idéal, j'aurais décrit Swamiji. Un jour, cela a cristallisé et, quatre mois plus tard, j'étais en face de lui. Cette demande était là, dans la profondeur, depuis très longtemps, mais pas encore consciente à la surface. Ce n'est que plus tard que j'ai réalisé : mais qu'est-ce qui a fait que lors de mon premier séjour dans cette Inde immense j'ai rencontré Daniel Roumanoff qui effectuait lui aussi son premier séjour? Et qu'est-ce qui a fait que Daniel Roumanoff a rencontré Swami Prajnânpad, alors qu'il cherchait un grand yogi? Et j'ai vu beaucoup plus clairement comment les événements nous correspondent ou comment quelque chose de très fort en nous attire certains de ces événements. Parfois, il peut s'agir d'événements douloureux ou qui impliquent douloureusement l'autre, comme dans votre cas. Mais je vous en prie, cessez de croire que vous avez commis une faute qui a attiré la mort de votre fils. Ce n'est pas du tout cela qu'impliquent les paroles de Swami Prajnânpad.
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Ton témoignage me rappelle certains moments de crise très forts que j'ai vécus, durant lesquels je me disais : où est l'enseignement? Il est tellement difficile de mettre en pratique dans ces moments-là! Pourtant, ce genre de situation nous apprend l'humilité, ce qui est très important, car nous risquons, après un certain temps sur le chemin, de développer un orgueil spirituel : je mets en pratique, ça marche, je mets en pratique, ça marche... Et cela peut donner un sentiment de force précieux ou une illusion de force vite démentie. À certains moments, la vie nous envoie de tels chocs que, pendant un temps, nous sommes complètement ébranlés. La pratique à laquelle nous sommes habitués est mise en échec et je serais tentée de dire: pour notre plus grand profit! Dans ces moments-là, que nous reste-t-il? L'humilité. Les Alcooliques Anonymes proposent à leurs membres douze points à partir desquels ils peuvent se reconstruire. Le premier de ces points consiste à reconnaître leur totale impuissance. Et je peux te dire d'expérience que c'est une pratique réelle de pouvoir se dire à certains moments: je suis complètement impuissante. C'est ce qu'il semble se passer pour toi en ce moment: tu as perdu tes repères, tu ne sais pas comment juguler cette maladie, bref, tu n'as plus de pouvoir sur toi-même, tu es impuissante...
La mise en pratique n'est jamais quelque chose d'idéal. Nous avons tendance à croire que, grâce à la pratique, nous allons pouvoir devenir invulnérables, que nous ne connaîtrons plus le désespoir, la souffrance, l'impuissance. C'est vrai pour le sage, mais ce n'est pas encore vrai pour nous. Je dirais même qu'au contraire, la pratique consiste à rencontrer notre souffrance, notre impuissance, notre violence, tout ce qui en nous n'est pas harmonieux, à rencontrer tout ce que l'homme ordinaire cherche à éviter, à refouler. La pratique consiste simplement à se demander: quelle est la situation, l'état, dans lesquels je me trouve maintenant, aussi désastreux que cela me paraisse? Et est-ce que je peux être d'accord avec cet état intérieur, cette émotion, qui ne correspond pas du tout à l'idée que je me fais de moi-même ? Il faut se méfier de la tendance à utiliser la pratique pour se créer une espèce de paradis. En fait, si un jour nous devons vraiment arriver à un état d'équanimité, de sérénité, à un état où nous sentons que plus rien ne peut venir nous détruire c'est parce que nous aurons vécu, traversé et accepté des états nombreux où nous aurons cru être détruits. C'est ainsi que le trésor intérieur nous sera révélé et non grâce à une fausse force que nous aurons bâtie avec une pratique biaisée.
Tu peux voir ces événements d'une façon différente, tu peux les voir comme une bénédiction, car tu as vraiment touché le fond de toi-même. Tu ne peux pas aller plus loin Tu as vécu un état d'impuissance complète. Et maintenant, je te vois assise devant nous, décrivant tout à fait lucidement ce que tu as traversé, peut-être très secouée, mais pas détruite. Tu es ici, une espérance s'ouvre devant toi.
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Un homme: Cela fait des années que je suis en recherche. Il y a douze ou quatorze ans, j'ai commencé la « Méditation Transcendantale », j'ai essayé de suivre une discipline et malgré tout je constate que j'ai de grosses difficultés à passer de la tête au cœur. J'ai appris beaucoup de choses, mais je ne les vis pas. Je remarque que je suis ancré dans le futur et non dans le présent. Je suis très anxieux et j'ai envie de tout abandonner et de revenir à l'état dans lequel j'étais il y a quinze ans. Au fond de moi, je sais très bien que ce genre d'envie fait partie du chemin. Que puis-je faire pour croître en harmonie, être en paix, mener une vie plus détendue et être quelqu'un de meilleur pour moi et pour les autres?
Véronique : C'est ce que nous désirons tous. Malheureusement, il n'existe pas de recette miracle pour trouver la paix. Arnaud nous a parlé d'une façon très méthodique de la voie proposée par Swami Prajnânpad. C'est une voie progressive, mais elle a aussi l'avantage d'être très réaliste par rapport à tous les empêchements qui nous exilent de cette paix dont tu sembles avoir soif. C'est une voie qui propose un travail quotidien pour devenir de plus en plus attentif aux situations que nous vivons et à tout ce qui se passe en nous. Une voie qui nous apprend comment nous situer par rapport à nos émotions, à nos pensées, ce qui nous permet de conquérir progressivement une certaine liberté. L'outil principal que nous utilisons sur cette voie est l'acceptation. Nous apprenons progressivement à convertir une habitude invétérée de refus de la réalité extérieure et intérieure à nous-mêmes -en adhésion. C'est notre principal outil. Un outil qui a la puissance d'une arme nucléaire, à condition de le mettre en pratique avec une grande persévérance.
Arnaud: Et avec une grande bienveillance pour soi-même. Regardez en vous-mêmes ces pensées qui ne sont pas toutes, bien loin de là, des pensées de sagesse; regardez ces émotions infantiles, qui vous tirent à hue et à dia. Voyez, mais voyez tout cela avec sympathie. Il s'agit de nous éduquer nous-mêmes ou plutôt de nous rééduquer et cette rééducation, c'est nous qui l'accomplissons, ce n'est pas le guru. Le guru partage son expérience, nous propose des directives, éclaire notre voie, nous donne envie de progresser, mais il ne peut pas suivre le chemin à notre place. Donc avec l'aide du maître et de son enseignement, nous devenons des éducateurs pour nous-mêmes. Soyons des éducateurs un peu subtils, ne faisons pas les erreurs que trop souvent nos propres parents ont faites avec nous en nous culpabilisant. Il ne s'agit pas de nous juger, mais simplement de voir avec un grand intérêt ce qui se passe en nous. Les réactions que le courant de l'existence produit en nous, émotionnelles et mentales, se traduisent en actions, en comportements. Voyez, mais presque en souriant. Ne faites pas de vous un champ de bataille. C'est une démarche qui demande beaucoup de souplesse. Il ne s'agit pas d'être plus forts que toutes nos faiblesses, il s'agit d'être plus habiles. Cela fait une grande différence. Donc, l'amour et le pardon s'appliquent d'abord à nous-mêmes. Cet éducateur en nous ne peut pas être l'ego ordinaire. C'est une part beaucoup plus fine de nous qui permet à tous les désirs et à toutes les peurs qui nous habitent de venir au jour, qui est capable de tenir compte de toutes ces peurs, de tous ces désirs et progressivement de conduire tout cet ensemble complexe et contradictoire que nous sommes jusqu'à la liberté profonde. Nous allons peu à peu devenir l'éducateur de tous les aspects de nous-mêmes, jusqu'à ce que tous ces aspects soient unanimement convaincus que ce qu'il y a de plus heureux est une nouvelle manière de voir les choses, une nouvelle inspiration pour nos actions, dans laquelle nous pouvons sentir que nous devenons les instruments d'une sagesse qui nous dépasse ou, pour utiliser le langage religieux, « des instruments de la volonté de Dieu ».
Mais restons toujours bienveillants pour tous ces aspects de nous-mêmes. Bienveillance ne veut pas dire faiblesse. Un père peut être plein d'amour pour son enfant, mais il ne le laissera pas mettre le feu à la maison pour ensuite jouer au pompier. Nous pouvons avoir de l'amour pour les aspects de nous-mêmes que nous croyons les plus méprisables, ce qui ne signifie pas que nous sommes complaisants vis-à-vis de ces aspects. Simplement, nous ne les laissons plus nous entraîner dans des actions qui ne nous apporteront jamais la paix du cœur. Et, à cet égard, une fermeté envers nous-mêmes, fruit d'une décision claire, est justifiée.
Une femme: Quand je vous entends parler de l'amour, en réalité je me demande de quoi il s'agit, car je ne l'ai jamais senti. Au cours des ans et grâce à l'enseignement, je peux dire que je comprends un peu mieux mon prochain, que je le juge moins. Y a-t-il une relation entre ce que je viens de dire et l'amour? Est-ce une manière d'avancer vers ce qu'on appelle le sentiment d'amour? Moins juger, mieux comprendre l'autre, est-ce avancer vers le sentiment d'amour?
Arnaud : Bien sûr. Vous êtes dans la bonne direction. On peut faire grandir le sentiment d'amour en lisant certains livres, en écoutant un sage ou le très beau sermon d'un prêtre, mais cet amour-là ne dure pas parce que, dès que la vie nous impose des événements désagréables, un état de non-amour se lève en nous : rancœur, révolte, ressenti d'injustice. La clé consiste à voir en nous-mêmes toutes les manifestations de non-amour, ce qui nécessite d'avoir un regard lucide et objectif sur les événements et les personnes qui traversent notre existence. Si nous n'avons aucun recul sur les projections que nous sommes amenés à faire, nous ne pourrons pas reconnaître ces états de non-amour pour ce qu'ils sont. Si vous êtes convaincue que la rancœur que vous ressentez à l'égard de telle ou telle personne est justifiée par son attitude, vous ne serez pas en mesure de voir ce qui relève de votre incapacité à comprendre, à pardonner et à aimer.
Ce qui nous empêche de « demeurer dans l'amour », c'est que nous avons massivement divisé la réalité en deux : ceux qui, selon nous, méritent d'être aimés et ceux qui, toujours selon nous, méritent d'être détestés. Je veux bien aimer les victimes, laissez-moi le droit de détester les bourreaux. Vous ne voudriez tout de même pas que j'aie de l'amour pour Hitler? -Si. C'est la seule issue à la maladie du monde. Ce qui ne signifie pas qu'il ne faille pas tout faire pour empêcher quelqu'un de nuire aux autres. Je suis père et grand-père et je parle consciemment. Aimer ne veut pas dire approuver, cela signifie être en état d'amour. Si vous voulez vraiment trouver le Royaume des Cieux qui est au-dedans de vous, acceptez que, peu à peu, toutes les manifestations de non-amour disparaissent. C'est un thème capital. Nous n'avons pas à chercher l'amour comme on chercherait à acquérir un objet extérieur à nous. L'amour est déjà en nous, mais il est recouvert, voilé, parasité par tout ce qui nous est insupportable, tout ce que nous trouvons injuste, tout ce qui nous blesse à longueur de journée. Tout ce que nous ressentons sur le moment comme inamical à notre égard devient notre ennemi. Du point de vue ordinaire, cela tombe mal pour moi d'avoir mal à la gorge et de tousser au moment de commencer un séjour parmi vous. Donc cette sensation pénible dans la poitrine devient mon ennemie. Et une petite chose comme celle-là viendrait gâcher notre état d'être établi dans l'amour? Comment pouvons-nous le tolérer ?
Nous évoquions tout à l'heure les moments de silence à la fin des réunions. Entrer en relation avec un certain niveau de la réalité n'est possible que si tous les éléments de non-amour ont disparu de notre cœur.
Un homme : J'ai lu un livre d'Eckart Tolle et j'ai été surpris du fait que les actions les plus triviales, comme se laver les mains, puissent être l'occasion d'exercer la présence. Dans la vie spirituelle, il y a des activités spécifiques comme la méditation, l'étude de l'enseignement des maîtres et puis il y a un autre aspect qui concerne la vie quotidienne et qui nous offre des occasions précieuses pour devenir conscients, présents. Je m'aperçois que je fais beaucoup de choses de manière mécanique. Quand je conduis ma voiture, par exemple, je ne pense pas que je tiens le levier de vitesse, pendant la méditation, j'ai des pensées...
