La voie du cœur
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Quelle que soit la maîtrise du corps qui existe chez certains ascètes, notamment un hatha yogin avancé, ce n'est pas par la seule maîtrise du corps que vous pouvez progresser spirituellement ; cela ne peut que contribuer à une démarche d'ensemble. Croyez-vous qu'un acrobate de cirque, capable de lâcher un trapèze, de faire un double saut périlleux et de rattraper l'autre trapèze, est plus avancé spirituellement ? Qu'il soit amené à une maîtrise de lui peu courante, c'est sûr. Je me souviens, à l'époque où je faisais toutes sortes d'émissions comme assistant à la télévision, avoir été en contact avec le milieu du cirque, et avoir été frappé de découvrir chez ceux qui sautent d'un trapèze à l'autre ou rattrapent leur propre épouse lancée dans le vide en étant suspendus eux-mêmes par les pieds, un type de qualité d'être qu'on ne retrouve pas chez les acteurs et les chanteurs. Par exemple, une capacité à rester immobile sur une chaise, sans parler, dans un coin du plateau ou à se recueillir dans leur loge. Une maîtrise de soi se gagne à travers le corps, et se répercute sur les autres aspects de l'existence. Je parle avec respect de ces numéros de cirque ou de music-hall qui souvent nous étonnent par leur virtuosité. Mais cela ne peut pas conduire à l'Éveil spirituel.
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Quels sont les obstacles à la mise en pratique du yama et niyama du yoga? Ce sont les émotions. Il est tout à fait inutile de concentrer ses efforts dans la méditation, même avec beaucoup de bonne volonté, en imaginant qu'on peut laisser le cœur aller à la dérive et fonctionner n'importe comment.
Par ailleurs, si le cœur, sous le nom de via purgativa, concerne manifestement le début du chemin, on est bien obligé de reconnaître qu'il concerne aussi l'aboutissement du chemin, puisque c'est dans la «caverne du cœur » que se révèle l'atmân, l'absolu en nous. Vous ne pouvez pas imaginer découvrir l'atmân dans la « caverne du cœur » si dans celle-ci vous ne trouvez que des émotions telles que la peur, la jalousie, l'avidité. La liste hélas est longue.
Il est dit du Sage qu'il est « au-delà des opposés ». Dans la Gita, la description est claire pour tout lecteur : « Celui qui est indifférent à la louange et au blâme, à la réussite et à l'échec... » - ce qu'on appelle sama darshan, « vision égale », équanimité. Cette égalité d'âme dans la louange et dans la critique - même la critique acerbe et la calomnie, dans la réussite quand tout va bien, et dans l'échec quand tout va mal, dans l'aisance financière et dans le manque d'argent, peut-on se la représenter comme compatible avec la moindre émotion ? Les émotions, c'est justement ce qui interdit l'égalité d'âme.
Envisagez n'importe quelle voie sur laquelle vous puissiez avoir des informations exactes - et je dirais même n'importe quelle pratique d'ascèse - et vous verrez le lien avec cette réalité, dont il est partout question, du cœur.
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Ce que nous appelons couramment en français « béatitude » implique une béatitude à deux faces et ces deux faces sont une question d'amour. La béatitude est un état dans lequel on se sent aimé même si l'univers entier nous déteste. C'est une expérience réelle et qui se vit dans le cœur, bien entendu. Par ailleurs, l'autre face de la béatitude est un état dans lequel on aime. C'est tout. Mais on n'aime pas Jésus- Christ, on n'aime pas son gourou, on n'aime pas son fils, on aime tout court, comme la lumière éclaire sans savoir ce qu'elle éclaire ou comme le feu chauffe sans choisir ce qu'il chauffe.
Si vous voulez pressentir ce que peut être un état supérieur de conscience, un état qui puisse vous être accessible un jour et dans lequel vous puissiez être établis un jour, dans lequel vous puissiez « résider », c'est un état dans lequel vous vous sentez aimés. Et un état dans lequel vous aimez.
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Vous avez un lien à faire avec votre condition actuelle, chacun pour soi : qu'est-ce qui fait que je ne me sens pas aimé et que je mendie l'amour partout, même là où je ne vais le trouver que partiellement ou temporairement? Qu'est-ce qui fait que ce besoin d'être aimé qui règne en moi n'est pas comblé, inconditionnellement, indépendamment des circonstances? Qu'est-ce qui me prive de la béatitude qu'il y a à être en état d'amour ? Cette bénédiction, qu'est-ce qui m'en exile ?
Courage. Regardez la condition déchue de l'homme, dont pourtant nous pouvons nous libérer. Regardez tout ce qui encombre votre cœur : mesquineries, petitesses, compensations, mensonges, fuites devant la réalité, inquiétudes, révoltes, agressivité.
Vous savez, si tous ceux qui ont approché Ramana Maharshi ou Mâ Anandamayî s'étaient enflammés au contact de leur sagesse, ils auraient été libérés en une journée. Pour cela, il aurait fallu qu'ils soient libres de ce fond de vasanas et de samskaras qui s'expriment par les émotions, donc à travers le cœur.
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Mais pouvez- vous imaginer un Sage dont on vous dit : « Il est tombé follement amoureux. » Et même un Sage dont on vous affirme que la mort de son fils l'a brisé ? C'est l'idée même que nous nous faisons du Sage qui s'effondre. Et, en fin de compte, la plupart des êtres humains, je l'ai vérifié, ont une idée instinctive de ce que peut être un Sage et de ce qu'un Sage ne peut pas être, quitte à en conclure: « C'est trop difficile, c'est surhumain. »
Qu'est-ce qui fait la supériorité du Sage que nous pouvons admirer le plus ? Est-ce que nous pouvons dire que physiquement il est supérieur à l'acrobate ? Non. Tous les sages ne sont même pas des virtuoses des asanas, loin de là! Intellectuellement, croyez-vous que si l'on appliquait à un Sage les mesures occidentales modernes du quotient intellectuel, on obtiendrait toujours des résultats foudroyants et supérieurs à ceux d'un agrégé ou d'un polytechnicien ? Non. Le quotient intellectuel du Sage n'est pas supérieur à celui d'un chef de cabinet de ministre sorti de l'ENA qui n'a pourtant rien d'un sage.
Alors, qu'est-ce qui fait le Sage? Qu'est-ce qui fait la supériorité du Sage sur les êtres ordinaires ? C'est une supériorité du cœur, une telle supériorité qu'au début du Chemin nous ne pouvons même pas nous la représenter. Oh, nous nous représentons un peu ce que c'est d'être énervé ou calme, haineux, agressif ou, au contraire, plein d'amour. Nous savons aussi ce qu'est se sentir serein ou se sentir inquiet et angoissé. Vous avez tous l'expérience des émotions qui ont excité ou déprimé jusque-là votre existence. Mais imaginer jusqu'où peut aller cette purification, cette transformation du cœur, de votre propre cœur, c'est impossible parce que c'est cela dont on a le moins l'expérience.
La connaissance que vous avez de votre propre cœur, c'est celle des émotions associée à la conscience de la dualité, la conscience de ce qui vous paraît menaçant ou sécurisant, frustrant ou gratifiant, et vous ne connaissez que cela. Mais vous comprenez bien que les mots « frustrant » et «gratifiant », mots clés de la psychologie, ne s'appliquent plus au Sage. Pouvez-vous vous représenter un Sage encore soumis à ces mécanismes de frustration et de gratification? Quant aux deux autres termes des psychologues : sécurisant et insécurisant, voyez-vous un Sage affecté par des conditions sécurisantes ou insécurisantes ? Ce n'est plus un Sage.
Quel que soit l'angle par lequel vous abordez cette question, quelles que soient les doctrines ou les écritures sur lesquelles vous vous appuyez, tout vous ramène au cœur. Et le cœur, on l'appelle parfois le centre. Comme nous disons « c'est au cœur de la mêlée » ou « en plein cœur de Paris », en plein centre de Paris: le centre de la roue autour duquel tourne la roue, le centre ou l'axe. Chaque fois qu'il est question du centre ou de l'axe, vous vérifierez que ce qui vous décentre ou vous désaxe, ce sont les impuretés du cœur, tous les mécanismes dualistes et, disons le mot, toutes les émotions.
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Qu'est-ce que vous voulez tous ? Vous sentir aimés. C'est le cri du cœur - c'est le cas de le dire ! - de tous les êtres humains. « Personne ne m'a aimé. Je ne suis pas aimé. J'ai été trahi. Je ne suis pas aimé comme je le voudrais. Même mon fils à qui je me suis consacré, m'en veut maintenant. Mon mari en aime une autre... » Qu'est-ce que vous voulez, tous ? Vous sentir aimés. Ensuite, vous pouvez toujours le camoufler derrière des préoccupations intellectuelles, ésotériques, mystérieuses, transcendantes. Vous vous mentez.
Et quand vous êtes-vous sentis heureux ? Quand vous avez aimé. Souvenez-vous. Et quand êtes-vous malheureux ? Quand vous ne pouvez pas aimer. Naturellement, si vous pouviez, comme l'a demandé le Christ, « aimer vos ennemis », vous seriez dans la béatitude. Malheureusement quand quoi que ce soit nous apparaît comme un ennemi, fût-ce un furoncle dans la narine, il est impossible de l'aimer. Dit ainsi, cela devient concret pour vous. Voilà mon but, finalement je ne cherche que cela: vivre dans l'amour, de l'amour, par l'amour. C'est possible, c'est la Voie, c'est le Chemin et c'est la manière la plus simple et en même temps la plus véridique dont vous puissiez vous représenter un peu le but et assez clairement le Chemin. Voyez où est l'essentiel. Est-ce possible? Oui. Est-ce une tâche aisée, facile, accomplie à bon marché? Non.
Souvenez-vous: le Chemin commence avec le cœur, se poursuit avec le cœur et se termine avec le cœur. Et c'est dans la « caverne du cœur », comme disent les Upanishads, que vous trouverez l'Absolu.
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« Être un avec » - ces mots qui sont le résumé de tout l’enseignement de Swamiji – être un avec, osons le dire, cela veut dire aimer. Vous ne pouvez pas à la fois être un avec quoi que ce soit, une situation, un fait, un objet, une parole, un être humain, un instant, et en même temps être identifiés à un refus émotionnel. La non-dualité, la transcendance des limitations, l'accès aux plans supérieurs de conscience passent inévitablement par l'amour, au sens que vous pouvez déjà donner à ce mot, même si ce mot prend un jour un sens que vous ne soupçonnez pas aujourd'hui. Mais vous savez déjà ce que c'est que d'aimer et de ne pas aimer ou, osons le dire, de détester.
Il est absolument -- je dis bien, absolument -- impossible d'atteindre le but tout en se réservant le droit de ne pas aimer qui que ce soit ou quoi que ce soit. Or, il faut bien dire que ce droit, beaucoup de chercheurs spirituels, sans s'en rendre compte, se le réservent. Ils ont beau vivre depuis quarante ans dans un ashram, ils s'octroient encore le droit de ne pas du tout aimer ce qui ne leur convient pas, ce qui ne correspond pas à leurs convictions, que ce soit le comportement du disciple d'à côté ou ceux qu'ils considèrent comme les ennemis de leur religion.
Sans amour, vous ne dépasserez jamais la condition humaine limitée et vous n'atteindrez jamais le but qui est le bonheur non dépendant. Encore faut-il que nous soyons à peu près d'accord sur ce but. On vous propose aujourd'hui tant de buts différents à l'existence.
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Pouvez-vous concevoir que cette conscience limitée puisse être transcendée pour découvrir que vous êtes la Conscience unique, sans séparation ? Une telle expérience est-elle possible? Oui, affirment unanimement ces enseignements spirituels. Est-ce que vous ressentez en vous la moindre nostalgie de cette Conscience ou les demandes qui relèvent de la séparation, c'est-à-dire de l'avoir, sont-elles encore si puissantes qu'elles étouffent en vous l'aspiration à cette Réalisation?
Mais ne vous y trompez pas, ce qui vous est proposé est d'un autre ordre que les réalisations habituelles. Le Christ a dit : «Mon Royaume n'est pas de ce monde. » Toutes les expériences ordinaires se situent à l'intérieur du temps, et du sens de la conscience séparée et identifiée à votre forme physique et à votre forme mentale. Il s'agit d'une Réalisation qu'on a appelée surnaturelle, transcendante, métaphysique, qu'on a décrite très justement comme un éveil et par rapport à laquelle l'ancienne manière de percevoir le monde se révèle en effet comme un sommeil dont on s'est éveillé.
Une phrase bien souvent répétée, concernant le zen, dit: « Avant l'illumination, les rivières sont des rivières et les montagnes sont des montagnes, au moment de l'illumination les rivières ne sont plus des rivières et les montagnes ne sont plus des montagnes, après l'illumination les rivières sont de nouveau des rivières et les montagnes sont de nouveau des montagnes. » Qu'est-ce qui a changé ? Ce qui a changé, ce n'est pas le monde autour de nous, mais celui qui perçoit ce monde.
Au moment de l'illumination, il y a toujours une période de crise, un passage au-delà de notre forme habituelle, un moment où tout semble vaciller. Cette crise peut prendre des aspects très divers; elle peut être intense et rapide ou s'étaler dans le temps, ou bien encore se produire en plusieurs crises successives qui représentent chaque fois une étape; elle peut se présenter comme un désarroi intérieur où l'on ne sait plus en effet ce qui est vrai et ce qui ne l'est pas, ce qu'on est, ce qu'on n'est pas, ce qu'on veut, ce qu'on ne veut pas, Nous-mêmes nous ne savons plus si nous sommes toujours nous-mêmes ou non.
On peut aussi l'entendre comme l'éblouissement d'une illumination qui nous transporte sur un plan de samadhi dans lequel les montagnes ne sont plus des montagnes, les rivières ne sont plus des rivières parce qu'il n'y a plus aucune montagne, aucune rivière, mais simplement la Conscience vide, sans forme, qui laisse toujours à ceux qui l'ont vécue un souvenir inoubliable. Mais l'achèvement de la Réalisation, c'est quand le monde manifesté se révèle de nouveau le monde manifesté. Mâ Anandamayî ou Ramana Maharshi reconnaissaient les gens et les appelaient par leur nom, donc étaient bien encore capables d'accéder au monde de la multiplicité et de la différence. Mais la conscience du sujet, de celui qui perçoit, elle, est libérée des manques, des désirs dont la non-satisfaction serait souffrance et des peurs dont la concrétisation serait souffrance.
Comment voulez-vous être libres, débarrassés de la conscience individualisée d'où viennent tous les maux, tout en vous maintenant vous-mêmes dans cette conscience séparée ? Et la manière la plus visible dont on se maintient dans la conscience séparée, c'est le refus de ce que nous considérons comme un autre que nous, qui nous déplaît et que nous détestons. C'est pourquoi je tiens à parler aujourd'hui en ces termes pour ceux qui demeurent prisonniers d'un refus massif de ce monde moderne qu'ils rendent responsable de leurs souffrances. Tout est alors la faute de ce monde moderne qui nous frustre de la spiritualité, qui crée en nous des besoins dont nous sommes ensuite prisonniers, qui n'a pas permis à nos pères et mères de nous aider à grandir et à devenir solides intérieurement. Bref, ce monde moderne devient l'ennemi. Si nous sommes malheureux, c'est à cause de lui et une émotion négative se lève en vous avec son cortège de pensées. Cette condamnation devient une idéologie de plus, consistant à refuser, donc à être négatif et ce mot dit bien ce qu'il veut dire négation, nier, dire non. Si vous criez un immense non au monde moderne, vous êtes perdants. Quelle que soit cette société, quelles que soient ses suggestions, ses erreurs, son matérialisme, une fois qu'intellectuellement vous avez vu clair pour ne plus être dupes vous-mêmes de certains slogans ou de certains modes de penser, le chemin de la Vérité veut que vous disiez oui à ce monde moderne, et que vous ayez de l'amour pour lui.
Un être matérialiste vit dans un climat de « non ». Un être spirituel vit dans un climat de « oui » et l'être qui se prétend spirituel tout en vivant dans un climat de « non » vit dans un matérialisme spirituel qui ne le conduira jamais au but. Un être matérialiste affirme que la dignité de l'homme est dans le non, c'est-à-dire dans la négation et un être spirituel affirme que la dignité de l'homme est dans l'affirmation, dans l'attitude positive: ce qui est EST. Cette attitude positive peut être décrite en termes très rigoureux : le réel c'est ce qui est. Sur ce qui est, le mental surimpose ce qui devrait être, créant par là une irréalité; mais la même vérité peut être dite dans un autre langage qui est celui de l'amour.
C'est synonyme. Seulement le mot amour est tellement galvaudé que certains maîtres ne l'emploient plus, en tout cas dans les premiers temps de l'ascèse de leurs disciples. Swâmiji m'a d'abord présenté son enseignement comme un enseignement scientifique, ne serait-ce qu'à cause de ma tendance à baigner dans un climat d'amour émotionnel qui était fait de tout ce que je chérissais mais qui me maintenait dans la distinction, que je voudrais vous éviter, entre un monde spirituel dont j'avais la nostalgie et un monde matériel que je me mettais peu à peu à détester. Et je n'oublie pas les règlements de comptes personnels qui nous amènent à mépriser ce monde parce que nous n'avons pas su nous y faire une place, parce que nous y sommes frustrés et humiliés, règlements de comptes qui nous permettent de justifier notre échec par une idéologie de critique: « Vous n'attendez tout de même pas de moi que je réussisse dans un monde matériel que je méprise ? » Et plus ma vie est un échec, un désastre, plus je me crispe dans ma position de refus de cette société matérialiste.
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je peux promettre en revanche à tous ceux qui le veulent et qui le veulent vraiment cette perfection absolue du sentiment qui, seule, peut conduire à la Réalisation ou aux états supérieurs de conscience.
Soyez assez vigilants pour ne pas appeler amour ce qui n'est qu'émotion ou besoin d'être aimé ou tout simplement peur : « Je crie le mot amour très fort parce que la haine me fait peur. » Ce n'est pas l'amour. Si vous êtes assez conscients pour ne pas être dupes des formes déviées de l'amour, alors nous pouvons employer ce mot sublime. Si vous ne ressentez pas un amour réel, profond, vaste, inaltérable pour tout, vous n'êtes pas encore sur le véritable chemin, vous êtes sur un chemin préparatoire. Encore faut-il que vous admettiez cette idée difficile à entendre: « Quoi! vous me contestez le droit de ne pas aimer ? » Oui. Ce que nous appelons un Chemin, une Voie, nous conteste, en effet, si nous voulons atteindre le but, le droit de ne plus aimer ou de détester. Êtes-vous prêts à vous ouvrir à cette vérité, à l'accepter déjà, non seulement intellectuellement parce qu'elle vous paraît assez convaincante mais avec le oui profond de votre cœur ?
Bien sûr, cela ne fera pas disparaître le refus tout de suite, cela ne fera pas disparaître la négativité ou la négation tout de suite parce que cela ne fera pas disparaître tout de suite la peur. Mais c'est dans cette direction que s'oriente le Chemin.
Soyez vigilants, méfiez-vous de toutes les formes déviées de l'amour qui ont fait tant de mal au nom de la spiritualité, amour fait de désir, d'intolérance, de faiblesse ou qui n'est que le revers de la peur. Cet amour est l'expression de la condition séparée : je suis identifié à un corps physique qui peut être fusillé, torturé ; identifié à un personnage qui peut être bafoué, détesté, calomnié; je vis dans la peur, dans l'intense perception de la séparation que je sens entre le monde et moi. Je n'ai qu'une demande, c'est qu'on m'aime, qu'une peur, c'est qu'on ne m'aime plus. Que les autres puissent me haïr, cela me terrifie, que je puisse avoir des ennemis individuels ou collectifs - ceux de ma classe ou de ma caste ou de mon milieu ou de ma profession - cela m'effraie. Et cette vulnérabilité, cette peur de la haine, de la violence, vous essayez de la cacher derrière le mot amour: je proclame l'amour, je prêche l'amour. Malheureusement, en français, nous n'avons qu'un seul mot et votre amour ne sera jamais l'amour.
Ce que vous appelez amour est une manifestation de la limitation: je me sens si petit, si vulnérable, si menacé que je supplie qu'on m'aime. Même dans un monde cynique qui ricane facilement du mot amour, tous les êtres humains vivant dans la peur vivent nécessairement dans la nostalgie de l'amour.
Tout être humain aspire à être aimé parce que, si l'univers entier vous aimait, vous ne risqueriez plus rien. Si vos patrons n'avaient que de l'amour pour vous, si vos employés n'avaient que de l'amour pour vous, si l'administration n'avait que de l'amour pour vous, si le monde entier n'avait que de l'amour pour vous, bien sûr tous vos problèmes seraient résolus. Mais au niveau relatif, il n'en sera jamais ainsi. Vous vivez dans un monde où les hommes sont différents, n'aiment pas ce que vous aimez, aiment ce que vous n'aimez pas, un monde de plus en plus divisé et conflictuel.
Méfiez-vous de cet amour qui n'est qu'une tentative pour échapper à la peur. Mais si vous découvrez au fond de vous-mêmes la Conscience indestructible, la peur disparaît. Plus vous entrevoyez cette Conscience, donc moins vous êtes identifiés à votre forme physique, à vos possessions matérielles et à vos possessions subtiles, votre rang, votre réputation, votre honneur, vos relations, plus vous découvrez votre véritable réalité qui, bien qu'elle soit au cœur même de tout cela, est tellement au-delà de tout cela. Moins vous avez peur et plus vous êtes capables d'un autre amour, un amour qui n'est pas le visage inversé de la solitude mais l'expression naturelle, spontanée de votre sentiment de communion avec l'univers entier : Sarvam khalvidam brahman, « tout cet univers est Brahman ».
Il n'y a pas d'autre réalité que les « conditions et circonstances » telles qu'elles se présentent pour vous à chaque instant. Toute idéologie qui nie ou qui refuse un aspect de la réalité vous maintient dans le monde du conflit, alors que la réalisation se situe au-delà des conflits. Voilà une idée qui n'est pas toujours facile à entendre et qui est même parfois insupportable. Ceux qui vivent dans le monde de la limitation et qui ne sont pas mûrs pour entendre l'enseignement suprême sont obligés de le refuser. Si c'est vrai qu'il est possible de dépasser le sens de la séparation, de dépasser l'avoir grossier et l'avoir subtil et d'être établi dans le fondement de toute cette Manifestation: Vie éternelle, Royaume des Cieux, conscience de bouddhéité, Atman, alors toutes nos poursuites habituelles manquent le but suprême. Et si vous êtes trop identifiés à la conscience limitée individuelle ou à la conscience d'ego agrandie à un groupe et que l'on vient vous faire sentir que vos poursuites habituelles manquent le but suprême, vous vous sentez agressés.
C'est pourquoi ceux qui ont prêché cet absolu, cette transcendance, cette expérience libératrice ont été si souvent détestés et même persécutés par ceux qui vivaient encore soumis à la peur. Mais tous les témoignages montrent que ceux-là mêmes qui étaient persécutés demeuraient naturellement et aisément pleins d'amour pour leurs persécuteurs, depuis le Christ jusqu'à Al-Halladj, Socrate et tant d'autres. « Priez pour ceux qui vous persécutent », ce sont les paroles: de tous les sages et de tous les maîtres spirituels.
Il a fallu que je rencontre de véritables maîtres, d'abord hindous, ensuite bouddhistes tibétains, puis soufis, puis bouddhistes zen pour que je ne puisse plus en douter. Récupérés par la mentalité moderne, ces enseignements anciens nous apparaissent le plus souvent intéressants dans la mesure où ils sont ésotériques, initiatiques et un peu mystérieux, c'est-à-dire où ils peuvent flatter l'ego. Mais la donnée simple et fondamentale de l'amour n'a plus tellement de succès en Occident. Elle nous paraît de la bondieuserie pour sœurs de charité et j'avoue que j'ai été longtemps dupe de ce point de vue. C'est quand j'ai été face à face avec l'amour chez Swâmi Ramdas, chez Khalifa- Sahib-e-Sharikar, chez Kangyur Rimpoché, chez Mâ Anandamayî que je n'ai plus pu douter. J'ai eu à faire beaucoup d'efforts conscients contre mes habitudes émotionnelles et mentales, pour dépasser mes propres refus et mes propres préférences. Je me suis cramponné aussi à cette affirmation Sarvam khalvidam brahman, tout dans cet univers est Brahman, mais je me retrouvais encore dans l'erreur parce que je recommençais à refuser. Tant que vous voudrez nier, être négatifs, vous ne pourrez pas progresser.
La distinction entre le profane et le sacré est juste et vous pouvez certainement être aidés par des influences « spirituelles» qui vous rendent beaucoup plus conscients de la Réalité suprême que ne le font les influences profanes. Vous entreverrez mieux cette Réalité ultime si vous passez quinze jours auprès de Mâ Anandamayî que si vous passez quinze jours au Club Méditerranée, vous l'entreverrez mieux en écoutant certains chants soufis qu'en écoutant un groupe de rock and roll. Mais cette distinction demeure relative et cela a été une grande part du travail de Swâmi Prajnanpad auprès de moi de me convaincre de dépasser ma nostalgie d'un monde spirituel où, pour paraphraser Baudelaire « Tout est ordre et beauté » et mon refus d'un monde matérialiste, violent, athée et même agressif à l'égard de la spiritualité. Tant et si bien que Swâmiji - que j'ai découvert d'abord, ce qui me convenait tout à fait, comme un brahmane, un sanscritiste, un maître du yoga de la connaissance et, qui plus est, un intellectuel et un scientifique, connaissant bien la psychologie moderne m'a peu à peu ramené à l'enseignement fondamental et universel qui est tout simplement celui de l'amour. Mais dans les premières années auprès de lui, Swâmiji n'a pratiquement jamais prononcé avec moi le mot love; il n'a commencé à l'employer que le jour où j'ai été en mesure de l'entendre d'une oreille nouvelle.
Oui, je vous concède que le monde moderne est anormal, non conforme aux lois divines, non conforme aux lois cosmiques, ou pour parler comme l'Inde - contraire au dharma, à l'ordre juste. Et pourtant, je vous demande de n'avoir aucune attitude négative vis- à-vis de toutes les manifestations de ce monde avec lesquelles vous êtes en relation, ici, maintenant, ici, maintenant, seconde après seconde. Cela vous demande certainement une vigilance inhabituelle. Tant que vous êtes encore identifiés à votre personnage, tant que vous vous prenez pour un nommé Albert Guérin ou Roland Hébert, avec ses qualités, ses défauts, ses dons, ses manques, sa profession, ses relations, il vous est naturel d'avoir peur, de ne pas aimer ce qui vous frustre et d'aimer ce qui vous gratifie, de ne pas aimer ce qui vous insécurise et d'aimer ce qui vous sécurise. Mais cet amour-là n'est pas encore l'amour.
Si vous voulez progresser sur le Chemin, une extrême vigilance vous est demandée pour reconnaître tout de suite quand la négation, le refus, le manque d'amour naît en vous: « Eh bien, voilà, voilà la manifestation de ma condition actuelle, de ma limitation; je suis encore identifié à une forme physique et mentale qui peut être mise en cause, donc qui peut avoir des ennemis; mais si j'avais découvert ma vraie réalité indestructible, je ne verrais plus d'ennemis nulle part, je verrais simplement des formes, des manifestations plus ou moins conscientes de la Réalité suprême. » Sarvam khalvidam brahman.
Or, soyez bien conscients de ce fait, le monde actuel non seulement n'accorde plus une grande valeur à l'amour autrement qu'en parole mais nous propose ouvertement le non-amour et nous reproche aisément d'aimer ceux du camp opposé. Si vous êtes de plus en plus libres des limitations de l'ego, vous pouvez vivre dans un climat de oui, de communion, d'amour, et pourtant agir. Tel est l'enseignement, étrange pour nous, de la Bhagavad Gita. La Bhagavad-gita est une écriture sainte de l'Inde, mais il s'agit d'un enseignement donné sur le champ de bataille à la veille du combat. Et à la fin de la Bhagavad-gita, Arjuna dit à Krishna, incarnation de Dieu: « Je suis convaincu, j'attaque, je fais la guerre. » Écoutez ces paroles saisissantes de Krishna : « Personne ne naît, personne ne meurt », ou encore : « Ceux que tu vas tuer, je les ai déjà tous tués dans mon décret divin. »
L'amour n'est pas la sentimentalité aveugle ni l'autre face de la peur. L'amour est la vision de la réalité et la réalité, inévitablement, comprend la naissance et la mort, comprend l'union et la séparation. La réalité immuable se manifeste par un monde tout le temps changeant qui n'est fait que de naissances et de morts. Nous, Occidentaux, je l'ai dit souvent, nous opposons la vie et la mort. Et la Vie qui, elle, est éternelle, n'est faite que de naissances et de morts. Ce que nous appelons métabolisme, anabolisme et catabolisme, c'est, dans le langage moderne, ce jeu de naissances et de morts sur lequel insistent tant les enseignements anciens.
La vision suprême vous permet de dépasser votre propre peur de la mort, donc de dépasser la vision ordinaire que nous avons de la mort des autres et on peut admettre qu'Arjuna, illuminé par Krishna, plein de communion et d'amour, puisse accepter de combattre sans haine pour protéger le dharma contre les ennemis du dharma. Demeurez établis dans la conscience de la communion et osez prendre position dans l'existence. Le Christ a dit : « Si on te frappe sur une joue, tends l'autre » ; il n'a pas dit : « Si on te donne un coup de pied au cul, mets-toi à quatre pattes pour mieux recevoir le suivant. » Ce n'est pas une attitude de faiblesse, mais de force et de liberté.
Tout en étant peu à peu de plus en plus convaincu de ce que j'affirme aujourd'hui, je n'ai jamais considéré que je devais me retirer dans une tour d'ivoire et, selon ma compréhension du moment, j'ai toujours agi, même politiquement, même syndicalement, mais en veillant aux émotions de refus qui pouvaient naître en moi. C'est ce qu'on appelait autrefois la garde du cœur, c'est-à-dire la vigilance sur notre propre cœur. Est-ce que je peux voter une motion signée par l'ensemble du personnel de la télévision critiquant sévèrement tel ou tel aspect de la politique de la direction sans la moindre hostilité à l'égard de tel ou tel directeur ? Et nous voyons bien, par rapport à tous ceux qui sont pour nous des causes de souffrance, tous ceux qui nous font du mal, quelle vigilance nous est demandée pour dépasser cette hostilité qui naît si naturellement en nous mais qui est l'inverse de la vraie liberté.
Si vous voulez détester, détestez; si vous voulez haïr, haïssez, mais dans ces conditions n'imaginez pas que vous pourrez atteindre la sagesse, même si vous pratiquez des exercices de yoga ou si vous vous efforcez de discriminer le réel et l'irréel. Vous ne réaliserez cette conscience infinie qui est votre essence ultime que le jour où vous serez complètement débarrassés de ces émotions négatives. Et si vous voulez en être débarrassés, ne les cultivez pas. Voyez-les et reconnaissez-les pour ce qu'elles sont. C'est une longue et patiente sadhana.
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Exercez-vous, pratiquez et, pour commencer, voyez, soyez conscients au lieu d'être emportés. Voyez l'émotion de refus, de haine, de dégoût qui se lève en vous parce que tel ou tel personnage parle à la télévision. Ne prenez pas parti, essayez d'être un avec l'autre, d'aimer et de comprendre. Ensuite, quand c'est nécessaire, agissez. Si vous le voulez, engagez-vous dans une action politique, mais n'oubliez pas votre but ultime. Est-ce que vous voulez découvrir ce Soi unique au cœur de tous les êtres par la réalisation duquel je reconnais mon prochain comme étant une autre forme de moi-même ? Bien sûr, aujourd'hui, cette phrase n'a aucun sens pour vous, si ce n'est intellectuel. Mais je vous dois la vérité. Si toutes les vagues sont des vagues du même océan, Le Pen et Georges Marchais sont des vagues du même océan que vous, et le même atman qui est votre réalité ultime est aussi la réalité ultime de tous, dans tous les domaines.
Avant de quitter définitivement Paris, j'ai vécu dans un appartement qui m'avait été prêté quelques mois par Gérard Blitz; j'assumais alors le montage des films sur les soufis d'Afghanistan et, dans l'immeuble de cet appartement, habitait un concierge avec qui j'entretenais d'excellents rapports et qui paraissait être ce qu'on appelle un très brave homme. Un jour - durant la campagne présidentielle de 1974 - j'entre dans la loge et je vois ce grand-père qui tenait sur les genoux son petit-fils tout heureux d'être dans les bras de papi. Le poste de télévision était allumé et un personnage de la majorité parlait, je ne sais plus lequel mais il était facile de conclure que les opinions du grand-père étaient opposées à la majorité qui a encore triomphé cette fois-là. Pendant tout le discours, ce grand-père, avec son petit-fils de cinq ou six ans sur les genoux, a pris à partie l'orateur sur son écran : « Salaud, fumier, ferme-la ta sale gueule d'ordure. » Et le petit était là, extasié, dans les bras de Bon-Papa. J'ai reconnu dans cet homme la condition humaine, la nôtre. Ce que nous n'aimons pas, nous ne l'aimons pas. Ce n'est ensuite qu'une question d'habitude, de dressage éducatif, de mécanismes conditionnés qui font que nous nous exprimons moins directement que ne le faisait ce grand-père. Mais voici un petit-fils qui va bien sûr grandir dans le monde de la dualité.
Tout est lié. Moins vous serez identifiés à votre forme périssable, plus vous serez libres de la peur ou de toutes les peurs, plus il vous sera facile d'être en communion avec l'univers entier. Inversement, plus grandira votre capacité à être un avec ce qui est, ici, maintenant, plus les limitations de l'ego diminueront. Mais soyez vigilants à l'égard des manifestations mensongères de la spiritualité en vous. Vous rêvez d'amour et en même temps vous admettez, vous, de détester tout ce qui ne vous convient pas. Quelle contradiction! Ne vous laissez pas séduire par une idéologie de non-violence qui ne serait encore qu'une idéologie, le revers d'une autre attitude, le concave d'un convexe et qui n'est pas l'amour du prochain mais une peur viscérale de la violence.
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Regardez dans votre propre cœur et voyez la vérité sur vous-mêmes. Vous avez besoin de certaines directives pour vous diriger sur le chemin de votre propre Soi qui est le Soi universel, unique, éternel. Et si vous voulez comprendre comment vous vous situez, vous, par rapport à des enseignements de sagesse qui vous attirent, voyez et comprenez que le monde moderne dont vous êtes un produit tourne le dos à cette sagesse, mais veillez à ne pas oublier que la Réalisation dépasse toutes les distinctions et que, si vous chérissez une attitude négative à l'égard de ce monde moderne, vous maintenez une attitude négative à l'égard d'une forme de la Réalité éternelle et vous vous refusez l'accès à l'absolu.
Swâmiji a dû se battre contre cet aspect de mon propre mental. J'étais profondément marqué, à mon insu - et tout en osant parler de non-dualité - par une dualité massive dans laquelle je m'étais emprisonné, celle du monde profane et du monde sacré, celle de l'horreur du matérialisme et des beautés du spiritualisme. Cela n'est pas la vérité : la vérité est non duelle, elle transcende toutes les catégories, toutes les oppositions, toutes les limitations. La vérité, c'est la réalité ultime Sarvam kalvidam brahman, tout dans cet univers est Brahman. Soyez vigilants.
Que voulez-vous ?
Voyez vos émotions, voyez vos refus, voyez comment vous-mêmes vous cristallisez cette dualité a laquelle vous voulez échapper ou que vous voulez dépasser.
Et ce monde moderne, vous ne pourrez en être libre que par l'amour. Il n'y a pas d'autre chemin vers la liberté.
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« Ne jugez point, sinon vous vous soumettez vous-mêmes au jugement » est une parole évangélique bien connue. Sinon vous resterez toujours dans le monde du jugement et vous ne passerez pas dans le monde de la liberté. Ce « Ne jugez pas » est un apport fondamental du Christ à une société où tout était jugement: conforme aux lois, non conforme aux lois.
Ne jugez pas, sinon vous ne sortirez pas du monde du jugement, vous jugerez les autres, vous vous jugerez vous-mêmes, vous jugerez tout: la pluie, le beau temps. Renoncez à la justice habituelle et essayez de comprendre. Avant l'amour vient la compréhension, la compréhension qu'en effet des lois psychologiques font que les êtres agissent comme ils agissent, sont déterminés et conditionnés à agir comme cela. Tels qu'ils sont, ils ne peuvent pas agir autrement. Idéalement et en théorie, oui, mais il faudrait qu'ils aient une autre éducation, un autre inconscient et d'autres glandes endocrines. Soyez un avec l'autre, ne laissez plus l'écran de l'ego et du mental s'interposer entre l'autre et vous.
Ces idées concrètes, à mettre en pratique, pourraient vous permettre de devenir un véritable chrétien, témoin d'un christianisme intelligent et non pas un christianisme qui, à certains égards, se révèle plus que décevant et dont les maux ont été abondamment et heureusement dénoncés. Si finalement l'homme est fait pour le sabbat et le christianisme fait pour névroser les fidèles, eh bien, je suis d'accord pour libérer l'humanité d'une religion pareille. Mais il a existé et il existe un christianisme totalement intelligent, ni infantile, ni névrosé, ni dogmatique et qui dit la vérité. Swâmiji sans pitié pour tout ce qui est mental, illusion, mensonge, idéal masquant la vérité, était, en fait, de loin le meilleur commentateur des Évangiles que j'aie jamais rencontré parce qu'il nous montrait un chemin concret pour pouvoir passer d'un monde dans un autre, pour que ce ne soit plus seulement une vague d'émotions qui me soulève en pensant à l'évêque de Digne et à Jean Valjean.