Arnaud Cela viendra peu à peu. Une certaine forme de méditation nous entraîne à une qualité d'attention que nous pourrons retrouver de plus en plus souvent dans le cours de nos journées. Il n'y a pas, d'un côté, la méditation, puis de l'autre, le reste de la journée. Le livre d'Eckart Tolle est très précieux, mais il n'est pas si facile de garder cette qualité d'attention dans les petites choses. Vous pouvez vous y exercer directement chaque fois que vous vous en souvenez, et les pensées inutiles concernant le passé et le futur, toutes ces pensées stériles qui ne préparent aucune action précise vont diminuer au fil des années. Une certaine qualité d'attention et de présence vous deviendra de plus en plus naturelle.
Un exercice très efficace pour ancrer cette présence consiste à voir et reconnaître à longueur de journée tous les petits refus que nous sommes assez attentifs pour remarquer et que nous pouvons convertir en mouvements d'adhésion. À longueur de journée, il y a ces réactions: « Oh non! Cela ne devrait pas être comme ça ! ». Nous ne le voyons peut-être pas clairement, mais nous sommes sans cesse en réaction par rapport à tous les événements, petits et grands, qui composent notre quotidien. Ces réactions imprègnent toute notre existence et consomment beaucoup d'énergie. Elles portent souvent sur de toutes petites choses : « Oh non! J'ai oublié mes clés! » Et aussitôt se lève en nous un agacement, une réaction négative, bref, un refus. Si vous vous décidez à voir ces refus et à les convertir en adhésion, vous allez constater au bout de quelques semaines un changement général dans vos journées. Vous serez beaucoup moins emportés à gauche et à droite par les pensées inutiles et par tous les événements, contrariétés, ennuis qui se succèdent.
Vous ne serez pas libres des grandes émotions si vous ne vous exercez pas à être libres des petites émotions qui jalonnent les journées ordinaires où il ne se passe rien de spécial. Ce n'est pas à longueur de journée qu'une mère perd son enfant mais c'est à longueur de journée que quelque chose ne nous convient pas. Vous avez, du matin au soir, l'occasion d'opérer cette conversion. Et ce qui peut faire grandir de plus en plus ce climat général de vigilance, je vous le promets, c'est la formule que vous connaissez tous : « Ici et maintenant, pas ce qui devrait être mais ce qui est ». Un premier mouvement de refus puis la conversion de ce premier mouvement de refus en adhésion: « J'ai fait un geste maladroit, je l'ai fait. Le vase coûteux est tombé. Il est brisé en morceaux. Ah non! Ah oui! C'est ! » La question n'est pas de savoir si c'est un désastre ou non, si c'est terrible ou non, mais uniquement si c'est ou si ce n'est pas. C'est! Je suis un avec la situation et non emporté par la situation.
Si vous prenez la peine de vous y exercer, vous serez sidérés et en même temps émerveillés car vous sentirez: « J'ai la clé que j'ai longtemps cherchée ». En s'exerçant, on devient un expert, un virtuose. Croyez-moi, ce décalage par rapport à la réalité, comme celui d'une voiture qui se déporte sur le verglas, peut devenir la base de votre pratique. Même si ce décalage est léger, je ne suis plus un avec la réalité : « Non, cela ne devrait pas être comme ça ! ». Le pas suivant est de m'en vouloir de ne pas avoir tout de suite accepté que ce qui est soit : « Ce n'est pas possible, j'ai beau faire attention, je n'y arrive pas ! ». Et c'est la boule de neige qui roule et qui finit par faire une avalanche. Tous ces refus accumulés finissent par engorger votre psychisme et créent un mal-être diffus.
Pas ce qui devrait être, ce qui est. C'est si simple et, pourtant, sortir de la logique du refus demande beaucoup de détermination. C'est une sorte de sacrifice. C'est pourquoi il faut d'abord s'exercer avec les petits refus puis, plus tard seulement, avec les situations plus fortes. Cette pratique va créer un arrière-plan de vigilance et, à la fin de votre journée, au lieu d'avoir été pratiquement tout le temps immergés dans l'identification, vous sentirez que c'est devenu complètement différent, que vous avez vécu votre journée peu emportés, finalement assez présents, peut-être pas encore établis dans une plénitude permanente mais dans un climat général de calme. Et vous constaterez que vous êtes beaucoup moins fatigués nerveusement. Mais ceci ne prend tout son sens qu'au cœur d'une vision d'ensemble de la voie.
Une femme : J'ai deux petits-enfants de sept et dix ans et je voudrais savoir comment je peux leur faire partager tout ce que je suis en train d'apprendre à travers cet enseignement, afin qu'ils grandissent d'une manière différente.
Véronique : Surtout ne leur transmets rien. Laisse-les vivre leur âge. Inquiète-toi seulement d'assimiler, toi, cet enseignement, ce qui te permettra d'avoir avec eux un comportement différent. Ainsi ils sentiront chez toi une qualité d'être qui les touchera de façon indirecte. Plutôt que de chercher à leur transmettre quoi que ce soit, préoccupe-toi de la façon dont tu te comportes avec eux. Est-ce que tu les respectes en tant que personnes? Est-ce que tu les laisses s'épanouir dans leur propre ligne, sans chercher à leur imposer tes idées, afin qu'ils puissent vraiment devenir eux-mêmes? Voilà la première chose : ne pas chercher à modeler l'enfant selon nos désirs, fussent des désirs de spiritualité, mais les aider à se développer selon leurs propres inclinations. Il m'est arrivé d'entendre des parents glisser à leur enfant deux ou trois petites phrases de l'enseignement, ce qui a eu pour effet immédiat que l'enfant a tourné la tête et n'a plus écouté. C'est une erreur. L'essentiel de ce que nous transmettons à un enfant n'est pas dans ce que nous disons, mais dans ce que nous sommes. Plus tard, même si nous avons le sentiment qu'ils s'égarent et qu'ils prennent un mauvais chemin, les graines que nous aurons déposées en eux par notre façon d'être germeront.
L'autre aspect concerne la mise en pratique relative à nos émotions et Dieu sait si les enfants ont le pouvoir de faire lever en nous des émotions en tous genres: exaspération, contrariété, impuissance, colère... Nous devons alors nous souvenir de la voie afin que nos affects ne viennent pas polluer les enfants : « Est-ce que je réagis à partir de cette émotion ou est-ce que je fais un travail intérieur de conversion, bien consciente que je suis sous l'emprise d'une émotion? ». C'est bien plus important que n'importe quel discours que tu peux leur faire. Et pour ce qui est de transmettre, tu verras bien si, en grandissant, ils manifestent un intérêt pour cet enseignement. Si tel est le cas, réponds exactement au niveau de leur question, sans chercher à y engouffrer tout ce que, toi, tu voudrais leur dire. Les enfants demandent des choses très simples et il faut leur répondre des choses très simples, très directes; ils ont horreur des discours.
Arnaud Connaissez-vous le grand secret de l'éducation? Écoutez-les! Le plus important est qu'ils se sentent écoutés.
C'est plus important que tous les messages que vous vous sentez en devoir de leur transmettre, que tous les conseils que vous pourriez leur donner. Cela ne veut pas dire que vous êtes toujours d'accord avec ce qu'ils racontent. Cela signifie : « Ce que tu dis m'intéresse vraiment parce que c'est toi qui le dis et je t'écoute vraiment ». L'idéal serait que nous puissions le faire avec tout le monde au lieu de toujours chercher à exprimer ce que nous croyons juste. Mais au moins faisons-le avec nos enfants. Parfois nous pouvons sentir : « Je n'ai pas été vraiment à l'écoute de mon fils ou de ma fille, je me suis laissé aller à lui dire ce que je croyais juste mais je ne l'ai pas assez écouté(e). Je ferai mieux la prochaine fois ». Le plus souvent, les jeunes se sentent davantage écoutés par leurs amis que par leurs parents. En les écoutant, vous instaurez avec eux un lien de confiance qui les encouragera à se tourner vers vous en cas de difficulté plutôt que vers leurs pairs qui ne peuvent être des guides pour eux.
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Plus vous vous débattez, plus vous résistez et plus vous prenez des coups. Mais vous pouvez aborder l'angoisse, telle que vous la ressentez maintenant, sans le poids du mental et de ses commentaires (« Cela fait des mois que ça dure, j'ai toujours eu des angoisses dans mon existence, combien de temps cela va-t-il encore durer? ») donc, sans vous situer par rapport au passé ni au futur mais en étant simplement, au présent, avec l'angoisse lorsqu'elle se présente. Cette audace de ne pas se débattre et de ne pas résister, ce n'est pas la totalité de la voie mais c'est un aspect essentiel de ce chemin : épouser complètement l'angoisse au lieu de se diviser intérieurement. Un retournement doit se produire qui nous fait passer de « Non! Pas l'angoisse! » à « L'angoisse et je passe à travers ». Comme le pilote d'avion qui annonce : « Nous entrons dans une zone de turbulence, veuillez boucler vos ceintures ». Si, depuis les débuts de l'aviation, devant chaque zone de turbulence, les pilotes avaient décidé : « Je ne prends pas de risques, je fais demi-tour », la navigation aérienne n'aurait pas pu se développer. Au contraire, le pilote pénètre dans la perturbation avec son avion et la traverse. Swâmiji nous a transmis cette formule : « Laissez l'émotion avoir son jeu complet et disparaître ». C'est en épousant l'émotion, en l'éprouvant complètement mais sans la nourrir ni l'entretenir par le fait même de lui résister, que vous lui permettez de se déployer et d'aller jusqu'à son terme.
Suis-je convaincu au point que s'impose : « Je vais le tenter. Je ne résiste plus » ? Je supprime ce conflit entre l'angoisse et moi et je sors de cette impasse. Si je ne me défends plus du tout, à ce moment-là, l'angoisse se perd dans un vide intérieur. Pour qu'elle puisse faire si mal, il faut que je sois là pour prendre les coups: « Non! Pas l'angoisse! ». Cela ne veut pas dire que vous n'en sortirez jamais, au contraire : il y a l'angoisse, mais vous n'êtes plus là pour prendre les coups. C'est la clé qui va ouvrir les portes de la prison. Le plus important à mes yeux n'est pas que votre angoisse ait disparu dans les trois semaines. C'est ce que vous souhaiteriez, bien sûr, mais le plus important à mes yeux est que dans deux ans si j'étais très honnête, je dirais dans dix ans, mais comme je suis gentil, je dis « dans deux ans » vous puissiez sentir : j'ai vraiment changé, vraiment et durablement.
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Véronique : Swami Prajnânpad, qui se réclamait de la tradition non dualiste de l'advaïta vedanta, ne se référait pas à une quelconque divinité. Il avait cependant dit un jour à Arnaud : « God is the highest possibility of man », « Dieu est la plus haute possibilité de l'homme ». Si tu veux cheminer sans le concept de Dieu, c'est tout à fait possible, mais je n'ai pas l'impression que ce soit ce dont tu as envie. Ce Dieu de ton enfance, que tu qualifies toi-même de sadique, n'est qu'une projection. Dieu ne peut pas se comprendre avec la tête, car notre intelligence est limitée et nous ne pouvons L'enfermer dans nos concepts mentaux. Heureusement, Dieu dépasse tout cela. C'est davantage une affaire d'instinct que de raison. En janvier dernier, Arnaud et moi avons rendu visite à un maître soufi en Tunisie. Il parlait de Dieu en des termes qui ouvraient le cœur de façon extraordinaire. C'était comme si du miel coulait dans notre cœur. Ce maître soufi nous a dit : « Dieu n'est pas quelqu'un qu'on vous présente » voulant dire par là que Dieu n'est pas quelqu'un d'extérieur à nous (« Tiens! Bonjour Dieu ! »). Il a ajouté : « C'est un sentiment qui grandit à l'intérieur de nous ». Cela rappelle les paroles du Christ: « Le Royaume de Dieu est au-dedans de vous ». Dieu n'est pas quelque chose d'extérieur à nous. « En lui, nous avons la vie, le mouvement et l'être ». Nous baignons en Dieu. Je me souviens d'une dédicace de Lee Lozowick : « Nous sommes immergés en Dieu jusque par-dessus nos têtes » .
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Ce qui est important, c'est de ne pas retenir par notre tristesse celui ou celle qui s'en va, qu'il s'agisse de notre bébé ou d'une personne âgée. Swamiji avait des mots très touchants : « Cet être qui est mort vous est cher ? Vous ne voulez pas le mettre en difficulté? Alors ne créez pas pour lui un conflit entre ce qui l'attire vers la poursuite de son destin et ce qui l'attire en arrière, en disant: en partant tu me fais tellement souffrir ». Même si cela nous fait de la peine, cela ne justifie pas que nous mettions celui ou celle qui nous quitte dans cette difficulté.
Il ne s'agit pas de nier que nous sommes touchés mais notre émotion douloureuse peut se transformer en un sentiment, une forme de compréhension plus subtile de la naissance et de la mort, donc de la réalité. Tous les enseignements spirituels affirment qu'une forme de vie survit à la mort. Certaines personnes en sont tellement convaincues que la mort leur apparaît comme un événement heureux.
Toute notre existence paraît se dérouler dans le temps. Nous passons de l'enfance à l'adolescence, puis c'est l'âge adulte, la vieillesse, le déclin et enfin la mort. Cette existence, qui s'écoule dans la durée, est sous-tendue par une réalité qui n'est pas impliquée dans le temps et que l'on nomme parfois « l'éternel présent ». La véritable communion, qu'aucune séparation ne peut affecter, se situe à ce niveau. Et très souvent, pour nous, une relation à ce niveau s'établit d'abord avec un sage que nous rencontrons. La relation qui s'est établie en moi avec Ma Anandamâyi, Swami Ramdas, Kangyur Rinpoché, un maître soufi en Afghanistan et d'autres, n'est pas affectée par les années qui passent. Une passion amoureuse a son temps et les souvenirs des moments les plus intenses appartiennent au passé. En revanche, la relation avec ces sages ne relève pas du temps et n'appartient pas au passé. Mâ Anandamâyi et Swami Prajnânpad nous ont quittés depuis longtemps, mais leur présence est aussi intense pour moi, aussi vivante, des décennies plus tard, que si je les avais vus hier. Vous pouvez découvrir un aspect de la réalité totale qui n'est pas du tout impliqué dans le changement donc, dans le temps.
Ceci dit, vous pouvez accomplir une action qui vous mettra totalement en paix avec la mort de votre fils. C'est ce que j'ai eu l'occasion d'expérimenter par rapport à mon propre père. La relation avec lui avait parfois été très douloureuse et j'avais pu dépasser les reproches et les ressentiments que j'éprouvais à son égard grâce à Swamiji. Après sa mort, j'ai senti que pour que je sois vraiment en paix, il me fallait faire, en son nom, quelque chose qui avait été important pour lui et avec quoi j'étais complètement d'accord. Dans de nombreuses traditions, une forme ou une autre de culte des ancêtres a lieu, avec des rites parfois très élaborés. Dans la société hindoue traditionnelle, cela joue un rôle important. Je me suis demandé sachant que je ne vais pas adopter une tradition qui n'est pas la mienne ce que je pouvais faire qui me mettrait le cœur en paix. Et je me suis souvenu qu'à la fin de son existence, mon père aimait beaucoup faire des chèques pour des œuvres humanitaires. Jusqu'à présent, je n'avais fait des dons qu'à des ashrams hindous ou à des monastères tibétains. Et j'ai eu le sentiment que je devais continuer à sa place, comme si je lui disais : « Tu peux partir, les chèques que tu aimais faire, c'est moi qui vais les faire ». Et quand je signe un chèque pour une association humanitaire, c'est comme si je célébrais le culte des ancêtres pour mon père. J'ai partagé cette expérience avec d'autres personnes qui ont, elles aussi, trouvé une action qui était cher à leur défunt et qu'elles-mêmes pouvaient apprécier. Il ne s'agit pas de rêver à quelque chose de très beau qui soit irréalisable mais de faire quelque chose de très concret.
COMMENT ARRIVER AU PARDON?
Une femme : J'ai été très touchée par votre réponse sur le thème du pardon. À l'issue de la rencontre, je me suis demandé pourquoi il m'est si difficile de pardonner à ceux qui m'ont fait du mal. Malheureusement, il ne suffit pas de vouloir pardonner pour y arriver. Je suis parfois découragée face à toutes les petites rancœurs qui m'habitent et qui finissent par m'étouffer. Je voudrais pardonner, mais je ne sais pas comment m'y prendre. Pouvez-vous m'indiquer une façon de s'y prendre qui pourrait m'aider?
Arnaud : La question du pardon est un thème immense lié à l'amour des ennemis. Quand je dis « l'amour des ennemis », il faut l'entendre au sens large. Il ne s'agit pas seulement de pardonner à un être humain qui nous a fait du mal mais de pardonner à tous les événements qui ont pu se produire dans notre existence et qui, sur le moment, nous ont blessés. Même avec la meilleure des volontés, il est très difficile de pardonner à partir du moment où une blessure, provoquée par un événement ou une personne, continue à nous faire mal aujourd'hui. Cette souffrance est une sorte de rumination : « Non, cela ne devrait pas être. Cela n'aurait pas dû se produire ! »
Tout ce qui n'est pas pardonné s'enregistre en nous et finit par former un immense contentieux. Le non-pardon nous maintient asservis à notre passé. Je vais vous donner un exemple extrêmement simple. Dans mes années de voyage en Asie, et notamment en Afghanistan, j'ai roulé sur de très mauvaises routes, truffées de cailloux pointus et de clous tombés des fers des chevaux qui, à cette époque, étaient le moyen de locomotion le plus utilisé. J'avais une voiture solide avec deux roues de secours, mais comment faire quand trois crevaisons se succédaient avant la halte où je pourrais faire réparer les chambres à air crevées? À la première crevaison, ma réaction fut: « Ah non! », et je n'ai pas pardonné... À la deuxième crevaison: « Ah non! » (Comme si cela changeait quoi que ce soit!). Je n'ai pas pardonné... À la troisième crevaison : « Ah nooon! ». Et je ne pardonne toujours pas... Il faut croire que les pneus ont toujours fini par être réparés puisque les voyages se sont poursuivis. Mais pendant longtemps, ces crevaisons sont restées de très mauvais souvenirs parce que je n'avais pas vraiment réussi à pardonner. Dans cet exemple, ce n'est pas à un être humain qu'il s'agit de pardonner mais aux routes afghanes. Donc le pardon a un sens très large. C'est tout le poids du passé que nous traînons derrière nous, partout où nous allons, avec cette idée ancrée en nous: « On me doit réparation pour les dommages que l'on m'a causés ». C'est sur cette idée qu'est fondée la justice humaine qui condamne le « coupable » à payer des dommages et intérêts à celui que l'on nomme la « victime ».
La loi du talion de l'Ancien Testament, « Œil pour œil, dent pour dent», semble aller dans ce sens, mais ce principe célèbre est très mal compris. Nous avons tendance à croire qu'il invite à la vengeance, alors qu'il avait pour fonction de mettre une limite : « Si quelqu'un t'a crevé un œil, n'en profite pas pour lui crever les deux yeux! ». C'est un grand principe! Quand on en veut à quelqu'un, on est prêt à lui faire beaucoup plus de mal qu'il ne nous en a fait. Le non-pardon conduit très souvent à la vengeance. Il nous faut une certaine lucidité pour discerner en nous-mêmes nos pulsions de vengeance. Nous sommes parfois comme l'enfant à qui l'on prend son jouet et qui, en retour, renvoie un coup de poing. Plutôt que de reconnaître que les choses sont ce qu'elles sont, nous voudrions changer le passé et obtenir une réparation massive pour tous les affronts que nous avons subis. Mais le monde n'est pas un orchestre qui joue à notre baguette une partition que nous avons nous-mêmes composée. Les routes afghanes sont pleines de cailloux pointus et de clous et les êtres humains fonctionnent par des jeux de réactions qui leur sont propres.
Le non-pardon, c'est le poids du passé qui pèse sur nos épaules et qui nous coupe de l'amour que nous portons en nous. Alors comment parvenir au pardon? Par la compréhension. Seule une perception plus vaste de la réalité peut nous libérer de la rancœur. Si nous parvenons à voir vraiment que nous sommes un entrepôt de réactions anciennes, que nous n'avons d'abord aucune liberté et qu'il en est de même pour nos ennemis, alors le pardon peut naître. À une certaine époque, malgré toutes mes bonnes résolutions, je n'arrivais pas à garder mon calme face à ma première épouse: dont certains comportements me blessaient profondément. Je n'ai jamais été grossier avec elle, encore moins physiquement brutal, mais je m'énervais et haussais le ton. Et je voyais bien que nos enfants n'aimaient pas cela. Ils nous demandaient : « Ne vous disputez pas ! » Alors je prenais la décision de ne plus m'énerver devant les enfants, quel que soit le comportement de leur mère. Mais malgré mon désir de ne pas leur faire de mal, je continuais à m'énerver.... À travers une situation aussi flagrante, je ne pouvais que constater que, si je n'avais pas la liberté de ne pas m'énerver, je ne pouvais me vanter d'être libre dans d'autres domaines et surtout je ne pouvais exiger des autres qu'ils soient plus libres que moi-même. Pourquoi alors leur en vouloir puisque, comme moi, ils faisaient du mal à autrui malgré eux?
Le pardon des offenses consiste à comprendre que les événements ne pouvaient pas être autres que ce qu'ils ont été. C'est le premier pas pour arriver à pardonner. Nous sommes tous soumis (y compris ceux qui nous ont trahis et blessés) à ces mécanismes réactionnels qui s'imposent à nous. Lorsque nous avons du mal à pardonner, nous pouvons tenter d'oublier un instant notre propre souffrance pour nous mettre à la place de celui qui nous a fait du mal, de comprendre sa logique subjective, ce qui l'a amené à agir de la sorte. Si nous faisons cet effort, nous pourrons constater presque invariablement que son but n'était pas de nuire délibérément. Je vais dire une chose qui vous paraîtra choquante: même Hitler n'a jamais agi avec l'idée de « faire le mal ». Il a eu sa propre histoire, ses propres blessures, son propre inconscient. Il s'est trouvé inséré dans un certain contexte, mû par un ensemble de causes et d'effets qui l'on amené à agir d'une façon qui lui est apparue comme étant la meilleure non seulement pour lui mais pour le peuple allemand.
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j'en veux aux êtres humains qui m'ont fait du mal, à commencer par mes propres parents, j'en veux à tous mes « ennemis » et à l'existence pour tout ce qu'elle m'a imposé de désagréable et de pénible et je m'en veux de n'avoir pas su toujours réussir.
Un dernier point qui est très important. Nous connaissons tous cette parole du Notre Père : « Pardonne-nous nos offenses comme nous pardonnons à ceux qui nous ont offensés. » Mais vous savez qu'il existe une autre version de ce verset: << Remets-nous nos dettes comme nous remettons les dettes de nos débiteurs ». C'est d'une grande profondeur. Cette parole ne peut vouloir dire simplement que si quelqu'un me doit 400 dollars, je lui en fais cadeau. Nul besoin d'être le Sauveur de l'humanité pour dire cela. Le sens de ce verset est beaucoup plus riche : « Les dettes de nos débiteurs », c'est tout ce que, selon nous, l'existence nous doit : « L'existence m'a fait mal, elle me doit réparation ». C'est un mode de réaction généralisé. Je peux en effet demander devant le tribunal qu'une personne qui m'a fait du tort me verse une indemnité. Mais voyez bien qu'il ne peut y avoir de débiteur s'il n'y a pas de créancier. Je me rends compte que je porte en moi un paquet de créances: on me doit, l'existence me doit. C'est un poids terrible qui pèse sur nous. Remettre les dettes de nos débiteurs signifie : « Je déchire les créances. Des créances que j'entretenais à mon propre détriment ». Maman, tu ne me dois rien. Tu as été ce que tu as été, jour après jour, tu ne pouvais pas être autrement. Au lieu de te juger, je te comprends, tu ne me dois rien; papa tu ne me dois rien. De même, je ne me dois rien pour les réactions que j'ai pu avoir face à mon épouse, devant mes enfants, et dans tant d'autres circonstances. Et quant à toi qui m'a dit, quand j'avais vingt ans : « Je t'aimerai toujours » et que j'ai vue, le lendemain même, donner un baiser à un autre garçon, je déchire ma créance. Tu étais comme tu étais. Si tu as agi ainsi c'est que tu ne pouvais pas te conduire autrement. C'était ta vérité, à ce moment-là. Je ne te juge pas, je te comprends. « Remets-nous nos dettes comme nous remettons les dettes de nos débiteurs », cela veut dire : « Je déchire moi-même toutes mes créances ». Et à chaque créance déchirée, nous sommes un peu plus libres, libres de notre passé. À chaque créance déchirée, nous nous sentons un peu plus légers. On ne peut envisager la perfection du ici et maintenant si le présent est submergé par tant de créances passées.