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Personnellement, dans ma jeunesse, formé - ou déformé - par une éducation protestante et par le scoutisme, je ne voyais partout que le bien et le mal: il faut être pour le bien et contre le mal. Tout cela était simple mais me conduisait de plus en plus au malaise et au désarroi. Il a donc fallu que je cherche autre chose. J'ai trouvé un enseignement que beaucoup ont jugé scandaleux mais qui m'a sauvé : l'enseignement de Gurdjieff.
Guérissez-vous de la mentalité qui voit le bien et le mal et découvrez ce qui est en jeu : la souffrance et l'amour.
Dans Les Fragments d'un enseignement inconnu, Gurdjieff dit une parole que j'ai été saisi d'entendre mot pour mot de la bouche de Swamiji bien des années plus tard: « Personne n'agit pour l'amour du mal, mais chacun agit pour l'amour du bien tel qu'il le comprend. » Il se peut qu'avant il ait des doutes, qu'ensuite il ait des regrets et des remords, mais aucun homme n'agit sur le moment s'il ne se sent pas justifié à agir comme il le fait. Chacun agit parce qu'au moins au moment où il accomplit l'action, il se sent justifié sinon il ne l'accomplirait pas. Ensuite il peut se lamenter: « Qu'est-ce qui m'a pris ? » mais sur le moment, il sent « voilà ce qui doit être fait », même violer, même tuer. Même celui que nous appelons le criminel se sent justifié : « Ce salaud-là n'avait pas le droit de vivre », ou « cette salope-là n'avait pas le droit de vivre, j'ai agi en justicier, ma femme m'a bafoué, ridiculisé, trompé et torturé... », deux coups de revolver. Les journalistes s'étonnent, les jurés s'indignent et on fait appel à un psychiatre…
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Militez, militez, ce n'est pas exclu, mais quand vous militerez sur la base de l'amour et non plus du jugement, vous serez passés dans un autre monde. Ne vous mentez pas. Remplacez dès maintenant le jugement par la compréhension. Et, pour commencer, avec vos propres enfants, votre frère, votre beau-frère, votre sœur, votre femme, votre mari, le grand amour actuel de votre vie. Commencez par là, chaque fois. « Il n'aurait pas dû. » C'est un cri du cœur que j'ai entendu bien des fois : « Il n'avait pas le droit de faire ça. » Mais si de toute façon, il ne pouvait pas ne pas le faire tel qu'il était situé à cet instant-là.
Vous ne passerez pas dans un monde de liberté, d'amour, de sagesse, si vous n'acceptez pas de quitter le monde actuel, le monde légaliste, le monde juridique, le vôtre, pas celui du code civil, ni de l'Église romaine.
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Le psychisme d'un « adulte », surtout l'adulte moderne produit par notre civilisation actuelle, est la répétition d'un cadre qui était formé, cristallisé à peu près vers l'âge de six ans. Ce moule rigide engendre un schéma de vision du monde et un schéma de vision de soi-même en relation avec les autres correspondant à la vision et à l'émotion d'un enfant. Nous avons tous été enfants mais nous sommes certainement moins bien éduqués - je ne dis pas moins bien instruits - que les enfants ne l'ont été dans d'autres sociétés. Ne décidez pas tout de suite que vous constituez l'exception à la règle, essayez plutôt de vous demander honnêtement si vous n'êtes pas demeurés infantiles malgré les années.
Même adultes et sans vous en rendre clairement compte, vous abordez les relations avec les autres à partir d'un schéma d'enfant. L'enfant est fait pour recevoir. C'est normal, c'est naturel. Ce n'est justement qu'après l'âge de six ans que, de lui-même, il peut commencer à donner sans qu'on soit obligé de lui demander: « Tu as reçu quatre bonbons tu peux bien en donner deux à ta petite sœur. » Jusqu'à six ans l'enfant est fait pour demander et recevoir. Par conséquent, l'adulte infantile qui n'a pas assumé une tâche de transformation, de changement intérieur profond, demeure fondamentalement égoïste.
C'est cela qu'il faut entendre, non comme une condamnation ou un jugement moral, mais comme une clef pour pouvoir progresser. Ce n'est pas une insulte que je vous lance à la figure, c'est une affirmation que vous serez amenés à vérifier en ce qui vous concerne. Plus vite vous le vérifierez, plus vite vous commencerez vraiment à changer. C'est indispensable de le voir, en le considérant comme une loi naturelle et en vous souvenant que le chemin de la sagesse réside précisément dans le dépassement des lois naturelles. Et la loi naturelle, c'est cet égoïsme fondamental chez les autres et chez nous.
Certains gestes généreux nous illusionnent en nous faisant croire qu'il y a des gens égoïstes et d'autres qui ne le sont pas. Il arrive en effet que nous recevions de temps en temps d'un autre ce que nous en attendons. Mais, si vous regardez bien, sans crainte, sans peur, avec le désir de voir la vérité, il vous est facile de remarquer combien en fait vous recevez peu, même de ceux qui vous aiment, par rapport à ce que vous voudriez vraiment recevoir en tant qu'adultes. Je ne dis pas que des bébés n'aient pas tout reçu de mères qui ont été réellement des mères. Mais, à partir du moment où nous sommes adolescents, jeunes hommes, Jeunes femmes et adultes, combien peu nous recevons par rapport à l'immense aspiration de notre cœur. Et, parallèlement, combien nous sommes peu capables nous-mêmes de donner d'une manière tout à fait désintéressée.
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Il n'existe rien d'autre que ce que vous êtes aujourd'hui, sinon vous rêvez votre chemin. Même si le but s'exprime par « non-dualité », votre réalité actuelle demeure d'être jusqu'au cou dans la dualité : dvaïta (deux), « moi et tout ce qui n'est pas moi, moi et tout le reste qui me menace ou me rassure, que j'aime ou que je déteste, qui m'aime ou qui me veut du mal ». Ce « reste » se trouve d'abord représenté, nous le savons, par la maman puis par le cercle familial papa, maman, mon petit frère, ma petite sœur, mon grand-père, ma grand-mère, etc. Non seulement les autres êtres humains mais même toutes les réalités - une société, une association, un groupement, une demeure, un bâtiment - sont ensuite perçus comme la représentation de ces images, de ce cadre. Nous avons chacun le nôtre, formé en nous avant l'âge de six ans. Dès que la mère n'est plus « UN avec nous » à chaque instant, lorsqu'elle commence à nous demander de moins pleurer, crier, réclamer, qu'elle ne nous donne plus immédiatement tout ce que nous voulons - et cela vient assez vite - nous comprenons que nous sommes limités, limités dans tous les domaines, alors que nous aspirons et c'est normal aussi, à dépasser toutes nos limites - pourquoi s'arrêter en chemin ? -, à devenir tout ce que nous pouvons rêver d'être, toujours plus beau, toujours plus doué, toujours plus artiste, toujours plus intelligent, toujours plus brillant, et à avoir toujours plus. Notre demande fondamentale est absolue. La vie nous apprend ensuite à rabattre nos prétentions et à reconnaître ce que nous avons une chance de recevoir, ou bien à compenser notre constatation des limites par des rêveries, soit les rêves nocturnes dans lesquels nous pouvons tout nous permettre, soit les rêveries diurnes dans lesquelles nous pouvons nous imaginer chef de l'État alors que nous sommes à peine conseiller municipal de notre village.
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Aujourd'hui, égoïsme règne et je veux le voir. Sentez combien vous avez besoin de recevoir de la vie, combien vous avez besoin qu'il vous soit donné, donné, donné, donné. Votre véritable nature est le besoin de recevoir.
Je sais que c'est difficile à entendre ; je ne l'ai pas entendu si facilement moi-même. Je ne comprenais plus ces paroles qui honnêtement ne me paraissaient pas justes; il me venait à l'esprit toutes les occasions où j'avais tout de même donné, donné de mon temps et de mon argent. Il faut dépasser cette première réaction et regarder si ce que je vous dis est vrai.
Vous vous sentez incomplets, tellement incomplets, tellement pauvres, parce que vous ne possédez pas encore ce que les enseignements spirituels appellent les vraies richesses que rien ne peut détruire ou dérober. Vous avez besoin de recevoir et de recevoir dans deux domaines. Ceci est un peu plus subtil et va vous demander de regarder attentivement: recevoir dans le domaine de l'avoir et recevoir dans le domaine de l'être.
D'une part, nous avons besoin d'avoir, que quelque chose nous soit donné du dehors. Nous avons besoin de posséder des objets matériels bien sûr, mais nous avons besoin aussi d'avoir de l'admiration, de la considération, des honneurs et le besoin d'avoir l'amour de ceux qui nous entourent. Et d'autre part, si nous voulons progresser dans notre être, devenir plus unifiés, moins contradictoires, moins émotionnels, et même moins égoïstes, nous avons besoin d'être aidés à changer, à progresser et là aussi notre demande est égoïste, J'ai besoin de recevoir de l'existence, ou d'un thérapeute, ou d'un aîné, ou d'un gourou, ce qui va me permettre d'améliorer mon être. Comme il paraît plus noble d'améliorer son être que d'augmenter son avoir, nous risquons d'oublier que cette attitude, même baptisée de spirituelle, est égoïste.
Il y avait dans ma relation avec tous les sages une grande part d'égoïsme. Je voulais d'abord recevoir d'eux la possibilité de briller à mon retour, d'avoir le prestige que me donneraient mes séjours en Asie, la possibilité de faire des films, donc de confirmer ma réussite professionnelle. Mais il y avait aussi un égoïsme plus subtil consistant à mendier leur bénédiction, leur grâce. Oui, combien et pendant longtemps notre demande de sagesse est égoïste. Je souffre dans ma limitation, dans mon imperfection, dans ma médiocrité, je ne m'aime pas tel que je suis pour ne pas dire je me déteste inconsciemment tel que je suis - et je demande à changer. Mais cette demande de progression demeure égocentrique, centrée dans l'ego. C'est moi qui veux devenir un sage. Par conséquent, que je m'en rende compte ou non, mon approche de tous ces maîtres est entachée d'égoïsme.
Mais la loi veut qu'il faille donner pour recevoir. Alors, s'il faut faire la vaisselle à l'ashram, je ferai la vaisselle, s'il faut même que je fasse, moi Arnaud, les chapatis, les galettes de pain, je vais les faire bien que ça me casse les pieds comme on dit, s'il faut offrir de l'argent parce que ça ne se fait pas de séjourner dans un ashram sans rien donner, j'offrirai ma participation. Mais tous ces dons ont uniquement pour but de me permettre de recevoir. Ceci doit être vu et non pas jugé.
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Je serais si heureux quand... quand... Et tout mon bonheur se trouve projeté dans le futur: "Quand nous aurons déménagé, quitté ce petit logement étriqué et affreux pour un plus bel appartement, tout ira mieux. Enfin j'ai ce bel appartement, c'est le bonheur..."» Il suffit que le même soir une mauvaise nouvelle vous soit communiquée par téléphone pour que ce bonheur, tant attendu soit gâché au bout de quelques heures.
Je veux voir la vérité je suis égoïste, je ne peux que demander et tout ce que je fais, je le fais pour moi. Même ma recherche spirituelle est égocentrique ; je vais vers Mâ Anandamayî, vers Swâmi Ramdas, vers Swamiji en égoïste, sans amour véritable. Nous aimons le gourou comme un autre aime les parfums ou les beaux vêtements. J'aime Swâmiji et je vais le presser comme un citron. Un proverbe tibétain dit : « Personne n'a autant d'amour que le chasseur pour le gibier qu'il poursuit. »
J'ai besoin de recevoir, il faut absolument qu'on me donne. Je suis affamé, assoiffé ou, pour prendre la cruelle expression des drogués : je suis en manque. Je ne veux plus demeurer seulement un enfant qui réclame et qui souffre, je veux recevoir, donc je vais donner. Je veux recevoir de l'argent, je travaille. Je veux recevoir d'un autre être, je vais lui donner le premier et essayer de lui donner ce qu'il pourra recevoir et non pas ce que moi j'ai envie de lui donner. Parfois, l'ampleur du malentendu saute aux yeux. Certains hommes m'ont fait la liste de tout ce qu'ils avaient donné à leur femme et de tout ce qu'ils avaient fait pour elle; mais, quand j'entendais le point de vue de la femme en question, ce n'était qu'un cri de frustration: « Je n'ai rien reçu ! » J'ai entendu une femme se plaindre un jour : « Dix fois j'ai dit devant mon mari que je n'aimais pas les roses et à chaque fois ce sont des roses qu'il m'offre ! » Je connais beaucoup d'exemples de ce style-là, sans compter tous ceux qui sont moins flagrants.
Depuis que j'accueille et que j'écoute les uns et les autres, ce que je n'avais pas pu vérifier, dans mon propre cheminement, de mon propre infantilisme et mon propre égoïsme, je l'ai vérifié et revérifié chez autrui, jour après jour. Si j'étais déjà un admirateur de Swamiji quand j'ai cessé mes anciennes activités, je ressens dix fois plus de gratitude pour lui aujourd'hui quand je constate à quel point il avait raison en voyant l'immensité de la souffrance et du malentendu qui règnent sur les êtres.
Maintenant nous pouvons aller plus loin. Chacun n'agit que pour lui-même, depuis le fieffé égoïste jusqu'au Saint et jusqu'au Sage. Voilà une parole inattendue ! Chacun ne peut agir que dans son propre intérêt et chacun n'aime que lui-même, depuis l'être le plus ordinaire jusqu'à l'être le plus évolué. Seul ce « lui-même » change et se transforme. Sinon vous ferez une erreur ; vous accomplirez une action qui fera lever en face d'elle la réaction de force égale et opposée et vous resterez dans l'illusion de progresser.
Vous ne pouvez rien faire pour un autre, jamais ! Vous ne pouvez faire que pour vous-mêmes. Étant donné l'égoïsme fondamental de l'être humain, égoïsme normal et naturel, chaque fois que je fais pour « un autre », je n'agis pas pour moi, donc je me refuse quelque chose à moi, ego, et cette part de moi qui a été frustrée en faveur d'autrui va intervenir et réagir avec cette conséquence de m'arrêter sur le Chemin. Toutes les notions de sacrifice sont des vérités déformées, mal entendues, propagées par des gens qui n'en ont aucune expérience et se contentent de mots. C'est aussi une loi, une nécessité absolue de l'ego: chaque fois que je fais quelque chose pour l'autre, en le considérant comme « un autre », je me frustre; il y aura donc une réaction qui va me freiner sur mon chemin.
Les « sacrifices » consistant à renoncer à une chose pour obtenir autre chose que l'on considère comme plus importante sont totalement égoïstes. Le « renoncement» est toujours prématuré : « J'ai renoncé aux richesses pour trouver Dieu. » Non, vous avez renoncé à quelque chose qui vous intéressait moins pour trouver quelque chose qui vous intéressait plus, à savoir la réalisation mystique. Mais qui aspire à cette réalisation mystique, qui veut Dieu au lieu de la richesse ou de la gloire ou du pouvoir ? L'ego. Il ne peut en être autrement puisque l'ego domine et règne. Tout un fatras de notions purement émotionnelles concernant le sacrifice ne tiennent aucun compte de cette loi de l'action et de la réaction et ne conduisent qu'à des échecs.
Vous ne pouvez agir que pour vous-mêmes, quel que soit votre niveau d'être. Qu'est-ce que cela signifie ? Reprenons l'exemple de tout à l'heure. J'ai consacré ma matinée non pas à moi qui avais si envie de lire un livre de San Antonio mais à ma voiture que j'ai aspirée, brossée, nettoyée, lustrée et dont j’ai même fait briller les pare-chocs avec un produit spécial. Vous voyez bien que ce que vous avez fait pour la voiture vous l'avez fait pour vous-même puisque c'est « votre » voiture. « Non, je l'ai fait aussi pour la voiture de mon voisin... Je lui ai dit: tiens, puisque je nettoie ma voiture, je nettoie la tienne aussi... » ; si vous regardez au fond de votre cœur, vous verrez que vous avez besoin d'être aimé, besoin d'être considéré comme un individu serviable, besoin que ce voisin vous veuille du bien : c'est rassurant, quand on porte la peur en soi, de savoir qu'au moins « mon voisin, lui, me veut du bien ». Il n'y avait aucun non-égoïsme dans votre acte. Ce ne peut pas être autrement.
Ce qui peut changer, c'est ce que vous appelez « moi ». « Moi ». D'abord, il s'agit de « moi tout seul ». Si l'éducation est harmonieuse, il y a un élargissement des intérêts du moi et nous passons normalement du « moi » au «nous ». Swâmiji insistait beaucoup sur ce que certains mantrams des Upanishads employaient le «nous » et non le « moi»: Éclaire « nos » esprits et non pas éclaire « mon» esprit - comme le « Notre Père » qui dit « donne-nous » notre pain quotidien et non pas « donne-moi ». Nous passons du « je » au « nous ». Si le père et la mère sont habiles, l'enfant ressent comme sien un monde de plus en plus vaste. Il n'y a pas seulement moi, il y a aussi mon frère, ma sœur, mon papa, ma maman, mon oncle, mon grand-père, ma grand-mère qui est malade et pour laquelle il faut aller faire des courses ou lui porter ses repas dans sa chambre. Mais il y a encore tout ce que je ne considère pas comme « à moi ». La grand-mère d'à côté n'est pas la mienne, le petit garçon d'à côté n'est pas mon frère. Il y a « mes amis » et ceux qui ne font pas partie de « mes amis ». Nous sommes toujours dans le monde de l'ego, un ego qui devient un peu moins étroit, étriqué, mesquin.
Si l'ego s'élargit au point d'inclure non seulement ceux qui m'attiraient mais ceux qui me répugnaient au premier abord, non seulement ceux que je trouvais très sympathiques mais ceux dont la gueule ne me revenait pas, si l'ego devient vaste au point de comprendre (au sens d'inclure) toujours plus, j'agis toujours pour moi, donc je ne me frustre jamais, mais ce « moi » devient de plus en plus immense. Et, à l'extrémité du chemin, le sage qui a découvert la non-dualité sait : « Dans tout cet univers il n'y a que moi », pas au sens de « moi Arnaud » bien sûr, mais au sens de « la Conscience la plus haute », « la Conscience supra-individuelle. »
« Le Sage a pour corps l'univers entier. » Si le sage a pour corps l'univers entier, tout ce qu'il fait, il le fait bien pour lui! Si cette non-dualité a été découverte, réalisée, il n'y a plus deux, il n'y a qu'un. Du point de vue du sage, il n'y a que « moi». Dans le plus grand dévouement aux autres, même le saint n'agit que pour lui, mais il se reconnaît en tous les autres. Il n'a plus de conscience dualiste qui distingue ce qui est mien et ce qui n'est pas mien, ce qui est de mon camp et ce qui n'est pas de mon camp, ce que j'aime et ce que je n'aime pas. Ce monde de divisions et d'oppositions s'est évanoui.
Le sage dont la réalisation vous paraîtra la plus parfaite et la plus convaincante a, nous dit-on, transcendé la dualité, dépassé l'altérité, le sens de la distinction ou de la séparation, et il est « un avec tous », tous ceux qu'il rencontre sur son chemin. Apparemment, il peut sembler donner son temps et son énergie aux autres mais en vérité il ne les donne qu'à lui-même, reconnaissant l'autre comme lui-même. Ce mouvement élimine la frustration et les prétendus sacrifices qui font lever la réaction de force égale et opposée et aboutissent à des vies gâchées, comme celle de la mère qui se plaint qu'elle a tout donné pour son enfant, qu'elle n'a vécu que pour lui, et qu'aujourd'hui cet ingrat ne vient même plus la voir et ne lui écrit pas.
Et alors? Pourquoi trouvez-vous si nécessaire que votre fils vienne vous voir ou vous écrire si vous n'avez vécu que pour lui ? Ceci est valable dans tous les domaines : « J'ai consacré ma vie au Seigneur et je n'ai rien reçu en échange... »; « je n'ai vécu que pour Dieu et maintenant je vieillis amer et désabusé ». Vous avez sacrifié mille désirs qui ont subsisté dans l'inconscient à l'état latent et n'ont pas cessé de réclamer. Tandis que si vous osez reconnaître pleinement que vous êtes égoïstes, individualistes, un chemin réel s'ouvre devant vous qui tient compte de cet égoïsme, qui ne le recouvre pas par des mensonges, des paroles creuses, qui ne fait pas appel à des émotions névrotiques pour vous engager dans des renoncements, des sacrifices et des dévouements que vous n'acceptez pas profondément et qui n'impliquent qu'une part de vous-mêmes. Vous effacez peu à peu les limites dans lesquelles vous êtes emprisonnés, jusqu'à ce que la distinction de « moi » et «mien» et « non-moi » et « non-mien » s'efface et que tout devienne vous. C'est un sentiment stable qui règne en vous, que désignent les termes « communion », « union avec »; « être un avec », ou non-dualité.
Concrètement, le sage ne peut pas tout accomplir pour faire disparaître la souffrance de ce monde. Il arrivait que Swâmiji me parle de la misère de l'Inde dans des termes si poignants qu'au début j'ai cru qu'il avait perdu sa neutralité et en était réellement affecté ; et puis, il concluait en disant : « Qu'est-ce que Swâmiji peut faire ? »
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La beauté de cet effacement de l'ego implique que le monde entier, même ceux qu'autrefois nous aurions appelés des ennemis, ne paraît plus séparé de nous. À un niveau, oui, je peux considérer l'autre comme l'ennemi de mon corps physique puisqu'il veut me frapper mais, essentiellement, il représente une expression de la même unique Réalité ultime que j'ai découverte en moi. Il n'y a plus « d'autre ». Donc, je le maintiens, personne depuis l'égoïste endurci jusqu'au sage n'agit pour un autre que soi. Mais le sage a pour corps l'univers entier et se reconnaît lui-même en chacun. Cela n'a plus rien à voir avec la relation dualiste, même la relation harmonieuse de bienveillance et de sympathie qui demeure une relation égoïste: il y a moi, prisonnier de ce sens du moi, et il y a l'autre, et c'est moi, en tant qu'ego, qui veux du bien à l'autre, qui lui donne, qui fais quelque chose pour lui. En vérité, l'ego ne peut agir que pour lui-même, pour ce que Swâmiji appelait sa self glorification. Il ne peut en être autrement.
Même un « moi» noble, un « moi » maîtrisé, un « moi » épuré, un « moi » altruiste, un « moi » généreux, demeure un ego, avec ce que je reconnais comme faisant partie du cercle de mes intérêts et ce que je reconnais comme étranger.
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La vision de la toute-puissance de son égoïsme peut parfois être très douloureuse : « J'essaie d'accomplir un acte réellement non égoïste et je vois que je n'y arrive pas. Quoi que je fasse, j'y trouve mon intérêt, ne serait-ce que celui de progresser sur le Chemin. » Je me souviens très bien de l'époque où je ressentais pour moi : « Je veux accomplir un acte non égoïste et je n'y suis jamais arrivé. » Par exemple, j'avais compris que donner de l'argent à l'ashram de Mâ Anandamayî ou à celui de Swâmiji ne pouvait en aucun cas être considéré comme un acte non égoïste. J'ai donc décidé de faire des dons non égoïstes. Je vivais alors dans la crainte de manquer d'argent parce que j'étais salarié au cachet et que je pouvais me trouver du jour au lendemain sans émission à la télévision et chômeur pendant des mois. « J'ai un peu d'argent, je vais faire des dons totalement désintéressés. » J'ai reçu, comme beaucoup en reçoivent avec le courrier, des demandes pour donner à l'œuvre des lépreux de Raoul Follereau, à l'œuvre de l'ordre des Chevaliers de Malte, pour donner aux aveugles, pour donner aux artistes amputés qui peignent de la bouche et du pied, et je me rendais compte que mes dons étaient égoïstes; je donnais à l'œuvre de Raoul Follereau ou j'achetais des reproductions de tableaux peints avec la bouche et le pied dont je n'avais aucun besoin, parce que c'était la réaction qui venait annuler le choc occasionné par la prise de conscience d'une telle infirmité. Voir cette réalité en face crée en moi un malaise, je suis obligé d'accomplir la réaction de force égale et opposée pour effacer ce malaise et il n'y a aucune générosité là- dedans. J'ai rencontré des lépreux en Inde, cela ma perturbé, moi, de voir ces êtres qui n'ont plus de nez, plus de doigts, je cotise à la Fondation Raoul Follereau.
Un jour, j'ai reçu une demande de donation pour réparer le clocher d'une église qui s'était effondré dans une petite congrégation de femmes dont j'ignorais l'existence et où je ne mettrai jamais les pieds. Je me renseigne pour être sûr qu'il ne s'agit pas d'une escroquerie; la congrégation et le petit monastère existent bel et bien. Je décide donc d'envoyer une somme d'argent, importante pour moi à l'époque, qui me coûtait, mais que je pouvais donner sans affamer mes enfants. Ah! j'ai accompli un acte non égoïste. Et j'ai vu que la satisfaction même d'avoir accompli un acte non égoïste montrait que cet acte était égoïste.
Il n'y a aucune possibilité, d'aucune sorte, de faire un acte non égoïste. Cherchez, vous n'y arriverez jamais. Et c'est là où, brusquement, l'enseignement de Swâmiji m'a sauvé. J'ai compris tout d'un coup ce que j'ai dit aujourd'hui. Il faut entendre les mêmes choses vingt fois pour les entendre enfin pour la première fois. Mais bien sûr, pourquoi chercher à échapper à mon égoïsme ? Je ne peux pas, je n'y échapperai jamais, jusqu'au bout j'irai mendier la sagesse: « ma » sagesse, « ma » libération. Et il s'est opéré un « lâcher-prise » intérieur, une acceptation de cette vérité. Eh bien, oui, je suis égocentré, mais il y a un chemin de libération qui consiste à considérer l'univers entier sans exception comme moi-même. Alors le sens de la séparation peut tomber, le sens de l'ego individualisé s'effacer. Une certaine forme de conscience se volatilise avec la découverte de l'unité ou de la non-dualité. Et je me suis appuyé sur cette phrase de Swâmiji : « Le Sage n'agit que pour lui, ne fait rien que pour lui et ne s'intéresse qu'à lui, mais TOUT EST LUI, il n'y a plus de séparation, rien ne lui est étranger, tout fait partie de son monde, tout. » Cette affirmation ne doit pas rester de vaines paroles.
Ce que j'ai dit comporte deux aspects qui pourtant ne font qu'un. Un premier aspect que vous avez peut- être trouvé choquant, à savoir cette affirmation de l'égoïsme et la reconnaissance de la loi d'action et réaction: si vous voulez recevoir, et vous voulez recevoir, donnez, et vous « obligerez » l'autre à réagir en vous donnant à son tour. « Qu'est-ce que ce point de vue sordidement égoïste ? » s'exclame le mental toujours prêt à lancer une belle formule pour voiler la vérité. Et un deuxième aspect qui révèle cette donnée métaphysique dans laquelle il n'y a plus de dualité, où tout est un et où l'altérité a disparu, le sage ayant pour corps l'univers entier. D'un côté un aspect qui vous paraît cyniquement égoïste et de l'autre un aspect tellement métaphysique qu'on se demande s'il peut vraiment nous concerner un jour.
Si vous réfléchissez bien, vous verrez que ces deux aspects ne sont qu'un. Il n'y a pas, d'une part, l'égoïsme sordide sur lequel j'ai pris appui aujourd'hui, d'autre part une métaphysique incompréhensible dans laquelle le sage ressent autant d'amour pour l'autre que pour soi et transcende le sens de « l'individuation » ou de « l'individualisation ». Les deux aspects ne font qu'un en vérité et ils nous montrent le Chemin. La distinction du moi et du non-moi s'efface, comme une barrière qui s'amenuise peu à peu, devient de plus en plus transparente. La séparation est d'abord totale, donnant toute puissance au jeu de l'attraction et de la répulsion : il y a deux, catégoriquement deux, apparemment et irrémédiablement deux, et s'il y a deux, il y a peur car ou l'autre peut me menacer et me faire du tort ou, s'il est bienfaisant pour moi, m'abandonner ou m'être enlevé. Tel est l'enseignement du Védanta « s'il y a deux, il y a peur ». Et, par ailleurs, s'il y deux, il y a attraction, s'il y a deux, deux s'attirent, Certaines attractions se compensent, se neutralisent, se contredisent et le monde subsiste par un équilibre d'attraction et de répulsion. S'il y a deux, il y a attraction et répulsion. Avec le Chemin, ce sens de « deux » « moi » et « l'autre » que j'aime ou que je n'aime pas, s'amenuise. À cet égard Swâmiji avait employé une expression qui avait fait rire, avec un mépris sans limite, un puriste du Védanta devant qui j'avais répété cette parole: «Complètement deux, un peu moins deux, presque plus deux, plus deux du tout, oneness, UN. » Le puriste du Védanta trouvait très drôle qu'il puisse exister un Swâmi capable de dire une telle imbécillité et un crétin comme Arnaud pour béer d'admiration devant ce Swâmi. Car ou il y a deux, ou la dualité a été effacée; ou bien vous êtes encore dans la dualité, ou bien vous avez réalisé la non-dualité. Philosophiquement, c'est irréprochable. Mais, si vous voulez progresser sur le Chemin, il n'y a pas de parole plus libératrice que cette incongruité métaphysique de Swamiji.
Le mur de la séparation s'amenuise jusqu'à ce qu'il n'y ait plus qu'un. Alors il n'est plus question d'égoïsme ni de non-égoïsme.
Le chemin qui vous est proposé n'exige pas de se mutiler, de se torturer et de faire des sacrifices déchirants. Il vous demande au contraire de vous ouvrir, d'accepter, d'admettre, de reconnaître de plus en plus; il élimine les obstacles à la compréhension et à l'élargissement de l'ego d'une manière naturelle, en continuant à n'agir que pour soi, c'est-à-dire en ne se frustrant jamais. Et un jour, comme un fruit tombe après avoir longuement mûri, la dernière séparation, qui est encore séparation, tombe; tout ce qui maintenait cette séparation a été érodé peu à peu et, en un instant, le sens de l'ego séparé a disparu, et cette non-dualité sur laquelle on avait lu tant de livres est enfin établie. La communion est universelle et elle se manifeste en actes - pas en paroles, en actes vis-à-vis de cette petite part de la Manifestation, ici et maintenant, dans laquelle, en tant que corps physiques, nous sommes situés, tandis que, du point de vue de la conscience profonde, du silence intérieur, il n'y a plus que l'immensité.
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« Je vais commencer à aimer. Puisque ma demande fondamentale est de recevoir de l'amour, je vais commencer à donner de l'amour. »
« Qu'est-ce que je peux aimer ? Qui puis-je aimer ? » Si vous pouvez aimer Dieu, si vous pouvez aimer Jésus-Christ, heureux êtes-vous ! La religion n'est pas toujours infantile et névrotique contrairement à ce qu'affirment Sartre, Freud et tous ses détracteurs. Si vous aimez Dieu comme Ramdas a aimé Râm, le monde entier changera pour vous. Mais si vous ne ressentez pas ce sentiment religieux intense dont, en effet, Ramdas, au XXe siècle, a été un magnifique exemple pour beaucoup d'entre nous, même Européens, ne vous découragez pas. Vous pouvez avoir cette attitude d'amour. Faites le premier pas. Aimez. Engagez-vous. Tôt ou tard, la loi jouera et la vie donnera, vous donnera même de l'amour. Des gens viendront à vous, peut-être même le partenaire que vous espérez pour former un couple.
Ce changement d'attitude est possible. Commencez par des choses simples: aimez la tartine de beurre que vous prenez au petit déjeuner, la baignoire qui vous permet de prendre un bain et le robinet qui vous permet de faire couler l'eau. Aimez le vêtement qui vous tient chaud. Aimez le paysage qui vous entoure. Aimez ceux qui ne vous sont rien, la personne assise en face de vous dans l'autobus ou dans le métro. Faites le premier pas non plus en face d'une personne particulière mais dans la vie en général. Si vous aviez la foi, vous déplaceriez les montagnes. Si vous croyez ce que je vous dis là et que vous le tentez, je peux vous assurer que la loi jouera à un niveau universel et que vous recevrez. Seulement il faut être patient. L'enfant en nous se montre très impatient, il veut tout, tout de suite. Ne vous découragez pas. Transformer sa vie, atteindre vraiment l'équilibre, l'épanouissement, l'harmonie, la plénitude et la capacité de vivre dans l'amour n'est pas une entreprise à bon marché. Soyez persévérants. Celui qui aura persévéré jusqu'au bout recevra la couronne du vainqueur. Persévérez avec une grande foi. La foi est une certitude, la certitude des choses invisibles aux yeux ordinaires et, si vous avez la foi dans la loi d'attraction, elle jouera pour vous.
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comme la parole de Swâmiji qui nous avait d'abord choqués: Love is calculation : « L'amour, c'est du calcul. » L'amour, c'est du calcul ? Impossible! Le texte de saint Paul sur l'amour n'affirme-t-il pas au contraire que l'amour espère tout, comprend tout, qu'il ne juge jamais, autrement dit que l'amour ne calcule jamais?
Love is calculation, «l'amour, c'est du calcul ». Voilà bien un langage de mathématicien. Swâmiji était en effet un mathématicien, pas seulement un physicien. Je calcule: «Si je fais ça, qu'est-ce que l'autre va recevoir ? Si je veux faire plaisir à quelqu'un, il se peut que je lui fasse beaucoup plus plaisir en dépensant financièrement trois cents francs qu'en en dépensant trois mille. » Ou au contraire, il faut savoir en dépenser trois mille pour lui donner une joie qui le comblera. Et cela s'applique dans tous les domaines, même les plus délicats, les plus subtils.
En dehors du calcul financier, tout est mesurable dans le monde manifesté. Plus la science progresse, plus elle met au point et utilise des unités de mesure autrefois inconnues. Jadis, on connaissait quelques unités de poids et de longueur mais on ne connaissait pas toutes les mesures actuelles. Tout est mesurable, notamment en ce qui concerne aussi bien le temps dont nous disposons que l'énergie physique, intellectuelle et même émotionnelle. Tant qu'on est encore situé au niveau des émotions, il est nécessaire de gérer son énergie, de savoir se donner des moments de récréation qui permettent de se «ressourcer ». Les moyens financiers dont je dispose sont aussi mesurables.
Love is calculation signifie: Comment vais-je utiliser mon temps, mon énergie et mes moyens financiers pour le meilleur rendement possible de mes manifestations d'amour?
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Que dit Swamiji?: Love is calculation. Le calcul va très loin : « Je calcule ce que je donne parce que je calcule aussi ce que j'espère recevoir. Je deviens vrai vis-à-vis de moi-même, je ne me berce plus d'illusions, d'élans mystiques sincères qui n'ont aucune suite ; il ne s'agit pas de faire du sprint mais de la course de fond. Il faut tenir deux ans, cinq ans, dix ans. J'ai besoin de recevoir. Je demande, je demande, donc je calcule. Qu'est-ce que j'ai besoin de recevoir ? De l'amour. Qui doit se manifester de quelle façon ? » Soyez réalistes, dans chaque détail de votre existence : « Qu'est-ce que je peux donner pour que la loi joue en ma faveur ? Donner signifie : qu'est-ce que l'autre, lui, va vraiment recevoir ? Attitude scientifique, calcul sur toute la ligne. Cela paraît cynique de parler ainsi et pourtant la vérité n'est pas ailleurs. Tant mieux si Swâmiji tient des propos originaux qui ne traînent pas partout et qui d'abord nous déroutent : il y a peut-être une chance que sa méthode inhabituelle permette de sortir des cercles vicieux dans lesquels tout le monde tourne en rond, y compris ceux qui ont trente ans de méditation à leur actif.
La vérité se situe bien au-delà de nos rêves, de notre idéalisme, de celui des autres qui ne correspond pas toujours au nôtre et des conflits d'idéaux qui en résultent. Seule la vérité peut nous conduire au but. Les vérités successives de chaque instant sont les pavés de la route qui conduit à la Réalité suprême, dit un verset des Upanishads. La vérité proclame que vous avez besoin de recevoir, alors pourquoi ne pas le reconnaître ?
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Soyez vrais, fidèles à vous-mêmes, tels que vous êtes situés aujourd'hui, de manière à avancer, à progresser sans cesse, à devenir toujours plus adultes et plus libres. L'Ultime, voir l'atteindrez plus tard. Pour l'instant: « J'ai besoin de recevoir de tout le monde, tout le temps, aussi bien d'un être que je rencontre une heure dans une soirée mondaine que de celui avec lequel je vis jour après jour. Je le sais et je calcule ce que je vais donner et ce que l'autre va recevoir. » Souvenez-vous toujours de cette formule: « Il n'y a pas de don si l'autre n'a pas reçu. » On se trompe souvent à cet égard: « J'ai donné. » Non, puisque l'autre n'a pas reçu
Quelle est la manière la plus efficace, la plus intelligente de lui donner, je le redis, en temps, en énergie, en argent ? Est-ce de l'inviter au restaurant ou de lui offrir un pull en cachemire ? Est-ce de ne rien lui offrir du tout mais de lui consacrer du temps ? Et si je lui consacre du temps, vaut-il mieux lui parler ou le faire parler et témoigner de l'intérêt pour ce qui le passionne? Il existe tant de manières de toucher quelqu'un ! Si tout d'un coup, dans la vitrine d'un brocanteur, vous découvrez juste l'objet dont la personne a parlé devant vous trois mois avant en disant qu'elle rêve de le posséder et que vous lui offrez, vous verrez son heureuse surprise: - « Mais, comment avais-tu que cela me ferait si plaisir ? » - « Tu en as parlé à quelqu'un devant moi par hasard » - « Et tu t'en es souvenu trois mois après ? »
Love is calculation. Le terme « habileté » fait également partie des mots que le mental ne veut pas entendre en matière de spiritualité. Habile correspond au terme phronimos dans les Évangiles que l'on traduit par sage, prudent, avisé, sensé, et à l'anglais skillfull. L'amour est calcul, l'amour est habileté. Cette habileté est une forme d'intelligence, une intelligence de la tête, bien sûr, mais surtout cette indispensable intelligence du cœur et même du corps qui peut nous faire sentir « La chose que je dois donner tout de suite à l'autre, c'est un peu de repos : allez, allonge-toi et repose-toi une demi-heure. » - « Mais la vaisselle n'est pas faite » - «Eh bien, je m'occupe de la vaisselle. » Vous avez donné à l'autre le repos dont il avait précisément besoin.