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Une femme: Dernièrement, j'ai réalisé que je me sens coupable chaque fois que j'ai un conflit avec quelqu'un. J'ai tendance à regretter ce que j'ai fait ou dit et, systématiquement, j'en prends la responsabilité, je prends la faute sur moi. Parfois ces sentiments m'habitent alors qu'objectivement je n'ai rien fait de mal, je vois bien que je ne suis pas coupable. J'aimerais comprendre la nature de cette culpabilité qui me gâche la vie.
Arnaud : Il faut distinguer très clairement l'émotion de culpabilité, qui n'a aucune valeur en soi, et une certaine lucidité vis-à-vis de soi-même et de ses actes: « Telle que j'étais au moment des faits, je me suis comportée d'une façon qui n'était pas adéquate. Je ne considère plus aujourd'hui que cette manière d'agir était juste et cela me motive pour changer en profondeur ». La culpabilité n'est pas du tout l'expression d'un sens moral, c'est simplement une émotion de l'ego qui refuse ce qui a été fait ou dit, à un certain moment. Cela doit être vu très clairement, sans cela nous risquons d'être prisonniers toute notre vie de la culpabilité, surtout si nous avons reçu une éducation qui condamne le péché et le pécheur. C'est un domaine qui exige un grand effort de lucidité.
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Peux-tu t'ouvrir à l'enseignement? Connais-tu cette phrase très forte : << Votre être attire votre vie » ? Cela signifie que les situations que nous vivons correspondent à ce que nous sommes maintenant. Mais cela n'a rien d'irrévocable puisque cela signifie aussi que si nous changeons intérieurement, les conditions extérieures changeront aussi.
La question est de savoir si tu veux ou non tirer profit de cette situation pour changer. Swâmiji disait : « Tout ce qui vient à vous, vient à vous comme un défi et une opportunité ». Une épreuve de ce genre peut devenir le levier de notre transformation. Pouvons-nous opérer une conversion et considérer qu'à partir de ce jour les circonstances douloureuses ne seront plus des obstacles mais des opportunités? Cela change tout. Tu as le droit d'éprouver de la colère, de la révolte, du ressentiment, en ayant bien conscience du fait que c'est un passage qui te mène quelque part. Soit nous nous débattons et nous enfermons de plus en plus dans la souffrance, soit nous nous arrêtons un moment pour faire un constat : « Eh bien oui! Voilà la situation dans laquelle je me trouve ! » Et à l'intérieur même de cette situation inchangée, tu vas goûter une paix, une détente. Puis la colère, la révolte, le ressentiment, les pensées vont revenir. La mise en pratique consiste à passer d'instants de lâcher prise à des phases où le mental reprend le dessus. Il faut être d'emblée d'accord avec toutes ces émotions très confuses que nous ressentons. Notre oui doit porter à la fois sur la situation extérieure et sur les émotions que cette situation produit à l'intérieur de nous. L'acceptation doit toujours porter sur ces deux aspects. Si la situation extérieure est trop difficile à accepter, nous pouvons toujours accepter le trouble qu'elle occasionne en nous.
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Nos illusions constituent notre monde intérieur, donc nos points de repère des points de repère complètement illusoires, mais sur lesquels se fonde notre sécurité. Quand nous perdons ces repères, nous sommes désorientés pendant un certain temps. C'est un passage. Il y a des moments où il faut accepter d'être perdu. C'est quand nous touchons notre plus grande fragilité que nous trouvons notre force. Si tu es en mesure de dire oui au fait d'être perdu, une autre force va naître peu à peu en toi, une force qui vient du fond de ton être et qui n'a rien à voir avec nos constructions illusoires qui nous donnent une fausse impression de force.
Nos parents, quel qu'ait été leur comportement, nous ont légué quelque chose d'important. Parfois, nous mettons très longtemps à découvrir cet héritage. J'ai eu de nombreux conflits avec ma mère quand j'étais jeune et j'ai été surprise de découvrir qu'elle m'avait légué des choses extrêmement précieuses pour ma vie. Donc, nous devons nous réveiller d'une certaine illusion, voir nos parents tels qu'ils sont et, en même temps, nous réconcilier avec eux. Ainsi, notre cœur va découvrir le précieux héritage qu'ils nous ont légué.
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Quand j'emploie l'expression: « jouer un rôle », ne l'entendez pas au sens de « tricher et faire semblant » comme si l'on n'était pas honnête et sincère. L'acteur peut être triste parce qu'il lui est arrivé un malheur et être gai toute la soirée sur scène parce que le rôle le demande. C'est la dignité professionnelle de l'acteur. Sa tristesse et son souci n'ont pas à apparaître sur la scène, ce serait trahir l'auteur et le public. De la même manière, si je joue le rôle du papa avec un enfant de cinq ans, mes soucis professionnels, peut-être lourds et graves, n'ont pas à interférer. Je suis là pour jouer le rôle d'un père avec son enfant de cinq ans. Et en vérité, nous sommes toujours dans un rôle. En ce moment, je suis distribué dans le rôle du joueur de tennis, en ce moment je suis distribué dans le rôle de l'amant, en ce moment je me trouve dans le bloc opératoire, donc je suis distribué dans le rôle du chirurgien. Chaque fois que nous jouons parfaitement le rôle que nous sommes en train de jouer à l'instant même, nous mettons en cause l'ego et nous faisons un pas sur le chemin de la transformation intérieure. Il y aussi des moments où nous nous trouvons distribués dans un rôle qui nous paraît sans aucun intérêt. Par exemple, en ce moment je suis distribué dans le rôle d'un homme qui fait la queue devant une salle de cinéma parce qu'il y a beaucoup de monde. Ici, maintenant, où suis-je, qu'est-ce que je fais?
Et là interviennent deux des formules de Swâmiji : « Ici, maintenant, faites vraiment, de tout votre être, ce que, selon toute apparence, vous êtes en train de faire », c'est-à-dire piétiner dans une queue. Soyez pleinement ce que selon toute apparence vous êtes: un homme qui piétine dans une queue. « Be what you appear to be, do what you appear to do ». Si nous prenons vraiment au sérieux le thème de ces rôles, cela peut avoir des répercussions immenses sur toute notre existence.
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Une femme: Il y a un paradoxe entre le fait que le but soit la neutralité et le chemin, le tourbillon des émotions. Je trouve très difficile de concilier ces deux aspects.
Véronique : Cette question des émotions est particulièrement importante pour nous autres Occidentaux, car nous avons tendance à confondre le but et la traversée. Le travail sur les émotions constitue notre point de départ sur cette voie et c'est le fait de les vivre consciemment et pleinement qui nous amène un jour à la neutralité. De nombreuses personnes qui entendent dire que le sage est libre des émotions veulent se situer tout de suite à ce niveau, alors qu'elles sont bourrées d'émotions. Cela peut avoir des conséquences désastreuses car nous ne pouvons pas nous débarrasser de nos émotions sur simple décision de notre part. Le plus souvent elles sont niées et refoulées, sans même que nous en ayons conscience.
Ce qui est encore plus grave, c'est que la plupart d'entre nous avons réprimé beaucoup d'émotions du fait des mauvaises conditions de notre enfance. Notre cheminement ne peut donc être que progressif à cet égard. Si nos émotions ont été refoulées, l'enseignement va nous amener à les faire resurgir progressivement. Dans un premier temps, nous aurons donc l'impression d'avoir plus d'émotions qu'auparavant alors qu'en fait nous sommes simplement en train d'entrer en contact avec un fond qui, jusqu'ici, n'était pas à notre disposition. C'est fondamental. Comme le disait Swamiji, « nous ne pouvons pas bondir de l'anormal au supranormal ». Et la plupart d'entre nous sommes anormaux en ce qui concerne les émotions. Certains ont refoulé la colère parce que, dans leur enfance, on leur a dit que ce n'était pas bien de se mettre en colère. D'autres ont refoulé la tristesse et les larmes parce qu'on leur a affirmé qu'un homme ne devait pas pleurer. D'autres encore ont refoulé la jalousie parce qu'on les a convaincus que ce n'était pas bien d'être jaloux de son petit frère ou de sa petite sœur. Toutes ces émotions sont enfouies, mais elles restent actives à l'arrière-plan et se manifestent de façon détournée. Notre premier travail est de les recontacter. Et pour cela il existe deux approches : d'une part, le travail direct sur l'inconscient qui nous reconnecte avec elles et, d'autre part, la vie quotidienne, en s'appuyant sur cette formule de Swamiji: « Pas de déni, sous quelque forme que ce soit ». Quand nous éprouvons certaines émotions que nous jugeons négatives, nous pouvons changer d'attitude et leur donner le droit de se déployer en nous. Swamiji a donné des clés extrêmement précises pour le travail sur les émotions qui se situent dans le tiroir n°2. Les émotions sont des énergies, et nous en couper revient à nous couper de notre propre énergie vitale. Cela a pour conséquence que nous fonctionnons avec une part très restreinte de nous-mêmes.
La même femme: Comment peut-on travailler cela sans que le mental commence à en rajouter, à en enlever...?
Véronique : Nous avons tous expérimenté le fait que chaque émotion est liée à des pensées qui ont la même couleur que cette émotion: si je suis en colère, des pensées de colère se déchaînent dans ma tête, si je suis triste, des pensées de tristesse m'envahissent. Le tout premier travail consiste à voir cela quand il y a émotion, automatiquement, ma tête se met en marche. Toujours. Et cela produit aussi des modifications d'ordre physiologique dans mon corps. Nous savons par exemple que, lorsque nous avons peur, nous produisons de l'adrénaline. Quand un événement vient nous percuter, une mécanique implacable se met en route: l'émotion, les pensées qui s'affolent, des modifications physiologiques et enfin l'envie très forte de réagir, de faire une action qui nous soulage de l'émotion. Notre premier travail consiste à voir ce processus à l'œuvre. Un nombre incalculable de fois pendant des mois, des années, il faut s'exercer à voir, voir... La difficulté est de parvenir à se dire, alors même que nous sommes en pleine émotion : « Ce que me racontent mes pensées n'est pas la vérité, cela se présente avec une grande force de conviction, mais ce n'est pas la vérité, c'est l'expression de mon monde subjectif ». Une heure plus tard, si nous sommes calmés, nous pouvons voir les choses de façon complètement différente. C'est difficile car le mental qui est très puissant s'appuie toujours sur un fait réel qui a bien eu lieu mais autour duquel il brode sa propre interprétation. Par exemple, nous rencontrons quelqu'un qui a un air sérieux alors que nous aimerions que cette personne nous aborde avec un grand sourire et nous allons imaginer mille raisons de notre cru pour justifier le fait que cette personne ne nous a pas souri. Ces raisons, qui sont liées à notre histoire personnelle, n'ont souvent aucun rapport avec la réalité. Il faut être extrêmement attentif, parce que le mental nous explique toujours qu'il y voit clair, alors qu'en réalité, il ne fait que construire une interprétation, parfois très élaborée, à partir d'un simple fait.
La présence d'une émotion est toujours le signal que nous sommes en décalage par rapport à la réalité. En fait, les situations extérieures qui nous apparaissent comme douloureuses ne font que réveiller un malaise qui se trouve déjà en nous à l'état latent. C'est de cette façon que je comprends cette formule de Swamiji : « Take emotion as emotion », « Prenez l'émotion en tant qu'émotion », c'est-à-dire dissociez-la de la situation extérieure; elle nous indique que quelque chose dans la profondeur vient d'être touché, qu'une blessure vient d'être ravivée. Quand nous avons compris cela, nous cessons de nous focaliser sur la situation extérieure. Si nous n'avons pas un fond latent susceptible d'être réveillé, rien, à l'extérieur, ne peut faire lever d'émotions. C'est parce que ces émotions se trouvent en nous à l'état latent que la vie peut les réveiller. Je vis avec Arnaud depuis deux décennies et je peux vous dire que ce qui crée des émotions chez les autres n'en crée pas chez lui. Il n'est pas le seul, d'autres que lui ont atteint ce niveau de sérénité, c'est le but du chemin. Donc il faut nous souvenir du fait que ce n'est pas la situation extérieure qui nous fait souffrir, même si notre mental nous le dit avec force, c'est notre façon de nous positionner par rapport à cette situation qui fait que nous sommes touchés, bouleversés.