Rien n'est parfois plus bouleversant que d'être deviné, compris, sans avoir formulé la moindre demande. Mais la tête n'est pas assez intelligente pour sentir ces choses toutes simples qui peuvent tellement toucher l'autre, même si vous avez une intelligence de médecin ou de kinésithérapeute. La tête est capable de proposer une sortie pour faire plaisir à l'autre alors que sa demande réelle était de passer une soirée paisible avec vous à la maison. Donc l'intelligence du corps joue aussi pour sentir ce que vous allez donner. Si vous avez un peu conscience de votre corps, si vous êtes attentifs à vos propres besoins, vous comprendrez les nécessités du corps de l'autre. Ce qui vous rendra les plus habiles, bien sûr, c'est le fonctionnement simultané des trois intelligences: l'intelligence du corps, l'intelligence du cœur et l'intelligence de la tête. Alors, vous donnez vraiment, c'est-à-dire que l'autre recevra non pas ce que vous avez besoin de lui donner, mais ce que lui a besoin de recevoir. Et s'il reçoit de vous, la loi ne peut pas ne pas jouer ; il est impossible qu'il n'éprouve pas de la gratitude, de l'intérêt, de l'amour à son tour et que peu à peu il ne devienne pas lui aussi intelligent et qu'il n'ait pas envie d'apprendre à aimer. Regardez cette expression qu'on utilise couramment : « Oh, mon bien-aimé ! », « Alain bien-aimé », « Catherine bien-aimée ». Bien aimé, aimé bien. On peut malheureusement être follement amoureux et aimer très mal. Il faudrait redonner à cette expression son vrai sens pour que l'autre ne se sente pas seulement beaucoup aimé, mais bien aimé. Il ne suffit pas de l'aimer beaucoup, il faut aussi savoir l'aimer. L'amour est calcul, l'amour est habileté. Le critère ne dépend pas de vos idées sur la question mais du sentiment de l'autre qui se sent comblé ou non.
Vous le devinez bien, on ne peut pas faire autrement que de se tourner vers une source d'amour, comme les fleurs se tournent vers le soleil ; celui ou celle que vous savez aimer va vous aimer à son tour et les mots que votre cœur a besoin d'entendre depuis si longtemps, il va vous les dire. S'il s'agit d'un fils de vingt ans, il vous les dira peut-être brutalement, gauchement en tout cas mais, si vous avez un cœur pour entendre, vous réaliserez l'immense contenu de cette phrase en apparence banale que vous « balance » un garçon de vingt ans. Je sais de quoi je parle puisque j'ai un fils de cet âge. C'est vrai dans les grandes relations, comme mari et femme ou père et fils, mais c'est vrai aussi dans des relations plus anodines comme celle que vous avez avec un artisan qui vient travailler chez vous ou un employé des pompes funèbres qui passe rapidement parce qu'il a 20 décès dans son secteur. La vie est aussi composée de petites relations.
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Parler des lois à propos de l'amour peut paraître déroutant et pourtant je voulais partager avec vous cet aspect de l'enseignement de Swamiji. Souvenez-vous de ma boutade de tout à l'heure : « L'amour est enfant de bohème qui n'a jamais jamais connu de loi, si tu ne m'aimes pas je t'aime et si je t'aime prends garde à toi »; contrairement à ce que proclame Carmen, l'amour est toujours soumis aux lois. Aimer consiste à comprendre ces lois et à les utiliser consciemment. Soyez conséquents sinon votre vie ne sera que désordre. Osez reconnaître que vous demandez et demandez intelligemment.
Demandez mais ne mendiez pas. Voilà encore des mots forts de Swâmiji qui m'ont beaucoup aidé. Demandez et donnez en échange, sinon vous mendiez : si vous entrez dans un magasin pour acheter un pull avec votre carnet de chèques à la main, vous demandez. Si vous réclamez: « Je voudrais un pull parce que je meurs de froid mais je n'ai pas un sou », le marchand peut avoir pitié de vous et cela s'appelle mendier. Demandez, mais soyez choqués - il s'agit d'un choc salutaire - en surprenant votre attitude de mendiant. Ne traversez pas la vie comme un mendiant : « Regardez moi, intéressez-vous à moi, montrez-moi que je suis quelqu'un, dites-le-moi, aimez-moi. »
Swamiji m'a dit, mais il a dû le dire aux autres aussi : You are begging for love, « vous mendiez l'amour ». Cette image m'a donné un choc parce que je n'étais que trop habitué aux mendiants de l'Inde « Saïb, bakchich, bakchich! » qui vous suivent dans la rue pendant un quart d'heure avec force gestes pour montrer combien ils ont faim. Arnaud, you are a beggar, you are begging for love, « Arnaud, vous êtes un mendiant, vous mendiez l'amour ». Si cette phrase m'a bouleversé, c'est parce que je l'ai sentie vraie. J'avais beau avoir quarante-quatre ans, m'habiller chez les grands tailleurs, avoir ma photo dans les journaux de télévision, distribuer des autographes à des admirateurs, décrocher de gros contrats à la télé..., j'étais un mendiant: You are a beggar. Tout à fait d'accord, Swâmiji, je mendiais l'amour des autres, je mendiais leur temps et leur énergie, comme je le faisais tant et plus auprès de Swâmiji.
N'imaginez pas que vous allez seulement donner, comme si vous étiez Ramana Maharshi ou saint Vincent de Paul. Je demande mais je ne mendie plus et je demande intelligemment, donc avec l'intention de recevoir. Si je ne reçois pas parce que des chaînes de causes et d'effets sont à l'œuvre sur lesquelles je n'ai pas de pouvoir, au moins je serai en paix avec moi-même. J'ai envie de demander? Je demande, je suis unifié. Mais si j'ai envie de demander et que je fais semblant de ne pas avoir envie de demander, je ne suis plus unifié..
Entendez encore cette formule: le bonheur vient uniquement de l'unification. Naturellement quand un désir est satisfait, vous êtes momentanément unifiés. donc vous vous sentez heureux. Le bonheur est un état d'être synonyme d'unification intérieure. Les psychologues modernes en savent long sur la division de l'être humain entre conscient et inconscient, entre nécessités du corps et exigences de la tête, entre pulsions vitales et influences de l'éducation, entre le ça, le moi et le surmoi. Les psychologues ont beaucoup à nous dire sur la non-unification de l'homme mais la sagesse hindoue ou bouddhiste n'a pas attendu la psychologie moderne pour prendre cette non-unification comme point de départ. Le bonheur réside avant tout dans l'unification. Je demande ? Où en moi « ça demande » ? Le cœur demande, et je l'assume. J'assume et je demande intelligemment et, pour recevoir, je donne ce qui correspond à la meilleure manière de demander. Même si vous ne recevez pas, vous serez en paix : « Ce que je pouvais faire, je l'ai fait. » Vous ne vous ferez plus de reproches inconscients, vous ne serez plus un royaume divisé contre lui-même.
Le bonheur se trouve dans l'action que nous accomplissons unifiés, beaucoup plus que dans les fruits de l'action. « Je suis unifié et j'agis ici et maintenant selon ma compréhension du moment. » Cette attitude vous rendra heureux, même si vous ne recevez pas. Demandez intelligemment et vous serez déjà heureux. Comprenez bien ce point parce qu'il est important. Un homme cherche une situation: il est jeune, il a fini ses études, il est au chômage. Le fait d'être sans travail représente une souffrance pour lui. S'il achète les journaux qui contiennent des offres d'emploi et qu'il envoie son curriculum vitae accompagné d'une lettre à une quinzaine de sociétés, bien qu'il n'ait pas immédiatement les réponses à sa candidature, il se sent pour tant en paix. Il est heureux ce soir-là, alors que rien n'a changé et qu'il est toujours chômeur pour l'instant puisqu'il n'a pas encore reçu une seule réponse; mais il a fait ce qu'il avait à faire, il est en paix. Exemple simple mais qui demeure toujours vrai, vous le verrez.
Dans le même ordre d'idée, si vous avez cette attitude consciente de reconnaître que vous demandez, vous serez déjà heureux avant même d'avoir reçu parce que vous serez unifiés. « En moi ça demande, eh bien, faisons quelque chose. » Osez tenir ce langage concret, même s'il s'agit de ce qui paraît le plus délicat, le plus subtil; à savoir les relations affectives entre personnes qui s'aiment -- secteur où malheureusement le mental fait le plus de ravages dans ce jeu d'attraction et de répulsion. Je peux vous dire honnêtement que les demandes ont perdu leur pouvoir coercitif sur moi; autrefois, elles pouvaient à volonté me rendre heureux ou me faire souffrir suivant la manière dont les choses tournaient. Aujourd'hui, c'est fini. Les circonstances ne peuvent plus me donner des ordres : « je t'ordonne d'être heureux et je suis heureux ; je t'ordonne d'être malheureux et je suis malheureux ». Une parole gentille ne me transporte pas d'enthousiasme, une parole désagréable ne me blesse pas, bien que je conserve dans le relatif un certain nombre d'intentions. Mais elles n'ont plus pouvoir sur moi. Je propose : « L'homme propose et Dieu dispose. »
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Mais laissons-là Swâmiji et revenez à vous-mêmes. Je voudrais dire à chacun je vous en prie, faites-le. J'ai toujours trouvé très beau dans les traductions françaises de paroles du Bouddha, ces mots qui reviennent si souvent: « Oh disciples, pour l'amour de vous- mêmes, je vous en conjure... » Pour l'amour de vous- mêmes, je vous en conjure, profitez de l'enseignement qui vous est donné ici. Ça marche ! Ce que vous avez envie d'entendre, c'est le mot amour, le plus touchant, le plus grand, le plus beau. Eh bien, je traite de l'amour, mais j'en parle en fidélité à Swamiji.
Je ne peux pas parler de l'amour sans reprendre ce mot de loi, cette distinction entre l'action et la réaction, ces mots de calcul et d'habileté, cette fidélité par rapport à ce que vous êtes aujourd'hui, à votre demande. Je vous propose une véritable action qui transgresse les lois, qui est libre des lois. Faites le premier pas. Chaque fois que vous faites le premier pas, vous pouvez considérer qu'il s'agit d'une action. Un point de départ nouveau. « À partir de maintenant, que je sois frustré ou non, que j'aie reçu ou non, compte tenu du fait que je veux recevoir, que j'ai le droit de recevoir et que je recevrai, je commence à donner, je commence à aimer. » Si vous le faites, la loi jouera. Be a doer, disait Swamiji, soyez quelqu'un qui agit. «En tant qu'homme, j'ai quelque chose de plus que la loi : la possibilité d'en avoir la maîtrise.» Voilà en quoi consiste le chemin, en une non-dépendance ou indépendance par rapport aux lois.
La vie paraît très cruelle parce qu'elle semble nous enfermer dans un cercle vicieux inextricable : « Pour donner, il faut avoir reçu. » Si vous êtes pauvres, comment pouvez-vous donner? Mais pour recevoir, il faut d’abord donner. Conclusion du mental: « Je n'ai pas reçu donc je ne peux pas donner. » La boucle est bouclée et dans dix ans vous serez toujours aussi malheureux et frustrés, ne sachant rien faire d'autre que pousser des jérémiades : « La vie ne m'a rien donné, je n'ai pas droit au bonheur », etc.
L'enseignement ne s'adresse pas aux faibles. L'énoncé de la loi : « Pour recevoir, il faut d'abord donner », loin de vous abattre et de vous décourager, fera lever en vous un guerrier si vous l'entendez de tout votre être : « J'entreprends la grande guerre sainte contre le découragement, la négativité, la faiblesse. La vie est ainsi faite ? Eh bien, je vais utiliser la loi à mon profit. J'ai l'impression de n'avoir pas reçu ? Je vais faire comme si j'avais déjà reçu, comme si j'étais riche et m'ouvrir au monde coûte que coûte, c'est la seule issue. »
Plus tard, le sens de la séparation disparaîtra ; vous vous sentirez en communion, le bonheur d'un autre sera aussi important pour vous que votre bonheur, les souffrances des autres vous concerneront comme vos souffrances vous ont concernés autrefois. Même dans ce que nous appelons le malheur, vous n'éprouverez plus la souffrance et la paix du cœur demeurera parfaite. Mais pour l'instant, n'essayez pas d'aller trop vite. Ne prenez pas un grand élan rapidement brisé. Soyez vrais, soyez vrais. You cannot jump, vous ne pouvez pas bondir directement dans le non-ego, l'amour universel, l'effacement de l'individualité, la communion parfaite. Pas à pas, step by step, disait Swamiji. Donner, demander, recevoir, c'est-à-dire échanger: j'inspire, j'expire; je donne je reçois, je donne je reçois. Tout est échange. Quelle est la loi que je reconnais ? Où se situe ma vérité d'aujourd'hui et où se trouve ma possibilité d'être aujourd'hui, dès maintenant, un agissant? La plus grande action, c'est de faire le premier pas. « Je n'ai pas été aimé, je décide d'aimer ; je n'ai eu que des épreuves dans ma vie, je décide d'avoir de la gratitude pour ce monde, simplement parce que je suis vivant. » Vous retournez la situation.
Cette conversion, ni un arbre, ni un animal, ni un homme qui fonctionne comme une machine ne peuvent l'opérer; mais vous, vous le pouvez. Chacun d'entre vous le peut.
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Si une grande part de notre vie psychique n'était pas inconsciente, le chemin serait beaucoup plus facile à suivre. Nous serions d'accord ou pas d'accord avec ce que disent les Upanishads ou ce que nous enseigne un gourou si nous ne sommes pas d'accord, nous abandonnons mais, si nous sommes d'accord, nous mettons en pratique. Or, très souvent, nous sommes d'accord en théorie et nous ne mettons pas en pratique. C'est bien la preuve immédiate que nous ne sommes pas les maîtres en nous-mêmes. Et la célèbre connaissance de soi, ou la non moins célèbre maîtrise de soi dont parlent les écritures bouddhistes autant que Socrate, représente une si grande entreprise parce que l'inconscient est inconscient.
Généralement, on y consacre une existence; il faut en France trois ans pour passer une licence, cinq ans pour une maîtrise, sept ans pour un doctorat. Chez les hindous et les bouddhistes, on cite communément le chiffre symbolique de douze ans, à condition de s'y consacrer du matin au soir. Douze ans pour se connaître soi-même ou douze ans pour devenir le maître de soi-même, cela montre que ce n'est pas une petite affaire. Et, si nous poussons plus loin l'investigation de ces enseignements anciens, nous voyons de plus en plus clairement les allusions à l'inconscient. Une image célèbre de Freud dit que la vie psychique de l'homme est comme un iceberg: un sixième à la surface, cinq sixièmes sous l'eau; on aurait très bien pu entendre cette comparaison de la bouche d'un maître. L'image des racines de l'arbre, qui illustre le psychisme humain, est bien connue aussi : de l'arbre, vous voyez ce qui est à la surface, le tronc et les branches, mais vous ne voyez pas les racines qui se ramifient très profondément sous la terre. Et cette image est abondamment utilisée dans les enseignements traditionnels pour désigner aussi la vie psycho-mentale de l'homme avec ses répercussions physiques.
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Essayez de l'entendre comme cela. Si on vous laisse entrevoir que le sage est libre du désir et que vous êtes pleins de désirs, vous pouvez considérer la disparition de ces désirs comme un appauvrissement : « Que la vie doit être fade ! » Ce qui fait votre vie aujourd'hui, ce sont vos ambitions professionnelles, l'espérance du grand amour que vous n'avez pas encore rencontré, c'est votre carrière, votre œuvre, vos créations, vos réalisations. Cette solitude, ce dépouillement, ce détachement du sage rencontrent en nous de sérieuses résistances, sauf si nous nous contentons de rêver à la sagesse de Ramana Maharshi. Mais si vous considérez que cette sagesse vous concerne, de grands conflits peuvent se lever dus à l'antagonisme entre l'idée du détachement suprême et la puissance de vos désirs. Et il est possible que l'on puisse reconnaître là un accomplissement que l'on ne veut pas vraiment : « Non. Moi je veux créer, produire ; j'ai des nécessités intérieure et je veux les accomplir. » D'accord, tout à fait d'accord. Mais que pouvez-vous perdre en vivant dans la vérité, si ce n'est justement des mensonges et de illusions? Ce n'est pas facile, mais c'est plus accessible.
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C’est un exemple parmi beaucoup d’autres. Mais généralement on ne le remarque pas, puisqu’il s’agit justement de périodes de notre vie dont nous ne nous souvenons jamais si notre attention n’est pas attirée sur elles. Et il y a encore plus intéressant, c’est la possibilité d’avoir oublié, sincèrement oublié, ce que nous avons fait ou dit il y a huit jours, il y a un mois, parce que cela nous gêne, parce que cela nous met mal à l'aise, parce que cela ravive un conflit avec une part de nous-mêmes, parce qu'au moins une part de nous-mêmes a besoin d'oublier.
Avec ce goût de la vérité sur lequel j'insiste aujourd'hui -- mais il ne naîtra pas tout seul, ce goût de la vérité ! -- vous-mêmes face à vous-mêmes, vous pouvez vous demander: « Qu'est-ce que je suis en train de nier ? » Frappez à la porte de ce niveau de l'inconscient et la porte s'ouvrira. Demandez à ce niveau-là et il vous répondra. L'action elle-même a été accomplie dans le passé, il y a un mois, il y a deux mois, il y a six mois. Ce qui nécessite cet oubli, c'est qu'il y aurait - et une part de vous le sait en tant que disciples engagés sur le Chemin - une action à entreprendre pour réparer cette autre action que vous avez tenté de nier.
Si vous voulez retrouver le silence, l'équilibre, l'harmonie et ce qu'on cherche normalement dans la méditation, il faut atteindre une zone de neutralité où il n'y a plus une charge positive et une charge négative, où il n'y a plus, si je puis m'exprimer ainsi, une différence de potentiel qui vous interdit le retour à l'immobilité complète, mentale, physique et émotionnelle. Seule cette immobilité peut vous permettre de découvrir la Conscience suprême dont nous parlons si souvent, qui n'est ni moi heureux, ni moi malheureux, ni moi en proie aux désirs, ni moi en proie à la peur, ni quoi qui ce soit de conditionné. C'est une grande loi naturelle sur laquelle Swamiji revenait souvent : le retour à l’équilibre, c’est à dire la réaction qui vient compenser l’action.
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Comment voulez-vous être comparables à un miroir vide, unifié avec tout ce qui se produit, si vous êtes à ce point divisés à l'intérieur de vous-mêmes ? Et comme vous n'accomplissez pas vous-mêmes la réaction qui vous incombe pour annuler l'action, cette réaction s'accomplit malgré vous au-dehors de vous. Action: j'emprunte de l'argent; réaction, je le rembourse, c'est fini. Si je n'accomplis pas moi-même cette action, en l'occurrence ce remboursement, la loi va jouer et la réaction viendra d'une autre manière : j'emprunte, je ne rembourse pas; celui à qui j'ai emprunté éprouve le besoin de réagir pour se retrouver dans l'état antérieur, c'est-à-dire avant qu'il ne se soit dessaisi de quatre mille francs en ma faveur. Par conséquent, il se défoule en me traitant de voleur auprès d'un groupe d'amis. Ayant réagi, il est capable d'accepter qu'il ne récupérera pas son argent. Mais il a réagi pour se retrouver dans un état de détente, l'état où il était avant d'avoir prêté et avant d'avoir compris que je ne pouvais pas le rembourser.
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Si vous avez remboursé toutes vos dettes, vous êtes en paix, mais il ne faut pas en contracter de nouvelles. Si vous avez remboursé toutes vos dettes karmiques, si vous avez toujours accompli la réaction qui équilibre votre action, toute votre énergie est disponible, elle n'est pas mobilisée pour réprimer ce qui cherche à crier à la surface. Vous êtes établi dans le Centre sans tension.
Entendez encore cette formule: un être unifié est toujours heureux, un être divisé ou non unifié n'est jamais heureux. Cette parole a une immense valeur parce que tout y est inclus, depuis la psychothérapie jusqu'à la sagesse suprême. Un être unifié est toujours heureux ; un être non unifié n'est jamais heureux. Vous pouvez être unifié et heureux en mourant seul dans une salle commune d'hôpital et vous pouvez être non unifié et profondément malheureux en possédant la gloire, la fortune et le succès auprès du sexe opposé. Tout tient dans le mot UN. Unification-réunification-union. Et si vous êtes divisés en deux, selon le mécanisme que j'ai tenté de vous laisser entrevoir aujourd'hui, vous ne serez jamais en paix.
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quand vous rencontrez une personne avec une situation pas claire mais que vous avez oubliée, vous ne pouvez pas être détendus puisque le simple fait de la rencontrer réveille en vous un souvenir que vous avez réussi à réprimer et que vous vous efforcez de continuer à maintenir sous la surface. Et naturellement sur ce fond de malaise, de vulnérabilité particulière, une réflexion quelconque de la personne peut vous toucher : « Je ne comprends pas ce qui s'est passé, ce qu'il m'a dit n'est quand même pas terrible; pourquoi ai-je réagi si fort et ai-je eu si mal? » Ce n'est pas ce qu'il vous a dit qui vous a fait réagir si fort et qui vous a fait si mal, c'est ce que ses paroles ont réveillé dans la profondeur de vous-même, dans cette zone subconsciente à la surface de l'inconscient. Cela a touché un point précis qui n'est pas clair entre lui et vous quand il vous fait une réflexion, une critique, cela vous est insupportable parce que cela touche non pas un être unifié capable de dire oui mais un être qui doit se battre contre son propre inconscient.
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Vous pourrez vous escrimer toute votre vie à faire des efforts, vous n'arriverez à rien de vraiment valable si vous ne voulez pas tenir compte de cette première réunification.
J'ai connu beaucoup de personnes qui étaient très attirées par la spiritualité; pendant dix ans, quatorze ans même, certaines ont été mes compagnons dans l'enseignement Gurdjieff. J'en ai connu beaucoup d'autres en Inde, dans l'Himalaya, qui n'ont jamais tenu compte et ne tiendront jamais compte de ce que j'ai dit aujourd'hui. Une vie entière consacrée à la spiritualité et, à soixante ans, ils ne sont pas en paix, pas unifiés, sans parler de ceux qui, à force de se battre contre eux-mêmes, finissent par craquer comme on dit aujourd'hui. Ce n'est pas flatteur pour celui qui a écrit un livre sur la sagesse de se retrouver en dépression.
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Le Chemin s'avère toujours d'une extraordinaire simplicité.
Malheureusement notre mental est incroyablement compliqué.
J'ai peine à croire aujourd'hui que j'ai pu entendre si souvent ces mots de la bouche de Swâmiji: Truth is so simple, en les trouvant presque insupportables. Car, maintenant, je suis d'accord avec Swâmiji. Mais, pendant des années, entendre Swâmiji dire cela me faisait mal: comment osait-il affirmer : « La vérité est si simple, Arnaud, la vérité est si simple », alors que je me débattais dans mes contradictions, mes incompréhensions, mes souffrances ?
Que cherchent les êtres vivants ? Qu'est-ce que nous cherchons tous ? Uniquement à être heureux. Ces mots « bonheur » ou «être heureux» sont encore plus importants que les grands mots de la métaphysique : Sagesse, Éveil, Libération. Toute la question est là puisque le désir fondamental, qui peut prendre ensuite des milliers de formes différentes, c'est d'être heureux.
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Du fait même de la dualité, vous ne pouvez pas être complètement détendus puisque vous êtes tous soumis, non seulement physiquement mais psychiquement, à l'attraction et à la répulsion - ce que nous souhaitons et ce que nous refusons. Et la détente peut prendre trois formes soit s'unir à ce que nous aimons (le prendre, le posséder), soit détruire ce que nous refusons, qui nous fait sentir notre limite, soit enfin fuir ce qui se révèle cause de souffrance. Dans cette tension, sous sa forme de désir de possession, de destruction ou de fuite, il y a toujours recherche d'un état heureux.
Le Bouddha a dit : « Être séparé de ce que l'on aime est souffrance. Être uni à ce que l'on n'aime pas est souffrance. »Vous êtes convaincus que vous n'êtes pas heureux parce que vous n'êtes pas « unis à ce que vous aimez », quoi que ce soit. Cela peut être l'amour entre un homme et une femme mais nous pouvons aussi être unis à une situation, par exemple exercer un certain métier, ou même unis à un titre, celui d'officier de la Légion d'honneur ou de président du conseil d'administration. Tant que vous n'êtes pas unis à ces accomplissements, vous ne pouvez pas vous considérer comme complètement heureux. Par conséquent votre bonheur n'est pas ressenti « ici et maintenant » mais projeté dans le futur : « Je serai heureux quand ce que je demande me sera donné. »
Au contraire, dans les deux autres modalités, je serai heureux quand je serai libéré, débarrassé, de ce que je n'aime pas ; soit que je réussisse à le détruire, à le faire disparaître matériellement ou symboliquement, soit que je parvienne à l'écarter au loin ou à le fuir. Et parfois vous souffrez parce que vous êtes réellement unis à ce que vous n'aimez pas ou n'aimez plus: une situation, un métier, une maladie, un mari ou une épouse. Ou bien vous avez peur qu'une crainte puisse éventuellement se concrétiser; vous ne pourriez être parfaitement heureux que si cette crainte, dans n'importe quel domaine de l'existence, n'avait plus aucune chance de se réaliser, donc si vous étiez complètement rassurés.
Toutes les situations de l'existence et tous les états d'âme entrent inévitablement dans une de ces trois formes de tension: tension « vers » ou tension « contre ». Et la tension n'est jamais ressentie comme une condition heureuse, sauf si nous avons la certitude que cette tension va être relâchée, donc va conduire à un état de paix. Vous ne pouvez être heureux dans la tension que si celle-ci contient la promesse d'un moment de bonheur, par exemple si vous ressentez un désir intense tout en sachant que vous allez parvenir à le réaliser. La preuve en est que si un événement de dernière minute met en cause votre certitude, cette tension devient brusquement douleur.
D'une manière générale, la tension est ressentie comme souffrance. Affirmer que toujours, en toute circonstance, les êtres vivants cherchent le bonheur sous une forme ou sous une autre revient à dire qu’ils cherchent le retour à l’absence de tension. L’existence se résume au jeu des tensions : relâchement d'une tension, nouvelle tension, relâchement de cette tension. Cherchez vos propres exemples de situations dont vous vous souvenez ou qui sont les vôtres à l'heure actuelle ou qui vont se présenter dans les jours qui viennent.
Si nous sommes totalement détendus physiquement, émotionnellement, mentalement, nous éprouvons ce sentiment dénommé ananda. Voilà ce qu'il faut bien comprendre à propos de ce mot si célèbre. Ananda ne désigne pas seulement la béatitude suprême. Cette béatitude suprême du sage, Swâmiji l'appelait amrit, qui signifie « immortalité » ou « non-mort ». Parmi les différents revêtements qui recouvrent le Soi, les différents koshas, un kosha extrêmement fin, extrêmement subtil se trouve tout de même classé dans la catégorie des revêtements: ananda-mayakosha, le revêtement le plus intérieur, le plus transparent à la lumière du Soi.
Ceci vous concerne, même si vous n'êtes pas encore proches de cette lumière du Soi, car vous éprouvez tous, que vous soyez engagés sur un chemin spirituel ou à cent lieues de celui-ci, le désir de cette ananda, de cette absence de tension, de cette liberté par rapport aux peurs et aux désirs qui vous rend à vous-mêmes. Ni attirés ni repoussés, nous nous retrouvons situés dans notre être réel, non dépendant des circonstances: « Moi en colère » n'est pas vraiment moi et « moi fou de joie » non plus puisque, si une mauvaise nouvelle me tombe du ciel, je vais me retrouver triste. Ces états changeants, instables, sont des modifications de la surface de notre être. Et ananda est ressentie si nous revenons à nous-mêmes. Par contre, «sukha », « bonheur » par opposition à « douleur » correspond à ce qui est éprouvé lorsque vous êtes identifiés à un plaisir, à une joie, c'est-à-dire emportés par l'émotion momentanée.
Même si elle vous paraît un peu théorique, cette distinction entre « sukha » et « ananda» a une utilité concrète pour comprendre comment vous fonctionnez et ce que vous cherchez. Quand l'émotion nous saisit, nous nous sentons tantôt furieux, mécontents, désespérés, tantôt ravis, enchantés, fous de joie, mais sans éprouver la véritable détente qu'engendre le retour à soi-même. Apprenez à distinguer ces deux formes de bonheur qui vous sont accessibles aujourd'hui. Essayez de sentir vous-mêmes la différence de niveau qui existe entre « sukha » et « ananda » pour que votre existence devienne le chemin de la liberté.
Ou bien vous êtes ordinairement heureux, mais de quel bonheur s'agit-il? Et, s'il s'agit simplement de « heureux » par opposition à « malheureux », n'êtes-vous pas lassés de ces états d'âme sur lesquels vous n'avez aucun pouvoir tant ils sont liés aux situations? Même si vous avez un petit pouvoir pour essayer de créer des situations heureuses et éviter des situations malheureuses, vous n'avez pas de pouvoir sur l'émotion elle-même.
Ou bien vous ressentez un état heureux, calme, qui émane de la profondeur de votre être. Certes, au point où vous en êtes sur le chemin il n'est pas définitif mais sa qualité s'avère différente. « Je suis. » Si vous pouviez ÊTRE, tout simplement, sans rien d'autre, sans que se rajoute « je suis gai ou je suis triste », vous seriez heureux parce que parfaitement détendus. Le bonheur est inhérent à l'être. Tous ceux qui ont quelque peu progressé dans une voie spirituelle le savent à mesure que les agitations, les poursuites habituelles de l'existence diminuent, chaque fois qu'ils peuvent se retrouver dans le silence intérieur, même en dehors de toute joie dépendante, de toute condition exceptionnelle, ils ressentent un état de plénitude. Seul le mental peut craindre que ce soit là un état terne, monotone et croire que, sans les excitations et les satisfactions extérieures, le sel de la vie va inévitablement nous manquer.
Cette aspiration aux expériences multiples existe en vous; c'est même à cause d'elle qu'on se réincarne d'innombrables fois. Vos demandes ajoutées à la conviction que vous ne pouvez être heureux sans ce qui va vous être donné du dehors vous font choisir la dépendance. Mais quand un désir est satisfait, commencez à apprécier: que se passe-t-il en moi ? Là, maintenant, je me sens heureux; mais ne suis-je pas heureux parce que la satisfaction de ce désir ou la disparition de cette souffrance m'a tout simplement ramené à moi-même et que, me retrouvant dans l'état de non-désir et de non-peur, non-attraction et non- répulsion, je me retrouve établi au cœur de moi- même ? Par l'expérience vous arriverez à le reconnaître assez vite. Il est capital que vous puissiez faire la différence entre le plaisir qui ne concerne que la périphérie de vous-mêmes et la joie qui émane du cœur de votre conscience.
Le désir vous avait arrachés à votre centre et la satisfaction du désir vous ramène à vous-mêmes. Vous avez cru que le bonheur résidait dans la satisfaction du désir et en fait vous réalisez que la satisfaction du désir n'est pas la cause réelle de ce bonheur. L'impression de manque provisoire vous avait exilés de vous-mêmes, projetés à l'extérieur ; et quand le désir tombe, comme l'enfant prodigue de la parabole, vous revenez à vous-mêmes. Autrement dit, votre état naturel est fondamentalement heureux. Les désirs, les peurs, les impulsions, les vasanas vous écartent de ce bonheur de l'être. Ce n'est pas parce que je possède maintenant cet objet si longtemps convoité que je suis heureux, mais parce que le fait d'avoir convoité si longtemps cet objet m'avait arraché à mon bonheur naturel et que la convoitise dissipée ne m'exile plus du bonheur inhérent à mon être.
Tous les êtres aspirent au bonheur qui, en vérité, se trouve en nous et non pas dans les objets extérieurs. Mais vous demeurerez longtemps convaincus que le bonheur viendra du dehors et qu'il est régi par les circonstances extérieures qui vous apporteront la joie ou vous imposeront la souffrance.
Apprenez à reconnaître comment vous êtes arrachés à vous-mêmes et comment vous revenez à vous-mêmes. Familiarisez-vous avec cette idée: tant que vous demeurez établis en vous-mêmes, vous êtes pleinement heureux et, si vous pouvez vous reposer dans ce bonheur comme dans un état de silence, de recueillement, de contemplation, celui-ci s'intensifiera bien au-delà de toute expérience connue. Que de mouvements intérieurs vous empêchent de rester naturellement silencieux, immobiles; que de dynamismes, que de pulsions, que de vasanas latentes agissent en vous. Parmi tant d'autres désirs concrets, si divers, puissiez-vous aspirer à ce bonheur qui ne dépend plus de ce que la vie vous donne ou vous refuse: au moins pour l'instant, ici et maintenant, je ne refuse rien, je ne demande rien, je ne projette pas sur l'avenir, je suis là, en moi-même, bien centré. Si c'est le cas, vous ressentez ce sentiment de plénitude désigné par ananda. Si vous éprouvez un manque, si une demande se lève, vous n'êtes plus en paix, vous n'êtes plus satisfaits ; il faut une intervention extérieure pour que vous puissiez retourner à cette absence de désir.
Imaginons que vous éprouviez simplement : « J'ai soif. » Remarquez d'abord qu'il serait tout à fait possible d'être établi dans cette plénitude tout en constatant que physiquement vous ressentez une sensation de soif. Il ne suffit pas que la soif se manifeste pour que le sage soit exilé de son propre centre ou de sa propre sérénité. Mais, si vous avez soif, naît, au moins physiquement, une tension qui existe même chez un animal cherchant à se désaltérer. Vous buvez. Votre satisfaction physique est normale et légitime; ne torturez pas votre corps - dans aucun domaine. Je ne parle pas de l'émotion que nous lions, nous, aux sensations : « J'ai soif et c'est pénible d'avoir soif. » Si les circonstances répondent « non, tu ne boiras pas », outre la sensation pénible, vous allez ressentir une émotion. Mais si j'ai soif et que je bois, le désir tombe, je reviens à moi- même. Au moins pour quelques instants, je suis en paix. L'important pour nous, êtres humains, c'est la manière dont nous interprétons ces sensations, ces malaises ou bien-être physiques, c'est-à-dire le jugement que nous portons sur eux et l'émotion qui s'y joint presque inévitablement.
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Je me souviens du nombre d'activités que j'ai pu accomplir - et qui n'ont pas été perdues d'ailleurs - avec l'idée que cela allait me préparer à être digne de rencontrer cette jeune fille idéale. De quoi rêve-t-on à vingt ans ? De ce qu'on voit dans les films. J'imaginais qu'une femme serait fière d'un homme ayant une certaine allure physique, alors je faisais de la gymnastique pour être plus beau, Je pensais aussi qu'une femme devait souhaiter un homme cultivé; je fréquentais donc les musées, pas seulement pour le plaisir de regarder des œuvres d'art mais aussi dans l'intention de préparer l'avenir. Et, immédiatement, le simple fait d'associer une action à un désir m'apportait la paix. C'est-à-dire que, n'ayant pas plus rencontré le grand amour à midi que je ne l'avais rencontré à huit heures, j'étais pourtant profondément heureux et détendu en sortant de mon musée,
Si vous essayez d'agir en vue de l'accomplissement d'un désir, une détente momentanée se produit. Vous avez accompli ce que vous pouviez accomplir. Vous avez fait ce que vous pouviez faire. Vous vous êtes donné ce que vous pouviez vous donner. La suite, à demain... Ne pas rester inactif dans la tension née de l'insatisfaction et la projection vers le futur est un devoir - je dis bien, un devoir une exigence sur le chemin : « Ah! si... Ah! quand... Si je pouvais ! Quand j'aurai... Quand la vie... » Debout. Levez-vous et tentez ce qui vous est possible. Et même si vous n'atteignez pas le but que vous vous étiez fixé (tout jeune comédien ne devient pas une grande vedette), vous aurez, au jour le jour, la satisfaction d'avoir agi, d'avoir fait tout ce qui était en votre pouvoir, et vous vous retrouverez détendus.
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En Inde, on qualifie ces expériences tronquées d'upa bhoga, fausse satisfaction, correspondant non pas à ananda mais simplement à sukha: « Ah, c'était réussi ! Ah, quel bonheur ! Ah, c'est merveilleux ! » Et puis ? Il n'y a rien de réel dans cette expérience. Vous êtes emportés, identifiés, et vous manquez la véritable détente qui vous ramène à votre propre soi. Cette fausse satisfaction ne fait que mettre de l'huile sur le feu des désirs. Un désir en entraîne un autre, comme une réaction en chaîne. Une fois installé au cinéma, il vous faut absolument un esquimau. Ou vous allez peut- être remarquer à côté de vous un homme très élégamment habillé et vous aurez envie d'avoir la même veste en daim que la sienne. Vous êtes sorti ce soir pour satisfaire un désir de spectacle et voici que le simple fait d'aller au cinéma réactive maintenant en vous une vieille vasana d'élégance. Cinq sièges plus loin une femme assez belle, visiblement seule, ranime certaines rêveries: « Je lui adresse la parole? Non... Si... » Et pour couronner le tout, le film lui-même aura réveillé en vous une série de désirs d'aventure ou de possession, sans parler des publicités de l'entracte dont c'est le but avoué.