Quel est le travail qui nous est proposé alors? Tout d'abord reconnaître qu'il y a une émotion : oui ou non y a-t-il émotion? Je ne m'occupe pas de savoir si elle est bonne ou mauvaise, je me contente de répondre par oui ou par non. Et, à partir de là, tout le travail consiste à se réconcilier avec elle, à être d'accord pour qu'elle soit là. Le problème que tu soulèves est réel: comment accompagner l'émotion sans se laisser absorber par toutes ces pensées d'accusation, de justification, de plainte? C'est très difficile, mais nous pouvons nous souvenir : « Je pense, donc je ne vois pas la réalité ». Et au lieu de laisser les pensées absorber toute notre attention, nous ramenons celle-ci sur l'émotion, ce qui veut dire que nous oublions momentanément la situation qui selon nous l'a provoquée. Nous ne nous laissons pas abuser par les pensées que cette situation génère, ni par celles produites par l'émotion elle-même. Et nous nous centrons sur le ressenti.
Si Swamiji a donné tant de place au travail sur l'émotion, c'est parce que les émotions sont notre lot quotidien, notre point de départ et notre traversée. Au niveau du premier tiroir, nous constatons que nous sommes bourrés d'émotions puis, au stade du deuxième tiroir, la traversée, nous apprenons à travailler, à vivre avec ces émotions au lieu de les subir ou de les nier. Il ne faudrait surtout pas considérer qu'avoir des émotions, c'est l'échec du disciple : « Ah! si j'étais un bon disciple, je n'aurais pas d'émotions! ». Notre premier réflexe lorsque nous avons une émotion est de la refuser, ce qui est naturel, car personne n'aime être perturbé : « Je n'aime pas être jalouse, je n'aime pas être en colère, je n'aime pas avoir peur ». La voie nous propose d'adopter une attitude complètement nouvelle qui consiste à accueillir l'émotion. Au lieu qu'il y ait moi et mon émotion, en pleine dualité, je tente de faire un avec l'émotion. D'autres voies proposent de se désidentifier de l'émotion : « Je ne suis pas les émotions, je ne suis pas les sensations », c'est la méthode védantique. Ce n'est pas la méthode que nous utilisons sur cette voie. Nous tentons de nous unifier avec l'émotion, de devenir un avec l'émotion et non pas emportés malgré nous par celle-ci. Swamiji disait : «Annihilez la distinction entre vous et votre émotion. » Je vous invite, quand il y a une émotion, à vous réjouir « Voilà une occasion de mettre en pratique, de voir si j'ai bien compris et de tenter ce qui m'est proposé ». Ne vous occupez pas de la situation, aussi horrible qu'elle vous paraisse, car comme le répète souvent Arnaud : « Il n'y a pas de problèmes, il n'y a que des situations : le mental en fait des problèmes ». Ne vous occupez pas de la situation soi-disant horrible et tentez simplement de goûter l'émotion qui se déploie en vous.
Bien que nous soyons bourrés d'émotions, nous ne les avons jamais goûtées. Notre premier réflexe est de les fuir Comment pourrais-je connaître le goût de l'eau si je suis tout le temps en train de fuir mon verre ? Pour connaître l'émotion, il faut la goûter, la savourer, l'apprécier. Nous ne pouvons pas connaître ce qui nous habite si nous ne l'accueillons pas. Nous nous réveillons tristes et nous sommes contrariés d'être tristes. Ainsi, à notre émotion qui représente déjà un décalage par rapport à la réalité, nous ajoutons un second décalage en la refusant. Nous avons refusé deux fois, nous sommes donc deux fois en porte-a faux par rapport à la réalité. Si nous voulons découvrir la réalité, le point de départ du travail sur soi, c'est l'émotion Le vécu conscient et non conflictuel de l'émotion est une expérience qui nous met en contact avec un niveau plus profond que notre expérience habituelle. C'est un sentiment heureux, au cœur d'une émotion douloureuse. Si nous ne lui résistons pas, si nous sommes complètement d'accord pour qu'elle soit là, si nous l'embrassons, à ce moment-là, elle se transforme. C'est une transmutation que nous pouvons commencer à expérimenter assez vite si nous nous exerçons vraiment. Nous ne sommes pas Swâmi Prajnânpad à qui il suffisait de faire une fois une expérience pour être libre, nous avons besoin de répéter un nombre certain de fois cette expérience pour que quelque chose change en nous de façon durable.
Revenons maintenant sur un point important: quand nous sommes perturbés émotionnellement, notre première impulsion est de réagir extérieurement. Si quelqu'un m'a dit quelque chose de désagréable, j'ai envie de répliquer et de lui clouer le bec. Pourquoi avons-nous tant besoin de réagir? Pour nous soulager de notre émotion. C'est à ce moment-là que nous devons reconnaître que nous sommes en pleine mécanicité et que ce n'est pas l'heure d'entamer une action, quelle qu'elle soit. C'est une loi absolue qui ne souffre aucune exception : à partir du moment où je suis dans l'émotion, je ne vois plus la réalité telle qu'elle est. Comment, à partir de là, pourrais-je agir de manière appropriée? Donc, dans la mesure du possible, tâchons de ne pas réagir car, chaque fois que notre action est dictée par l'émotion, elle est inadéquate et elle engendrera des conséquences dont nous aurons, tôt ou tard, à souffrir, ce qui nous entraîne dans un cercle vicieux. C'est toute la question du contrôle que Swâmiji a très bien expliquée. À l'intérieur de nous, nous avons tous les droits de ressentir nos émotions. Quand Swamiji dit : « Let the emotion have its full play and vanish », « Laissez l'émotion avoir son jeu complet et disparaître », cela ne signifie pas : « Exprimez vos émotions et déversez-les sur les autres ». Le travail s'accomplit à l'intérieur de nous. À l'intérieur de moi, je peux tout éprouver, même une colère tellement terrible que j'ai envie de tuer la personne que j'estime être la cause de ma colère. Tant que le déploiement de l'émotion a lieu à l'intérieur de moi, il n'y a pas de problème. Le problème se pose quand l'émotion se déverse à l'extérieur et que je n'ai pas pu empêcher la réaction. En fait, la difficulté est de vivre pleinement mes émotions à l'intérieur, sans les refouler, sans déni, tout en exerçant un certain contrôle sur elles afin qu'elles n'aillent pas polluer l'environnement.
Il peut être utile aussi de nous représenter l'ensemble de notre vie actuelle et d'en examiner tous les aspects avec lesquels nous nous sentons en décalage : « Tel que je suis aujourd'hui, voilà comment est ma vie sentimentale; tel que je suis aujourd'hui, voilà comment est ma vie professionnelle, voilà quels sont mes amis ». Nous pouvons faire ce travail de réconciliation : « Voilà, pour l'instant, c'est ma vie actuelle », sachant que beaucoup de choses peuvent changer Nous sommes sur un chemin de transformation et, quand nous changeons, notre existence change aussi.
Mais, pour l'essentiel, la bienveillance s'exerce dans l'instant, au moment précis où se lève en nous le juge qui nous dit : « Tu devrais être autrement ». À ce moment-là il faut se cramponner à l'enseignement et se souvenir de notre intention de nous réconcilier avec notre réalité intérieure. Swamiji disait : « Méfiez-vous de l'idéalisme ». Il faisait référence au fait que nous sommes sans cesse divisés entre l'image de nous-mêmes que nous avons fabriquée et ce que nous sommes en réalité. Admettons que mon idéal soit d'avoir moins d'émotions, c'est une excellente intention mais ce n'est pas ma réalité actuelle, aussi, dès que je ressens une émotion, je me sens coupable parce que cela ne colle pas avec l'idée que je me fais de moi-même. Et que devient cette émotion refusée? Elle va rejoindre le stock des autres émotions réprimées... Il faut se prendre en flagrant délit de comparaison avec l'image idéale qui est la cause de bien des souffrances. En fait, c'est moi qui crée ce conflit en me référant sans cesse à quelque chose qui n'existe pas.
Il y a quelques jours, tu as évoqué ta maladie. Tu en parles de façon forte et lucide, tu ne t'exprimes pas comme quelqu'un qui est complètement perdu et dépassé par les événements, bien au contraire.
Arnaud : Il y a en nous un vaste domaine que nous pouvons appeler les profondeurs du psychisme, l'inconscient ou le subconscient, que l'on traduit du sanskrit par « le non-manifesté ». Ce non-manifesté qui porte en lui de se manifester englobe tout ce que les différentes écoles de la psychologie des profondeurs ont découvert et qui se retrouve dans toutes les traditions de l'humanité. Mais il existe un grand inconscient, encore plus profond que l'inconscient des psychologues et des psychothérapeutes, qui lui, s'il s'est éveillé en nous, même de façon encore timide, commence à se manifester par un intérêt pour un livre, par une rencontre avec un sage. Cet inconscient n'a qu'un but, un seul : l'éveil. Et pour nous obliger à atteindre ce but, tous les moyens lui sont bons. Il voit, il sait... Par exemple, devant votre réussite mondaine et professionnelle qui risquait de vous faire passer à côté de l'essentiel, ce grand inconscient n'a eu qu'un moyen : je frappe très fort, c'est la seule chose qui peut la sauver spirituellement du sommeil, même d'un sommeil brillant. Et il a frappé fort, vous vous êtes retrouvée en psychiatrie, en dépression. Par moments, se produit ce que Swamiji appelait « a blessing in disguise », « une bénédiction déguisée en malheur ». Pour quelqu'un qui n'a aucune aspiration spirituelle, c'est juste un malheur. Pour celui ou celle qui a la nostalgie de la vérité, de la lumière, de la sagesse, cela prend un sens. À propos de ma tuberculose de jeunesse, Swamiji m'a dit un jour : « Cette maladie évolutive ultrarapide qui s'est déclenchée à partir du moment où vous avez été fiancé, vous l'avez votre seule chance » je n'avais encore aucune réussite professionnelle réelle et le père de la jeune fille qui n'avait pas de fils voulait me faire l'héritier de son affaire. « Vous saviez au plus profond de vous-même que, dans ce contexte, vous auriez vieilli comme un bon bourgeois de province sympathique, mais que vous seriez passé à côté de l'essentiel ». A l'origine de ce genre de paroles, d'abord inécoutables, il y avait une compréhension parfaitement juste. Swamiji ne faisait pas intervenir un Dieu personnel comme le font les chrétiens, mais nous pouvons l'exprimer d'une manière religieuse en disant que les chemins de Dieu sont impénétrables, que nous ne pouvons pas comprendre mais que Dieu, dans son amour fait tout pour notre bien. Dans cette perspective, même de grands malheurs sont des bénédictions.
Je veux insister sur ce qu'a dit Véronique au sujet de la bienveillance. Quand nous disons : « je n'aurais pas dû faire cela », cela signifie « j'aurais pu faire autrement », ce qui est totalement faux. Cela fait partie des croyances qui règnent sur notre mental et qui sont tragiques. Personne, jamais, n'aurait pu se conduire autrement qu'il ou elle s'est conduit(e) à tel moment précis de sa vie. Nous nous attribuons une liberté que nous n'avons pas. Si nous étions déjà libres, pourquoi ces enseignements nous proposeraient-ils comme but, au prix d'efforts soutenus, une libération? Tant de facteurs interfèrent: l'inné, ce que nous portons en nous en naissant, l'hérédité, mais aussi toutes les influences qui s'exercent sur le bébé, puis sur l'enfant que nous avons été, toutes les complexités de notre psychologie incluant l'inconscient. À mesure que s'aiguise notre lucidité, nous percevons de mieux en mieux l'interdépendance de tous les phénomènes. La seule chose qui soit en notre pouvoir est de ne pas faire le même genre d'erreur indéfiniment. Si une mère débordée par la fatigue, par des problèmes personnels, en arrive à hurler contre son enfant, à le battre physiquement, nous pouvons considérer que cela n'est pas juste. Mais cette femme, telle qu'elle était a ce moment-là, ne pouvait pas agir autrement. Et toute la culpabilité du monde n'y pourra rien changer. Je ne peux pas être autre chose que ce que je suis au présent. Et dans une seconde, ce n'est déjà plus le présent. Nous sommes changement incessant. C'est le pronom personnel je ou moi qui nous induit en erreur « Quand je pense que j'ai fait cela! » -comme si la personne qui parle aujourd'hui était la même que celle qui a agi dans le passé! Swamiji allait jusqu'à dire : « C'est une autre qui a accompli cette action, une autre que celle que je suis, juste maintenant. Je me reproche aujourd'hui un acte qu'une autre a accompli ».
Je peux considérer aujourd'hui que telle action passée dont je suis responsable était une erreur. Mais l'idée que j'aurais pu ne pas la faire est complètement fausse. Sur le moment, je ne pouvais pas ne pas le faire. Peut-être le fait de mesurer les conséquences de mes actes, voir que je réitère les mêmes erreurs peut me rendre triste et faire naître en moi une très profonde demande de changer. C'est mon seul pouvoir et ma seule possibilité d'échapper à ces chaînes de causes et d'effets. En revanche, il est dans mon destin d'hériter des conséquences d'un acte que cette autre que moi a accompli et, au présent, ces conséquences, je les assume, pleinement, courageusement. Si quelqu'un a été blessé par cette femme que je ne suis plus, c'est moi, aujourd'hui, complètement libérée des culpabilités relatives au passé, qui serai d'autant plus disponible pour sentir de la compassion envers cet être et faire ce que je peux pour lui aujourd'hui. Je l'ai déjà dit mais je ne me lasse pas de le redire : il y a une forme de culpabilité qui n'est que l'expression de l'ego vexé de n'avoir pas toujours été superman ou superwoman et cette culpabilité vient polluer et entraver votre capacité à sentir ce qui pourrait être fait de réellement positif aujourd'hui pour l'autre.
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Une femme: Vous avez évoqué les différents corps grossiers et subtils et les aliments favorables et défavorables pour les différentes parties de l'être humain. Je peux le comprendre à un niveau physique. Cela m'est beaucoup plus difficile de distinguer quelle est la nourriture qui peut m'être profitable sur le plan émotionnel. Par exemple, comment me positionner lorsqu'un proche est agressif? Est-ce que cela est nocif pour moi ou pas?
Arnaud : L'absorption, la digestion et l'assimilation des nourritures est un thème essentiel dans les grandes traditions spirituelles, un thème ésotérique. La tradition hindoue à laquelle je me réfère le plus souvent nous a transmis cette expression: sarvam anam, « Tout est nourriture », ainsi qu'une formule que je soumets à votre réflexion : « L'existence consiste à se nourrir et à servir de nourriture ». Je vois bien de quoi je me nourris au niveau physique, culturel, artistique mais à quoi ou à qui est-ce que je sers de nourriture? Une autre formule nous entraîne encore un peu plus loin: « L'atman (la réalité ultime en nous) est ce qui ne mange rien et qui n'est mangé par rien ».
Mais revenons à l'expérience concrète. Comment est-ce que j'absorbe les nourritures, comment est-ce que je les digère, comment est-ce que j'élimine ce qui ne peut pas être assimilé? En ce qui concerne le processus physiologique de la digestion au cours duquel l'organisme transforme les aliments en nutriments et sélectionne les éléments assimilables ou non, pourrait-il y avoir une différence selon que j'absorbe les nourritures en état de présence à moi-même ou sans attention particulière? Tous les diététiciens s'accordent sur le fait que si nous mâchons la nourriture au lieu de l'avaler directement cela facilite la digestion, ce que chacun d'entre nous aura constaté par lui-même. Du point de vue des enseignements dont nous nous réclamons, la réponse est qu'il y a une immense différence en ce qui concerne la digestion et l'assimilation des différentes nourritures suivant que nous les absorbons mécaniquement, dans l'identification ou, au contraire, en état de présence, de pleine conscience. Est-ce que je mange mon repas distraitement, sans même m'en rendre compte tant je suis intéressé par la conversation autour de moi ou tant je suis impatient de prendre la parole pour dire ce que, mécaniquement aussi, j'ai envie de dire? Suis-je en train de ruminer des pensées qui entretiennent une émotion? L'absorption a donc des conséquences sur l'ensemble de la digestion mais c'est un domaine dans lequel nous avons une marge de manœuvre. Nous pouvons peu à peu devenir de plus en plus attentifs, présents, cette conscience prenant appui sur la réalité de l'instant : « Je suis conscient que je suis en train de manger des pommes de terre ».
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Il y a donc les nourritures que nous avons choisi d'absorber et que nous absorbons plus ou moins consciemment mais il y a aussi celles qui s'imposent à nous inévitablement dans la vie quotidienne et que nous n'avons pas choisies. Notre corps subtil est encrassé, intoxiqué par tout ce que nous n'avons jamais vraiment digéré et transformé en nous-mêmes: expériences, chocs, traumatismes. La différence se fait d'abord au niveau de l'absorption: absorbons-nous ces impressions consciemment ou mécaniquement? Dans un état de vigilance, de présence à soi-même ou emportés par le courant, par nos réactions, nos émotions, les pensées de notre fabrication liées à notre propre histoire? Donc vous pouvez adopter cette définition: la Voie consiste à absorber puis à digérer consciemment les nourritures d'impressions.
Comment assimiler tout ce qui nous apparaît au premier abord très difficile à digérer? Quand quelque chose nous frappe, que ce soit un paquet d'insultes ou une scène violente, que faire pour transformer cela en sagesse, en maturation, en compréhension et pour que cela contribue à la croissance et à la cristallisation du corps subtil plutôt qu'à son engorgement? « Le coup qu'il m'a fait, je ne l'ai pas digéré ! » Mais vous ne l'avez pas non plus vomi, ni éliminé par les excréments. Or tous ces chocs, ces blessures finissent par s'accumuler et par former un véritable poison psychique. Il est donc important d'apprendre à digérer peu à peu toutes les nourritures, à les assimiler et à évacuer ce qui n'est pas assimilable. C'est une manière appropriée d'envisager la voie.
La présence, la maîtrise de soi, l'axe autour duquel oscille le balancier des émotions, tout est fondé sur l'attention, la présence. Prenons appui sur ce qui est. Pas sur ce qui devrait être. Ne pas se laisser déporter, être consciemment un avec le fait que cette chose m'est dite. « Oui, on me dit cette parole tellement méprisante et méchante ». Être un avec le fait qu'aujourd'hui cela me touche. « Oui. Oui. Je digère, je transforme, même une nourriture de mauvaise qualité » ou « Non, non. Je ne digère pas, je n'assimile pas et je ne suis pas habile non plus pour l'évacuer ». Soyez toujours fidèles à votre vérité de l'instant. Lorsque vous êtes amenés à absorber des nourritures de très mauvaise qualité, vous pouvez aussi tenter de neutraliser cette mauvaise impression par une impression positive plus forte, en vous souvenant, ici et maintenant, de tout ce que vous avez compris et appris en matière spirituelle, que ce soit dans le langage religieux d'un moine chrétien, dans celui de Swami Ramdas ou dans le vocabulaire plus technique du Vedanta et du bouddhisme. Il s'agit de faire intervenir immédiatement un contrepoids, ce que mon interprète tibétain traduisait par le mot « antidote ».
Dans les trois véhicules du bouddhisme tibétain, Hinayana, Mahayana et même Tantrayana, la pratique inclut un régime très strict au niveau des nourritures d'impressions: je vis au monastère, je fuis le monde, ses troubles, ses agitations, ses laideurs, j'essaie de n'absorber que des nourritures déjà raffinées, textes canoniques, rituels, musiques sacrées, comme quelqu'un qui aurait une grande rigueur diététique dans son alimentation. Dans quelle mesure pouvons-nous faire de même, nous Occidentaux qui menons une vie ordinaire, avec un travail, une famille? Dans un premier temps, nous pouvons prendre garde à ne pas ingurgiter n'importe quoi, à ne pas regarder n'importe quel programme à la télévision, ce qui aura un effet de « désintoxication » progressive et nous amènera tout naturellement à trier de façon de plus en plus fine les nourritures d’impressions que nous sommes d’accord pour absorber.
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En arrivant en Inde en 1959, ces grands sages, vénérés et respectés, avaient tout perdu : leur terre, leur patrimoine religieux et artistique, leurs moyens de subsistance. Certains vivaient dans des conditions d'extrême pauvreté et les Occidentaux qui ont commencé à les découvrir ont été émerveillés par leur liberté et leur rayonnement. Comment des personnes vivant de telles difficultés peuvent-elles nous faire à ce point envie? Et est-ce qu'un jour nous connaîtrons cette même équanimité dans les épreuves?
Oui, un jour, grâce à la pratique, les situations difficiles n'auront plus le pouvoir de nous blesser et, inversement, des aspects de l'existence qui nous fascinent ou dont le non-accomplissement nous fait si mal perdront aussi leur pouvoir sur nous. En un sens, c'est cela la destruction du mental : les situations difficiles continuent de se présenter à nous, mais nous n'en faisons plus un problème. Même le sage doit faire face à des situations, mais la différence est qu'il n'en fait pas un problème.
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Nous avons développé, du fait des souffrances que nous avons subies dans notre enfance, ce que les psychologues appellent des stratégies de survie c'est-à-dire des réactions disproportionnées qui ont été utiles dans notre enfance parce qu'elles nous ont permis de survivre dans des moments de grande souffrance. Ces stratégies sont ancrées en nous et, à l'âge adulte, elles se réactivent dans des situations qui n'ont plus rien à voir avec celles de notre enfance, tout simplement parce que nous ne voyons pas que la situation est complètement différente.
Il faut que tu apprennes à déceler le moment où la mécanique intérieure se met en route. Tu as peut-être une idée là-dessus. Quelles sont les situations qui font lever en toi d'énormes réactions? Quels sont tes points de verrouillage? En chacun de nous il y a un point sensible sur lequel il ne faut surtout pas appuyer faute de quoi nous nous fermons comme si nous étions violemment attaqués. Pour nous, cela devient une question de vie ou de mort, compte tenu de notre passé. La réalité présente sous nos yeux n'a rien à voir avec notre passé, mais notre mental est persuadé que oui. Cela fait partie de la connaissance de soi de discerner en nous-mêmes ce point de verrouillage et d'observer un grand nombre de fois ce qu'il se passe en nous quand il est réveillé.
Le même homme : Sur ce projet, sept avocats qui défendaient les intérêts de ces notaires ont attaqué mon modèle juridique. Je me suis senti menacé du fait que je n'étais pas reconnu professionnellement. Je les ai vaincus assez cruellement parce que ma compétence professionnelle était mise en doute. J'ai utilisé toute mon énergie et mes connaissances juridiques pour les annihiler et j'y suis parvenu. Mais la douleur des vaincus reste présente en moi et les menaces demeurent. J'aurais pu agir autrement, sans leur faire sentir leur défaite de cette manière. Évidemment, l'attaque qu'ils m'avaient portée était mortelle. Ils ont prétendu que ma position juridique n'était pas bien établie et des millions de dollars étaient en jeu dans notre stratégie juridique.
Arnaud : Quand on fait un vaincu, il cherche à se venger. Au Japon, une sentence de la tradition du Zen et des arts martiaux nous dit : « Ne jamais vaincre mais ne jamais être vaincu ». L'habileté consiste à ne pas être vaincu et à ne pas faire de vaincu, parce que le vaincu, d'une manière ou d'une autre, va prendre sa revanche. Réaction, réaction, réaction...
Véronique : Tu n'as pas à t'en vouloir de ce qui s'est passé. C'est une expérience dont tu vas tirer la leçon. Nous apprenons avec nos erreurs beaucoup plus qu'avec ce que l'on nous dit. Nous avons besoin de vérifier par nous-mêmes ce que nous propose un maître. Tu as réagi violemment, tu as fait des vaincus, maintenant ils sont furieux, ils veulent se venger.
L'important, c'est de voir ce point de verrouillage qui nous condamne à réagir de façon excessive et à en souffrir. Quand nous nous sentons obligés de nous défendre comme un animal traqué dont la vie est en danger, c'est le signe qu'une zone de grande fragilité a été touchée en nous. Quelqu'un qui nous connaîtrait un peu et qui nous voudrait du mal n'aurait qu'à appuyer sur ce bouton pour que nous soyons hors de nous. Seule la souffrance nous amène peu à peu à changer. Face à une situation, de nombreuses réponses sont envisageables, mais quand nous sommes touchés au vif, il semble qu'il n'y en ait qu'une seule possible pour nous : la réaction sauvage.