Vous allez au cinéma parce qu'une certaine tension ne vous permet pas de reposer dans votre propre plénitude, votre propre ananda; et le simple fait d'aller au cinéma va encore faire naître une dizaine de désirs nouveaux que vous chercherez ou non à accomplir mais qui, de toute façon, vous auront encore exilés de ce complet relâchement de toutes les tensions. Ainsi va la vie par moments heureux, par moments malheureux. Vous trouvez votre existence tantôt agréable, tantôt pénible, mais elle ne vous apporte aucune expérience réelle. Il s'agit d'une voie sans issue qui ne conduit nulle part, si ce n'est à vieillir et, le moment venu, à mourir.
Tous ces désirs ne disparaîtront pas du jour au lendemain. Vous devez en tenir compte parce que c'est une entreprise dangereuse que de chercher à les nier. Mais, si vous êtes tant soit peu convaincus par la distinction que j'établis entre sukha et ananda, ces deux formes de satisfaction qui diffèrent en qualité, au milieu de tous vos désirs grandira la nostalgie de ce silence intérieur. Vous commencerez à ressentir une réelle aspiration au bonheur non dépendant: j'ai compris que les désirs représentent une tension et comme je ne peux m'établir et demeurer que dans une situation de détente, cette tension porte en elle la nécessité de se relâcher. Me voilà donc tendu, selon la loi de l'attraction et de la répulsion. Mais je ne suis plus dupe comme je l'ai été si longtemps et je ne crois plus qu'il n'y a rien d'autre pour me conduire au bonheur que la satisfaction des désirs et la tentative d'éviter les événements malheureux ou de les faire cesser le plus vite possible. Je suis toujours à la recherche du bonheur comme je l'ai été depuis ma naissance, mais je n'entreprends plus cette recherche dans la même optique.
Donc, vous n'êtes vraiment engagés sur le Chemin, ou la Sagesse ne commence à transformer votre vie et votre être, que si, tout en admettant complètement la puissance des désirs, une compréhension nouvelle devient vivante, se confirme, s'affermit au milieu de ces désirs. Vous admettez sans révolte, parce qu'on ne vous demande ni de vous frustrer ni de vous brimer, que le bonheur émane de ce que vous êtes; il se révèle votre vraie réalité. Si vous pouviez demeurer dans cet état de calme, d'intériorisation, ce « parfaitement heureux » s'intensifierait jusqu'à prendre des proportions immenses, infinies, indicibles que vous pouvez appeler divines, surnaturelles, parce qu'elles ne correspondent en rien aux joies et aux plaisirs habituels. Ce bonheur non dépendant, vous le reconnaîtrez à mesure qu'il grandira en vous à ce critère qu'il ne varie pas au gré des vicissitudes de l'existence.
Comment vous y prendre pour que ce bonheur non dépendant commence, au moins de temps en temps, à apparaître dans votre vie, vous serve de point d'appui, de référence, vous encourage et vous éclaire ? Vous pouvez bien essayer de méditer mais, quand les désirs les peurs sont encore trop contraignants, vous n'y arrivez pas parce que les pensées, les associations d'idées, les distractions affluent de toutes parts; ou bien vous y parvenez, vous connaissez un état de calme simplement parce que vous êtes déconnectés du mental mais, quand la méditation s'achève, tout recommence comme avant.
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Un désir satisfait est un désir qui ne réclame plus. Si le désir revient sans cesse, presque comme une obsession, d'acheter une voiture de luxe par exemple, il n'est pas toujours nécessaire d'acquérir la voiture en question pour que le désir soit satisfait. L'intelligence, la buddhi, la compréhension, la visualisation de ce que l'accomplissement du désir nous apportera, peut souvent - plus souvent en tout cas que vous ne le croyez - permettre de satisfaire un désir sans l'avoir accompli. Le désir est tombé.
Ne confondons pas les deux mots « satisfaire » et « accomplir ». Le but, c'est que le désir cesse de nous perturber - comme le créancier remboursé qui ne se manifeste plus - parfois en l'accomplissant, parfois en trouvant d'autres manières de le satisfaire qui tiennent à la réelle compréhension du jeu de ces désirs. « Est-ce vraiment si important pour moi ? Est-ce fondamental, vital, ou est-ce simplement le mental, avec toutes ses imaginations, qui me convainc que le désir doit absolument être accompli ? »
Ce sur quoi j'insiste, c'est sur le devoir qui vous incombe de tenter de satisfaire vos désirs. Tous les désirs ne sont pas extravagants. Il y a des désirs qui peuvent être accomplis en se donnant un peu de mal. Eh bien, accomplissez-les : « Voilà, je rembourse un créancier, il va me laisser libre. Je donne à un enfant ce qui lui est nécessaire aujourd'hui pour qu'il ne demeure pas un petit être frustré qui ne cesse de réclamer. »
Ces désirs, considérez qu'ils vous sont confiés. Il peut paraître curieux de tenir ce langage bien que cela soit vrai. Vos désirs, c'est à vous qu'ils sont confiés, pas à un autre. Votre dharma demande que vous vous en occupiez.
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Dans le complet relâchement de toute tension physique, émotionnelle et mentale, vous réintégrez votre propre nature. Peut-être n'est-ce pas encore le Soi suprême, supra-individuel dont vous pouvez même mettre en cause la réalité, mais au moins vous revenez à votre être essentiel : svarupa ou svabhava. Il ne s'agit pas encore de l'au-delà de toutes formes, mais au moins de votre propre forme. Si vous comprenez que votre moi réel est un moi heureux, toute la question des désirs et de la recherche du bonheur qui mènent vos vies deviendra claire; vous pourrez agir consciemment, suivre un chemin digne de ce nom, progresser et vous pourrez un jour être libres des désirs, vraiment libres.
Il est tellement plus simple de rentrer en soi-même pour trouver le bonheur que d'aller le chercher je ne sais où. Vous cherchez le bonheur? Mais il est là ! Soyez ! Prenez conscience que vous êtes! Tournez-vous vers le cœur de vous-mêmes, ouvrez-vous à cette béatitude, à cette paix, à cette plénitude qui émanent de l'être. Il n'y a plus de dépendance, il n'y a plus de mauvaise nouvelle ni de bonne nouvelle, plus de contretemps ni de gens qui viennent vous mettre des bâtons dans les roues. Vous êtes enfin libres.
Je sais bien de quoi je parle tout en me souvenant que j'ai mis longtemps à le comprendre. Autrefois mon bonheur était soumis, comme pour tout le monde, à une réponse du Comité des programmes de télévision, à la diffusion d'un de mes films en début de soirée, à l'acquisition d'une Land Rover, à la décision d'un contrôleur des contributions, etc. Il fallait toujours quelque chose d'autre qui m'était extérieur pour pouvoir être heureux. Quelle tranquillité de pouvoir reposer dans la paix des profondeurs plutôt que de se battre contre toutes sortes d'événements, d'adversaires, de conditions défavorables!
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Chapitre entier : à nous deux, souffrance :
Si vous voulez progresser, admettez que vous pouvez entendre une vérité cinquante fois au point de penser la connaître mais sans l'avoir vraiment comprise. Ne confondez pas savoir, connaître et comprendre. La vraie connaissance est une fonction de l'être; on connaît ce que l'on est. Les études scolaires sont avant tout une question de savoir, que ce soit comment on extrait une racine carrée ou quelles étaient les clauses du traité d'Aix-la-Chapelle. Mais ce dont nous parlons ici est à la fois infiniment simple et extrêmement subtil, parce que cela va à l'encontre de nos habitudes mentales.
Et si vous pensez, pour avoir lu un certain nombre de vérités exprimées dans les livres et y avoir cru, que vous les connaissez vraiment, vous vous trompez. Même les vérités simples de l'enseignement, il faut plusieurs années de maturation pour que nous en ayons non plus le savoir, la capacité de les répéter, mais la certitude personnelle. Ceci s'applique à peu près à toutes les paroles importantes que j'ai recueillies de la bouche de Swâmiji et que je peux vous transmettre. Notamment une des plus précieuses, car la plupart des autres s'ordonnent autour d'elle: l'essentiel n'est pas d'acquérir ce qui nous manque : la sagesse, la maîtrise de soi, l'amour universel, la supra-conscience mais de faire disparaître ce qui est en trop.
Parce que vous avez entendu une parole comme celle-là, croyez-vous que vous l'avez vraiment comprise? Sûrement pas ! Il y a déjà des malentendus possibles sur le sens même des mots. Mais, même si vous ne vous êtes pas trompés sur ce sens, une vérité n'en est pas devenue pour autant votre expérience. Et, je le vois bien en parlant avec les uns et les autres, la mentalité ordinaire récupère ces vérités à mesure qu'elles nous sont dites et nous ramenons ce qu'on nous propose de nouveau à notre expérience habituelle. Il y a -- je choisis exprès ce mot vague -- quelque chose, psychologiquement, mentalement, émotionnellement, qui est de trop, qui pourrait disparaître, et qui nous empêche de bien comprendre cette parole.
Ce quelque chose, c'est ce qu'on appelle l'ego. Mais même ce mot ego que vous avez entendu si souvent, vous ne sentirez que peu à peu ce qu'il désigne vraiment. En fait, c'est simple, c'est ce qui dit « moi ». Vous en avez le savoir, vous pouvez la répéter sans vous tromper, peut-être même que quelqu'un qui l'entendrait de votre bouche la comprendrait mieux que vous ne la comprenez vous-même, mais vous n'en avez pas encore l'expérience complète, avec votre être entier. Cette expérience, vous ne pouvez la gagner qu'en expérimentant, en voyant. Et il n'y a pas d'autre possibilité de voir ou d'expérimenter que les conditions de l'existence qui vous sont données d'instant en instant. Ne les laissez pas échapper, ne les perdez pas ; à chaque instant, tout l'essentiel est présent, la dualité et la non-dualité, l'ego et la possibilité de découvrir le secret de l'ego.
Nous sommes tellement habitués à cet ego que nous ne le voyons pas à l'œuvre. C'est un peu comme la comparaison, si souvent utilisée dans des sens divers et pour des nécessités diverses, de l'homme qui a ses lunettes sur le nez et qui les cherche partout. Je n'ai vraiment compris cet exemple que le jour où je me suis surpris dans cette erreur. Ces lunettes étaient donc ce que j'avais de plus près des yeux, mais je ne les voyais pas. Et l'ego est tellement près, tellement là juste devant nous que nous voyons toujours un peu plus loin que lui et il nous échappe.
Il faut donc que votre vision puisse devenir très intériorisée pour voir vraiment ce qui d'habitude voit, pour sentir ce qui d'habitude sent et pour percevoir ce qui d'habitude perçoit. L'ego est destiné à disparaître parce que ces lunettes-là n'ont absolument rien d'utile. Elles ne nous aident pas à voir mais, bien au contraire, déforment complètement notre vision.
Dans les conditions de l'existence d'un homme ordinaire, qui n'a pratiqué aucune ascèse et qui ne s'est nullement purifié ou transformé intérieurement, toute la vie est vécue à travers cet ego. C'est bien pour cela que je dis qu'il est si proche que nous ne le voyons pas. Et pourtant c'est cet ego que vous devez découvrir à l'œuvre, psychologiquement, mentalement et émotionnellement. C'est l'ego qui entend, qui perçoit, qui ressent, qui apprécie, qui réagit, qui décide, et sans une ascèse rigoureuse, bien menée, persévérante, cet ego ne sera jamais vu, jamais démasqué.
Imaginez qu'on ait placé des lunettes sur les yeux d'un homme et que, depuis l'enfance, il ait pris l'habitude de voir à travers elles sans en soupçonner l'existence, il ne lui viendra pas à l'esprit de les enlever et il poursuivra toute son existence sur le postulat de cet ego sans envisager d'être libre de celui-ci. C'est déjà ardu de le faire disparaître quand on attire notre attention sur sa vanité et son inutilité. Si nous n'avons pas la moindre intention de le faire disparaître ou le moindre soupçon que cet ego existe, il ne sera jamais le moins du monde mis en cause. Et l'intellect seul, la tête seule qui peut vous donner un savoir important et même un savoir technique concrètement utilisable, ne peut pas vous donner l'expérience de l'ego. Vous pouvez lire, sur celui-ci, les œuvres des psychologues, des métaphysiciens, des yogis, c'est lui qui lira, c'est lui qui entendra.
Il est la cause des émotions, il est la cause de la perception dualiste. Aujourd'hui, « qui » sent ? l'ego; « qui » perçoit ? l'ego; « qui » pense ? l'ego; « qui » reçoit les impressions du dehors, « qui » aime ou « qui » n'aime pas ? l'ego. La meilleure façon de voir cet ego, ces lunettes si proches de vos yeux qu'elles ne sont pas perceptibles, c'est de voir que « ça vous plaît » ou que « ça ne vous plaît pas », que « ça vous fait plaisir » ou que « ça vous perturbe », c'est-à-dire votre coloration émotionnelle.
Alors, souvenez-vous bien de ce point: le mécanisme mental ou psychologique superfétatoire de l'ego vous est tellement intime que vous ne le voyez plus. Et il faut réussir à le voir en demeurant suffisamment vigilants pour échapper, au moins un peu, au mécanisme que vous voulez observer. Vous pouvez vous poser la question : « Qui ?» « Qui ?» Mais, dans ce cas-là, pas le grand QUI SUIS-JE, celui que proposait Ramana Maharshi, ce QUI SUIS-JE auquel la réponse est évidemment le Soi, l'atman, la Conscience suprême. Il faut qu'à cette question QUI, la réponse soit justement non pas l'atman mais l'ego, cela même qui doit disparaître. C'est l'ego qui juge, qui refuse, qui apprécie, qui est d'accord, qui n'est pas d'accord. Vous le verrez dans des petits détails, vous commencerez à bien connaître de quoi il s'agit et peu à peu vous pourrez en être libres.
Les mécanismes marqués par la dualité, « favorable ou défavorable », « ça me plaît ou ça ne me plaît pas », représentent 90 % de l'existence. Parlons simplement, au niveau le plus ordinaire : quand êtes-vous complètement neutres ou quand la réalité vous apparaît-elle complètement neutre ? C'est très rare. Vous aimez ou vous n'aimez pas un geste que quelqu'un vient de faire, une intonation de voix, l'expression de son visage, la coupe de ses cheveux, le pull-over qu'il porte... Vous aimez ou vous n'aimez pas.
Alors vous pouvez vous poser la question: Qui aime? Qui n'aime pas ? Qui est content? Qui est mécontent? Qui est rassuré ? Qui est inquiet? Dans des petites circonstances, à n'importe quel moment de la vie. Et voyez-le, voyez-le: QUI, QUI ? C'est cela l'ego. Cet égocentrisme est-il inévitable? Oui, avec beaucoup de vigilance vous pourriez lui échapper, mais sans vigilance rien n'est possible. Vous oubliez, vous oubliez, vous oubliez... Vous pouvez parler de sagesse à longueur de journée, mais sans vigilance vous ne mettrez rien en pratique.
Il faut donc que vous trouviez des exemples, non dans des conditions extraordinaires, mais dans les situations banales de la vie courante qui sont à votre disposition toute la journée. Vous voilà dans une situation concrète, ici et maintenant dans le particulier, pas dans le général. Et vous vous voyez réagir. Voilà l'essentiel. Mais cela ne vous paraît pas encore assez grandiose, vous cherchez quelque chose de plus beau, de plus merveilleux, de plus mystérieux et c'est pourtant cette vigilance qui vous conduira à l'extraordinaire.
J'ai connu bien des aspirants disciples qui n'ont mis en cause cet ego qu'à certains moments, dans des conditions exceptionnellement intenses. Ils ont peut-être été bouleversés, déchirés, émerveillés, meurtris, mais cela n'a pas été suffisant pour leur donner une compréhension qui imprègne toute leur existence. Et je m'étonnais : « Comment est-il possible d'avoir vécu trente ans en Inde dans un ashram, auprès d'un sage, avec des nuits de veille, des semaines de silence, des jeûnes, des méditations, des répétitions de mantrams et d'être encore capable de tout oublier, de renier ce qui est commun à tous les enseignements et de refuser à ce point que ce qui est soi, ici et maintenant ? Comment peut-on être, au bout de tant d'années, à ce point mené par le mental, à ce point dans « son » monde et non pas dans «le» monde, à ce point en train de « créer un second » et à ce point prisonnier de soi-même et de ses émotions?
Je devais être prudent en parlant avec eux pour ne pas les faire réagir, les fâcher, ce qui n'était pas du tout mon intention. Ils avaient retenu tout ce qu'il y a savoir sur le Védanta, l'hindouisme et les idées qui se diffusent dans les ashrams. Mais ce n'était pas vraiment eux qui me répondaient. Ils illustraient cette parole cruelle de Swamiji: Your thoughts are quotations, «Vos pensées sont des citations ». C'était le Védanta courant ou les idées courantes de l'hindouisme aujourd'hui qui me répondaient à leur place. Malgré trente ans consacrés à l'effacement de l'ego, tous justifiaient leurs émotions comme absolument normales et naturelles. Tous attendaient que la réalisation du Soi leur tombe du ciel et que l'Éveil se produise comme un miracle.
Je commençais à être fort troublé de constater que non seulement je ne progressais pas mais que les autres autour de moi ne progressaient pas plus. Dix ans après la mort du Maharshi, je suis allé à Tiruvanamalaï avec une espérance immense. Dans son célèbre livre, Search in secrete India, «L'Inde secrète ». Paul Brunton raconte qu'il passe un mois auprès du Maharshi et, au bout d'un mois, vit une expérience de samadhi inoubliable qui a fait le succès mondial de son témoignage. Si un mois sous ce regard magique du Maharshi a conduit Paul Brunton à une telle réalisation, où doit mener une année entière auprès du Sage? Et j'ai rencontré des gens qui, de son vivant, avaient vu le Maharshi tous les jours, puis avaient vécu dix ans à l'ashram après sa mort, un ashram encore vibrant de sa présence. Et j'ai été déçu, effondré même : entre Indiens et Indiens, Européens et Européens, les « disciples » se jalousaient, se jugeaient, se critiquaient mutuellement, se laissaient mener par leurs émotions. Si au bout de vingt ans de Tiruvanamalaï il en est ainsi, qu'ai-je de plus que ces gens-là ? Car on ne pouvait les taxer de médiocrité. C'étaient au contraire des êtres de qualité, courageux et sincères. Je commençais à m'inquiéter.
Aujourd'hui, je n'ai rien à perdre, rien à gagner, rien à protéger, rien à sauvegarder, mais je vous conjure de ne pas vous tromper. Ce qu'il y a à trouver est simple. Ce n'est pas parce qu'au lieu de jeûner trois semaines, vous jeûnerez un mois, ni parce qu'au lieu de passer une journée par semaine dans le silence absolu, vous en passerez deux, ni même parce qu'au lieu de répéter mille fois votre mantram, vous le répéterez dix mille fois que vous changerez. C'est en voyant avec acuité le mécanisme même de l'ego et de l'émotion, surpris dans l'instant, juste ici, juste maintenant, que votre être entier, votre vie entière seront changés. Il n'y a pas d'autre possibilité que l'instant. Le trajet Paris-Inde en voiture, dix mille kilomètres - et autrefois il n'y avait pas de route goudronnée, il s'agissait vraiment d'une aventure se poursuit de cinq centimètres en cinq centimètres, les cinq centimètres par lesquels le pneu adhère à la route. Le même pneu accroche la rue à Paris, la route entre Téhéran et Meched et la ruelle de Bénarès. Un beau jour, le but est atteint.
Qu'est-ce qui voit ? C'est l'ego? Qu'est-ce qui est affecté ? C'est l'ego. Et c'est uniquement à l'ego que la vie fait mal.
Chaque instant est une occasion de surprendre l'ego en flagrant délit de séparation entre vous et le réel et, pour commencer, le réel relatif des événements qui se succèdent. Par exemple, aujourd'hui, en parlant avec vous, je tousse. Très important. Très intéressant. Très riche. Tout l'essentiel est inclus là-dedans : je tousse. Or, que se passe-t-il ordinairement ? Vous imaginez bien que pour un lecteur des Upanishads qui s'est fait une idée de l'Absolu ou du Brahman, qui cherche « l'au-delà du par-delà de l'au-delà », l'Infini, l'Éternel, le fait de tousser ne présente aucun intérêt. Et voilà où réside l'erreur. Cela ne présente aucun intérêt pour un chercheur spirituel de tousser. L'intéressant serait peut-être d'assister au port de la Coiffe Noire par Karmapa ou de consacrer une nuit à faire le tour de la montagne d'Arunachala en répétant un mantram. Mais tousser, c'est un embêtement et c'est tout.
Non. Pour chacun, il n'y a jamais rien d'autre que votre « ici et maintenant ». Je tousse. Tout le passé, tout le présent et tout le futur, toute la dualité, toute la tragédie humaine sont contenus dans le fait que je tousse ici, aujourd'hui, cet après-midi, en ce moment devant vous. L'eau est la même dans une cuillerée d'eau et dans l'océan Pacifique tout entier, le feu est le même dans la flamme d'une bougie et dans le brasier qui consume une ville entière et toute la tragédie de l'être humain est contenue dans le fait que je tousse cet après-midi. L'essence, le principe, c'est-à-dire l'ego ou la dualité est le même.
Normalement, on n'est pas d'accord pour tousser lorsqu'on doit parler deux heures devant quarante personnes venues de loin pour vous entendre. Mais qui n'est pas d'accord? Je vous en prie, ne l'entendez plus philosophiquement. Je tousse, je ne suis pas content de tousser, cela ne fait pas partie du favorable mais du défavorable, de l'heureux mais du malheureux. C'est simple. Reconnaissez toute l'existence comme plus ou moins divisée en deux : concave - convexe, bipolarité, paires d'opposés, les dvandvas. Tout a toujours son contraire. Ici, maintenant, je tousse. Pas la toux d'hier, ni la toux de cette nuit, ni la toux de ce soir. Regardez les exemples qui sont les vôtres au moment où chaque exemple est d'actualité. Ne laissez pas échapper cette occasion, vous n'avez rien d'autre pour progresser.
Dans la manière de m'exprimer, il faudrait beaucoup de nuances quant à l'emploi du mot « je ». Si on est libéré de ce «je », on ne devrait plus employer ce pronom. Mais pour l'instant, admettez ce mode d'expression. J'ai été, grâce à Swâmiji, débarrassé du plus terrible fardeau, le fardeau que nous sommes à nous-mêmes, le fardeau de l'ego, alors que toutes sortes d'efforts parfois héroïques que j'avais accomplis ne m'en avaient pas libéré. Cela prouve qu'une ascèse qui, par moments est dure, même très dure, se révèle très fructueuse si on mesure les résultats par rapport aux efforts. Mais surtout, ne laissez plus échapper les petites circonstances quotidiennes essentielles sur le Chemin que nous suivons ici.
Il y a quelqu'un ou quelque chose en moi qui perçoit la toux, qui la perçoit physiquement à travers la sensation « ça me brûle », qui la conçoit mentalement « c'est la toux ». Mais y a-t-il ou non réaction émotionnelle ? Et, à partir du moment où il y a le moindre décalage entre ce qui est et ce qui, selon moi, devrait être, c'est-à-dire « je ne devrais pas tousser », il n'y a plus de raison pour que ce décalage s'arrête. Il ne cesse de s'aggraver. Si le feu a pris, il ne cesse de grandir. Mettez le feu à un tout petit bout du maquis corse pendant l'été, des hectares et des hectares vont brûler. Le « ça ne devrait pas être » commence à rendre la situation encore plus pénible, puis le refus du malaise renforce l'attitude négative qui aggrave à son tour l'émotion et ainsi de suite jusqu'à ce que nous ayons réussi à faire un drame d'un phénomène mineur : une toux inopportune.
Il y a chez tous un minimum de conscience de la toux, bien sûr, sans laquelle nul n'aurait l'idée de se renseigner sur un médicament éventuel ; mais je vous appelle à une autre conscience, non inféodée aux mécanismes de réaction qui se produisent lorsque vous toussez. Je prends bien conscience que je tousse mais ce n'est plus la même personne en moi ni la même réponse à la question QUI, QUI prend conscience que je tousse? Autrefois c'était l'ego individualisé, aujourd'hui ce n'est plus l'ego. Et vous ne vous débarrasserez de cet ego qu'en l'ayant parfaitement vu à l'œuvre, même dans des exemples simples. Il vous suffit d'une cuillerée d'eau pour connaître la composition de toute l'eau de notre planète et vous savez, avec une cuillerée, ce que c'est que l'eau. Dans un banal échantillon de vie comme dans une crise intense, le même ego est à l'œuvre.
Le fait de tousser comprend à la fois la sensation, la pensée qui reconnaît « je tousse » (et non pas « je vomis » ou « j'ai la diarrhée ») et l'inutile émotion qui qualifie. C'est simple, mais tout est là: qui qualifie ? Nous admettons qu'un enfant qui ne veut pas aller en classe puisse ressentir la toux comme favorable. S'il est malade, on s'occupe de lui, papi et mami viendront lui rendre visite, il deviendra le centre d'intérêt de la famille. Mais normalement un adulte ne qualifie pas de favorable le fait de tousser s'il doit parler pendant deux heures. QUI qualifie de favorable ou de défavorable? Pourquoi cette qualification qui pourrait ne pas intervenir ? Oui, il y a toux.
Je vous l'ai dit tout à l'heure : tout le passé et tout le futur sont contenus dans ce cas particulier de l'instant parce que je réfère cette toux à toute l'expérience que j'ai de la toux dans le passé. Ce n'est pas un phénomène absolument nouveau pour moi, comme si pour la première fois de ma vie quelque chose se présente qui ne me soit jamais arrivé. Je viens de toussoter. En soi, cela n'a pas grande importance pour moi mais ce simple fait, ici et maintenant, prend beaucoup plus d'importance que cette petite réaction physiologique si déjà je commence à m'inquiéter: « Si je tousse cette nuit et que je ne dors pas ! » ou, simplement : « Si je n'arrive pas à mener à bien cette réunion, qu'est-ce qui va se passer ? » Je n'ai pas oublié ce que j'étais autrefois. Si je devais faire une conférence -- cela m'est arrivé en ayant envie de tousser, j'étais au supplice.
On s'inquiète et cette inquiétude aggrave encore la situation. Mais QUI ? QUI est au supplice, Qui s'inquiète, QUI trouve terrible de ne pas pouvoir parler, alors que des événements plus tragiques se produisent partout: des gens sont malades, sont accidentés, subissent des épreuves dix fois pires que celle d'un conférencier qui n'arrête pas de tousser malgré son verre d'eau. Ce n'est tout de même pas aussi cruel que d'être blessé, défiguré, ruiné! Qui souffre ? Le mécanisme même de la souffrance disparaîtra, mais il ne disparaîtra que si vous l'avez bien vu. Le conférencier se souvient de toutes les toux de son existence, qu'il a toussé ce matin, hier, qu'il a pris ou n'a pas pris tel médicament. Et parce que se produit à nouveau une sensation de brûlure dans la gorge et les bronches, le mental commence à apprécier une petite réaction physiologique en fonction de tout un passé lointain ou plus récent et projeté sur l'avenir. Tout l'enseignement est contenu dans cette situation banale. Tout le feu est dans la flamme d'une bougie. Demandez-vous, ici et maintenant, comment vous allez utiliser l'instant.
Vous commencez à les voir, cet ego et ce mental, ahamkar et manas, à les voir vraiment. Et je vous assure qu'une petite toux un peu trop gênante vaut des nuits de prières, de japa, d'ascèses diverses, pourvu que vous arriviez à cerner: voilà le mécanisme faussé, vicieux, que je veux faire disparaître. Et, avec une vigilance suffisante, vous le verrez de plus en plus souvent. La qualification n'est que le refus de la vérité. Vous réussirez à la faire disparaître, par conséquent à voir ce qui se passe quand l'ego s'efface, et vous aurez vu l'essentiel de ce qui peut vous guider jusqu'à ce que la soumission au réel ait imprégné toute votre existence, partout et tout le temps. Les conditions sont plus ou moins difficiles mais, avec une virtuosité suffisante, vous réussirez dans toutes les circonstances le retour à la non-dualité. De toute façon, la difficulté est elle-même créée et appréciée par le mental qui décide que la situation est déchirante alors qu'elle n'est jamais si terrible que le mental nous le dit.
Il faut commencer par le commencement et c'est par le regard sur soi-même que commence la démarche libératrice. Au moment où cela est le plus inopportun, il se présente en vous une propension à tousser. La quinte ne s'est pas encore produite que la condamnation intérieure est déjà prononcée. Vous avez pactisé avec l'ego et le mental, oublié le Chemin, renoncé à mettre en pratique. Vous vous contentez d'être malheureux, de vous débattre, de souffrir, de tenter tant bien que mal de poursuivre votre causerie. Vous avez laissé échapper une opportunité magnifique, pleine d'enseignement. Reprenez-vous, ressaisissez-vous car voilà une précieuse occasion de progresser vers le but. Qui ressent d'une façon subjective, émotionnelle ? C'est l'ego. Qui peut voir ? C'est le témoin (sakshin), l'aube du Soi. Il y a physiquement une toux et vous constatez que remonte tout de suite le passé : je ne peux pas rester dans le présent.
Certes le passé peut être techniquement utile dans certains cas. Il n'y aurait aucune science, aucun savoir ordinaire si le passé n'avait pas sa valeur pour nous permettre de prévoir l'avenir. Mais vijnana n'est pas la connaissance, c'est le savoir, la science dualiste. Ressentant une irritation, vous reconnaissez une trachéite ou une bronchite, vous faites attention à ne pas prendre encore plus froid, vous achetez les médicaments spécifiques et, prévoyant l'éventualité de tousser le soir au cours de votre conférence, vous emportez un flacon de sirop. Ce comportement est indépendant du mécanisme habituel. Ils peuvent se ressembler en apparence mais, fondamentalement, sont tout à fait différents. N'importe quel homme intelligent est capable de ce genre de raisonnement et un sage peut utiliser de façon juste son expérience de l'existence, sa connaissance du passé et sa capacité objective à prévoir l'avenir.
Revenons à l'utilisation du passé par le mental pour quitter le içi et maintenant, s'inquiéter, généraliser, donner plus d'importance aux choses qu'elles n'en ont. Qu'est-ce qui inspire ces cogitations ? La crainte. Mais QUI craint? L'ego. Je vous décris, reconnaissez-le, la façon dont vous fonctionnez à longueur d'existence. Vous n'avez qu'à l'appliquer à votre cas particulier à chaque moment. Souvenez-vous de ce que vous avez vécu récemment, hier, ce matin. Prévoyez les occasions qui vont se présenter ce soir, tout à l'heure. Ne les laissez pas échapper.
Quand on ne vit pas consciemment ces situations banales, on ne s'en souvient plus et on ne peut même pas revoir sa journée pour comprendre ce qui s'est passé et comment on s'est laissé abuser. C'est pourtant un travail très fructueux : « Tout à l'heure, j'ai été emporté comme un fétu de paille dans un torrent. À quel moment l'émotion est-elle née ? » Mais vous étiez tellement identifiés que vous n'avez rien vu. Et vous ne pouvez pas vous rappeler ce que vous n'avez pas consciemment vécu. En revanche, si vous avez tenté un effort d'adhésion à la réalité, même si vous avez été submergés parce que c'était trop difficile, vous vous souvenez très clairement, tête et cœur, de ce que vous avez ressenti et pensé. Vous pouvez y revenir. Votre tentative vous permet au moins de vous souvenir de votre emportement et c'est déjà beaucoup. Vous pouvez maintenant essayer de comprendre et, la prochaine fois, vous serez plus habiles pour mettre cet enseignement en pratique.
Il faut que vous deveniez des virtuoses de la mise en pratique, des virtuoses du OUI à ce qui est. Si vous voulez regarder, vous allez voir. Swâmiji a dû me dire si souvent: Arnaud, the way is in the particular, not in the general: le Chemin n'est pas dans les généralités et la doctrine, mais dans le particulier, dans l'instant. « Maintenant je suis convaincu : il n'y a rien d'autre que cette petite toux, juste ici et maintenant pour vous ouvrir la porte du Royaume des Cieux et un jour faire de vous un homme ou une femme libre. »
Déjà physiquement, le corps n'est pas d'accord pour tousser. Convertissez-vous. Acceptez. Oui, il y a toux ! Le corps est marqué par le souvenir de nuits entières passées assis sans arriver à dormir. Et le corps ne dira pas oui mécaniquement. Au cours d'un séjour en Inde, déjà ancien, une nuit j'ai vomi toutes les demi-heures. Quand on a mal au cœur et qu'on vomit une fois, ce n'est pas agréable mais au moins on est soulagé. Mais un quart d'heure après l'envie de vomir reprenait et une demi-heure après les vomissements recommençaient. À la fin, il n'y a plus rien à vomir, que de la bile au goût très amer. L'organisme se tord, secoué de spasmes. Et dans la chambre voisine, notre fils Emmanuel, alors âgé de dix ans, se réveille à moitié, m'entend, et croit bon de remarquer : « Et rappelle-toi que c'est uniquement le corps physique qui vomit, l'atman ne vomit pas ! » Et il se rendort.
Il avait raison ! Et si vous croyez tant soit peu une parole comme celle-là, c'est le moment de s'en souvenir. Je ne discute pas ce qui est, pas de regret, je ne laisserai pas le mental introduire un coin entre la réalité et la conscience de cette réalité. Je dois adhérer sans restriction, passionnément adhérer, de tout mon cœur, la vérité de ce qui est. C'est un oui absolu. « Je dis oui à quelque chose de pénible », cela ne s'appelle plus dire oui. C'EST, donc je dis OUI. C'EST, it is, asti en anscrit, ce qui est, tattva en sanscrit hindou, tathatha en sanscrit bouddhiste, isness, thatness, suchness en anglais. Et « oui », c'est « OUI », un OUI total. Il s'agit bien d'une conversion. Depuis quarante ans, cinquante ans, le corps a pris l'habitude de refuser ce qui lui est pénible. Je convertis ce refus en acceptation. C'est le corps physique qui vomit, ce n'est certainement pas le Soi. Il est possible de faire coexister la sérénité du « témoin » et une expérience pénible pour le corps physique mais qui n'est douloureuse ni émotionnellement ni mentalement.
Donc il y a un premier oui physique : tout le corps est d'accord pour tousser. Mais d'abord, repérez bien qui n'est pas immédiatement d'accord, puisque vous n'en êtes pas encore au stade de « l'homme qui dit oui plus vite que ses émotions ». L'ego, vous l'avez sous les yeux. C'est cette façon subjective, personnelle, de prendre un phénomène, en l'occurrence une certaine sensation, que vous interprétez à travers le passé et projetez sur le futur ce qui fait se lever une émotion. Soyez vigilants; éteignez le feu à son début. Un feu a pris, le feu de la qualification par le mental et l'ego. Ensuite, il grandit et ne cesse de grandir. Le mental se nourrit de lui-même. Toutes sortes d'idées noires, de pensées négatives ne font que susciter de nouvelles émotions, de nouvelles perturbations physiologiques. Le dévergondage du mental n'a plus de limites. Il se permet tout, rien ne le gêne, il n'a aucune vergogne, aucune pudeur. Le mental est capable de n'importe quelles divagations qui ne font qu'entretenir l'émotion
Ce que je vous demande, c'est de cerner tout de suite: « Ça y est, j'ai vu le mécanisme qui pourrait ne pas se produire et s'il n'était pas à l'œuvre tout serait pareil et en même temps tout serait complètement différent. » Tentez-le, tentez-le. La première réaction es encore « Oh, non! Oh non? » Ne laissez pas ce non s'affirmer. Transformez tout de suite ce «oh non!» en OUI.
Tout est dans la qualité de votre oui. Si certain n'ont pas obtenu les résultats qu'ils espéraient, c'est qu'ils n'ont pas compris à quel point ce oui devait être un Oui qui vient du fond du cœur, pas du bout des lèvres.
L'ego, c'est ce qui, en vous, est susceptible de ne pas dire oui à la vérité. L'ego ne vit que du refus « Je» suis là pour souffrir et ce « moi » qui souffre pourrait s'effacer; par conséquent, il n'y aurait plus de souffrance. Tout serait changé. Il y aurait bien conscience mais pas de souffrance. La vérité est simple. Si vous espérez vraiment quelque chose d'un peu nouveau, ce n'est pas dans les idées que vous le trouverez mais dans la pratique.
En mettant inconditionnellement en pratique la formule: « Pas ce qui devrait être mais ce qui est », les émotions se lèvent de moins en moins souvent, elles sont de moins en moins intenses, elles durent de moins en moins longtemps. Mais cette acceptation de ce qui est s'avère parfois au-dessus de vos forces, quelle que soit votre conviction. Une fois encore la souffrance vous étreint. C'est alors cette souffrance qu'il vous est proposé d'accepter, c'est avec cette souffrance que vous pouvez vous situer en non-dualité. Nous allons approfondir ensemble cette deuxième approche.
Vous l'avez tous lu ou entendu dire souvent, ce n'est pas une idée originale, loin de là: l'obstacle à l'état de liberté intérieure ou de plénitude, à la conscience du Soi, ce sont les peurs et les désirs. Et si vous voulez être libres de vos peurs et de vos désirs, il ne suffit pas d'examiner chacune de ces peurs, chacun de ces désirs, et de voir dans quelle mesure cette peur-là pourrait être rassurée et ce désir-là satisfait et par conséquent vous laisser en paix. Il faut aller plus loin, aller jusqu'à la racine même de la peur et du désir. Bien sûr, ce n'est pas un accomplissement ordinaire, certes pas! La vie de l'homme est menée par les peurs et les désirs. Mais le chemin de la Liberté passe par cette compréhension nouvelle, cette compréhension libératrice de ce que sont LA peur et LE désir.