Nous en revenons aux pirhanas et aux crocodiles car, oui, il y en a dans le monde extérieur, mais aux pirhanas et aux crocodiles extérieurs s'ajoutent nos propres pirhanas et crocodiles intérieurs qui ne font qu'empirer la situation. Je vais te donner un exemple personnel, depuis que je suis enfant, j'ai toujours entendu mon père dire : « La vie est une lutte ». Compte tenu de son enfance, il voyait des ennemis partout. Les avocats auxquels il avait recours étaient véreux. Avec les notaires, cela se passait mal. Tout au long de sa vie, il a actualisé les ennemis qu'il portait en lui. Or, j'ai vu Arnaud gérer des situations apparemment identiques -notamment à l'occasion d'un procès qui lui a été intenté et ce qui a été une grande leçon pour moi, c'est que mon père, dans une situation similaire, posait des actions qui ne faisaient qu'aggraver les choses tandis que les actes que posait Arnaud amélioraient la situation. Cela ne donne pas du tout le même résultat. J'ai assisté à des conversations où Arnaud disait à son avocat : « Non, je ne souhaite pas que vous utilisiez cet argument, car il n'est pas vrai et je ne veux pas faire de procès de cette façon-là. Je suis obligé de me défendre puisque je suis attaqué, mais je veux le faire en fidélité à la vérité. » Arnaud a gagné son procès en première instance, en appel, en cassation tout simplement parce que sa cause était juste et qu'il a utilisé la vérité. Certes, la vérité ne triomphe pas toujours mais le but, pour nous qui sommes sur le chemin, n'est pas de gagner un procès coûte que coûte mais, si procès il y a, de le mener en disciple.
Arnaud dit souvent : « Il n'y a que des situations, c'est le mental qui en fait des problèmes », ce n'est pas juste une parole. Le mental transforme la situation en un cauchemar. Il s'empare d'un fait qui est bien réel, le passe dans la moulinette du passé et la situation à la sortie est devenue un enfer. Quand nous nous trouvons dans une situation très douloureuse, peuplée d'ennemis redoutables, nous pouvons être sûrs que le mental est passé par là. C'est à ce moment-là qu'il faut se colleter à l'enseignement. C'est le moment de mettre en pratique et de nous souvenir: « Je suis très touché parce que je vois de travers. J'ai horriblement mal, mais c'est parce que ma vision est déformée ». Cela ne va pas faire cesser la crise tout de suite, mais c'est le début de la dés-identification. « Si je suis à ce point perturbé, cela tient à moi. Que se passe-t-il ? Qu'est-ce qui est touché à l'intérieur de moi? » Puis, tu essaies d'oublier momentanément la situation extérieure et tu te branches sur ce qui se passe en toi, tu écoutes les cris du cœur. Et tu verras que la situation extérieure n'est que le déclencheur qui vient réactiver notre drame intérieur. Si nous faisons ce travail sans nous décourager tout au long de la crise, à un certain moment, l'énergie bascule et nous reprenons possession de nous-mêmes. Et nous nous apercevons que nous pouvons entrer en contact avec la situation de façon beaucoup plus libre voire même en étant complètement libre. Je t'invite, la prochaine fois que cela se reproduira, à contacter les émotions que cela déclenche en toi, même si cela s'étend sur plusieurs jours. Si tu as soif de voir et de comprendre comment tu fonctionnes, tu trouveras la force de rester conscient au milieu de la crise.
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sur cette voie ce véhicule qui n'est pas meilleur qu'un autre mais qui est peut-être celui qui vous convient à vous – il est important de ne pas vous disperser. Vous pouvez effectuer le même trajet en chemin de fer, en avion ou en voiture, La destination est la même, mais le chemin sera différent suivant la voie que vous choisirez. Une voie forme un tout cohérent dont le maître a une vue d'ensemble. Et, dans un premier temps, il est essentiel pour le disciple de chercher à approfondir la compréhension de la voie qu'il a choisie.
Dans la pratique, une émotion se lève, nous emporte Qu'est-ce que j'ai à ma disposition? Imaginons que James Bond porte deux pistolets à sa ceinture. Au moment où le danger se présente, s'il hésite une demi-seconde pour savoir lequel des deux pistolets il doit dégainer, il est mort. Si, au moment de mettre en pratique, j'ai deux enseignements différents à ma disposition et pourquoi pas trois ou quatre c'est toujours la réaction mécanique qui l'emportera. Sachez sur quelle voie vous êtes engagé, c'est capital. Et, pour commencer, dans quoi mettez-vous votre espérance de libération Dans l'engagement sur votre voie spirituelle ou dans votre psychothérapie?
Plus tard, avec davantage d'expérience et de maturité vous verrez si vous pouvez faire des emprunts à d'autres voies Ce n'est pas en soi une erreur, dans le cadre d'une réelle compréhension de votre démarche, de prendre appui sur un mantram ou sur l'un des noms de Dieu, mais il faut être déjà bien engagé sur sa propre voie pour que ce type d'emprunt puisse être bénéfique. La première étape est de s'ancrer fermement sur une voie, de trouver son maître racine. Trop souvent, en voulant enrichir notre pratique par des emprunts à d'autres enseignements, nous appauvrissons l'efficacité de notre voie et, au lieu de l'enrichir, nous en diminuons l'intensité.
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Ces formules, Swamiji les a transmises à Arnaud, investies du poids qu'il leur avait imprimé; elles nous ont ensuite été léguées par Arnaud, chargées par l'intensité de sa pratique et chacun d'entre nous les charge à son tour du poids de sa propre pratique, jusqu'à ce qu'elles aient une force telle qu'elle puissent faire contrepoids à la puissance du mental.
Plus nous cheminons, plus nous prenons conscience de la puissance du mental. Il est alimenté par le poids de notre passé et par l'intensité des émotions que nous avons ressenties quand nous étions enfants, ce qui représente une énergie considérable. Notre cheminement va consister à nous battre contre lui, contre la déformation très puissante que ces émotions passées ont produites en nous et a intégrer peu à peu cette énergie. Chacun d'entre nous est enfermé dans un monde bien à lui, différent de celui du voisin. Chacun d'entre nous porte le poids de ses propres convictions erronées, des fausses lois de son mental. Nous avons tous nos piranhas et nos crocodiles. Il est important que nous ayons une connaissance précise de ce mental et surtout que nous réalisions à quel point il est puissant Qu'est-ce qui peut le dévitaliser peu à peu, lui faire perdre de sa force? Le contrepoids de l'enseignement en nous Peu à peu nous chargeons l'enseignement par notre mise en pratique et grâce à cela nous commençons à pouvoir nous situer face à la puissance du mental. Jusqu'au jour que nous promet Arnaud où il sera déraciné, c'est-à-dire que notre moule psychique, avec ses fausses lois, s'écroulera comme une falaise que la mer a érodée. Donc, je t'inviterai, si le mantram est quelque chose qui te touche, à faire en sorte que les formules de Swamiji deviennent pour toi des mantrams.
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QU'EST-CE QUE L'AMOUR?
Une femme: Dans une lettre à un disciple, à la question « Qu'est-ce que l'amour? », Swamiji répond: « L'amour consiste à garder constamment à l'esprit ce qui est bon pour celui que nous aimons, ce qui lui donne le bonheur et la joie
Quand vous aimerez quelqu'un, ne vous attendez pas à ce qu'il fasse ce que vous aimeriez qu'il fasse, car cela correspondrait à s'aimer soi-même ». Pouvez-vous expliquer en quoi consiste cette manière d'aimer?
Véronique : Cette réponse de Swamiji nous donne une clé de compréhension mais, pour découvrir un jour ce qu'est l'amour véritable, il faut observer au quotidien toutes les occasions où nous manifestons le « non-amour ». Nous ne pouvons aimer par la seule force de notre volonté, mais nous pouvons voir la toute-puissance de l'égoïsme dans notre vie. L'amour se révèle tout naturellement une fois que notre égoïsme a disparu, c'est donc sur notre égoïsme qu'il faut diriger notre attention. Swamiji insistait beaucoup sur le mot « voir ». Bien sûr, il est important de voir la réalité extérieure telle qu'elle est, mais il s'agit surtout de voir la façon dont nous fonctionnons. Je comprends que ce type d'observation puisse paraître ingrat : « Je veux me voir tel que je suis, tel que je fonctionne, voir mon égoïsme dans toute son ampleur, sans me faire d'illusion, sans me désespérer non plus parce que c'est la loi humaine, le premier tiroir dont Arnaud parlait l'autre jour ». Je suis désolée de ne pas te faire un beau discours sur l'amour!
L'égocentrisme est la première étape du développement humain où nous référons tout à nous-même. Chacun d'entre nous est, à ses propres yeux, le centre du monde. Et le monde doit tourner autour de nous, les choses doivent être comme nous avons envie qu'elles soient, elles doivent nous faire plaisir, elles ne doivent pas nous causer de déplaisir. C'est la prison dans laquelle nous sommes enfermés. Une formule de Swamiji décrit très bien le passage progressif de l'égocentrisme à l'altruisme : « Moi seulement, moi et les autres, les autres et moi, les autres seulement ». Cependant, cette formule peut nous induire en erreur, car nous pouvons être tentés de croire que nous en sommes à la deuxième étape : « Oui d'accord, je pense beaucoup à moi, mais je pense aussi aux autres. Je suis une personne assez altruiste ». Ce que nous ne voyons pas, c'est que ce que nous considérons comme notre altruisme est encore une manière de nous faire plaisir. Peut-être sommes nous motivés par le besoin d'avoir de nous-mêmes l'image d'une bonne personne qui fait du bien aux autres. Dans ce cas, nous sommes davantage préoccupés par notre image de bonté que du bien-être des autres. Il est important de voir de plus en plus clairement quelles sont nos motivations réelles.
Il est vrai aussi que nous pouvons peu à peu nous orienter vers « un égoïsme intelligent ». Le Dalaï-Lama a souvent abordé ce sujet. Il nous invite à constater que si nous sommes exclusivement centrés sur nous-même, nous ne parvenons pas à être heureux. Une vie centrée sur la recherche de ce qui peut nous faire plaisir est une vie complètement insécurisante du fait de la loi du changement. Nous pouvons voir comment, au quotidien, nous avons tendance à tout ramener à nous. En prendre conscience peut faire naître en nous un intérêt pour les autres. Nous pourrions ajouter une formule à celles de Swâmiji : « L'autre existe ». À un certain moment de mon existence, cela est devenu pour moi une évidence: il n'y a que moi, moi, mais l'autre existe aussi. Les autres êtres humains sont là avec leur cœur, leurs demandes, leur peine et il n'est pas possible de ne vivre qu'avec soi. Et même si, de l'extérieur, nous ne paraissons pas si égoïstes, dans notre for intérieur, nous ne pouvons plus nous faire d'illusion. C'est cette prise de conscience qui peut amorcer en nous le désir de nous ouvrir à l'autre.
Dans la même semaine, il a demandé à Lee : « Je rencontre toujours des femmes qui ne me conviennent pas vraiment. Y a-t-il un problème chez moi? » Lee lui a répondu tranquillement : « Ne t'inquiète pas ». Et un an après, un jour, à Hauteville, dans un couloir, il a croisé le regard de la femme de sa vie qui était en séjour à Hauteville. Dans les trois jours, ils ont décidé de se marier et ils ont maintenant un petit garçon. Nous avons tous été frappés de voir que la loi d'attraction avait attiré deux êtres à ce point faits l'un pour l'autre. Ce sont des moments où l'on a envie de dire : la vie a du génie. Au moment où ils ont décidé de se marier, ils ne se connaissaient pas. Quand ils ont appris à se connaître, ils ont découvert qu'ils avaient une infinité de points communs.
Je t'ai raconté cette histoire un peu longue pour que tu te détendes et que tu voies cela avec une perspective de temps. Tu peux te donner pour objectif de grandir, de devenir adulte le plus vite possible mais en sachant que l'on ne peut pas aller plus vite que la musique. Un certain mûrissement intérieur est nécessaire. L'enseignement peut t'aider dans cette croissance intérieure. La rencontre d'une nouvelle femme fera inévitablement lever certaines émotions en toi. À ce moment-là, il faudra te souvenir : « L'important n'est pas le fait qu'elle me fasse mal, c'est que je me serve de cette souffrance momentanée pour ma croissance intérieure ». Il te faudra te souvenir que ce n'est pas elle qui crée l'émotion en toi, mais que l'émotion agit comme un révélateur de tes propres fragilités. La mise en pratique consiste ici à être d'accord pour être remué, à être d'accord pour ressentir cette émotion, à l'accueillir et à te souvenir que cette émotion déclenche toute une série de pensées mensongères et que, quand tu es sous le coup de l'émotion, ce n'est pas le moment d'agir. C'est extrêmement concret.
Quand j'étais jeune femme, je me souviens que, certains soirs, j'étais seule à la maison et j'avais envie d'appeler un homme que je connaissais. C'était une lutte avec moi-même. Je me disais : est-ce une bonne idée de l'appeler? Ne suis-je pas simplement en train de fuir ma peur de la solitude? N'est-ce pas beaucoup plus important que je reste avec cette solitude et que je fasse un travail intérieur au lieu de fuir et de me précipiter sur le téléphone?