En ce qui concerne les désirs, ou le désir, essayez de bien voir qu'en fait, aucun désir ne peut être vraiment accompli pour la bonne raison que, si n'interviennent pas des répressions, des refoulements ou simplement l'expérience de l'existence, si nous écoutons le désir à l'état pur, tout désir est un désir d'absolu. Ce n'est que par l'expérience durement entendue de notre existence, y compris notre existence d'enfant, où la vie nous a beaucoup refusé, que nous nous sommes contentés de désirs relatifs. Fondamentalement, si on est à l'écoute de soi-même, si on essaie de comprendre ce qu'est l'être humain, on voit que tout désir est un désir d'absolu et qu'il n'y a, pour le désir lui-même, aucune raison convaincante de s'arrêter en chemin.
Pourquoi vouloir « un peu » ? L'existence nous a amenés à rabattre nos prétentions; mais, en fait, nous ne voulons jamais « un peu ». Si nous voulons, c'est TOUT. Tout ce qu'il y a de plus grand, de plus beau, de plus parfait, de plus magnifique, dans tous les domaines. Et on peut constater aussi, bien que pratiquement ce soit moins important, que tout désir demande sa satisfaction immédiate. C'est uniquement l'expérience de la vie qui nous a appris qu'il fallait parfois attendre. Mais un enfant qui veut quelque chose le veut tout de suite. Pourquoi attendre ?
Essayez de le reconnaître pour vous-mêmes, sans cela vous allez perdre beaucoup de temps. La sadhana (ascèse) peut durer non seulement vingt ans ou trente ans mais même plusieurs existences, si vous essayez de vous libérer des désirs l'un après l'autre et des peur l'une après l'autre. Quand on a un peu clarifié la situation en ce qui concerne les désirs et les peurs, on peut commencer à se situer d'une manière nouvelle, en disciple: c'est du désir lui-même que je dois être libre. Je ne dis pas que plus aucun désir ne montera en vous, mais il n'aura pas pouvoir de vous obliger à agir, de vous contraindre à des réactions dont vous aurez ensuite à porter les conséquences.
Et de même pour la peur. Toute peur circonstanciée qui se présente à un moment quelconque et vous fait dire « j'ai peur de ceci ou de cela », a aussi un caractère absolu. C'est la peur de souffrir, c'est tout. Donc, la réalité de l'homme non libéré est fondamentalement très simple: elle se situe entre le désir, qui est le désir de TOUT, tout de suite, et la peur de souffrir, la peur de la souffrance dont nous imaginons qu'elle prendra une forme ou une autre et qui le plus souvent prend une forme inattendue. Voilà ce qui domine vraiment en nous et dont nous ne nous débarrasserons jamais par des moyens ordinaires.
Si vous ne sentez pas qu'il s'agit d'aller jusqu'à la racine, vous n'aboutirez pas au but parce que le chemin sera trop long. À une peur succède une nouvelle peur ; quand cela va mieux d'un côté, c'est d'un autre côté que cela va mal et quand on a satisfait un désir, c'est un autre désir qui se manifeste. Vient un jour où vous êtes mûrs pour cette prise de conscience bien plus radicale et qui ne doit pas vous effrayer. Je ne dis rien de terrible; ce que je dis devrait même être entendu joyeusement, comme une promesse de libération et la possibilité de s'établir dans une sécurité inébranlable. En fait, par les méthodes ordinaires, vous ne pouvez pas aboutir; vous pouvez vivre un grand amour, vous pouvez très bien réussir professionnellement, vous pouvez faire fortune mais vous ne trouverez pas cette paix du cœur et cette sérénité que nous ont promises tous les sages, dans toutes les spiritualités, depuis toujours.
Et vous pouvez vous organiser, prendre des précautions, vous ne vous libérerez jamais non plus de cette peur qui demeure latente à l'arrière-plan: « Qu'est-ce qui va m'arriver, quelle nouvelle souffrance vais-je devoir subir ? », avec toutes les inquiétudes propres aux uns et aux autres. Vous ne vous libérerez jamais de la peur, même en organisant très habilement votre vie : en mettant de l'argent de côté ou en quittant l'Europe par peur des troubles sociaux ou d'un conflit atomique et en allant vous installer dans un pays plus rassurant, que ce soit le Canada ou l'Australie.
Alors, y a-t-il oui ou non une libération possible? Maintenant, il faut vous poser la question de cette manière-là. Jusqu'à présent, vous vous êtes intéressés, parfois avec courage, à une certaine peur qui vous gâchait l'existence, qui vous rendait la vie impossible. Vous vous êtes intéressés à un certain désir que vous tentiez à tout prix d'accomplir. Vous ne vous êtes pas suffisamment intéressés à la peur, la peur au singulier et le désir au singulier. Derrière tous les désirs au pluriel, vous le vérifierez, vous le verrez, il y a LE désir tout court, le désir de tout. C'est ce désir fondamental qui sous-tend et anime tout désir particularisé. Aucun désir aucun, jamais ne peut être vraiment accompli parce qu'il y a toujours une demande plus grande derrière celle qui s'exprime. Dès qu'un désir a été accompli, nous nous rendons compte que ce n'est pas suffisant, que nous n'avons pas encore trouvé ce bonheur que nous cherchions. Momentanément vous avez éprouvé une grande joie mais elle n'est pas durable.
Donc, plutôt que de dire « les désirs» et « le peurs », je préfère dire: le fait même DU désir et le fait même de LA peur vous exilent du Soi. Et être établi, résider, demeurer dans notre être essentiel, c'est être libre du désir au singulier et libre de la peur au singulier. Réfléchissez, tournez la question dans tous les sens, examinez-la de tous les points de vue possibles, vous ne pouvez pas aboutir à une autre conclusion.
Bien sûr, c'est étonnant à entendre, puisque votre vie est faite d'insatisfactions, demandes d'une part, craintes de l'autre. Chaque fois que vous éprouvez une peur particularisée, circonstanciée, essayez de voir « il y a là une manifestation de LA peur. Et quand j'aurai déraciné la peur, je serai libre une fois pour toutes ». Et dans chaque désir, quel qu'il soit, sentez: « Il y a là une manifestation Du désir, et quand j'aurai déraciné le désir, je serai libre une fois pour toutes. »
Quand je parle du « désir », je ne pense pas en premier chef au désir sexuel, malgré la place que les considérations concernant ce désir tiennent dans les différents enseignements; et le mot sanscrit kama, qu'on traduit par « désir» désigne en particulier le désir sexuel. C'est une fonction importante qui régit toute la nature et qui régit l'être humain. Il est possible d'être libre aussi de ce désir mais cela ne doit pas être ressenti comme une frustration ni comme un prix douloureux à payer pour obtenir la liberté. Quand je parle du désir pour l'instant, je laisse de côté le désir sexuel qui existe plus ou moins fort chez les hommes et chez les femmes, suivant les tempéraments et les périodes de la vie -- je parle de tous les autres désirs d'ordre familial, financier, professionnel, qui ne répondent pas de la même manière à une loi biologique avant d'être interprétés par le mental.
Et, bien entendu, ce que nous appelons « les souffrances» au pluriel, c'est aussi l'expression de LA souffrance. Et c'est de la souffrance que vous pouvez être libres et non peu à peu vous libérer d'une souffrance et puis de nouveau d'une autre souffrance et puis d'une autre encore. Et c'est la possibilité même de souffrir qui peut être extirpée d'une existence humaine. Voilà une première façon bien concrète de comprendre ce qu'est la Libération. À défaut d'être une approche complète, c'est en tout cas une approche parfaitement exacte, qui ne vous induit pas en erreur et que vous reconnaîtrez comme vraie si un jour cet Éveil intérieur se produit pour vous.
Mais en attendant cette liberté, les désirs sont là, les peurs sont là et les souffrances sont là, je le sais bien. Ce que je vous demande simplement, c'est d'oser tenter une nouvelle approche et de ne pas croire que cette nouvelle approche soit réservée uniquement à quelques ascètes ou quelques yogis exceptionnels. Ce passage des mille et une feuilles de l'arbre au tronc unique qui peut être déraciné est même la seule approche possible.
Alors, en tentant cette approche qui vous demande une certaine forme d'intelligence pour comprendre comment vous fonctionnez, voyez ce qui se passe à chaque instant. Je ne parle pas de la souffrance physique, c'est une autre question, je parle de ce qu'on appelle souffrance morale, désespoir, chagrin, peine, inquiétude, angoisse, malaise, appréhension, toutes ces émotions cruelles, pénibles auxquelles les hommes essaient d'échapper tant bien que mal et comme ils peuvent. Chaque fois, reconnaissez : « Bien, voilà une souffrance ». Elle a peut-être des causes inconscientes; elle a aussi une cause apparente : une mauvaise nouvelle, une rupture sentimentale, un deuil, une menace, un désaccord, des difficultés juridiques ou fiscales. Je parle des souffrances terre à terre qui font les existences.
Chaque fois, allez plus loin que la souffrance elle-même et l'examen des conditions pénibles que vous voulez modifier, plus loin que la situation à laquelle vous voudriez échapper. Rendez-vous compte: « Voilà, c'est la souffrance qui pour moi aujourd'hui, ici, maintenant, se manifeste de cette manière-là. » Si vous pouvez être convaincus de ce que je dis, vous verrez que cela changera quelque chose. Et à travers cet échantillon de souffrance, cette souffrance-ci, c'est la souffrance tout court que je peux comprendre. Mais vous n'avez de possibilité de comprendre ce que sont le désir, la peur et la souffrance qu'à travers les échantillons de désir, de peur et de souffrance que l'existence vous apporte.
Donc, quand une souffrance vous étreint, faites face à elle à ces deux niveaux: « Voilà une souffrance particulière, je vois bien à quoi je l'attribue, à quelle crainte, quelle menace, quelle mauvaise nouvelle. Mais je veux aussi comprendre, à travers cet échantillon, l'essence même de la souffrance », le fait qu'il soit possible de souffrir puisque, ne l'oubliez pas, les enseignements dits « spirituels » vous font cette stupéfiante, vraiment stupéfiante promesse qu'on peut être libre du désir, de la peur et de la souffrance, définitivement et une fois pour toutes.
Et je précise: c'est même la seule possibilité d'être libre. Vous ne serez jamais libres des désirs; vous serez libres un beau jour DU désir. Vous ne serez jamais libres des peurs ; vous serez libres un beau jour de LA peur. Vous ne serez jamais libres des souffrances, il y en a trop, il y en a tout le temps de nouvelles ; vous serez libres de LA souffrance. Sans frustrations, sans vous mutiler, sans faire des sacrifices incompréhensibles avec l'idée qu'ils vous vaudront le Paradis après la mort. Libres ! C'est tout. Quelque chose vous tient et vous lâche, la porte de la prison s'ouvre.
Il faut que vous entendiez ce mot « liberté » d'une manière totalement positive; c'est pourquoi je ne dis plus « sans désir » mais « libre du désir ». Si un désir se lève, s'il est tout à fait facile de l'accomplir, pourquoi vous martyriser? À moins que vous n'ayez une raison bien précise, technique elle aussi, pour votre progression, de surseoir à la satisfaction d'un désir. Mais d'une manière générale, si un désir naît et qu'il est possible de le réaliser, pourquoi vous en priver?
En revanche, si le désir ne peut pas être accompli ou, en tout cas, pas immédiatement, il est tout de même heureux que cela ne vous fasse plus souffrir. Si la peur n'est pas rassurée immédiatement, il est tout de même heureux que cette peur puisse disparaître avant même d'avoir été dissipée par le cours des événements. S'il y a souffrance, il est heureux aussi que cette souffrance puisse disparaître même si la cause n'en a pas encore disparu. Il n'y a là aucune frustration ni aucune mortification.
Quand la souffrance est présente, souvenez-vous que cette souffrance, aussi répandue soit-elle, est un phénomène anormal, pathologique, mais que cette maladie peut être guérie. Quelle que soit votre souffrance, quelle que soit la situation, souvenez-vous: un sage, à votre place, exactement dans les mêmes conditions extérieures que les vôtres, ne souffrirait pas.
Tout l'édifice du chemin et de la Libération qui est au bout du chemin repose sur cette simple affirmation. Ne l'oubliez pas. Ne niez pas la souffrance; vous ne pouvez pas la nier, elle est là. Mais n'en soyez pas dupes non plus en la considérant comme une manifestation inévitable dans les circonstances où vous vous trouvez. Ce fonctionnement que nous appelons techniquement le mental réussit à vous prouver que, dans les situations où vous êtes, on ne peut pas ne pas souffrir. Et c'est à vous d'être plus habiles que le mental.
Sur la base de cette compréhension, essayez de dissocier la situation elle-même, quelle que soit cette situation, et la souffrance. Ou, si vous préférez, dissociez la souffrance et la situation, quelle que soit la souffrance. Il n'y a pas que les souffrances claires, nettes, comme la mort d'un enfant; il y a toutes les souffrances plus confuses, plus complexes, nées de situations dont nous ne savons pas très précisément en quoi elles consistent, comment elles vont évoluer, ce que nous avons à en craindre. Il y a toutes les souffrances courantes qui font la trame d'une existence; ne pensez pas uniquement à certaines tragédies qui frappent un être humain deux fois, trois fois au cours de sa vie, mais deux fois, trois fois par jour. Examinez le vaste éventail des souffrances diverses, ce terme recouvrant tout ce qui est pénible, gênant, triste, inquiétant, ennuyeux, cruel, douloureux et dont on voudrait bien se débarrasser.
Je peux vous donner la clé qui ouvre la porte de la prison. Personne ne limera les barreaux de cette prison à votre place; mais on peut vous faire passer une scie, cachée dans une savonnette ou un gâteau comme aux prisonniers de guerre lors du dernier conflit. Et c'est à vous d'utiliser la scie ou la pince à sectionner les barbelés qui vous est donnée. La clé, c'est cette affirmation: il vous est tout à fait possible de dissocier la souffrance elle-même de la situation douloureuse. A part les moments anodins où il ne se passe rien et où vous ne sentez rien, chaque situation que vous vivez contient, soit un élément de désir, soit un élément de peur et, en vérité, les deux à la fois : la peur que le bonheur ne dure pas, le désir qu'un élément rassurant vienne abolir la crainte. Les deux sont liés.
Chaque situation que vous pouvez vivre est toujours un échantillon de l'émotion douloureuse au singulier ou l'émotion heureuse dont vous avez aussi à être libres si vous voulez trouver la paix stable de la Réalisation intérieure. L'émotion heureuse, à distinguer de la véritable joie, est aussi, chaque fois, un spécimen de l'émotion, une caractéristique de l'être humain non régénéré. Les nombreuses et diverses émotions sont le facettes d'un unique phénomène. Et heureusement parce que c'est notre chance d'une Libération définitive.
Tout en vous demandant d'être très vigilants lorsque vous êtes emportés par une émotion heureuse, je vais revenir à la souffrance, d'abord parce qu'elle n'est que l'autre face de l'émotion heureuse, ensuite parce qu'on la remarque plus clairement que celle-ci. On peut se tromper sur cette dernière, la confondre avec la vrais joie ou la sérénité et, en cas de bonheur momentané, oublier complètement l'enseignement. Certes, ce n'est pas le moment d'oublier le chemin mais je préfère revenir une fois encore au thème de la souffrance, parce que c'est d'abord dans la souffrance que vous vous souviendrez de l'enseignement.
Quand la souffrance se présente, quand vous êtes en état de souffrance, faites cette distinction: il y a la situation du moins, la manière dont je la ressens; il y a l'écho des situations douloureuses similaires dans le passé qui est réveillé en moi, y compris des situations dont le souvenir n'est conservé que dans l'inconscient comme les situations de la toute petite enfance; et il y a la projection du passé sur le futur, c'est-à-dire la peur de continuer à souffrir: je souffre et j'ai peur de souffrir encore ce soir, je m'endors avec l'idée que je vais retrouver ma souffrance au réveil, parce que je vais retrouver au réveil la situation qui me fait souffrir. Cette situation ne va pas se résoudre miraculeusement pendant la nuit. Cela peut arriver que le courrier du lendemain vous apporte la lettre inespérée vous montrant que la situation s'est transformée, mais ce n'est pas courant et cela ne représenterait aucune liberté réelle. Ce que je vous propose, ce ne sont pas seulement des espoirs possibles, mais une certitude. Ou, si vous me permettez de parler très concrètement, je vous propose quelque chose qui « marche » à tous les coups, donc qui a une valeur absolue, donc qui est la seule réponse à ce caractère en vérité absolu de tout désir et de toute peur.
La prochaine fois que vous vous trouverez dans une difficulté quelle qu'elle soit, voyez bien que cela vous est possible, avec un peu de décision, de distinguer la cause de la souffrance et la souffrance. Et pour l'instant, vous ne vous occupez pas de la cause de la souffrance, vous vous occupez uniquement de la souffrance elle-même. Une peur n'est pas rassurée, un désir n'est pas satisfait. Chaque malaise, chaque souffrance momentanée, celle du 25 mars à 11 heures du soir ou celle du 10 février à 9 heures du matin a sa grandeur. C'est le témoin de la condition humaine non régénérée, non transformée par un enseignement libérateur. Voilà votre chance de faire une découverte. Comment voulez-vous faire une découverte, quelle qu'elle soit, si on ne vous donne pas le matériau nécessaire ? Pouvez-vous mener une recherche sur le cancer si vous n'avez jamais un tissu cancéreux entre les mains ? Tout laboratoire de recherche se procure les échantillons qu'il a besoin d'étudier pour découvrir la loi générale. Chaque tissu cancéreux représente pour le chercheur la possibilité de découvrir le secret du cancer une fois pour toutes.
Donc, toute situation dans laquelle vous vous trouvez, au lieu de la voir seulement comme pénible ou affreuse, voyez-la comme un échantillon grandiose -- je dis bien, grandiose : « C'est à moi que cela arrive, mais là je suis au cœur de mon esclavage. Tout autre que moi, à ma place, souffrirait; et tous les hommes souffrent autour de moi sauf, justement, les sages. »
Que se passe-t-il ? La situation crée l'émotion douloureuse. Si cette situation est durable et risque même de durer plusieurs semaines ou plusieurs mois, vous prenez peur en pensant à l'avenir, comme si vous veniez juste de pénétrer dans un tunnel interminable. Et là, vous pouvez déjà intervenir: « Ce futur, je n'y suis pas encore, je ne m'occupe que de ma souffrance immédiate. » Cette émotion douloureuse vous impose les pensées correspondantes. Soyez vigilants, ne soyez pas identifiés à ces pensées, emportés par elles. C'est le moment de mettre l'enseignement en pratique, de « voir ». Voyez, sans jugement, sans vous indigner, que l'émotion vous impose certaines pensées. Si vous voulez penser à autre chose, vous n'y arrivez pas ; si vous voulez ne plus penser du tout, vous y arrivez encore moins. Il faudrait vraiment que votre attention soit captivée le mot est éloquent mais ce n'est pas une forme de liberté pour que vous puissiez momentanément penser à autre chose. Ce sont des pensées, des malaises récurrents; on oublie pendant une heure, deux heures, puis cela revient. Très souvent, cela revient le soir ou au milieu de la nuit et on se réveille avec, très présente à l'esprit, la situation, l'émotion douloureuse correspondant à la situation et son cortège de pensées.
Et ces pensées nourrissent l'émotion. L'émotion produit d'abord les pensées douloureuses; vous ressassez -- cela ne peut pas être autrement pour commencer -- ces pensées douloureuses concernant une situation qui existe en effet et que vous ressentez négativement, et ces pensées douloureuses ravivent l'émotion. L'important est d'admettre que la situation pourrait être la même mais que vous pourriez, vous, être libres de la souffrance. L'important, c'est d'être plus habile que les pensées. Je ne dis pas plus fort qu'elles, parce que vous ne devez pas considérer le Chemin comme un combat, mais plus habile que les pensées. C'est ce qu'on appelle généralement la maîtrise de soi ou la maîtrise du mental. Il y a à cet égard des citations connues et bien éloquentes, qui viennent du Bouddha lui-même : « Celui qui est le maître de ses pensées est plus grand que celui qui est maître du monde. »
Voilà la souffrance qui m'étreint, qui m'impose des pensées, lesquelles viennent renforcer la souffrance. Et je veux progresser dans cet échantillon précis, il faut que j'élimine les pensées. Comment m'y prendre? Il existe un secret pratique.
Je suis sous le coup d'une émotion. Cela vous est arrivé; probablement même, certains d'entre vous sont-ils en ce moment « sous le coup d'une émotion »! Pas forcément parce qu'ils ont brutalement reçu une mauvaise nouvelle hier ou ce matin mais parce qu'ils sont impliqués dans une situation pénible qui traîne en longueur, qui pèse lourd, dont on sait qu'on n'en sera pas sorti demain ni dans huit jours et que, si cela continue comme ça, on y sera encore dans six mois. C'est aussi un type de souffrance. Mais c'est ici et maintenant que je la ressens, cette souffrance; ce qui s'est passé il y a huit jours ne m'importe pas et ce qui se passera simplement demain ou après-demain ne m'importe pas non plus.
Et vous regardez en vous-mêmes. Qu'est-ce que vous allez voir ? C'est, comme je viens de le dire, que l'émotion impose des idées noires, des pensées inquiétantes: « Qu'est-ce qu'il faut faire, je n'y arrive plus, c'est trop difficile », avec tout le vocabulaire de l'émotion : « Si, seulement... si seulement il n'avait pas dit ça ! Oui, mais il l'a dit... » Ou bien : « Quand ? » Et voici l'avenir, le futur, qui vous entraîne au loin. Avec des « si » et des « quand » le mental mène le monde.
Il faut impérativement que vous échappiez à l'obsession de ces pensées, puisque ces pensées nourrissent l'émotion, que l'émotion sécrète à son tour de nouvelles pensées et que les pensées attisent encore l'émotion. C'est très exactement un cercle vicieux.
Que fait-on habituellement quand on veut maîtriser son mental et qu'on n'est pas un yogi très avancé sur le Chemin ? On essaie de concentrer sa pensée sur un thème donné. Le mot « concentration », si utilisé, traduit le plus souvent un terme bien connu du yoga, dharana. Je concentre ma pensée sur un mantram, j'essaie de ne pas permettre d'autres pensées que « Seigneur Jésus-Christ, ayez pitié de moi, pauvre pécheur » si je suis chrétien, ou « Om shri Râm jai Râm, j'ai jai Râm » si je suis un disciple de Swâmi Ramdas, ou tout autre mantram. Ou bien, j'essaie de concentrer ma pensée sur une représentation: je visualise par la puissance de l'imagination la divinité tantrique Avalokiteshvara, avec sa posture, ses gestes des mains, ses attributs. Ce sont des techniques peu usitées en Europe, mais dont vous avez entendu parler. Ou bien, j'essaie de concentrer mon attention sur un objet concret: la flamme d'une bougie. Quand vous ne voulez plus être emportés à gauche et à droite par les pensées qui s'imposent, vous essayez de trouver un thème sur lequel vous puissiez vous concentrer.
À cet égard, et je ne vais pas en faire l'énumération exhaustive, il existe de nombreux supports pour cette concentration. Les chrétiens vous en proposent certains, les hindous vous en proposent d'autres, les bouddhistes d'autres encore, mais il s'agit toujours de contrôler le vagabondage des pensées en accrochant l'attention intellectuelle à un thème unique.
Eh bien, voici le secret tout simple: sur quoi pouvez-vous le plus facilement concentrer votre attention pour ne plus penser lorsque vous souffrez ? À la souffrance elle-même ! C'est une manière très concrète de comprendre la parole que j'ai souvent citée : « Comment échapper à la fournaise de l'enfer ? Sautez dans les flammes là où elles sont les plus hautes ! » Lorsque vous vous trouvez dans une situation dite douloureuse, comprenez que la souffrance, elle, est en trop, comme une excroissance inutile. C'est pourquoi j'ai dit tout à l'heure qu'elle était pathologique.
La manifestation la plus claire de la souffrance, c'est le fonctionnement du mental qui s'inquiète, qui rumine, qui se préoccupe de l'avenir, qui répète indéfiniment les mêmes choses. Vous le savez déjà: les commentaires sur la concentration de la pensée ou sur la maîtrise du mental foisonnent. Mais là je vous montre comment certains éléments sont liés. La situation qui vous fait tant souffrir ce soir, cette nuit, c'est d'avoir un trou financier terrible; vous ne pouvez plus emprunter parce que plus personne ne veut vous prêter et vous avez de très grosses dettes à payer. Si d'une manière merveilleuse un notaire vous téléphone en vous avisant que vous avez hérité d'une arrière-grand tante que vous connaissiez à peine et que vos problèmes financiers sont brusquement résolus, votre émotion disparaît aussitôt, plus de souffrance! Le contrecoup de la souffrance, c'est une joie débordante qui vous emporte elle aussi, parce que vous êtes miraculeusement libérés de cette situation angoissante. Et de cette manière-là, vous ne sortirez jamais de ce que j'ai appelé aujourd'hui « la condition humaine ».
Mais pour l'instant, le miracle ne s'est pas produit: il ne se produit qu'avec vos « si », vos « quand », vos rêves et vos regrets. Vous y êtes jusqu'au cou dans cette souffrance et la situation paraît bien réelle, quelle qu'elle soit. Souvenez-vous alors que, du simple fait qu'il y a émotion, vous ne voyez plus telle qu'elle est la situation qui vous fait souffrir. Car voilà aussi un cercle vicieux ! La situation me fait souffrir parce que je ne la vois pas telle qu'elle est ; mais du fait que je souffre, cela m'empêche de la voir telle qu'elle est. Et je commence à « penser » d'autres diraient à réfléchir, à raisonner ou à cogiter mais le mental peut seulement errer, vagabonder ou, en bon français, gamberger. Vous imaginez des solutions qui n'en sont pas, auxquelles vous ne croyez pas vraiment et, finalement, vous abordez les actions concrètes aussi sottement et stupidement que possible, c'est-à-dire menées par l'émotion. Avec cette manière d'agir, les difficultés ne font que s'aggraver, jusqu'à ce que les chaînes de causes et d'effets sur lesquelles vous n'aviez en fait aucun pouvoir finissent par apporter un changement mécanique en attendant la prochaine souffrance. Vous n'allez pas passer votre vie dans une alternance d'émotions heureuses et d'émotions malheureuses !
Donc, me voilà en pleine souffrance. Ce n'est pas la situation qui m'importe, c'est l'émotion. Je ne verrai la situation telle qu'elle est que lorsque l'émotion aura disparu. Cette situation je la conçois à travers des pensées diverses qui m'assaillent et, vous le remarquerez, qui répètent toujours la même chose jour après jour et nuit après nuit tant que les conditions n'ont pas enfin changé. Il faut que j'échappe aux pensées. Tous les maîtres le disent et je commence à me rendre compte par moi-même que ce sont ces pensées qui vivent l'émotion; donc, il faut que je pense à autre chose. J'essaie de concentrer ma pensée sur la flamme d’une bougie; cela dure deux minutes et puis l'idée de la situation douloureuse me harcèle à nouveau. Que pourrais-je bien prendre comme thème de concentration de mon attention pour ne plus penser quand je suis sous le coup d'une émotion ? Je vous ai donné le secret: l'émotion elle-même, autrement dit, la souffrance. Et vous concentrez tout votre intérêt dans la souffrance en tant que souffrance; provisoirement, vous ne vous occupez plus de la situation. Si certaines situations demandent d'agir tout de suite, comme une phrase terrible dite au téléphone et à laquelle il faut bien répondre quelque chose, la plupart des situations contrairement à ce que va vous dire ce menteur de mental n'exigent pas une action immédiate; vous avez deux heures ou deux jours devant vous. Oui ! C'est le mental qui vit dans l'impatience : il faut tout de suite, tout de suite, faire quelque chose!
J'ai un peu de temps devant moi. Vous avez d'autan plus de temps devant vous que beaucoup d'émotion pénibles se manifestent avec une acuité la nuit et vous réveillent ; vous regardez l'heure : une heure du matin Encore, si c'était six heures et demie, vous pourriel décider de vous lever mais qu'allez-vous faire à un heure du matin ? Téléphoner ? Prendre votre voiture vous précipiter chez « elle » (ou « lui »)? Allons..
Vous concentrez tout votre intérêt dans la souffrance elle-même pour la ressentir, la connaître, la vivre consciemment, l'apprécier, en avoir l'expérience. Et vous allez faire cette extraordinaire découverte : il est très facile de se concentrer dans l'émotion douloureuse et, du coup, de ne plus penser. Vous ressentirez donc l'émotion en tant qu'émotion, la souffrance en tant que souffrance, mais il n'y aura plus les pensées. Et c'est le but à atteindre coûte que coûte.
Toute votre attention se passionne pour l'échantillon de souffrance que vous êtes en train de vivre. Je m'occupe pas de la situation, je ne répète pas indéfiniment: « Si seulement ma sœur n'avait pas téléphoné ! » ou bien : « Bon, je vais écrire... Non, il faut pas écrire, je vais téléphoner dès demain. Non, il ne faut pas téléphoner, il vaut mieux y aller... puis ? Combien de temps va durer ce mécanisme aberrant de la pensée ?
Vous vous concentrez dans l'émotion et vous ne pensez plus. Vous verrez que je ne vous mens pas. Plus de pensées; la tête est uniquement occupée à ressentir l'émotion et comme celle-ci s'impose, il est beaucoup plus facile de se concentrer sur elle que sur la flamme d'une bougie ou la visualisation d'une Divinité tantrique, tentative de concentration à laquelle l'émotion vous arrache en vous ramenant sans merci à la situation douloureuse. Si vous vous concentrez directement dans l'émotion, que peut faire l'émotion pour détourner votre attention? Elle n'a plus à vous distraire de votre concentration sur un thème étranger: toute votre attention, vous la lui avez déjà donnée. Donc, vous ne pensez plus.
Ne pensant plus, vous ne nourrissez plus l'émotion douloureuse par vos idées noires et vos cogitations. Moralité : du fait qu'il n'y a plus de pensées, l'émotion s'apaise peu à peu, comme un feu qui brûle mais dans lequel on ne rajoute pas de bois : les bûches se consument puis le feu s'éteint. La situation est toujours là, telle quelle, mais l'émotion a diminué ou a même disparu. Cela vous donne la preuve que l'émotion peut être dissociée de la situation douloureuse.
Quand l'émotion a disparu, vous revenez à l'appréciation de la situation. Bon, alors maintenant, qu'est-ce que je fais ? Réfléchir à la situation fait de nouveau lever l'émotion, mais un peu ou même beaucoup moins Intensément. Vous refaites le même exercice, la même pratique. Bien, je me concentre de nouveau dans l'émotion, je ne « pense » plus, je ne suis plus victime de pensées douloureuses qui me torturent. Et l'émotion qui avait peut-être mis une heure à disparaître ne met plus qu'un quart d'heure à se dissiper. Vous voilà de nouveau calme. Il suffit d'un échantillon, un seul, de souffrance pour faire cette découverte fondamentale : il est possible de disjoindre la situation et l'état intérieur. C'est une expérience inoubliable; toute la souffrance vient de cette non-dissociation et toute la libération vient de cette dissociation.
Découvrez par vous-mêmes cette étonnante vérité. Vous avez vécu jusqu'ici sur une conviction erronée: la conviction que les situations douloureuses font inévitablement souffrir. Il faut bien que vous sortiez des petites recettes habituelles, connues, et qui ne mènent pas bien loin, ou de votre obsession de la psychanalyse et de la psychothérapie. Même si vous faisiez la plus belle des thérapies primales et que le docteur Janov vous cite en exemple dans son prochain livre, votre problème ne serait pas résolu pour autant. Le problème fondamental de LA souffrance, au singulier, ne serait pas résolu. Vous auriez simplement gagné une amélioration dans certains domaines de votre vie. C'est déjà appréciable mais, si nous ne parlons certes pas contre les psychothérapies, nous parlons d'une autre démarche qui est l'enseignement fondamental de la Sagesse
Personne ne peut faire pour vous ce que je vous propose. Je vous procure la lime; c'est à vous de limer les barreaux de la prison. Je vous donne la pioche c'est à vous de creuser sous les barbelés un tunnel souterrain. Et j'ai essayé de décrire cette expérience nouvelle aussi concrètement que possible, en m'appuyant sur le souvenir de ma propre mise en pratique, même si voilà bien des années que les souffrances ont disparu de mon existence alors que le situations qui, autrefois, m'eussent semblé douloureuses ou pénibles se présentent toujours. Ne tenons pas compte, si vous voulez, des pires tragédies encore que la vérité soit toujours la vérité et que ce dont je parle s'applique aussi aux pires tragédies mais envisageons toutes les situations cruelles, inquiétantes, dont on voudrait tant qu'elles ne se produisent pas ou qu'elles disparaissent. Je peux vous assurer que si je regardais mon existence actuelle de la manière dont je fonctionnais autrefois, je ne dormirais pas la nuit à force de soucis et d'inquiétude ! Je fonctionnais autrefois comme ceux qui me font inlassablement part de leurs souffrances et qui essaient de vivre tant bien que mal, au jour le jour, au lieu de percer une fois pour toutes le secret de la souffrance. À travers tout échantillon, vous pouvez découvrir ce secret. Peut-être un seul échantillon ne suffira-t-il pas, mais il n'en faut pas des centaines; bien vécus, il en faut des dizaines mais pas des centaines. Et la vie vous en offre, sinon à longueur de journée, du moins à longueur de semaine.
J'espère que vous avez bien entendu ce que j'ai essayé de vous transmettre simplement, que vous ne l'oublierez pas et que vous le mettrez en pratique loin d'ici. Vous vous trouverez peut-être seuls à trois heures du matin dans votre chambre, réveillés avec le cœur qui gémit et la tête qui s'affole, mais j'espère que vous vous souviendrez : « Ne retombons pas dans les mécanismes habituels. Il m'a été dit quelque chose que tout le monde n'a pas entendu, que tout le monde ne connaît pas: premièrement la situation pourrait exister sans l'émotion, ce qui me permettrait de voir la situation d'une manière totalement différente; sans l'émotion, je verrais qu'il n'y a pas de quoi souffrir, qu'il n'y a pas de quoi s'inquiéter. C'est l'émotion qui me montre la situation comme si douloureuse. Deuxièmement l'émotion m'impose tel type de pensées. Troisièmement, ces pensées réactivent l'émotion; donc, c'est le moment d'échapper à la ronde folle des pensées et de mettre en pratique. » Et là, je vous ai donné une clé du fait que vous concentrez tout votre intérêt sur l'émotion elle-même, celle-ci n'est plus là pour vous détourner de votre concentration. L'émotion est comblée puisqu'elle a réussi à accaparer tout votre intérêt. Et, du coup, vous ne pensez plus; vous ressentez seulement. Votre tête elle-même est occupée à ressentir l'émotion.
Bien entendu, ce n'est possible que sur la base du « oui à ce qui est » et de l'adhésion à la réalité. Vous êtes advaïta, « non deux », ici et maintenant. L'émotion n'étant plus nourrie par les pensées, s'est dissipée. Et je me rendors tranquillement. Ou bien je profite de ce que je suis calme pour revoir la situation. Qu'est-ce que je fais ? Comment vais-je agir? Revoir la situation fait se lever une fois encore l'émotion douloureuse. Je recommence le même travail, sans discuter et sans me décourager. Ce qui m'a demandé une heure tout à l'heure ne me demande plus qu'un quart d'heure et me revoilà paisible.
Tant et si bien que vous arriverez à « voir » la situation sans émotion. Vous ne serez pas libres en une seule fois; il faut s'exercer. Nous savons bien qu’il n'y a aucun accomplissement humain sans pratique. Voilà à quoi vous pouvez vous exercer, qui donnera des résultats réellement libérateurs et qui gravera vous de nouvelles convictions. Et surtout, vous arriverez vous-mêmes à cette conclusion dont vous n'êtes pas encore certains vous-mêmes : il est possible de ne plus souffrir dans les situations dites « douloureuses ».
La situation douloureuse, envisagée sans l'émotion de souffrance, ne se présente plus comme elle s'est présentée pour vous jusqu'à présent. C'est aussi clair et précis que d'enlever une paire de lunettes à verres déformants, image bien connue. Jusqu'à présent, vous avez vécu les situations dites « douloureuses » à travers une émotion de souffrance. C'est comme si vous aviez vécu toutes ces situations avec des verres colorés. Et pour la première fois, vous vivez une situation dans sa vérité non déformée. « Cela ne correspond plus à ce dont j'étais certain. » Eh oui ! Le mental a une certitude, les sages ont la certitude inverse. Qui va gagner en vous ? La sagesse ou le mental?
La sagesse a une certitude et votre mental en a une autre. Et ces deux certitudes sont diamétralement opposées. Ce n'est pas un réajustement, c'est un retournement complet. Les deux points de vue sont contradictoires. Seulement, l'un des points de vue vous établit au cœur de ce Royaume des Cieux qui est au dedans de vous, et l'autre point de vue vous maintient dans une vie chaotique, ballottée, insatisfaisante, même s’il y a des joies et des succès.
Je ne nie pas qu'il y ait aussi des moments heureux dans les existences. Mais je parle d'un bonheur stable, inébranlable, définitif, éternel et qui ne vous interdit ni de vous réjouir avec ceux qui se réjouissent ni de compatir avec ceux qui souffrent, qui ne vous interdit même pas de constater que vous préférez le vin de bordeaux au vin de Bourgogne. Il n'y a rien de morbide dans ce que nous offre la Sagesse. Elle nous propose seulement la liberté, celle dont nous avons besoin pour être heureux, en paix. Si l'on vous fait choisir entre deux vins et que vous choisissez celui que vous préférez, pourquoi pas ? Le jour où vous n'aurez rien d'autre à boire qu'une boisson imbuvable, il sera bien temps de mettre l'enseignement en pratique et de dire oui à ce qui est.
Mais il faut que vous entendiez encore ceci. Jusqu'à présent, vous avez écouté ce que j'ai pu dire et ce que d'autres disent à travers l'écran des vieilles expériences et en étant persuadés que tout ceci est très beau mais que ce n'est pas vrai. La conviction enracinée dans votre être affirme, proclame, répète que les situations douloureuses font souffrir, un point c'est tout. Ce qui est dit ici contredit trop radicalement l'expérience gravée en vous. Vous n'y croirez qu'après avoir fait l'expérience, ne serait-ce qu'une fois. Une fois suffit.
Mettez en pratique dès la prochaine situation difficile dans laquelle vous vous trouverez, quelle qu'elle soit. Ne tolérez pas les pensées qui affirment que c'est trop difficile dans cette crise professionnelle angoissante ou cette trahison amoureuse si cruelle. Ou que vous seriez fidèles à cet enseignement dans une situation ponctuelle -- la douleur d'avoir brisé un objet que vous trouviez si beau et que vous aviez payé si cher à la salle des ventes -- mais que c'est « trop dur» s'il s'agit d'une situation longue, qui dure depuis des années et qui, selon vous, n'est pas près de se régler.
Quelle erreur ! Cette situation longue qui dure depuis des années et qui, selon vous va durer des années encore, c'est ici et maintenant que vous en souffrez. Les souffrances passées ne sont plus et les souffrances à venir n'existent que dans votre imagination. Il n'y a donc pas d'exception à ce que je vous propose; s'il y avait une seule exception, tout l'édifice de la sagesse s'écroulerait et aucune libération ne serait possible.
Ici et maintenant : avant tout, ne pas penser, ne plus tenir compte de la situation; pour ne plus penser, concentrer l'attention dans la souffrance. Et vous faites une découverte, une découverte de dissociation, une découverte de liberté. Si vous mettez vraiment en pratique, la transformation totale de vous-mêmes, donc de votre existence, peut s'accomplir en deux ou trois ans. Et je ne vois pas quelle autre mise en pratique directe et vraiment efficace je peux vous proposer que celle-ci. Alors, vous allez faire LA découverte. À travers un échantillon, vous ferez la découverte qui concerne toute souffrance. Et comme toute souffrance est liée à un désir et à une peur, inévitablement, vous découvrirez l'essence même du désir et l'essence même de la peur.
Ne pas rassurer une peur est souffrance; ne pas satisfaire un désir est souffrance. En découvrant, dans une situation donnée, la possibilité de ne plus souffrir, vous découvrez qu'il est possible de ne plus souffrir même si un désir n'est pas accompli. Et vous découvrez qu'il est possible de ne plus souffrir même si une peur n'est pas rassurée, en ce sens que la menace plane toujours à l'horizon, que votre ennemi par exemple continue à dire partout du mal de vous. Le « secret », dans la mesure où c'est difficile à entendre, réside dans le passage du pluriel au singulier : les désirs, le désir. consiste à comprendre que tout est contenu dans un « échantillon ». Vous analysez une cuillerée d'eau : H2O. Terminé ! Vous n'avez pas besoin d'analyser des milliers de litres d'eau pour en connaître la formule. Chaque échantillon d'existence un peu intense contient à lui tout seul le secret de la servitude et de l'émancipation. La bibliothèque entière d'un monastère bouddhiste est implicitement contenue dans chaque échantillon de votre existence, quelle que soit cette existence, du moment qu'ici et maintenant vous ressentez quelque chose.
Et ainsi vous pouvez progresser vite et vous pouvez vérifier par vous-mêmes la véracité de ce qu'enseignent les sages sur la découverte libératrice et la possibilité d'un éveil. Puisque vous avez découvert la méthode, il n'y a plus qu'à l'utiliser chaque fois, ce qui deviendra de plus en plus facile parce que votre conviction sera de plus en plus grande. Au début, c'est dur. Il vous faudra être courageux, peut-être héroïques, Vous aurez à lutter pied à pied : « Je souffre, j'essaie de me concentrer dans la souffrance, mais le résultat promis ne se produit pas. » Bien sûr, cette nouvelle attitude est tellement inhabituelle que cela ne « marchera » probablement pas tout de suite. « Je me décourage, je suis de nouveau pris par les pensées, les idées noires » ; votre cœur gémit, votre cœur saigne, l'enfant en vous appelle « au secours » un papa fort et solide, une maman aimante et consolante. Peu à peu, cette démarche devient de plus en plus facile. Vous êtes imprégnés d'une espérance, pas d'un espoir: « Oh ! si seulement... !» Non. D'une espérance, l'espérance que les grandes promesses se réaliseront pour vous, l'espérance de ne plus être prisonniers, l'espérance de vivre « dans le monde sans être de ce monde », l'espérance que les situations n'auront plus le pouvoir de vous imposer leur loi, celle de l'émotion, des pensées correspondantes et, par conséquent, des réactions correspondantes.
J'aimerais que des centaines de pages de livres puissent se condenser pour vous en une attitude simple dont vous soyez suffisamment convaincus pour persévérer. Dès que ça marche mal, si le simple fait de dire « oui » du bout des lèvres ne produit pas un miracle, il ne faut pas vous décourager. Il s'agit d'une action très particulière, celle du disciple qui comprend ce qu'il y a de grandiose dans un échantillon d'existence. Et l'échantillon, ce n'est pas mystérieux, c'est la situation dans laquelle vous êtes momentanément plongés quelle qu'en soit la forme.
Qu'est-ce qui va se passer? D'abord, avant même d'être arrivés au bout du Chemin, cette espérance va devenir l'élément dominant de votre vie. Ce n'est pas seulement : « Arnaud dit que... » C'est vous, chacun de vous qui peut dire : « Maintenant, c'est moi qui en suis sûr. » Il n'y a plus de vie monotone, il n'y a plus de vie fastidieuse, il n'y a plus de métro-boulot-dodo, n'y a plus de frustration. Vous êtes tous engagés dans une aventure passionnante: celle de la Libération. C'est l'aventure la plus exaltante, la plus gratifiante. J’ai vécu l'aventure du voyage, de l'exploration même, l’aventure professionnelle, l'aventure amoureuse. J'ai connu à la fois l'aspect douloureux de l'existence à différents âges et sous différents aspects et j'ai connu aussi l'aspect heureux. J'ai vraiment eu, au moins pendant quelques années, une vie très riche où à peu près tous mes rêves se sont réalisés. Quand je vous dis : c’est l'aventure qui peut le plus vous combler, je sais bien de quoi je parle.
Si vous faites ce que je vous ai proposé, vous allez très vite vérifier que le monde demeurant « le monde », le monde dans lequel, vous, vous vivez, n'est plus du tout le même; ce n'est plus un monde de peurs, de frustrations, de conflits. Vous allez avoir la preuve de cette dissociation possible. Encore des situations, qui sont ce qu'elles sont, mais vous, vous avez changé. C'est beaucoup plus important que le changement du monde. Tant mieux si l'inflation baisse, si le chômage diminue; et tant mieux si les autres, loin de nous, souffrent moins, s'il y a moins de faim dans le tiers-monde, moins de combats des grandes puissances par petits peuples interposés, moins de villages détruits au napalm en Afrique ou en Asie, tant mieux, tant mieux tant mieux ! Si vous pouvez faire quelque chose pour diminuer la souffrance dans le monde, faites-le, donne votre temps, votre énergie, votre argent.
Mais il y a longtemps qu'on rêve de ce monde transformé et on ne l'a pas encore vu, ni en Russie soviétique, ni dans l'Amérique capitaliste. Le monde sera toujours « le monde ». Il y aura toujours des gens pour vous créer des difficultés, des gens simplement emportés par leur mental et leurs émotions. Mais vous vous vivrez « dans ce monde sans être de ce monde » autrement dit, vous vivrez comme tout le monde pourtant, vous vivrez dans un autre monde. Dans un monde où il n'y a plus de gens méchants, mais seulement des êtres qui souffrent ; dans un monde qui est en fait le monde réel mais qui n'est pas celui dans lequel vivent les autres ni dans lequel vous avez vécu jusqu'à aujourd'hui.
Par la mise en pratique que je vous propose, vous allez vérifier ce que je promets aujourd'hui; car vous aurez accès à l'essence même de la condition humaine. Un jour viendra où vous serez suffisamment convaincus pour qu'une « métanoïa » s'opère à l'intérieur de vous, un retournement, une conversion. Le mental, l'ancienne vision, a définitivement abandonné la place et maintenant c'est le gourou intérieur qui s'est établi en vous. Il vous sera devenu impossible de ne pas mettre en pratique, d'oublier de mettre en pratique. Alors qu'aujourd'hui, tous les mécanismes du mental, je le sais bien, jouent encore contre cette mise en pratique.
Le mental ne pourra plus vous imposer sa vision mensongère. Le moment le plus grand de toute votre existence est la découverte qu'il y a une issue, parce que vous avez découvert le secret du désir, de la peur et de la souffrance au singulier.
J'ai envie de dire mais ne l'entendez pas comme une boutade : « C'est tellement affreux de souffrir ! » À quoi vous allez répondre : « Je le sais bien !» Vous n'en êtes pas assez convaincus. C'est affreux de souffrir, c'est affreux que les situations aient plein pouvoir pour nous faire mal, que la vie puisse jouer avec nous comme un chat s'amuse avec une souris, la relâche et la rattrape. C'est affreux de souffrir, c'est horrible.
Et c'est possible de ne plus souffrir.
Ne pensez pas seulement aux grandes tragédies. Pensez à toutes les souffrances qui s'accumulent parce qu'il arrive que vous ayez à la fois un problème avec la maladresse du cousin dont la parole ce soir-là a des répercussions en chaîne, un problème avec la scolarité des enfants, plus un problème de santé, un problème conjugal ou avec votre amant, sans que ce soit des tragédies que tout le monde reconnaîtra comme vraiment atroces telles que de voir mourir son enfant sous ses yeux. La vie est souffrance. C'est affreux mais c'est fondé sur un aveuglement, un faux mécanisme, une fausse conviction qui est celle du mental.
Quand cette espérance est née en vous, vous ne pouvez plus ne pas mettre en pratique. Si vous savez nager et que vous tombez à l'eau, vous nagez; celui qui sait nager ne se noie plus.
Cela aura d'abord comme effet de changer votre être. L'être d'un homme qui ne peut plus souffrir est tout différent de l'être d'un homme qui souffre dès que cela va mal. Votre être changeant, votre action va changer. Elle ne sera plus une réaction née de votre aveuglement émotionnel mais une action née de votre vision pacifiée, détendue, une action juste ou, si besoin est, une absence d'action. N'accomplissant plus ces actions inutiles par lesquelles vous envenimez les situations, vous économiserez beaucoup d'énergie et supprimerez bien des conséquences fâcheuses. Et vous vivrez dans un climat de certitude.
C'est un point essentiel, lié à tous les autres. Les certitudes au pluriel, le mental n'en a jamais; la buddhi peut en avoir. Vous avez des certitudes dans des domaines techniques, scientifiques, qui sont les vôtres ; sans certitudes on n'aurait pas envoyé des hommes dans la lune et on ne les aurait pas ramenés sur la terre. Je ne parle pas de ces certitudes scientifiques ou techniques dans lesquelles le mental ne joue aucun rôle. Je parle des circonstances de vos vies, des situations existentielles dans lesquelles le mental règne en maître. Il n'y a pas de certitude mais des fausses certitudes dans lesquelles vous ne pouvez pas être unifiés parce qu'une part de vous sait bien que les affirmations du mental ne sont pas véridiques. Alors, vous vivez dans un monde inquiétant parce que vous ne pouvez pas être sûrs de vous, ou très relativement. « Oh, je suis bien sûr que si je ferme le radiateur, dans quelque temps il fera moins chaud dans la pièce », mais dans des situations plus complexes, vous n'êtes pas sûrs de vous. Vous ne savez pas vraiment quelle action il faut accomplir et quelle action il ne faut pas accomplir; donc, vous ne vivez pas établis dans LA certitude au singulier.
Les certitudes, il y en a que vous n'aurez jamais, même libérés. Le Sage est tout à fait capable de dire « je ne sais pas ». On a même énoncé cette parole: «Le Sage est celui qui sait qu'il ne sait pas. » Toutes les fausses certitudes du mental tombent. Les opinions tombent. En même temps que vous verrez naître et grandir en vous un élément nouveau, l'espérance, vous verrez naître et grandir en vous une réalité nouvelle, la certitude, comme si vous étiez vraiment guidés de l'intérieur. Vous pouvez l'exprimer en termes religieux et cela a été fait abondamment : « C'est Dieu qui agit en moi»; « je suis devenu l'instrument conscient de Dieu, je n'agis plus sans prier intérieurement pour comprendre quelle est la volonté de Dieu ». Et vous pouvez aussi l'exprimer sans utiliser le moins du monde ce langage religieux.
L'émotion vous enlève le droit à la certitude; l'émotion oscille du « pour » au « contre », pense une chose midi, le contraire à quatorze heures, pense autre chose encore vers seize heures et revient le soir à la première solution. Tandis que la non-émotion vous Promet la certitude en ce qui concerne l'action : voilà ce que j'ai à faire. Et cette action vous maintient dans la paix; plus rien n'est un problème, plus rien. Tout ce qui se présente est simplement un événement. Les chaînes de causes et d'effets sont à l'œuvre et certaines conditions étant réunies, un événement se produit. Mais un événement ne peut plus être un problème, c'est fini. Et vous, vous sentez ce que vous avez à faire. Vous le faites, et c'est dans l'action même que vous trouvez la paix. Et cette manière d'être et d'agir qui ne vous arrache plus jamais à la plénitude des profondeurs ni à la paix est votre droit de naissance.
Et vous vivez libérés du doute, tout en reconnaissant aisément vos limites. Tel que je suis, avec mes limites, voilà ce qui m'est demandé. Si j'étais beaucoup plus intelligent, si j'étais beaucoup plus habile ou si j'étais beaucoup plus brillant, peut-être que d'autres actions seraient possibles. Mais moi, voilà ce que je suis, voilà ce qui m'est possible. L'important n'est pas d'être intelligent, l'important n'est pas d'être brillant, l'important n'est même pas d'être efficace. L'important est d'être établi dans la paix du cœur et de ne plus être arraché à cette paix. Et l'action n'est un problème que parce que le mental pense; et le mental pense parce qu'il y a émotion, et ainsi de suite...
Tout va être changé: votre être, votre vie, votre fonctionnement, dans ce même monde qui continuer avec des hauts et des bas, de bonnes et de mauvaise nouvelles, des réussites et des échecs, des approbation et des critiques, des amis qui vous aiment et de ennemis qui vous attaquent. Vous économiserez tout l'énergie gaspillée en émotions et en pensées. Et cette énergie, qui est maintenant à votre disposition, se raffine, s'affine d'elle-même. Vous avez de plus en plus souvent la disponibilité pour méditer sans effort. Tout est lié. Et cet état de non-émotion, de sérénité, devient de plus en plus intense. On a le droit de dire qu'il devient un état de béatitude, de bonheur indicible, de joie qui demeure à travers toutes les vicissitudes. Mais la découverte du Royaume des Cieux qui est au-dedans de nous n'est pas possible si vous vous contentez seulement de méditer; cette découverte est possible quand le premier éveil dont je parle aujourd'hui a été effectué par chacun à titre personnel. Vous avez compris ce qu'il y a à comprendre. La concentration dans l'émotion elle-même vous libère des pensées, qui, puisqu'elles ne se produisent plus, cessent de vous présenter une vision fausse de la situation. Peu à peu, au lieu de vivre dans un monde irréel vous vivez dans le monde réel.
Mais pour voir cette réalité fondamentale qui s'appliquera ensuite à toutes les situations possibles, il faut utiliser une première situation, puis une seconde, puis une troisième, toutes celles que la vie vous offre.
Ma vénération pour plusieurs sages hindous, tibétains, japonais, soufis, est totale, mon amour pour eux est indicible. Mais je sais que leur chemin ne pouvait pas me convenir personnellement. Et vous ne pouvez pas compter sur moi pour vous indiquer un chemin dont je n'ai pas l'expérience et dont je n’ai, par conséquent, pas le droit de parler. Je peux uniquement témoigner pour le chemin que j'ai concrètement suivi auprès d'un maître indien, Swami Prajnânpad. Je ne nie pas la valeur des autres voies. Simplement, il est normal, quand on veut vous convaincre d'un chemin, qu'on en parle avec insistance comme si c'était « le » chemin.
Peut-être que pour vous tous ou beaucoup d'entre vous, le chemin que je propose est en effet « le » Chemin, votre chemin. J'ai partagé avec vous une expérience. C'est l'ancien disciple de Swamiji Prajnânpad qui vous parle, ou plutôt le disciple éternel de Swâmi Prajnânpad. Ce que je vous ai proposé, je l'ai fait ; au début ce fut difficile, il fallait « s'accrocher », comme on dit. Puis peu à peu, c'est devenu plus facile. Plus tard, c'est devenu passionnant, passionnant comme une belle partie peut l'être pour un amateur d'échecs. Enfin, la liberté est devenue stable. Quand un bateau a atteint le port, la navigation est terminée et vient un moment où l'enseignement se met en pratique de lui-même; si les circonstances sont particulièrement intenses et que vous ne pouvez plus naviguer au pilotage automatique, vous reprenez les commandes. Vous ne pouvez plus ne pas mettre en pratique.
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Chapitre entier : L’inaltérable :
Il existe, à première vue, deux aspects de l'enseignement que je vous transmets: un aspect psychologique qui paraît tout de suite compréhensible et un autre aspect plus inhabituel, métaphysique, bien qu'en employant le mot « métaphysique » je ne parle pas de philosophie mais uniquement d'une expérience et d'une réalisation.
Même avec les années qui passent, la presque totalité d'entre vous est convaincue qu'il faut d'abord se préoccuper du niveau psychologique et qu'on s'occupera ensuite du niveau métaphysique, et c'est cela qui n'est pas juste. Dans un enseignement spirituel, le niveau métaphysique intervient dès le premier jour, dès le premier pas, et le niveau psychologique intervient après comme une aide, un point d'appui, une méthode, pour atteindre le but réel.
Si nous voulons bien voir de quoi il s'agit, il faut commencer par la métaphysique et faire ensuite appel à l'aspect psychologique de l'enseignement. Sinon, vous consacrerez des années à une pratique qui relève beaucoup plus des différents types de psychothérapie que d'une voie initiatique. La sadhana vous propose un but radical et c'est par la compréhension de ce but qu'il faut commencer.
Ce but, c'est la libération de la conscience de soi par rapport aux situations extérieures et intérieures dans lesquelles nous sommes insérés minute après minute, seconde après seconde. Swâmiji employait les mêmes mots que l'on trouve dans Fragments d'un Enseignement inconnu: identification et non-identification. L'identification est l'absorption du sujet par l'objet, autrement dit se confondre avec ce que l'on n'est pas réellement, se prendre pour ce que l'on n'est pas réellement.
Il existe en sanscrit deux mots très connus que l'on entend à longueur de journée dans les ashrams et que l'on peut lire dans tous les livres sur l'hindouisme: nama-rupa, traduits par « le nom et la forme », correspondant au monde relatif dont nous sommes prisonniers.
Je connaissais certes ces mots bien avant de rencontrer Swâmiji mais j'ai remarqué un jour que celui-ci traduisait avec moi nama-rupa par perception et conception; perception pour la forme, conception pour le nom. Et cela m'a beaucoup aidé, car la réalité relative se ramène en effet à ce nama-rupa ou à cette perception et cette conception.
Chaque sensation et chaque organisation de nos sensations déterminent une perception. C'est un mot si vaste qu'il englobe toutes nos expériences à travers les cinq sens. Et la conception représente ce que nous croyons, pensons, savons; c'est la manière dont se présente intérieurement le monde dit extérieur. J'ai une perception de mon corps physique si j'ai mal au ventre ou si je pratique un exercice de sensation de soi. J'ai aussi une perception de mon corps si je me regarde dans la glace. Et la conception, c'est considérer que je me prénomme Arnaud, que je suis diplômé « des Sciences-Po» de Paris, que j'ai voyagé en Asie, que j'ai écrit des livres. Toute idée est une formulation à partir de mots, de désignations, de concepts. Les mots Nama-rupa avaient quelque chose de solennel pour moi parce que ce sont des mots clés de l'enseignement védantique; mais si on ne se laisse pas émerveiller par la respectabilité du sanscrit, ces termes « perception » et « conception » sont accessibles à tous et les formes que prend notre conscience se ramènent soit au mot perception, soit au mot conception.
On pourrait imaginer une perception sans conception si le mental ne fonctionnait pas, si le passé n'intervenait pas pour donner un éclairage particulier au présent. Dans des circonstances exceptionnelles, il arrive que la pensée s'arrête pendant un instant; on ne conçoit plus, on perçoit, seulement. C'est le cas si nous sommes surpris dans une situation inhabituelle, si nous éprouvons une joie particulièrement intense ou si nous sommes face à face avec un spectacle qui nous émerveille comme les temples de Karnak en Égypte.
Nous avons l'habitude de dire: « je suis resté le souffle coupé », ou « je suis resté bouche bée ». Effectivement, quand la respiration s'arrête, la pensée s'arrête; c'est une constatation fondamentale dans le yoga. Si vous voulez arrêter de penser, suspendez votre respiration; seulement vous ne pouvez pas cesser de respirer plus de deux ou trois minutes, même si vous êtes spécialement entraînés, et le but c'est d'arrêter la pensée à volonté et indépendamment des exercices respiratoires.
Donc dans certaines situations exceptionnelles où nous avons le souffle coupé, la pensée s'arrête; il y a perception sans conception. Ensuite la pensée reprend : « Ces temples de Karnak sont plus impressionnants encore que je ne l'avais imaginé; ils ne ressemblent à rien de ce que j'ai connu » ou, au contraire « ils me rappellent l'architecture du Parthénon, de Notre-Dame ou d'Angkor ».
C'est de ces deux domaines, celui de la perception et celui de la conception, que la conscience de soi peut être libre, indépendante, non affectée. Si vous regardez un peu plus attentivement, vous verrez que le domaine de la perception n'est en fait que la série des perceptions successives, seconde après seconde, qui composent notre existence, et qu'il ne peut pas y avoir simultanément plusieurs pensées dans le cerveau. La pensée peut fonctionner très vite et les pensées se succéder rapidement. Lors de circonstances particulières, la pensée fonctionne même avec une rapidité inhabituelle. Il y a différents temps pour la conscience. Certaines plongées dans l'inconscient, que ce soit à la faveur d'une syncope ou par l'utilisation de drogues (ou toute autre méthode) peuvent nous donner l'expérience d'une multitude d'images, de souvenirs revécu en quelques secondes et, si on voulait les raconter, cela prendrait beaucoup plus de temps. Mais le fait est que nous ne pouvons pas avoir deux pensées simultanément même si celles-ci se succèdent très vite. Le monde du nom et de la forme n'a que la réalité de l'instant, n'est que la perception de l'instant et la pensée de l'instant.
Le fonctionnement de la pensée, de la conception, est nourri du passé et il nourrit les projections sur le futur. Il arrive souvent que vous pensiez en fonction d'expériences anciennes qui déterminent vos conceptions actuelles ou de craintes pour le futur ou, tout simplement, que vos pensées concernent ce qui s'est passé autrefois ou ce qui se produira plus tard. Il n'en reste pas moins, si nous regardons bien, que même une pensée concernant le passé se présente toujours ici et maintenant avant qu'une autre ne lui succède et qu'une pensée concernant le futur lui succède encore mais se présente aussi ici et maintenant.
Le but qui vous est proposé dès le premier jour, c'est la non-identification de la conscience aux perceptions et aux conceptions. Pour vous établir dans cette non-identification, il vous faudra peut-être des années. Mais c'est une autre question. Si vous jouez au tennis, le but qui vous est proposé c'est, dès le premier jour, de rattraper les balles de votre adversaire et de lui renvoyer celles-ci de manière à ce que lui ne puisse pas les rattraper. Le tennis est le tennis, que vous soyez un débutant ou que vous disputiez une coupe du monde à Wimbledon ou à Roland-Garros. Vous savez tout de suite de quoi il s'agit, même si vous restez muets d'admiration en regardant jouer Mac Enroe ou Noah.
Sur le chemin, ce n'est pas aussi clair et il arrive que pendant des années, le but ne soit même pas entrevu. Comment alors s'étonner qu'on tâtonne dans la confusion? Essayez d'imaginer, malgré l'absurdité de cette comparaison, un sportif jouant au tennis depuis cinq ou six ans et qui n'aurait pas compris que le jeu consiste à rattraper les balles, à les renvoyer de l'autre côté du filet, à l'intérieur des bandes blanches et à un endroit du terrain qui rende difficile à l'adversaire de les lui renvoyer à son tour. Poursuivez l'absurdité apparente de cette proposition: imaginez un joueur qui pratique le tennis depuis six ans, dont le professeur a soigneusement corrigé la manière de tenir la raquette, la souplesse du poignet, l'utilisation non seulement de l'avant-bras seulement mais du bras entier, et que vous découvriez au bout d'une demi-heure d'entretien avec lui qu'il n'a pas du tout compris la règle du jeu.
N'est-ce pas également absurde que certains, au bout de cinq ans ou six ans de familiarité avec un enseignement spirituel n'aient pas compris de quoi il s'agit, se soient emparés de détails tels que la manière de tenir la raquette ou de fléchir la jambe mais n'aient pas assimilé l'essence même de leur activité ?
Beaucoup de ceux que je rencontre pensent que l'enseignement de la libération de la conscience est quelque chose de très difficile, réservé aux sages hindous, qui demande des sacrifices et des renoncements héroïques et qui viendra plus tard. « Ils sont modestes», « ils ne visent pas si haut », tout ce qu'ils demandent c'est d'avoir une vie professionnelle moins frustrante, une vie amoureuse moins chaotique, des angoisses moins fréquentes, une certaine paix et un peu de joie de vivre.
La non-identification au nom et à la forme vous est proposée dès le premier jour. Mais elle ne se démontre pas aussi clairement que l'art du tennis. Il faut tout de même essayer de comprendre; c'est le but que j'ai retrouvé partout pendant mes années de voyages et d'études, dans toutes les traditions spirituelles que j'ai approchées. Si ce but n'est pas clair, vous profiterez bien mal des efforts que vous ferez ou que vous croire faire.
À cette non-identification, il faut aussi s'exercer dès le premier jour. C'est par là que tout commence. Alors pourquoi est-ce que le premier jour où vous vous engagez sur ce qu'on appelle un chemin, l'essentiel n'est pas clair? Tout l'édifice de la religion, dans la mesure où elle n'est pas morte ou dégénérée, se rattache à ce dont je viens de parler. Le védanta n'en est pas moins grand, et même grandiose, n'en est pas moins imprégné de sacré, même si les Upanishads n'impliquent ni rites ni cérémonies. Elles sont le commentaire de la parole du Christ: « Le moment est venu où les véritables adorateurs adoreront Dieu en esprit et non plus dans les temples. »
De même que l'aspect psychologique de la voie, aussi intéressant soit-il, est secondaire au sens de venant en second, de même les rites et les cérémonies, aussi précieux, efficaces soient-ils dans certains cas et pour certains tempéraments, sont secondaires. L'essentiel est de chercher premièrement le Royaume de Dieu et sa justice, le reste doit être considéré comme un moyen.
Ce que nous nommons yoga ou marg (le mot sansrit que nous traduisons par voie ou chemin) commence par une prise de conscience: « Je suis constamment happé par mes perceptions et mes conceptions. » Ce que vous appelez être conscient n'est que l'identification aux formes de conscience qui se succèdent de seconde en seconde, c'est tout. Et nous, Ocidentaux, qui avons donné beaucoup moins importance à l'étude du sommeil sans rêves que ne l’ont fait les hindous, nous sommes enclins à penser que pendant le sommeil profond nous ne sommes pas conscients. Un des aspects intéressants du védanta consiste à attirer notre attention sur le fait que nous avons une certaine forme de conscience pendant le sommeil qui n'est ni un néant ni une mort dont nous ressusciterions tous les matins ! Le défilé de perceptions et de conceptions, comparable à un film de cinéma, ne cesse jamais et, si nous demeurons absorbés par ces instants de conscience successifs, notre vie entière se déroulera sans vigilance avec des moments heureux et des moments malheureux, des réussites et des échecs, des actions et des réactions. Et, même si nous laissons un nom célèbre dans l'histoire, nous aurons manqué l'essentiel.
Cet essentiel, que des êtres qui n'ont jamais entend parler de spiritualité ou qui affirment ne pas s'y intéresser le laissent échapper, c'est normal. Mais que ceux qui se considèrent comme engagés depuis plusieurs années sur un chemin spirituel le laissent aussi échapper, c'est plus étonnant.
Le védanta vous appelle à faire grandir en vous la conscience-témoin que désigne le terme sanscrit bien connu sakshin. Par rapport à cette croissance, tout reste est secondaire. Or, trop souvent, les questions qui me sont posées ne concernent pas, même indirectment, le dégagement de la conscience-témoin par rapport aux phénomènes mais tournent autour d’événements satisfaisants ou insatisfaisants, de ce que vous aimez ou de ce que vous n'aimez pas, de la manière de diminuer ou dénouer les situations douloureuses et de multiplier les situations heureuses ou faire durer celles-ci.
Je ne dis pas que ce type d'entretien n'a pas sa place mais, si vous êtes engagés sur le chemin, toutes les situations de votre existence, toujours, sans exception, doivent être envisagées en fonction de cette position de Témoin, de cette non-identification de la conscience ou, si vous préférez, de l'esprit, par rapport à ces formes et à ces pensées. Ce qui est spirituel, c'est ce qui n'a pas de forme, ce qui ne change pas, ce qui n'est pas concevable, ce qui ne peut pas être pensé, ce qui EST. Découvrez que vous êtes « Cela », cette réalité spirituelle et que tout le reste est matériel même les plus nobles pensées et les plus hauts élans de l'âme puisqu'ils ne concernent pas directement la Conscience non affectée si souvent comparée à un écran sur lequel on projette un film.
Ce langage ne vous est pas inaccessible. Il n'est pas réservé aux swamis hindous. Il vous concerne tous et dès aujourd'hui. Vous serez plus ou moins habiles, vous réussirez plus ou moins facilement, vous rencontrerez peut-être des obstacles et des difficultés importantes, mais nous parlerons de la même réalité. Celui qui s'engage sur un chemin et qui emploie des mots comme « spiritualité » ou « spirituel » devrait leur donner un sens clair et convaincant et non un contenu imprécis tenant un peu de la religion, un peu de la sagesse, un peu de la philosophie. La spiritualité se résume à l'indépendance de l'esprit par rapport à tout ce qui est changeant, limité, mesurable, autrement dit tout ce qui relève du nom et de la forme.
Que vos vies soient faites de cela, qu'elles aient été une suite de perceptions et de conceptions depuis votre naissance, peut-être même avant cette naissance dans la vie intra-utérine, nous sommes d'accord, mais le but est justement d'un autre ordre, d'un autre niveau. L'affirmation est très claire à ce sujet quelle que soit la spiritualité que vous abordiez. Dans le christianisme, le Christ annonce tout de suite : « Mon Royaume n'est pas de ce monde. » Même s'il peut être découvert dans ce monde, il est d'un autre ordre de réalité : « Vous aurez des tribulations dans ce monde, mais prenez courage, j'ai vaincu le monde. » Les hindous ou les bouddhistes enseignent l'irréalité du monde tel que nous le concevons et nous proposent une réalisation, une nouvelle vision, un éveil.
Vos états d'âme se succèdent et ils sont comme des colorations changeantes projetées sur tout ce que vous percevez, en même temps qu'ils vous séparent de votre être essentiel. Vous êtes semblables à un faisceau de lumière blanche, incolore, devant lequel on placerait tantôt un verre bleu, tantôt un verre jaune, orange, violet... Dans vos existences, ces verres colorés déforment constamment ce faisceau de lumière; vous ne connaissez en fait que le faisceau de lumière colorée mais jamais le faisceau de lumière pure. C'est l'état de conscience ordinaire. Vous vous connaissez identifiés à une pensée, à un souvenir, à un espoir pour le futur. Et, pour l'instant, vos perceptions et vos conceptions sont toujours accompagnées d'une émotion d'une certaine résonance affective, heureuse ou mal heureuse, plus ou moins forte. Entre les grandes joie et les grands désespoirs, il y a place pour des moment joyeux, des soulagements, des satisfactions, des agacements, des déceptions, des contrariétés. Mais vous pouvez ignorer toute votre existence le faisceau de lumière blanche, c'est-à-dire votre réalité fondamentale, vous pouvez ignorer toute votre existence votre seule véritable identité, le Soi, n'avoir jamais connu autre chose que ces états d'âme, ces pensées, ce moments de conscience.
Ici, maintenant, est-ce qu'il vous est possible de vous situer en témoin neutre, non concerné, non affecté, par rapport à la situation dans laquelle vous êtes insérés ou, plus précisément, par rapport à la conscience que vous avez de cette situation? Est-ce qu'il vous est possible de vous situer un peu en deçà -- je ne dis pas au-delà, je dis en deçà -- de cette conscience particularisée, colorée, pour retrouver la Conscience d'origine, la Conscience pure? Voilà exprimé simplement de quoi il s'agit: c'est la non-dépendance, la liberté, la glorieuse liberté, la souveraine liberté. Tout le reste est non seulement secondaire mais même très secondaire.
La Bible nous dit que l'homme est créé à l'image de Dieu. Il est dit aussi que Dieu est plein d'amour et tout-puissant. Nous allons découvrir que notre nature originelle est elle aussi pleine d'amour et toute puissante, même si les amours ordinaires ne sont que des fascinations, l'autre versant de la haine ou de la peur, et ont recouvert jusque-là notre réalité essentielle. Ce que les hindous qualifient d'ignorance ou d'illusion et les bouddhistes de sommeil est ce que nous appelons « péché originel » ou « chute ».
Vous pouvez retrouver cette ressemblance puis cette identité. C'est aussi le message des mystiques chrétiens: nous vivons dans le royaume de la dissemblance mais nous pouvons retourner à la ressemblance avec Dieu à l'image duquel nous avons été créés et même trouver notre identité avec Lui, Maître Eckhart en tout cas et l'ensemble des mystiques rhénans ont osé l’affirmer clairement. Quant aux enseignements dits non dualistes, ils s'expriment encore plus librement. Mais que signifie cette parole: « Dieu est à la fois plein d'amour et tout-puissant? » C'est l'affirmation sur laquelle ont buté tous ceux qui se sont détournés de la religion ou s'y sont même violemment opposés. La laïcité, l'anticléricalisme peuvent aussi être l'apanage d'hommes courageux, intelligents, généreux et pas seulement d'êtres inspirés par Satan. De toute façon, « l'enfer est pavé de bonnes intentions » et Satan n'est pas autre chose que le mental.
« Dieu est à la fois plein d'amour et tout-puissant.». Cette parole paraît révoltante. Ou Dieu n'est pas tout puissant, alors pourquoi dire qu'Il l'est, ou s’ Il est tout-puissant comment ose-t-on dire qu'Il est plein d'amour alors qu'Il tolère les martyrs, les atrocités, les cruautés, les guerres, les camps de déportation, les persécutions, les tortures, toutes les infamies qui ravagent la planète ? La valeur de cette parole dépend de la manière dont vous la comprenez. Et si vous voulez comprendre cette étrange proclamation « Dieu est tout-puissant », vous verrez tout à l'heure en quoi elle vous concerne tous même si vous n'êtes pas du tout religieux de tournure d'esprit.
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« Spiritualité » est un autre terme pour indépendance et non-dépendance. Rien, aucun phénomène, aucun événement, aucune situation n'a pouvoir sur cette Conscience suprême. Et cette vérité peut être prouvée, ressentie comme une expérience et une réalisation et non pas crue comme un acte d'adhésion à un dogme. Voilà la différence.
Quand un sage affirme être établi dans cette conscience, il arrive qu'on soit convaincu, qu'on n'ait aucun doute sur la véracité de ses propos. Tant que j'ai eu des doutes, je me suis tu. Quand je n'ai plus eu aucun doute et que cette absence de doute s'est confirmée de jour en jour et d'année en année, j'ai témoigné. Je n'avais pas encore la preuve personnelle mais je l'avais par l'intermédiaire des sages que je rencontrais car j'éprouvais en face d'eux la certitude qu'ils étaient établis dans cette Conscience sur laquelle aucune situation n'a pouvoir. Une telle liberté est le but, le vrai but, la réponse absolue.
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Tous les hommes cherchent ce climat d'amour. La souffrance consiste à en être exilé, à ne pas se sentir aimé, à ne pas aimer, le plus cruel étant de ne pas s'aimer soi-même. Qu'est-ce qui nous protège de toute souffrance, c'est de nous sentir aimés et, quand nous nous sentons aimés, la peur fondamentale la peur de souffrir disparaît. Si un homme est très amoureux d'une femme -- je ne dis pas est emporté par une passion dont il est le jouet mais éprouve un profond sentiment d'amour -- et qu'il en est aimé, la peur disparaît ; c'est une observation que vous avez peut-être faite. Mais à la première déception, la première trahison même légère, les pensées de peur resurgissent.
La peur prend la forme de la crainte d'une souffrance particulière mais fondamentalement il s'agit simplement de la peur de souffrir. Avoir peur signifie avoir peur de souffrir, d'une manière ou d'une autre C'est le climat général dans lequel nos existences se déroulent car nous savons bien que nous ne somme nullement garantis contre les épreuves. Ni le mariage ni les diplômes, ni les bonnes situations professionnelles, ni la santé aujourd'hui, ni une collection de polices d'assurances ne nous protègent à coup sûr contre la possibilité de souffrir. Nous vivons donc dans un climat de peur qui est l'exact opposé de l'amour Si l'amour se révèle, la peur disparaît et si la peur disparaît, l'amour se révèle.