Pour sa croissance intérieure, pour sortir de tout le fatras émotionnel qui l'habite, une femme a besoin de sentir un point stable à ses côtés. Si l'homme parvient, dans une certaine mesure, à être ce point stable face aux émotions changeantes de la femme, à ce moment-là, elle peut voir ses propres émotions comme dans un miroir. De cette façon, l'homme joue le rôle de témoin au milieu de la tempête. Mais, si l'homme réagit aux émotions de la femme, c'est comme si elle n'avait plus de repères.
Le même homme : Le problème, c'est que, moi, je suis très démonstratif par rapport à mes émotions et je crois que c'est là que le bât blesse. Les femmes n'aiment pas les hommes émotifs; est-ce parce que cela leur donne une impression d'insécurité?
Véronique : Les femmes aiment qu'un homme soit sensible mais elles n'apprécient pas qu'il fonde en larmes au moindre choc. Tu as le droit comme les autres d'avoir tes émotions, mais essaie de les réserver pour les moments où tu es seul ou en thérapie. Que nous soyons un homme ou une femme, nos émotions nous appartiennent. Dans un couple, idéalement, un homme et une femme doivent pouvoir partager leurs moments difficiles. Mais il y a une différence entre le fait qu'un homme, à certains moments, puisse se montrer fragile parce que provisoirement il traverse une épreuve dans sa vie, et le fait d'exprimer ses émotions de façon excessive et infantile. Une femme ne le supporte pas. Il ne s'agit pas que tu te blindes artificiellement pour ne jamais montrer un état intérieur à une femme, cela ne serait pas juste non plus. Mais tu dois avoir cette détermination : je veux grandir intérieurement. Ne t'en veux pas si à certains moments tu échoues. Lors de ta prochaine relation avec une femme, tu peux te donner pour objectif de travailler sur ta part infantile. Ce sera peut-être un échec amoureux mais, si tu mets en pratique ce que tu as compris, tu pourras considérer que tu n'as pas échoué en tant que disciple. Si tu veux arriver à quelque chose, il faut qu'il soit plus important pour toi de te qualifier en tant que disciple que de réussir la relation.
Une femme : Pour moi, c'est important qu'il y ait une force dans l'homme. Mon père fut un grand exemple de cela. Dernièrement, j'ai été très touchée par un film sur les enseignements des samouraïs. Cette force dont vous parlez a pour moi quelque chose à voir avec la notion d'honneur et les grandes valeurs des samouraïs.
Arnaud : Vous ne savez pas si les épouses des samouraïs étaient très heureuses ou pas... Peut-être connaissez-vous ce conte oriental qui met en scène un homme qui a la phobie des avions et qui tombe par un heureux hasard sur le fameux génie sorti de sa lampe. Ce dernier lui demande de formuler un vœu. Et l'homme qui voulait se rendre à la Martinique demande une autoroute depuis la France jusqu'à la Martinique avec des ponts sur l'Atlantique et des aires de repos. Le génie répond : « C'est au-dessus de mes pouvoirs, trouve autre chose ». L'homme cherche un moment et lui dit: « Dans ce cas, aide-moi à comprendre les femmes ». À ce moment-là, le génie sursaute et reprend : « Ton autoroute, tu la veux comment? À deux ou à trois voies? »
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« En dehors d’une passion amoureuse très excitante, qu’est ce qui peut constituer les bases d'une union durable? » ai-je un jour demandé à Swamiji. Et Swamiji m'avait donné cinq critères :
« Two natures which are not too different », « deux natures qui ne soient pas trop différentes ».
« Complete trust and confidence », « une foi et une confiance totales en l'autre ».
« Feeling of companionship », « le sentiment d'être des compagnons ».
« At easiness », « être à l'aise ».
« Strong impulse to make the other happy », « une forte impulsion à rendre l'autre heureux ».
J'ai été étonné de découvrir à quel point ces cinq critères, tellement simples, étaient finalement d'une richesse inépuisable. Une autre définition de l'amour qui s'applique éminemment au couple est celle qu'a évoquée Véronique : L'amour consiste à aider l'autre à détendre ses tensions. Quand l'autre ne répond pas à notre attente parce qu'il est buté, fermé, de mauvaise humeur, nous nous rendons compte, avec un peu de sensibilité et d'intelligence : « Je fais tout pour qu'elle (ou il) soit encore plus tendu(e) et je ne peux pas m'en empêcher, tel que je suis aujourd'hui ». Nous ne pouvons pas être libre de fonctionnements que nous n'avons pas vus et reconnus en toute clarté. Quand j'ai reçu cette parole de Swamiji (l'amour consiste à aider l'autre à détendre ses tensions), chaque fois que l'autre en face de moi était tendu, quelle qu'en soit la cause, cette parole m'obligeait à être lucide avec moi-même : « Je veux l'aider à détendre ses tensions » et de cette façon, la progression se fait très vite. Je veux apprendre à aimer, je peux changer, je suis en train de changer.
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« Quel que soit votre amour pour le peuple tibétain et votre vénération pour les rinpochés qui vous ont accueilli ne dites jamais du mal des Chinois ». Et il m'a cité une parole bouddhiste: « Le feu de la haine ne s'éteint que par l'amour » puis a ajouté : « Si le feu de la haine ne s'éteint pas, c'est que l'amour n'est pas encore assez fort. » Il a employé le mot « love » et pas le mot compassion. Avait-il senti que les Occidentaux sont plus habitués au mot « love »? Moi je vous dirai: « Ne dites jamais du mal des pédophiles ». Je me souviens des mots de Swâmiji : « Poor helpless creature », « Pauvre créature impuissante ». Comprendre, dans tous les sens du terme, aimer, et non, sans arrêt, juger et condamner. Ensuite agir et peut-être avec courage, détermination et fermeté, même si le substrat de notre action est la « non-violence », Le dharma d'un magistrat n'est pas celui d'un prêtre.
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En écoutant Arnaud tout à l'heure, je me suis souvenue d'une biographie dont l'action se déroule au Mexique, je ne sais pas si vous l'avez lue: The Prison Angel, « L'ange de la prison ». C'est l'histoire d'une femme issue du milieu très bourgeois de Beverley Hills qui un jour abandonne tout pour s'occuper des détenus d'une grande prison mexicaine située à la frontière des États-Unis. Dans cette prison où se côtoient toutes sortes de détenus, des trafiquants de drogue et des assassins, se trouvent aussi des gardiens qui sont extrêmement cruels avec les prisonniers, ce qui a pour effet de créer un climat de violence extrême. La tension est telle dans cette prison que des émeutes éclatent régulièrement et ce que l'on voit au travers de ce livre c'est que cette femme témoigne autant d'amour et de sollicitude pour les gardiens que pour les trafiquants de drogue, les assassins. On pourrait dire qu'elle a une vision holistique de la prison. Pour elle, la prison c'est un tout. Elle ne peut pas soigner les détenus si elle ne soigne pas aussi les gardiens et cela va directement dans le sens de ce qu'Arnaud disait.
Je voudrais ajouter quelque chose par rapport à ta question. Pour passer de moi seulement à moi et les autres, j'ai trouvé personnellement une aide efficace dans la question de Swami Prajnänpad « quelle est la justice de la situation? » : qu'est-ce que la situation me demande, juste maintenant? […] Chaque situation nous demande de nous positionner de façon différente. Chaque situation a une couleur, une qualité, une tonalité différente. Si nous ne faisons aucun travail sur nous-mêmes, nous abordons les situations qui se présentent à nous avec pour seul critère notre confort personnel, nos goûts et nos dégoûts : « Moi j'aime ceci, je n'aime pas cela, moi j'ai envie de ceci ou de cela ». Nous imposons partout notre monde intérieur avec beaucoup de rigidité et d'aveuglement comme quelqu'un qui débarquerait très gai dans un enterrement ne se rendant même pas compte que les autres sont tristes et très affectés par la mort d'un proche. D'une certaine façon, nous sommes comme des éléphants dans un magasin de porcelaine : « J'arrive, je suis comme cela, j'impose mon monde ». Ça c'est moi seulement. Si nous voulons nous assouplir, sortir d'une certaine rigidité, la proposition de Swami Prajnânpad peut être d'une très grande aide: « Que demande la situation? ». Évidemment, dans les situations, souvent, des personnes sont impliquées. Si je suis attentif, je peux percevoir l'état intérieur des personnes présentes. Si j'écoute ma tête, je vais donner de bons conseils, mais si je suis branchée plus profondément et que je suis en empathie avec la personne que j'ai en face de moi, mon cœur va me dicter une réponse qui n'a rien à voir avec la réponse de la tête.
Il est très difficile de sortir de moi seulement. Le premier pas est de réaliser à quel point nous sommes enfermés dans le moi seulement.
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Un jour, je me trouvais auprès de Swamiji, alors que tout s'était intensifié, le succès, la réussite, ce qui blessait les autres dans mon comportement et que je voyais en face, ce qui me faisait mal dont je ne me protégeais pas, le souvenir bouleversant de Mâ Anandamayi, l'amour et l'habileté de Swami Prajnânpad. Le thème de la différence entre être et avoir me touchait beaucoup. Et Swamiji m'a dit : « To be is to be free from having », « être, c'est être libre d'avoir ». Là, j'ai senti : je comprends très bien ce qu'il veut dire, c'est sûrement vrai pour lui, mais, pour moi, c'est impossible. Puis, cela s'est passé très vite : être, c'est être libre d'avoir. C'est comme si j'avais plongé de trente mètres de haut dans la mer. Quelque chose a basculé : d'accord. À partir de là, il y a eu un radical changement. J'ai senti une extraordinaire liberté. Quelque chose de tout autre a pris le dessus, complètement. J'ai mis fin à ma relation extraconjugale en sentant que ce n'était plus juste de la poursuivre. La priorité est allée à « Qu'est-ce qui est juste? Qu'est-ce qui m'est demandé? » et non plus « De quoi est-ce que j'ai encore envie ? » Je ne dis pas que j'avais atteint l'éveil de Ramana Maharshi mais l'ancien asservissement était complètement tombé. Il restait encore à purifier les restes du passé, à lâcher toujours plus. Mais un changement radical, jusqu'à la racine, s'était produit définitivement.
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la plupart du temps, nous ne nous sommes pas sentis suffisamment aimés, reconnus, validés dans notre être et, à l'âge adulte, le lieu idéal de projection de ces blessures, c'est le groupe. Dans un groupe, il y a ceux qui ont tendance à ne pas exister et ceux qui prennent toute la place. Il est très difficile de trouver le juste milieu. Chacun doit cheminer pour sentir quelle est sa juste place. Nous avons tous un territoire à occuper. Est-ce que nous sommes repliés sur nous-mêmes, n'osant pas prendre notre place? Est-ce que nous empiétons sur le territoire de l'autre ou bien est-ce que nous occupons pleinement notre espace? Ces aspects jouent un rôle fondamental dans une communauté. Plus nous verrons clair en nous-mêmes, au niveau individuel, plus nous serons en mesure d'occuper notre place juste, ni trop, ni trop peu.
Comme un être humain, une communauté doit apprendre à tenir sur ses propres pieds. À Hauteville, depuis quelques années, Arnaud fait beaucoup de choses qui visent manifestement à nous préparer au jour où il ne sera plus là. Nous devons apprendre à dépendre de nous, à faire fructifier les graines qui ont été déposées en nous et à travailler ensemble. La vie en communauté est un terrain d'expérimentation où s'exercent la force du mental, les jeux de pouvoir et les jalousies mais cela ne doit pas nous empêcher de nous souvenir que nous sommes rassemblés dans un même but.
Il y a trente ans, au début du Bost, Arnaud utilisait un mot sanscrit très beau : gurubaï, ce qui signifie : « frères et sœurs par le guru ». C'est ce qui nous permet d'être conscients des conflits inévitables qui existent dans toute communauté et en même temps nous donne la force de les dépasser. Le mental, avec tout son bagage de peurs et d'espoirs, nous divise, mais le souvenir que nous sommes frères et sœurs sur le chemin peut nous aider à dépasser ces conflits, par amour pour le guru.
Arnaud a fait inscrire dans la chapelle chrétienne à Hauteville un verset des Évangiles qui, selon moi, est là pour le futur: « À ceci tous reconnaîtront que vous êtes mes disciples si vous avez de l'amour les uns pour les autres ». Cela ne veut pas dire que tout est rose, que nous baignons tous dans un océan de bonté les uns envers les autres. Cela veut dire qu'à travers les remous qui agitent nos relations, ce qui triomphe est l'amour profond qui nous relie.
Citations recueillies par Viafx24 et publiées en juillet 2026.
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