Donc, quand nous disons « Dieu est amour » et « Dieu est tout-puissant », cela signifie qu'il existe une Réalité que des rishis, des sages, des éveillés, des prophètes, ont découverte et au nom de laquelle ils ont le droit de témoigner. Sinon, s'il n'y a aucune vérification possible, rien ne prouve en effet que les dogmes auxquels les croyants adhèrent ne sont pas aussi illusoires et infantiles que certains penseurs l'affirment. N'oubliez pas que le mot « foi », en grec, signifie « certitude » ; c'est le même mot qui a donné naissance à « épistémologie », la méthodologie de la certitude en science.
Quelle que soit la variété des langages, le but ultime est la découverte du fondement de votre être. Tout le reste est secondaire. Le but essentiel n'est pas d'améliorer votre situation dans le relatif, le but essentiel est de découvrir cette Conscience toute-puissante, non pas au sens de faire la pluie et le beau temps comme avec une baguette magique, mais au sens de « absolument non affectée », sur laquelle rien ne peut avoir prise que ce soit au niveau grossier, subtil, psychique ou causal.
Voilà le salut, voilà l'accomplissement de votre destin d'homme sur la terre, voilà la réussite de votre existence. Tout le reste passe à côté de l'essentiel même si vous deviez être aussi célèbres dans l'histoire que Napoléon ou Michel-Ange. Vous êtes restés identifiés aux perceptions et aux conceptions. Et la conception fondamentale elle se résume en un mot: moi, avec tout ce que cela sous-entend. Moi, Arnaud; donc, si je suis Arnaud, je ne suis ni Alain Boiron ni Paul Dumas. L'égocentrisme est fait de conceptions issues de nos perceptions sensorielles et de l'apparente séparation des corps physiques les uns par rapport aux autres. Les psychologues ont insisté sur la distinction du corps physique du bébé par rapport à celui de sa maman qui s'établit dans les premiers mois. Ensuite nous sommes identifiés à notre propre nom et notre propre forme, grossière ou subtile, à la perception que nous avons de nous, comme intelligent, peu doué, sportif, instruit, ignorant, diplômé, pauvre, riche, célèbre, inconnu... La plupart des existences humaines se résument à ces identifications et l'essentiel est oublié.
Il se trouve que la réalisation de cette Conscience non affectée est tellement incommensurable par rapport au monde des opposés, de la création et de la destruction, que pour exprimer ce que je viens de dire en mots simples et presque pauvres, on a souvent employé un langage grandiose. À l'encontre de l'expérience habituelle dont la quasi-totalité des hommes est prisonnière, la découverte de cette conscience indestructible est sublime, divine, indicible. De là vient le sens du sacré face au monde profane, de là naissent la beauté, la grandeur, la noblesse des images, des symboles qu veulent exprimer ce que je viens de dire avec nos pauvres mots. La plus admirable de toutes les cathédrales gothiques n'est rien d'autre que le commentaire architecturale de ce que je tente de vous transmettre.
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Dès les premiers instants où vous vous considérez engagés sur le chemin de la sagesse, vous devez être conséquents avec vous-mêmes et vous considérer comme cherchant à découvrir la Conscience ultime que vous êtes tous déjà, aussi contraignants que soient vos émotions, vos angoisses, vos complexes, vos névroses. Tout cela fait partie des colorations, des perceptions et des conceptions, nama-rupa.
Il ne suffit pas de s'intéresser intellectuellement à la métaphysique védantique. Reconnaissez un jour votre gourou et partagez avec lui vos tentatives pour retourner à la Conscience non dépendante, la Conscience témoin, dans les circonstances les plus diverses: « En ce qui concerne la non-identification par rapport aux pensées et aux émotions, voilà comment je m'y prends, voilà les résultats que j'ai obtenus, voilà sur quoi je bute. »Ne vous limitez pas à : « En ce qui concerne mes difficultés avec ma femme », « en ce qui concerne mes difficultés professionnelles », « en ce qui concerne ma santé précaire ».
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Même si un joueur de tennis fait des exercices annexes pour augmenter son souffle et sa résistance, s'il suit des régimes pour ne pas s'alourdir, s'il évite de boire trop d'alcool, de fumer, s'il dort convenablement la nuit au lieu de passer son temps, dans les discothèques, ce sont des techniques secondaires pour lui permettre d'atteindre le statut de champion.
Dire oui à ce qui est, adhérer à ce qui est, vivre consciemment son émotion ne prend son sens que par rapport à cette inlassable recherche du Centre. Et si ce que j'ai dit aujourd'hui est clair pour vous et devient votre but, tout le reste de l'enseignement deviendra beaucoup plus convaincant et nettement plus facile à mettre en pratique, parce que vous saurez de quoi il s'agit, pourquoi vous voulez le faire et vers quoi vous allez.
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Il n'y a pas d'autre religion que la quête de l'éternel. Ou la religion est mystique ou elle est dégénérée. Elle devient légalisme, morale, magie, opium du peuple, elle se mue en arme entre les mains du clergé ou d'une caste qui s'appuie sur le clergé. Ou bien la religion appelle tous les êtres religieux à se rapprocher de l'expérience mystique ou bien cette religion a perdu son sens. Tirez-en les conclusions que vous voudrez.
En ce qui concerne l'origine du christianisme, il n'y a aucun doute, tout être humain était appelé à la réalisation: « Dieu s'est fait homme afin que l'homme puisse se faire Dieu. » « Il y a beaucoup d'appelés mais peu d'élus », c'est un fait. La possibilité de trouver Dieu en soi existe pour tout être humain. La probabilité, elle, dépend de conditions et de circonstances. Les Orientaux ont sur nous l'avantage d'être convaincus qu'il y aura des vies futures où nous pourrons poursuivre la tâche que nous n'aurons pas accomplie dans cette existence, persuadés qu'à force de souffrir, les êtres humains s'engageront tôt ou tard sur le vrai Chemin.
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Même si vous admettez l'idée d'existences futures, ce n'est pas une excuse pour être paresseux dans celle-ci. Si vous ne faites aucun effort dans cette incarnation-ci, pourquoi en feriez-vous plus dans la prochaine? Si vous admettez l'idée d'existences futures, alors admettez tout ce qui est impliqué, c'est-à-dire que vous naîtrez dans la prochaine existence au niveau d'être où vous serez mort dans celle-ci. Par conséquent, progressez dans cette existence. Et si vous n'admettez pas les vies futures alors, d'autant plus, ne gaspillez pas celle-ci dont les années s'écoulent et passent inexorablement. Et on a l'impression, c'est bien connu, qu'elles s'écoulent de plus en plus vite à mesure que l'on vieillit.
C'est ce qu'ont dit dans un langage ou dans un autre tous les maîtres : « Vous ne vous occupez que du relatif, vous ne vous occupez que de ce monde changeant, vous ne vous occupez que des phénomènes, vous ne vous occupez que de ce qui vous rend heureux et malheureux. Quelle erreur vous faites. Aussi fascinant que soit ce monde, aussi forte que soit la puissance d'identification, cherchez le détachement, la position de témoin, cherchez à vous situer dans l'axe ou au centre de votre être. »
On retrouve le thème du Centre ou de l'Axe dans beaucoup de mythes et beaucoup d'œuvres d'art. Qu'il s'agisse symboliquement de l'axe des pôles autour desquels tourne la planète terre ou du centre d'une basilique, c'est la conscience axiale de chaque être humain qui est signifiée. Même à l'intérieur du relatif des perceptions et des conceptions, souvenez-vous, en face de la plus vaste des mosquées, du plus impressionnant des temples, de la plus admirable des cathédrales: « Il s'agit de moi. » Cette cathédrale et ses sculptures parlent de moi, de mon identification au monde des perceptions et conceptions et de ma possibilité de découvrir en moi ce niveau de conscience qui est amour, un océan d'amour. Pourquoi la recherche de votre être essentiel ne serait-elle pas votre but dès le départ du Chemin ? Chaque ashram est un lieu destiné à lutter contre la puissance de sommeil qui vous fait oublier votre être réel pour vous perdre dans les apparences: « Souviens-toi, ne te confonds pas avec cette jouissance, ne te confonds pas avec cette tristesse, ne confonds pas avec cette joie, ne te confonds pas avec cette angoisse, tu es la Conscience bienheureuse, tu es l'écran intouché de la Réalité sur lequel se projette le film toujours changeant des apparences. ».
Ces images, ou ces grands mots philosophiques, ont un sens très concret. Tout de suite, et dans une seconde sera encore tout de suite, et dans une nouvelle seconde ce sera encore tout de suite, vous avez un certain choix possible entre vous souvenir de l'enseignement ou l'oublier complètement et vous oublier vous-mêmes. Y a-t-il vraiment une différence entre vous et une autre personne qui n'aurait jamais entendu parler de spiritualité ou qui nierait même celle-ci ? Aucune différence si la manière dont vous décrochez le téléphone et la manière dont vous vous exclamez « Quoi ! mais c'est pas vrai ! » sont identiques.
Et, à chaque seconde, il y a aussi la possibilité de se souvenir de l'enseignement et de ce que le védanta dénomme: conscience-témoin, position de témoin, Conscience pure, car tous ces termes désignent la même possibilité qui vous est toujours offerte, toujours. Et ce « toujours » doit être entendu dans un sens absolu : il n'y a aucune situation qui vous interdise de vous souvenir que vous vous considérez comme engagé sur le chemin de l'éveil et de tenter cette démarche fondamentale. La Réalité métaphysique est aussi à portée de votre main que l'objet le plus proche. Elle est là tout de suite pour chacun de vous, ici et maintenant; c'est la possibilité de vous situer sur un niveau de conscience au-delà du plan physique et du plan subtil.
Un jour où j'utilisais le mot « métaphysique », Swâmiji m'a demandé : « Quel en est le sens ?», Beyond physical, au-delà du physique. « Qu'est-ce que physique ?»« Euh. »« Swâmiji ne vous demande pas un long discours. » Et lui-même me répond: Physical means attraction and repulsion, « physique signifie attraction et répulsion ». Il incluait dans le plan physique ce que les hindous appellent le plan subtil qui est aussi un plan matériel. Les hindous distinguent une matérialité grossière et une matérialité fine que ne reconnaît pas de la même manière la science occidentale. La matérialité grossière -- ce que nous appelons la matière est imprégnée de matérialité subtile. C'est une matérialité parce qu'elle est mesurable mais plus fine. On peut peut-être considérer les ondes de radio ou de télévision comme matérialité subtile par rapport aux molécules des corps simples et des corps composés.
Le domaine physique dans lequel Swâmiji incluait donc toute la « Manifestation » -- Manifestation qui pour nous se ramène toujours à la perception et à la conception -- est soumis à une première grande loi primordiale dont découlent toutes les autres lois que peuvent étudier les différentes sciences, l'attraction et la répulsion s'il y a dualité, s'il y a deux, deux sont en relation d'attraction ou de répulsion. Métaphysique signifie donc tout simplement au-delà de l'attraction et de la répulsion, c'est-à-dire véritablement au centre. La conscience égocentrique ordinaire ne fonctionne qu'à l'intérieur de l'attraction et de la répulsion et voit le monde en fonction de ce que nous considérons comme sécurisant et désécurisant, frustrant et gratifiant, heureux et malheureux...
C'est vrai que nos existences sont faites de cela; c'est vrai qu'il y a dans la vie des moments merveilleux et des tragédies, des êtres courant affolés sous les bombes au napalm, des tortures, des meurtres, des massacres ; et c'est inlassablement vrai qu'il y a l'attendrissement d'une mère émerveillée par son nouveau-né. Ce n'est pas moi qui vais le nier et mon histoire a oscillé comme la vôtre entre heureux et malheureux, émerveillé et désespéré. Vous me direz: « C'est le monde normal, c'est le monde ordinaire ! » NON, car nous surimposons aux événements une manière maladive de percevoir le monde et ce monde des joies et des peines n'est que la surface de la réalité.
En outre, nous le savons bien, ce monde-là, qu'il s'agisse de tragédies ou de joies, est sans cesse changeant. Pour finir nous mourons, le corps physique auquel nous sommes identifiés se décompose et ce qui est poussière retourne à la poussière. Tous les enseignements spirituels ont fait les mêmes promesses. Leur langage a pris des formes différentes, des formes froides, austères, des formes chaleureuses, éloquentes. Ce langage a même pris la forme d'œuvres d'art, de danses rituelles, de musique sacrée ; mais ce message, quel qu'il soit, répète toujours la même vérité : « Il n'y a pas que cela, il y a une autre possibilité de conscience. » Et vous connaissez aussi la parole: « Je t'ai appelé par ton nom. » Cette affirmation « il n'y a pas que cela » s'adresse à chacun. Est-ce que vous l'entendez ou ne l'entendez-vous pas ? Est-ce qu'elle vous touche ou vous laisse-t-elle indifférents ? Et après avoir entendu le Bouddha, après avoir entendu le Christ, après avoir entendu Mâ Anandamayî, Ramana Maharshi, Ramdas, sentez-vous un commencement de foi naître et grandir en vous ?
Sinon, vous ne savez pas quels efforts vous faites, pourquoi vous les faites, vers quoi vous allez. Et vous pouvez ramener indéfiniment la sadhana à l'intérieur de vos cadres mentaux habituels et ressasser les même tristesses, les mêmes opinions, pendant une vie entière.
Ceux qui se demandent : « Pourquoi n'ai-je pas plus changé depuis que je suis familiarisé avec les idées ésotériques?» peuvent se poser une fois encore cette question avec une acuité nouvelle. Réjouissez-vous sans arrière-pensée des changements qui demeurent l'intérieur du domaine psychologique : « Je me sens beaucoup mieux dans ma peau, je ne ressens plus le angoisses qui m'étreignaient, au lieu de trembler en face des hommes, je suis mariée et épanouie sexuellement, fini d'errer de petits boulots minables en petits boulots miteux, j'ai trouvé une situation qui m’intéresse et je gagne ma vie normalement. » Mais est-ce que cela vous suffit ? Vous pouvez aussi vous poser cette question : « Pourquoi ne suis-je pas plus radicalement transformé ? » Parce que vous avez voulu prendre l'enseignement sans ce que j'ai dit aujourd'hui, persuadés que la conscience-témoin, c'est trop compliqué, trop difficile.
Vous n'avez pas été touchés par l'essentiel. Vous portez en vous une source d'eau vive que vous emmenez partout où vous allez. Libre à vous de mourir de soif à côté d'une source. L'eau qui désaltère, l'eau de vie, l'eau promise par le Christ et la Samaritaine coule en vous. Tournez-vous à l'intérieur de vous-mêmes et buvez à cette source.
La spiritualité est la non-dépendance par rapport à tous les phénomènes, la non-identification aux états de conscience passagers. Quand vous avez compris que cette non-identification peut être tentée quelles que soient les circonstances et quel que soit votre état d'âme, la voie s'ouvre devant vous. Il n'y a aucune condition, aussi tragique soit-elle, qui vous interdise de vous rappeler l'essentiel. « Je suis en ce moment dans un état d'angoisse indicible parce que ma fille qui devait revenir à neuf heures du soir n'est toujours pas rentrée à trois heures du matin. » Je suis d'accord avec vous que dans le relatif c'est une situation angoissante, je suis moi-même père de deux enfants. Ce que je maintiens et c'est cela que vous entendez ou que vous refusez d'entendre c'est qu'aussi angoissante que soit cette situation, à l'intérieur de cette angoisse vous pouvez chercher la position-de-témoin. Mais, quand l'angoisse est trop forte, vous refusez: « NON ! Je ne veux pas de la liberté intérieure, je veux souffrir. Ma fille de seize ans m'avait dit qu'elle serait rentrée à neuf heures du soir; il est trois heures du matin, elle n'est pas de retour et je n'ai reçu aucun coup de téléphone. Et vous voudriez que dans une situation pareille j’aille m'occuper de chercher la position-de-témoin ? »
Voilà ce que le mental vous dit et comment il vous tient. Oh, je le connais cet argument. Vous écoutez, vous lisez, vous êtes d'accord. Seulement, quand c'est le moment de mettre en pratique, il y a une voix plus forte non seulement qui oublie mais qui refuse: « Je suis dans un état d'angoisse indicible, et vous venez me parler de la position-de-témoin, de non-identification? Mais je m'en fous ! Je m'en fous! La seule chose qui m'importe c'est de savoir où est ma fille ! Et quand vous êtes amoureux à en crever et trahi par la femme que vous aimez, c'est pareil. Et, finalement, c'est tout le temps pareil: « Je m'excuse mais, moi, j'ai une famille à nourrir; or le mark vient d'être réévalué, la nouvelle loi sur les bénéfices commerciaux est un désastre... » Mais oui ! C'est du matin au soir comme cela: « Je m'excuse, mais... il n'est pas question de mettre votre enseignement en pratique, votre position-de-témoin ne m'intéresse pas, votre conscience de soi non affectée ne m'intéresse pas, votre yoga vers l'atman ne m'intéresse pas. » Autrement dit, rien de ce que vous avez lu ou entendu, parfois depuis bien des années, ne vous intéresse. Ce qui vous intéresse, c'est le contrat que vous allez signer cet après-midi, c'est le retour de votre fille ou, si je prends mes propres exemples, c'est le fait qu'un projet d'émission de télévision qu'on m'avait oralement garanti comme admis vient d'être refusé par le Comité des programmes, que cela représente un long chômage devant moi et aucune espérance de gagner de l'argent, à moins d'un miracle -- situation que j'ai abondamment connue.
Je sais bien de quoi vous parlez quand vous souffrez. Comme tout le monde, j'ai connu des souffrances, des difficultés professionnelles, affectives, sentimentales, des échecs répétés. Et, comme vous, j'ai été fou de joie, enthousiasmé, émerveillé, j'ai vécu des minutes divines, en Inde, en Afghanistan, dans la réussite professionnelle, à travers l'art, le sentiment de la nature, l'amour. Tout cela est autre chose que la conscience témoin ou l'atman, la Réalité absolue au cœur même du relatif.
Vous avez la possibilité de découvrir en vous une Conscience de soi éternellement vierge, sous-jacente à toutes les formes relatives de ce que vous appelez aujourd'hui la conscience, au sein de toutes les situations que vous pouvez exprimer avec les mots « je suis» et qui se ramène toujours à des perceptions et des conceptions. Le vrai JE SUIS, le vôtre, est inaltérable. Ce message s'adresse à tous et, qui plus est, tout de suite.
Engagez-vous dès maintenant sur le chemin des sages, des saints, des mystiques, des éveillés, des Bouddhas, et pas seulement sur un chemin préparatoire de psychologie, d'expression des émotions, de purification de l'inconscient. Si vous avez joué autrefois au tennis, vous vous souvenez peut-être justement qu'une des grandes joies, lorsqu'on est encore un débutant, c'est de pratiquer le sport même des héros que l'on est allé admirer à Roland-Garros. Et, après avoir vu jouer les plus grands champions de l'époque, quand nous pénétrions sur le terrain avec nos raquettes et nos balles, nous savions que nous allions nous livrer à la même activité.
Vous aussi, tout de suite, sentez que vous êtes engagés sur le même Chemin que le Bouddha : « Je tente la découverte en moi de cette Conscience et je m'efforce de m'y établir le plus souvent possible et d'y demeurer le plus longtemps possible. » Ensuite, vous verrez quelles sont vos difficultés. Et c'est à propos de ces difficultés que tant de réponses vous attendent pour vous être données au fur et à mesure de vos questions, que tant de moyens pour vous aider vous sont proposés. Mais ce sont des réponses à des difficultés, des moyens pour dépasser ces difficultés qui ne prendront leur sens que le jour où vous aurez enfin décidé de découvrir cette Conscience ultime que vous êtes déjà sans le savoir.
Vous pouvez souscrire à toutes les assurances que vous proposent les compagnies d'assurances, cela ne vous garantira jamais contre l'éventualité d'une souffrance. Et cela ne vous permettra jamais de découvrir l'Éternel au cœur du changeant, l'Infini au cœur du fini, l'Illimité au cœur du limité, le Divin au cœur de vous-même. Les grandes écritures sacrées vous parlent du divin en perceptions et en conceptions auxquelles vous avez d'abord accès. Mais elles n'ont pour but que de vous conduire en-deça du monde psychique des conceptions et des perceptions, dans la Conscience non polarisée en attraction et en répulsion qui est la plénitude parfaite.
[La vie consiste à mourir (passages)]
P301
Si le Soi est inaltérable, seul le Soi est inaltérable. Il n'y a pas de chemin spirituel, de sadhana digne de ce nom, qui ne demande pas le courage et la détermination de traverser certaines épreuves ou certaines crises. Vous laisser espérer uniquement des jours de plus en plus heureux, simplement parce que vous vous êtes engagés sur un chemin, serait vous mentir.
En revanche, la promesse ultime -- il faut tout le temps vous en souvenir -- est totalement heureuse, absolument heureuse.
Mais, ici ou là, si vous lisez des témoignages hindous, bouddhistes, soufis, vous rencontrerez des paroles inhabituelles, étonnantes, choquantes peut-être, dont vous vous demanderez si elles sont vraies et si vous êtes réellement d'accord, vérités que l'on n'a pas tellement envie d'entendre. On aimerait mieux que le chemin ne nous parle que de paix, d'amour, de sérénité, et nous promette : « Vous allez voir, tout va aller de mieux en mieux pour vous, jour après jour, tous vos rêves vont s'accomplir, toutes vos peines vont se dissiper. »
Parmi les vérités dont il faut pleinement prendre conscience, il en est une sur laquelle je voudrais insister aujourd'hui, c'est que la vie consiste à mourir. Ce que nous appelons la vie consiste à mourir. Non seulement tout meurt autour de nous, mais nous aussi nous ne cessons pas de mourir. Ceci mérite d'être vu de plus près jusqu'à ce que vous en soyez convaincus et ne tentiez plus de nier le réel. Mais vous pouvez dépasser ce devenir pour déboucher de l'autre côté, sur la lumière, sur l'immortalité, sur la vie éternelle. Cette affirmation de mort est une manière d'affirmer le changement. S'il y a changement, il y a mort d'une forme et apparition d'une forme nouvelle. Et le changement est incessant.
Plusieurs des mots sanscrits qu'on traduit par le monde signifient très précisément changement permanent, glissement continuel, comme une rivière qui! n'arrête pas un instant de couler. Vous le constaterez autour de vous si vous ne vous protégez pas, si vous ne vous arrêtez pas à la première émotion, « cela me fait mal ». Peut-être que, pour l'instant, cela vous fait mal, mais les choses changent. Nous ne retrouvons plus les paysages que nous avons aimés dans notre enfance, les petites routes sur lesquelles nous pouvions rouler à bicyclette sont remplacées par de grands échangeurs ou d'immenses buildings. Et le changement s'accélère à notre époque de façon bien plus flagrante qu'autre fois.
Un arbre que nous aimons particulièrement gèle, meurt et disparaît. Et puis... et puis... vous le savez bien, c'est ainsi dans tous les domaines. Ce que nous avons aimé, ce à quoi nous étions attachés, la vie nous l'a enlevé. Il n'y a pas d'apparition sans disparition, il n'y a pas d'union sans séparation, il n'y a pas de naissance sans mort, tel est l'enseignement commun à toutes les grandes traditions, qu'exprime le mot français évanescence.
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Or, pendant longtemps, vous êtes comme les autres hommes, ceux qui n'ont jamais entendu parler ni de Ramana Maharshi, ni des soufis, ni du tantrayana. Vous fonctionnez encore selon le pli que vous avez pris depuis la naissance, dans cette inévitable souffrance. « Je ne peux pas changer. Je ne change pas, je suis une entité fixe appelée... » Chacun peut prononcer son propre nom.
Ce n'est pas vrai. Ça n'est vrai, si je puis m'exprimer ainsi, ni en gros ni en détail. Malheureusement, la conscience réelle s'identifie sans cesse à une forme appelée à disparaître. Si vous cherchez la fixité dans cette identification, vous êtes condamnés à souffrir. Envisagez-le selon différentes approches : le vieillissement ne saute pas aux yeux de seconde en seconde ; en revanche, nous pouvons voir que certains états physiques, eux, se modifient: un matin nous nous réveillons raides, nous avons perdu notre souplesse, nous nous sentons mal à l'aise dans notre peau, nous nous demandons si nous allons prendre ou non de l'aspirine. Nous étions tellement en forme à la fin des vacances et un mois seulement après la rentrée, chaque réveil semble lourd le matin. Il y a eu un changement, donc il y a eu une mort. Où se trouve l'homme bronzé, souple, non essoufflé d'il y a un mois ? Simplement parce que la rentrée s'avère difficile, que quelques problèmes se sont accumulés, ce même homme a l'impression d'avoir vieilli de dix ans en quatre semaines.
Tout ce que vous interprétez en terme d'avoir, peut être interprété en terme d'être : « J'ai ceci », « Je suis le propriétaire de ceci ». Et si vous perdez une chose que vous avez, quoi que ce soit, d'ordre grossier ou subtil, celui qui possédait est mort. Perdre un objet, cela relève de l'avoir. Mais si vous vous identifiez au possesseur de l'objet -- et cet objet peut être aussi un enfant bien-aimé, pas seulement un objet matériel --, la perte de l'objet coïncide avec la mort du possesseur. C'est aussi le jeu de la vie et une souffrance pour le mental qui réclame la fixité. Tout ce que nous pouvons interpréter en terme d'avoir: « J'ai des enfants charmants, j'ai une épouse exquise, j'ai une très belle situation chez Rhône-Poulenc, j'ai une grosse clientèle dans ma profession libérale », tout peut être aussi interprété en termes d’être : « Je suis cet homme qui... » Si vous vous êtes identifiés au possesseur, vous êtes tués par la perte d'un avoir quel qu'il soit: l'amour d'une femme brusquement amoureuse d'un autre homme, la mort d'un enfant ou votre situation professionnelle compromise par le contexte économique actuel. C'est une véritable mort.
Il faut que vous trouviez vos propres exemples. Pour les grandes époques de votre vie, quelque chose est réellement fini, vous n'êtes plus celui que vous avez été. Vous devez ensuite regarder cette réalité de seconde en seconde. Selon une expression anglo-saxonne passée dans le vocabulaire français, on dit de quelqu'un c'est un has been, littéralement un «a été», qui a fait son temps, qui n'est plus dans le coup. Il est fini, on l'a mis sur la touche, sur une voie de garage; comme cela coûterait trop cher de le licencier, on l'a relégué à un poste sans responsabilités. On ne veut plus de lui, il n'a plus aucune autorité, plus aucun poids, les gens ne prennent plus la peine de lui dire bonjour dans l'ascenseur ou dans les couloirs. Il était rayonnant, fort, il savait s'affirmer. Maintenant, la page est tournée, place aux jeunes.
Cette expression est cruelle, mais véridique. Nous sommes tous et tout le temps des has been, des« ont été ». Le bébé, l'enfant, le jeune homme, le célibataire si nous sommes mariés, l'homme marié s'il est veuf, le propriétaire de telle ou telle forme d'avoir: nous sommes tous des has been. À chaque seconde nous ne sommes plus ce que nous étions.
Seulement le mental, assoiffé de fixité et refusant le changement, souffre. Il essaie de recréer ce qui a été, de le retrouver, au lieu de participer de tout son cœur au jeu de la nouveauté, de danser avec le mouvement de la vie. Le mental se cramponne à ses rêves, mais c'est le contraire d'un danseur. Il refuse l'inévitable, le déploiement même de la réalité : Brahma, Vishnou et Shiva. Interprétez votre existence en termes de mort de ce que vous avez été et que vous n'êtes plus. Passe du plan de l'avoir au plan de l'être. Chaque fois que vous ressentez « je n'ai plus », essayez d'éprouver « je ne suis plus », parce que tout le chemin se résume à une question d'être.
Ce qui paraît si cruel dans la mort d'un enfant, ce n'est pas la mort de l'enfant en elle-même, c'est la mort de la mère. Ceci est lié au thème du dharma : Être ce que je suis. Dans le relatif je suis une mère ; j'ai non pas le devoir mais le privilège de m'occuper de mon enfant. Si mon enfant meurt, je n'ai plus le privilège de pouvoir m'occuper de lui, de jouer mon rôle de mère, d'accomplir mon dharma de mère, puisque l'enfant a disparu. La mère a été tuée. Naturellement, si cette mère exerce la profession de médecin et qu'elle continue à soigner les malades, le médecin n'est pas tué, seule la mère est tuée. Ne ressentez pas uniquement « j'ai perdu mon enfant bien-aimé, mon petit qui me regardait en souriant » -- j'ai perdu, du verbe avoir. Sentez: « Je suis morte en tant que mère ; j'ai été une mère, je ne le suis plus. »
La vie consiste à mourir quel que soit le point de vue que vous adoptiez pour regarder le courant de l'existence. Cela demeure vrai pour tous les rôles auxquels vous vous identifiez. Cette mort peut être ressentie comme heureuse; si un sous-directeur devient directeur, le sous-directeur est mort, le directeur est né à la place. Seulement, quand le directeur va être mis impitoyablement à la retraite, malgré quelques indemnités, cette mort-là qui vient pourtant en continuité des morts précédentes ne sera pas ressentie comme heureuse.
Si vous regardez plus intimement dans le détail, dans la profondeur, ce n'est pas seulement qu'en un jour tragique la mère est morte par la mort du bébé, n un jour douloureux, le directeur général est mort par la mise à la retraite, mais c'est d'instant en instant que vous mourez. Vous mourez par le changement même, le vieillissement, et vous mourez aussi dans chaque détail, par ce passage possible de l'avoir à être. À chaque instant, quelque chose que nous avons nous est enlevé. Donc, le possesseur de cette chose est mort, même dans de petites circonstances qui ne vous paraissent pas douloureuses.
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Un des aspects du mental, si vous voulez comprendre ce dont vous devez vous libérer, réside dans cette tentative à peu près permanente pour figer le cours des choses, pour nier le changement de toutes les manières possibles. Regardez en vous-mêmes tout ce à quoi vous vous attachez pour essayer d'établir une stabilité illusoire. Il s'agit d'une apparence, de l'aspect Vishnou de l'univers. Les réalités durent un certain temps: une maison a été construite, tôt ou tard elle tombera en ruine ou elle sera démolie mais elle dure malgré tout un certain temps. Seulement il s'agit d'une apparence de fixité sur laquelle nous ne pouvons pas compter.
Pourquoi ne pas aller avec le mouvement ? Pourquoi celui qui se trouve dans une barque, sur une rivière, devrait-il refuser de descendre avec le courant et ramer à contre-courant pour essayer de rester sur place? Pourquoi ? Vous serez tellement plus heureux de descendre avec le courant et, pour finir, de vous retrouver dans l'océan. Pourquoi refuser? Il faudra un jour lâcher, lâcher, comme quelqu'un qui aurait essayé de s'amarrer avec une ancre pour ne plus bouger ou qui aurait toujours ramé à contre-courant pour demeurer sur place, toujours à la même position par rapport au sapin qu'il aperçoit sur la rive. Il faudra bien un jour lâcher, aller avec le courant. « Je meurs, je nais, tout change, je change. » C'est une danse. Dansez. Dansez.
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Je vais vous donner un exemple qui peut vous concerner, Swâmiji considérait qu'en plus du régime végétarien de l'ashram, il nous fallait quelques protéines animales parce que nous sommes, nous Occidentaux, habitués à un régime carné. Donc, en Inde, Swamiji avait décidé que j'adopterais le régime végétarien de l'ashram mais que je mangerais un ou deux œufs tous les matins. Quand nous avons établi un régime végétarien au Bost, j'ai imposé des œufs au petit déjeuner. Autant les Anglais et certains voyageurs internationaux sont habitués à voir des œufs sur le plateau du petit déjeuner, autant cela représente un événement pour les Français. « Quoi, un œuf à la coque au petit déjeuner ! C'est contraire à mes habitudes; je mange uniquement des tartines beurrées. » Et si vous deviez manger du riz froid et des haricots au petit déjeuner comme j'en mangeais dans les ashrams! Vous croyez qu'on me servait du café au lait avec du pain grillé et du beurre ? L'étonnement de certains au Bost, « des œufs au petit déjeuner ! » m'avait beaucoup intéressé. Voilà un exemple de rigidité. J'aurai le même petit déjeuner à l'ashram que j'avais chez ma maman à l'âge de six ans. Comme ça, j'ai montré que je ne changeais pas, que le monde ne changeait pas, et j'ai échappé à l'horreur du flux du devenir incessant qui me conduit tout droit vers le vieillissement, la perte de ce que j'ai été et la mort.
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Mais je parle d'habitudes qui sont vos sauvegardes et vos protections contre cette mort permanente et que vous êtes seuls à pouvoir détecter par une nouvelle prise de conscience : « Pourquoi ai-je tant de difficultés à supporter que mon mode de vie soit contrecarré ? Pourquoi ai-je moi-même une telle réticence à prendre des décisions qui bouleversent ma routine quotidienne? »
Souvenez-vous de vous-mêmes et de ceux que vous avez côtoyés dans votre travail, vous allez voir comme tout est fait d'habitudes. Les gens vont tous les jour au même café prendre la même consommation à la même heure, quand ce n'est pas à la même table. Ne regardez pas seulement les aspects de l'existence dont vous vous sentez libres, regardez aussi les domaine dans lesquels vous répétez les mêmes attitudes. Voyez les « petites habitudes» qui n'apparaîtraient pas si graves aux yeux d'un étranger mais dont le bouleversement serait douloureux. Par exemple, si on vous obligeait à changer votre mode vestimentaire : « Non, non, ça ne me va pas du tout. Je ne peux pas m'habiller comme ça, mais c'est impossible ! » Mais pourquoi ? Comme si vous alliez devenir ridicule. Je ne vous dis pas de vous costumer en clown pour aller à votre travail mais simplement d'essayer de changer la manière dont vous vous habillez. « Moi, j'ai un certain style d'habillement. » Je vous assure qu'un autre style vous conviendrait. Demandez à des experts de la mode ou à des gens de bon sens qui vous diront : « Tu es aussi bien comme cela. »
Allez plus loin et plus profond et essayez de comprendre ce qu'est l'essence de l'habitude. Je vous le redis, il s'agit d'une protection contre la mort.
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Vous n'êtes pas encore assez sensibles. Je ne parle pas de la sensiblerie qui consiste à passer d'une émotion à une autre : « un rien me bouleverse, un rien me tue» ou, au contraire « un rien me porte au comble du bonheur et de l'exaltation ». La sensibilité est la capacité à percevoir avec acuité et avec finesse. Elle s'apparente à la sensibilité de l'appareil scientifique qui enregistre immédiatement la moindre variation imperceptible à nos sens. Être sensible, c'est percevoir. Un appareil scientifique sera d'autant plus coûteux qu'il sera plus sensible. La différence entre sensibilité et sensiblerie doit être bien claire pour vous.
Pour voir la réalité telle qu'elle est, il faut d'abord nous éveiller du monde d'illusions créé par le mental. Et il faut que la vie nous donne des chocs suffisamment forts pour que nous sentions « il y a quelque chose qui ne va pas ». Nous réussissons ce paradoxe d'être d'une telle sensiblerie que «pour un oui et pour un non une émotion se lève et, en même temps, de manquer de sensibilité, de ne pas être réceptif à l'enseignement donné par chaque événement. Si vous avez mal aux dents, vous allez chez le dentiste mais si vous ne souffrez pas alors qu'il y a pourtant une carie, vous n'allez pas vous faire soigner. Vous n'agissez, vous ne vous mettez en marche -- l'expression que nous pouvons employer à juste titre puisque nous employons si souvent celle du Chemin -- que si vous avez ressenti quel que chose de fort, soit dans le domaine de la répulsion « Ah non, ça me fait trop mal, je ne peux plus supporter ça», soit dans le domaine de l'attirance, de l'attraction: « Ah! C'est tellement beau, c'est tellement merveilleux qu'il faut que j'y arrive. » Et cela motive votre démarche et votre recherche.
Soyez suffisamment sensibles pour percevoir l'enseignement que vous donne sans cesse l'existence. Un changement vient de se produire et vous êtes morts à un certain aspect de vous-mêmes. Mais il faut que votre bébé meure pour que vous sentiez la vanité de tous vos points d'appui relatifs. Plus vous êtes sensibles, plus vous réalisez la loi de l'impermanence à partir de petits indices visibles sur vous-mêmes. Et vous ne pouvez pas réaliser cette loi de la mort sur des petits indices sans réaliser en même temps le mécanisme du mental auquel la fluidité du monde fait peur et qui cherche désespérément à la solidifier. Sans cela, vous ne serez pas assez motivés pour progresser. Vous attendrez la prochaine grosse déception de l'existence pour mettre en pratique : « Maintenant j'ai vu et je ne l'oublie plus. J'ai cherché la stabilité, la non-mort et je ne peux la chercher que dans la direction intérieure par le lâcher prise, par le non-attachement, en inversant la direction. Je cherche le point d'appui en moi-même, le non-changement en moi-même. » La Conscience profonde est immuable, elle ne change pas, elle ne vieillit pas, elle n'est jamais affectée. Ni la naissance ni la mort ne la concernent. Dans les méditations profondes, vous pouvez faire des découvertes qui apparaissent comme des certitudes.
Mais prenons déjà ce qui vous est tout de suite accessible. Ne cherchez plus la stabilité là où tous les autres hommes la cherchent : « J'ai ça, donc je suis ça, ça me rassure » ou « je ne suis quand même pas mal physiquement ».
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Mais, quand on observe un ashram ou un monastère, on peut aussi se tromper à cet égard parce qu'une grande régularité rythme les journées de ceux qui y vivent et ceci depuis bien des siècles. Jusqu'au dernier Concile, la règle de saint Benoît avait peu changé. La vie dans un monastère de bénédictins ou de cisterciens était, à très peu près, la même qu'au 6ème ou au dixième siècle. L'existence des moines paraît se dérouler de façon très routinière : ils se lèvent à la même heure, ils participent tous les jours aux offices. Un monastère cistercien ou un monastère zen donnent l'impression que les moines perpétuent un ensemble d'habitudes invariables. Cette constatation ne remet pas en cause ce que j'affirme. Vous ne pouvez pas juger uniquement les monastères en visiteur qui est venu passer quelques jours dans une hôtellerie et oublie que la vocation des moines repose avant tout sur leur conscience intense de la fragilité des acquis: « Je ne peux vraiment compter sur rien; je ne peux avoir complètement confiance en rien. » Quand vous avez vu que c'était désespérant, l'Espérance, la grande vertu, naît enfin en vous.
Par rapport à la manière dont vous fonctionnez aujourd'hui, la vie n'offre aucune sécurité. C'est pour l'avoir compris avec acuité que les moines sont entrés au monastère.
Même si vous rencontriez le partenaire idéal, l'épouse idéale, celle-ci peut mourir dans un accident ou ne plus être, en apparence, celle qu'elle a été : elle tombe malade et ne peut plus assumer tous les rôles que vous lui demandiez de jouer. Tout n'est pas « probable » mais tout est « possible ». Vous ne pouvez compter sur rien. Vous ne pouvez avoir absolument confiance en rien et en personne, en aucune circonstance, comme si vous progressiez à travers des sables mouvants avec l’impression que le sol peut, à tout instant, se dérober sous vos pas. Voilà la vérité.
Ceux qui l'ont vu en tirent les conclusions qui s'imposent : « S'il est vrai qu'il est une Réalité Ultime en laquelle tout est accompli, je ne peux plus rien chercher d'autre ; le relatif, je l'apprécierai en tant que relatif, et seule la découverte de cette Réalité absolue donnera son sens au relatif. Je pourrai admettre l'impermanence du relatif qui se révélera en tant qu'expression d'un Absolu Immuable. »
Je ne suis pas pessimiste en parlant comme je le fais, puisque je le fais au nom d'une espérance que personne n'a jamais osé proposer aux hommes en dehors du Christ, du Bouddha ou des maîtres spirituels. Appréciez le monde des formes, mais appréciez-le en tant que changeant. Vous êtes bien d'accord pour que les images d'un film changent. Vous allez au cinéma pour voir des images qui se succèdent vingt-quatre images par seconde pas pour regarder une photo fixe. Vivez positivement « le festival du changement ». Mais ce qui paraît plus difficile à admettre, c'est que ce festival du changement puisse comprendre l'expérience d'un séjour à l'hôpital ou, pire encore, la mort d'un enfant. Et on recommence à nier la vie, à nier le réel et à s'interdire le chemin qui conduit plus profond que les formes, qui conduit à ce que les Évangiles ont si justement appelé la Vie surabondante ou la Vie éternelle, Celle qui n'est plus menacée par quoi que ce soit, l'indestructible symbolisé par le vajra chez les Tibétains et comparé par le Christ aux trésors que rien ne peut détruire ou dérober.
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Il y a quelques jours, je disais en tête à tête à l'un d'entre vous -- écoutez bien, ne croyez pas que j'ironise: « Vous avez en face de vous un homme intégralement désespéré. » La personne me regarde tout à fait étonnée ; et je continue : « J'ai perdu tous mes espoirs, tous. La vie me les a tous enlevés. Je ne crois plus vraiment à rien, je n'ai plus absolument confiance en quoi que ce soit ni en qui que ce soit. J'ai tout perdu. » Mais je disais cela avec un sentiment entièrement positif comme si j'avais dit quelque chose que tout le monde s'accorderait à trouver merveilleux. La vérité se trouve là. Quand le relatif est perçu uniquement comme relatif, alors l'existence révèle son véritable. secret. Alors chaque minute devient pleine. Ce que, vous avez, donc ce que vous êtes, pour l'instant vous l'avez pleinement et vous l'êtes pleinement. Vous avez cessé de vivre partiellement, le mental et les émotions ne vous interdisent plus d'aller avec le mouvement même de l'univers, vous ne vous limitez plus vous-mêmes, vous ne vous emprisonnez plus vous-mêmes.
Quand vous avez fondamentalement tout perdu, tout vous est redonné, avec ceci en plus que les expériences dites cruelles deviennent elles aussi heureuses. Non seulement vous allez pouvoir apprécier un repas avec des amis, une minute de véritable amour avec votre partenaire, la lumière sur un paysage, un moment de beauté, de fraternité, de générosité, mais vous allez pouvoir apprécier vraiment apprécier des moments qu'autrefois vous auriez considérés comme désolants.
Les sensations physiques douloureuses seront mises à leur place en tant que sensations et ne vous enlèveront plus inévitablement la sérénité intérieure, et des conditions dites difficiles ne vous apparaîtront plus comme des conditions difficiles mais comme des conditions neutres, comme une expérience nouvelle de changement. Ce n'est plus ce à quoi vous étiez habitués ; en principe vous devriez souffrir mais maintenant vous trouvez cette expérience nourrissante et riche, passionnante même. Je peux aussi vous promettre cette découverte.
Le Chemin réel, le Chemin de la liberté, de la fête, de la joie, s'ouvrira vraiment devant vous et vous n'aurez plus cette impression : « Voilà dix ans que je suis engagé sur un chemin spirituel et je trouve que je n'ai pas tellement changé ; et ça fait dix ans que Paul ou Suzanne suivent le même chemin sans avoir vraiment changé non plus. » Ils n'ont pas changé parce qu'ils continuent à espérer la fixité là où elle n'est pas en croyant que l'ashram va les aider dans cette démarche vaine. Si vous conservez cette optique, vous serez inévitablement déçus. Je ne peux pas vous aider à faire triompher vos habitudes sur le mouvement destructeur de la vie elle-même -- personne n'est plus fort que Shiva. Si je peux vous aider, c'est dans une autre direction. Sinon, vous recevrez une aide, mais elle restera très limitée et ne vous satisfera pas complètement. Si vous voulez une aide véritable, il faut aller jusqu'au bout: «J'ouvre les mains et je lâche. Si Dieu ne reprend pas je garde, si Dieu reprend je donne, et je suis libre. » Ne gardez plus rien en esclavage, rien. Offrez tout. Un gardien d'esclaves est un esclave lui-même, esclave justement de ce dont il se croit le maître. parce qu'il a peur de le perdre tout en sachant au plus profond de lui-même qu'il le perdra. Alors, donnez la liberté à tout, rendez au monde la liberté d'être le monde, permettez au changement d'être le changement, à la vie d'être la vie, c'est-à-dire un jeu de naissances et de morts.
N'opposez plus la vie et la mort. La mentalité ordinaire oppose « mort » et « vie », comme elle oppose « haut » et « bas», « chaud » et « froid», « long » et « court ». Non. Le contraire de la mort n'est pas la vie mais la naissance. La vie, la Vie, c'est le jeu incessant -même pas une seconde d'arrêt de la naissance et de la mort. Il y a d'innombrables morts et naissances, sans cesse, tout le temps. Mais la vie, elle, elle EST. Elle s'exprime par le jeu des morts et des naissances, mais en vérité il n'y a ni mort ni naissance. La vie, cherchez-là où elle est. Elle se trouve en vous. Si vous me demandez mon aide pour la chercher là où elle n'est pas, vous recevrez une aide décevante. Ne vous inquiétez pas, ne prenez pas peur tout de suite. Il faut bien parler du véritable Chemin, pas seulement de tel ou tel aspect que l'ego peut reprendre facilement à son compte pour se maintenir encore dans le porte-à-faux avec le réel, donc dans l'insatisfaction. Et on n'en sort pas, et les années passent. Soyez enfin heureux.
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Ouvrez une graine, vous n'y trouverez rien de spécial et pourtant un arbre entier y est contenu qui engendrera à son tour des milliers d'autres graines.
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Si vous avez peur de mourir, soyez tranquille : ce n'est pas vous qui mourrez, ce sera un autre, celui que vous serez devenu. Pourquoi vous inquiétez-vous aujourd'hui de la mort d'un autre ? « J'ai peur de la mort » ; en ce cas, ayez vraiment peur de la mort et soyez terrifiés à l'idée que la vie consiste à mourir, à vieillir, à changer, et que celui qui était là au début de la réunion a déjà fait place à un autre déjà modifié du fait d'avoir écouté mes étranges paroles. Soyez conséquents. Ayez peur en sentant que vous ne cessez pas de mourir et que celui ou celle qui m'écoute en ce moment sera mort, bel et bien mort, quand nous prendrons le thé ensemble dans trois quarts d'heure. Ou alors, n'ayez aucunement peur à l'idée qu'un autre que vous mourra dans deux heures ou dans trente ans.
Maintenant encore un point: considérons cette forme particulière de la mort que nous appelons le décès. En aucun cas, dans aucun ordre de réalité, vous n'avez vu une mort sans une naissance, jamais ! L'étude de la nature grossière ou subtile -- le monde psychique --nous montre que cette loi n'a pas d'exception. Chaque fois qu'il y a une mort il y a une naissance. Alors, quand surviendra la mort, quelle naissance se produira-t-il ? Et serait-il plausible qu'une exception se produise en ce domaine dans un univers qui, à part cela, n'en comporte aucune? Comme l'affirme cette formule qui confirme ce que les maîtres enseignaient à leurs disciples il y a deux ou trois mille ans: « Rien ne se crée, rien ne se perd dans la nature, tout se transforme. »
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Cherchons ce qui fait la continuité de cet incessant changement à travers un exemple simple: un homme se trouve dans la chambre. L'homme qui est dans la chambre disparaît pour faire place à celui qui est dans le couloir. Qu'est-ce qui a sous-tendu cette métamorphose, ce départ et cette arrivée ? Ou encore je suis dans un certain état physique et soudain je change; quelques muscles se contractent, je suis dans un certain état mental, voici qu'une pensée se lève et je ne suis plus le même mentalement, je suis dans un certain état émotionnel et voici qu'émotionnellement je suis un autre : l'homme calme que j'étais il y a quelques instants est remplacé par un homme agité.
Qu'y a-t-il derrière ce changement? Tout ce que vous observez peut s'exprimer par un seul mot: le mot « désir ». Le désir, au singulier, qui se manifeste sous la forme de tous les désirs au pluriel. S'il n'y avait pas de désir, il n'y aurait pas de changement. Cette continuité des morts et des naissances, des disparitions et des apparitions est l'expression du désir.
Si vous avez suivi ce que j'ai dit jusqu'à présent, nous pouvons franchir une étape de plus. Pourquoi l'homme a-t-il quitté la chambre pour se rendre dans le couloir ? Parce qu'il a été mû par un désir. Nous ne savons pas quel désir, mais c'est un désir qui l'a fait se mouvoir: celui d'aller se promener, celui de se rendre à son bureau, celui de descendre acheter le journal ou celui de voir son enfant qui est malade dans la pièce à côté pour vérifier si tout va bien... Partout et toujours, vous trouverez le désir. Certaines formes de désir vous seront tout de suite très compréhensibles parce que votre demande sera manifeste; d'autres vous sembleront moins évidentes au premier abord, à cause de leur complexité. Et pourtant, il n'y a rien d'autre que le désir pour mouvoir cet univers. Entendez-le métaphysiquement, ontologiquement ou psychologiquement, considérez qu'il s'agit d'une réalité tout à fait concrète ou simplement d'un principe philosophique. Les Upanishads disent : « Le Un éprouva le désir de devenir multiple. »
Premièrement désir. Deuxièmement : changement. Il y a un désir dans l'infiniment petit comme dans l'infiniment grand: un désir biologique au niveau des cellules, un désir physiologique. Il y a aussi un désir planétaire du moment qu'il y a manifestation dans le monde des formes grossières ou subtiles. S'il n'y avait pas désir, le flux incessant du samsara cesserait. Vous pouvez considérer le monde comme l'expression du désir de Dieu. Le désir crée la Manifestation, c'est lui qui perpétue ce mouvement de changement incessant, lui qui vous a fait naître, lui aussi qui se poursuivra après votre mort.
Si vous admettez que l'idée selon laquelle rien ne se poursuit après la mort a quelque chose d'absurde car elle contredit toute la loi universelle et qu'une autre conscience apparaîtra au moment où disparaîtra celle que vous êtes d'après l'état civil, c'est le désir qui perpétuera ce courant des formes évanescentes. Il meut la roue du monde. Si le désir cessait, la manifestation dans la forme s'arrêterait. Seule subsisterait la Conscience, absolue, infinie, éternelle, celle à laquelle on accède dans les méditations les plus profondes ou dans les états appelés techniquement samadhi.
Votre incarnation est due à votre désir de naître. Si vous avez la moindre expérience des « samskaras de vies antérieures », vous connaissez le désir que vous avez apporté en naissant et qui a conduit votre existence dans des directions plus ou moins harmonieuses ou chaotiques, heureuses ou douloureuses. Et tant que le désir durera, le désir aura besoin de formes pour s'exprimer. Ce n'est qu'en parvenant à l'accomplissement complet synthétisé par la parole de Swamiji « J'ai fait ce que j'avais à faire, j'ai reçu ce que j'avais à recevoir, j'ai donné ce que j'avais à donner » que le désir en lui-même cesse et qu'il n'y a plus de nécessité d'une forme humaine pour l'accomplir.
Bien sûr, si vous vous contentez de m'entendre, une bonne part de ce que je dis aujourd'hui peut paraître des affirmations intéressantes mais, finalement, assez gratuites. Il vous incombe de les tester, de vérifier en toute certitude ce qu'il en est par l'étude des formes autour de vous et surtout par l'étude de vous-mêmes qui êtes un résumé de l'univers. Que savez-vous du corps subtil d'un arbre ? Pas grand-chose ! Mais du vôtre, oui. Pouvez-vous avoir vraiment conscience du jeu des électrons dans ce radiateur ? Non ! Mais du jeu de la conscience et des formes prises par la conscience en vous, oui. Et dès que vous commencerez à chercher en vous-mêmes pour vous connaître, vous trouverez le désir.
Peu à peu, derrière les désirs au pluriel, essayez de découvrir le désir au singulier, le DÉSIR, dans le relatif. Je ne parle pas de l'atman, du « non-né, non-fait, non-devenu, non-composé ». Je parle du monde phénoménal, du monde manifesté dont l'apparente continuité est sous-tendue par le désir. Les désirs ne cessent pas de changer, mais le désir, lui, demeure. Et si vous voulez comprendre quelque chose à cette énergie infinie enclose dans la graine qui va produire un arbre lequel produira à son tour des milliers de graines qui pourraient engendrer des milliers d'arbres si les conditions le permettaient, si vous voulez comprendre cette énergie infinie, comprenez-la sous forme de désir.
Beaucoup d'enseignements spirituels omettent de vous dire où poser le pied pour faire le premier pas : le Chemin commence toujours deux cents mètres plus loin que nous ne sommes. Là, vous avez un lien pour faire ce premier pas. Désir est le mot clef de toute la sagesse, puisque c'est à partir de lui que le non-manifesté, l'absolu, se manifeste et que ce même mot « désir » possède un sens si concret pour vous. Les deux thèmes d'aujourd'hui sont étroitement liés. Si nous ne tenons pas compte pour l'instant du métabolisme ou du vieillissement, vous voici immobiles et silencieux en méditation, bien situés en vous-mêmes. Qu'est-ce qui met fin à votre état de méditation, de relâchement musculaire, de silence des pensées, de paix du cœur? C'est l'apparition d'un désir quelconque, fût-ce le désir d'aller dans la pièce à côté.
Le désir est d'abord lié au corps. Les désirs commencent avec le corps sous forme de besoins. «L'homme qui était dans la chambre est mort, celui qui est dans le couloir vient de naître », parce qu'il a éprouvé un besoin physiologique, le besoin d'uriner ou de boire un verre d'eau ou d'aller prendre l'air si la pièce est enfumée. Ces nécessités physiologiques correspondent à un désir du corps physique. S'il n'y avait pas un corps il n'y aurait ni besoin d'air pur ni besoin de faire pipi.
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Peut-être avez-vous accompli tous vos désirs. Vous n'avez de comptes à régler à personne, votre honneur n'exige aucune vengeance, vous ne rêvez plus de la réussite professionnelle, du grand amour ou de la gloire, Vous n'avez plus de désirs personnels. Il s'agit déjà d'un niveau très élevé dans la voie de la sagesse, mais peut-être reste-t-il en vous le désir d'aider ceux qui souffrent, auquel cas, comme le disent les Tibétains, ce désir vous amènera à prendre une nouvelle forme humaine que l'on appelle Bodhisattva dans le bouddhisme mahayana -- celui qui n'a plus de désirs personnels mais conserve celui d'aider les autres. Un Bodhisattva fait le vœu de se réincarner indéfiniment tant qu'il y aura des êtres qui souffrent et qu'il peut aider. Ce désir conscient le conduit à prendre une forme nouvelle. Mais chez la plupart des gens qui meurent, il ne subsiste pas uniquement le désir exclusif d'aider les autres; ce sont les désirs personnels égocentriques qui auront besoin d'une forme.
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Vous avez entendu dire que les hindous distinguent trois corps: le corps causal, le corps subtil et le corps physique. Qu'est-ce que le corps causal: le Désir, au singulier. Qu'est-ce que le corps subtil? L'ensemble des désirs, au pluriel. Et qu'est-ce que le corps physique ? Le véhicule permettant aux désirs de tenter de s'accomplir, l'instrument indispensable de leur actualisation dans l'existence. Si le désir de voler se révèle très puissant, il aura besoin d'un corps d'oiseau. Voilà la réponse inécoutable que Swâmiji m'a faite un jour. En vous suicidant, vous ne résolvez rien; vous détruisez simplement une forme physique à laquelle une autre forme succédera immédiatement, comme en témoigne partout la loi universelle. Bien sûr, pour nous qui ne sommes que désirs, ce langage de la sagesse devient presque insupportable. Vous pouvez être des admirateurs convaincus de Ramana Maharshi ou de Ma Anandamayî ou de tels des plus grands sages hindous et, de tout votre cœur, proclamer: « Je veux la libération. » Êtes-vous vraiment sincères ? « Oui. Moi, je ne viens pas à l'ashram pour régler mes problèmes d'éjaculation précoce ou de frigidité, je viens parce que je cherche la Libération. » Mais êtes-vous prêts à dire je cherche la disparition du désir et la disparition de la nécessité des formes? Car c'est cela la Libération. Si vous êtes honnêtes, vous reconnaîtrez que cela ne correspond pas à ce que vous cherchez tant le désir est puissant et tant les désirs, au pluriel, sont contraignants. Voilà l'origine du malentendu que j'ai si souvent signalé, à savoir cette confusion entre deux plans qui n'ont rien à voir : les demandes égocentriques raffinées ou « spirituelles » et l'état-sans-ego.
Il faut certainement tenir le plus grand compte des désirs, mais le but réside dans la disparition du Désir, la non-identification aux formes et l'établissement dans la Conscience pure. Tant qu'il y aura forme, il y aura multiplicité des formes, donc contradiction entre ces formes, attraction et répulsion, entraînant bonheur et souffrance et inévitabilité de faire souffrir les autres. Ce dernier point fait partie d'une conviction hindoue à laquelle nous pouvons réfléchir : « Toute forme fait inévitablement souffrir les autres formes. » Il ne suffit pas de dire « moi je suis végétarien » pour échapper à cette loi. Même si vous mangez des carottes ou du riz, que vous le vouliez ou non, vous tuez une forme de vie. Vous ne pouvez pas faire un pas sans écraser une fourmi ou une petite bestiole même si vous balayez le sol devant vous avec un plumeau comme le font les jaïns. Vous ne pouvez pas animer une forme sans vous heurter à d'autres formes.
La manifestation dans le monde des formes apparaît très cruelle: manger et être mangé, tuer et être tué. À l'intérieur d'une pièce d'eau comme dans une jungle, toutes sortes d'animaux s'entre-dévorent et, en ce qui nous concerne, nous pourrions trouver mille exemples montrant que nous sommes soumis à la même loi. Tant qu'il y a forme nous faisons souffrir les autres. Mais oui! Tout en faisant du bien, nous faisons souffrir. Inévitablement, moi Arnaud, je fais souffrir ceux qui à longueur de semaine m'écrivent et qui reçoivent une réponse photocopiée disant que je ne peux les accueillir. Inévitablement, même le plus grand sage, du moment qu'il anime une forme parmi d'autres formes, fait souffrir. Cette prise de conscience a beaucoup touché certains hindous qui se sont demandé ce qu'ils pouvaient faire afin de cesser d'être une cause de souffrance pour d'autres créatures vivantes. Il y a deux réponses à cette question: soit ne plus se manifester dans le monde des formes, soit au contraire y revenir en admettant que je ferai souffrir des êtres, que je détruirai de la vie pour maintenir ma propre forme, mais que je pourrai aussi aider. C'est le cas du bouddhiste mahayaniste dont le vœu est de s'incarner aussi longtemps que des êtres seront encore dans l'erreur.
J'ai dit beaucoup de choses aujourd'hui, mais elles sont toutes liées, depuis une allusion au suicide ou au fait de ne plus jamais se réincarner, jusqu'à l'histoire d'un homme qui disparaît d'une pièce pour apparaître dans une autre. Ce qui vient s'en va, et ce qui vient provient de quelque part et ce qui s'en va arrive quelque part. Ce qui naît vient de mourir et ce qui meurt va naître. Nous disons de quelqu'un qui vient de mourir: «Il s'en est allé. » S'il est parti d'un endroit, il est forcément arrivé dans un autre. On n'a jamais vu quelqu'un disparaître en route, à part dans les films de science-fiction. On n'a jamais vu qu'un homme quittant la grande salle se volatilise en franchissant la porte. C'est la loi universelle.
Changement, changement, changement, évanescence où rien ne subsiste, même un instant; voilà le monde des formes. Et, sous-tendant ce monde des formes ou s'exprimant à travers ces formes, se déploie l'Unique Énergie Infinie. Le premier accès que nous pouvons avoir à cette Unique Énergie Infinie se fait à travers le mot Désir. Au-delà se situe le Témoin, immuable, sans naissance, sans mort, sans commencement, sans fin, sans forme.
De temps en temps, il faut bien parler d'autre chose que des brouilles conjugales ou de l'éducation des enfants.
[Passages de « Une nouvelle naissance »]
p362
C’est encore une naissance : un être nouveau se lève en nous, que nous n’avions pas connu, avec une nouvelle foi, une nouvelle espérance, car finalement c’est ce qui nous manque le plus : cette conviction nous seulement qu’il existe un chemin mais que les promesses des sages de toutes les traditions pourraient se réaliser pour nous, à condition de ne pas rêver d’être une nouvelle Ma Anandamayi ou un nouveau Ramana Maharshi mais de rêver d'être soi, débarrassé de ce qui nous restreint, nous contraint et nous interdit un épanouissement dont nous savons, du fait même que nous en rêvons, qu'il est possible.
C'est vraiment une naissance, celle de l'homme, de la femme, qui a cette foi, cette certitude: maintenant j'ai trouvé le Chemin, mon Chemin. Le reste dépend de moi et non plus d'un monde extérieur sur lequel je n'ai guère de pouvoir. Il dépend de moi d'écouter, d'essayer de comprendre, de mettre en pratique, de devenir au moins un apprenti-disciple. Et l'apprenti-disciple a encore bien besoin du gourou en chair et en os parce qu'il est encore susceptible d'être le jouet de son propre mental et de s'égarer complètement sans s'en rendre compte.
Et puis vient un jour où, à force de mettre en pratique -- fût-ce maladroitement et avec des échecs apparents -- l'enseignement du maître, nos efforts ont éveillé cet aspect bien particulier de nous : le disciple, ou ce que les hindous appellent the inner guru, « le gourou intérieur ». Et c'est encore une naissance, la naissance de celui qui n'a plus la même nécessité du maître extérieur, qui sait maintenant comment mettre en pratique l'enseignement qu'il a reçu de manière à être plus vigilant que son propre mental, qui ne peut plus se laisser emporter, qui voit tout de suite les petits voyants lumineux s'allumer au tableau de bord: « attention il y a émotion », « attention il y a jeu du mental », qui ne peut plus être dupe.
Mais on pourrait aussi réserver ce terme de naissance pour ce qui est plus important que tout et qui est réellement une naissance, aussi essentielle, dans notre existence que l'apparition d'un petit corps de trois ou quatre kilos sortant de la matrice. On emploie en français un certain nombre de termes qui ont peut-être tous l'inconvénient d'être trop connus, trop célèbres, trop grandioses: Éveil, Libération, Illumination. Et, depuis un certain temps déjà, un mot me vient de plus en plus souvent à l'esprit, c'est ce mot « naissance ». Oui, naissance spirituelle, passage d'un monde à un autre.
Je pense que vous serez tous d'accord avec moi : ce que nous appelons communément la naissance, c'est sortir d'un milieu, l'utérus, et découvrir un autre milieu, passer du monde de l'obscurité, des sons assourdis, du liquide et, dans les dernières semaines, d'une certaine pression, au monde de la lumière, du bruit, du chaud, du froid, de l'espace. Et la naissance pour laquelle je témoigne est la sortie d'un monde et la pénétration dans un monde nouveau qui s'ouvre à nous. C'est un changement de notre être même, mais aussi et surtout, l'accès à une autre réalité.
Il est d'autant plus étonnant de s'exprimer ainsi que ce monde nouveau est, en fait, exactement le monde dans lequel nous avions vécu jusque-là: un monde où il y aura toujours des personnes qu'on peut considérer comme des amis et d'autres comme des ennemis, des gens qui disent du mal de nous ou même qui nous veulent du mal, un monde où il y a encore la santé, la maladie, les bonnes nouvelles, les mauvaises nouvelles, les contrôles fiscaux et les difficultés financières. Et pourtant, c'est un monde radicalement différent de l'ancien. Il n'est plus essentiellement peuplé de gens brillants et de gens ternes, de gens sympathiques et de gens antipathiques. Chaque être humain est accepté aisément et a le droit d’être lui-même. Les événements et les situations ne sont plus appréciés en fonction de nous ou, parlons chacun pour soi, en fonction de « moi », ce mot terrible puisque c’est la traduction la plus simple du mot « ego », la source de toutes les souffrances.
C’est en cela avant tout qu’il s’agit d’un monde nouveau, puisque ce n’est plus un monde égocentrique : c’est un monde qui est là en lui-même et, après que nous avons tant lutté pour l’accepter, détail après détail, instant après instant, c’est un monde dont l’acceptation, fondamentalement, se fait d’elle-même dans la liberté et la paix. Oui, c’est un monde aussi nouveau par rapport au monde d’avant que le monde du dehors est nouveau pour le bébé qui vient d’émerger du sein maternel. Un monde radicalement nouveau parce qu’il n’est plus jamais menaçant, même si ce qu’on aurait considéré comme hostile demeure. Rien ne peut plus être vu ni ressenti de la même manière. Et, en fait, si on savait à l’avance en quoi va consister cette naissance, on n’aurait pas deux fois mais dix fois plus d’ardeur pour progresser.
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Plus que tout, c'est un monde d'où la peur a disparu. Cela dit, il y a tout de même, si on conduit sur du verglas - je ne parle plus là métaphoriquement -, une crainte qui est un aspect de la sagesse : « Je ne peux pas conduire inattentivement et trop vite. » Mais à cette nécessité de vigilance je ne donnerai en aucun cas le vieux nom de peur.
Le Bouddha, vous le savez, a employé l'expression « atteindre l'autre rive ». Voilà : une traversée est achevée, une traversée avec par moments de grosses vagues ou même des tempêtes qui demandent d'être un habile navigateur. Après tout, le rôle d'un gourou c'est de vous enseigner la navigation jusqu'à ce que vous ayez atteint l'autre rive. C'est une bonne image parce que, dans la navigation à voile, celle que l'humanité a connue jusqu'au premier tiers du XIXe siècle, nous n'avons de maîtrise ni sur les vents, ni sur les vagues, ni sur les courants de surfaces, ni sur les marées à l'approche des côtes, et pourtant les marins ont toujours réussi à quitter un port pour rejoindre un autre port.
Et puis l'autre rive est atteinte, la traversée est finie, le bateau est, à quai et je suis descendu, j'ai les pieds sur le sol ferme. Imaginons - pourquoi pas ! - l'île aux merveilles qui a fait rêver les Occidentaux depuis tant de siècles. L'île a été atteinte, la navigation est achevée. Oui, mais il reste à prospecter cette île, à s'y habituer, à s'y installer, à en connaître les paysages divers, les vallées, la zone aride, la forêt tropicale, les torrents, les plages, les rochers, les montagnes du centre... La certitude que la navigation est terminée n'implique pas que « tout est fini ». Maintenant, il y a à découvrir cette île.
Je suis passé d'un monde dans un autre, c'est irrévocable, c'est définitif, mais ce monde je peux le découvrir de mieux en mieux, le comprendre de mieux en mieux, l'approfondir de plus en plus. Il va me révéler peu à peu ses secrets, des secrets encore inconnus pendant la traversée, et surtout m'offrir ses trésors.
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Nous avons tous entendu parler de Diogène qui vivait dans un tonneau ; quand l'empereur lui a offert : il a « Ce que tu me demanderas je te le donnerai », répondu : « Pousse-toi un peu et enlève-toi de mon soleil. » Nous savons aussi que Diogène se promenait avec une lanterne allumée en plein jour : « Que fais-tu avec cette lanterne ?» -- « Je cherche, je cherche et hélas je ne trouve pas !»-«Que cherches-tu ? » - « Un homme. » Certains ont fait de Diogène le premier maître zen. On raconte également sur Diogène une très jolie histoire et qui s'insère bien dans ce que je veux dire aujourd'hui.
Diogène se trouvait en promenade à quelques kilo- mètres d'Athènes quand s'approche un habitant d'une autre ville grecque. Et cet étranger lui demande : << Vous êtes athénien ?» - « Oui, répond Diogène. » -- « Je ne connais pas Athènes et je voudrais que vous me disiez quel genre d'habitants il y a dans cette cité. » - « Je vous promets de répondre à votre question mais à condition que vous répondiez d'abord à la mienne : quel genre d'habitants y a-t-il dans votre ville à vous ? » - « Oh, répond l'autre, des gens pénibles, désagréables, méchants, et c'est pour cela que je suis parti et que je veux changer de ville.» « Ah, dit Diogène, je suis désolé de vous dire qu'à Athènes vous trouverez des gens pénibles, méchants et désagréables. » Quelque temps après, Diogène rencontre un autre voyageur venant de la même ville et qui lui demande : « Vous êtes athénien ?»-« Oui, je suis athénien depuis ma naissance. » - « Écoutez, moi, je vais à Athènes que je ne connais pas, ça m'intéresserait de savoir un peu comment sont les habitants de cette cité ? » - « Ah bien, réplique Diogène, mais comment sont vos concitoyens à vous? Je vous répondrai si vous me répondez d'abord. » - «Oh! dit l'autre, des gens sympathiques, vraiment bienveillants, agréables à vivre. » - «Eh bien, dit Diogène, je suis heureux de vous dire qu'Athènes est peuplé de gens agréables, bienveillants, sympathiques et faciles à vivre. »
Le sens de cette histoire est évident : le monde dans lequel nous vivons dépend de notre monde intérieur et, si notre monde intérieur est radicalement changé, le monde dans lequel nous vivons est radicalement changé. Les deux sont intimement liés. Alors la question est : « Dans quel monde voulez-vous vivre ? » Est-ce que vous voulez demeurer dans un monde d'insécurité, de souffrance, de tristesse, de trahison? Ou voulez-vous vivre dans un monde de clarté, de stabilité, d'aisance, d'absence de peur ? Et la question est posée à tous. Si vous entendez cette question, qui répondra: « Je veux continuer à vivre dans un monde lourd à porter, dans lequel le bonheur est sans cesse remis en cause, dans lequel les situations heureuses ne durent pas, dans lequel je souffre » ? Et qui ne répondrait pas tout de suite: « Oui, bien sûr, je n'ai qu'une idée, c'est de quitter ce monde pour vivre dans votre autre monde » ? Mais cela ne veut pas dire quitter l'Europe pour émigrer aux États-Unis. Cela signifie rester en France s'il le faut, même plus besoin d'aller dans un ashram en Inde. Naître, c'est passer d'un monde dans un autre. Et c'est non seulement la deuxième naissance mais je dirai, c'est le mot qui me viendrait beaucoup plus à l'esprit : « la première naissance », la vraie naissance, la naissance tant attendue.
Un embryon, un fœtus est créé pour naître au grand jour et, vous, vous êtes tous créés pour cette naissance-là. Nous sommes vraiment, êtres humains, dans situation du futur bébé, sauf que le bébé à naître, dans la mesure où la mère n'est pas gravement perturbée, vit dans un milieu euphorique et qu'il va découvrir un monde de dualités, d'opposés, de contraires. Et maintenant, c'est la démarche inverse puisque nous sommes appelés à quitter ce monde des opposés, de l'agréable et du désagréable, du menaçant et du rassurant, du passé et du futur, de ce qui n'est plus, de ce qui bientôt ne sera plus et, pour finir, de la vieillesse, la diminution de nos facultés, la mort. Nous avons à quitter ce monde dans lequel le bébé est entré et à naître à cet autre monde lumineux dans lequel tout est devenu clair et certain.
Cette naissance s'accompagne d'un abandon total des fausses certitudes, des opinions, des idées, des préjugés, des ignorances, que nous prenons pour des connaissances et qui tiennent un si grand rôle dans nos existences. Alors, d'un point de vue, on comprend très bien qu'on ait pu affirmer: « Celui qui connaît vraiment, c'est celui qui sait qu'il ne sait rien. » C'est l'acceptation totale de nos ignorances (au pluriel), mais c'est aussi la fin de la nécessité de connaître. Non pas qu'on ne puisse plus continuer à étudier tel ou tel secteur de l'activité humaine ou tel ou tel aspect de la réalité relative. Mais, même si nous sommes très savants et avec des connaissances vastes, le monde que nous quittons est un monde d'incertitude. On a des tas de certitudes dont beaucoup ne représentent que des opinions non objectives. Mais la Certitude (au singulier), on l'a bien peu. Et nous naissons à un monde de certitude, de certitude qui ne correspond à aucun orgueil puisqu'on a en même temps et si volontiers renoncé à toutes ses opinions, ses préjugés et ses croyances. On se retrouve dénudé, ayant perdu un fatras qui faisait peut-être notre gloire à nos propres yeux et auquel nous étions identifiés. Mais, ayant perdu tant de certitudes, on a gagné d'être « porté » par la Certitude, « nourri » par la Certitude. Cette Certitude n'est plus une pensée, bien qu'elle puisse s'exprimer sous forme d'idées : c'est un état de conscience.
Et puis, c'est aussi quitter un monde dans lequel on est bien obligé de se dire: « Je comprends certains points de détail d'un domaine ou d'une technique, mais ce qui me paraît essentiel à comprendre, je ne l'ai pas vraiment compris. » Il y a encore un besoin : « expliquez-moi, montrez-moi, dites-moi, indiquez-moi... Dans le monde nouveau domine -- et là je vais employer une expression osée mais c'est à dessein -- l'impression d'avoir « tout compris », même s'il y a tant de choses précises qu'on ne comprend pas, bien sûr.
Cette évidence: «j'ai compris » est encore plus étonnante si on a été brûlé par le besoin de comprendre, si on a consacré sa vie à chercher des maîtres, des sages, capables de nous enseigner, nous expliquer. Peut-être ce besoin de comprendre vient-il de ce que le père n'a pas joué suffisamment son rôle dans notre enfance pour nous introduire au monde des grandes personnes. Cette sécurité de la compréhension est un sentiment et un mode immuable de notre conscience d'être. Même s'il y a des milliers de choses que j'ignore et que j'aurais du mal à comprendre si un spécialiste voulait me les expliquer, je n'ai plus de questions à poser, je n'ai plus besoin de gourou, je n'ai plus besoin de chercher, je n'ai plus besoin de lire. Je sais.
Et ce monde nouveau auquel nous sommes nés va être pour nous une source d'émerveillement inlassable, même dans ses aspects qu'autrefois nous aurions considérés comme douloureux. Tout devient intéressant, toujours. Il n'y a plus cette différence fondamentale que nous avons tous connue ou que nous connaissons tous entre ce qui est intéressant et ce qui est ennuyeux. Tout est intéressant en profondeur. Bien entendu, en surface, les différences existent toujours; on est toujours capable de voir si quelqu'un est âgé ou qu'un autre est jeune; de voir que l'un est très instruit ou que l'autre l'est peu. Mais ceci s'avère la surface, l'apparence. Dans ce monde nouveau, l'essence se révèle à chaque instant au cœur de l'apparence. Et l'apparence est toujours intéressante, toujours. C'est pourquoi je dis : ce monde va être une source d'émerveillement, de découverte, et, selon l'expression de Swamiji: a festival of newness, « une fête de la nouveauté ».
Le monde nouveau auquel vous pouvez naître est un monde dans lequel le passé a perdu son pouvoir. On a une mémoire plus ou moins bonne, une mémoire qui diminue peut-être avec l'âge, mais le passé a perdu son pouvoir et du même coup le futur a perdu son pouvoir. Voilà aussi une différence qu'on ne peut pas se représenter à l'avance même si on essaie de s'en faire une idée. Bien entendu on demeure capable de prévoir. Quand on commence à construire une maison, on a bien une idée de ce que sera la maison terminée. On est capable de prévoir le futur, mais le futur a perdu son pouvoir de nous agiter aujourd'hui, de nous enthousiasmer aujourd'hui ou de nous effrayer aujourd'hui. C'est le monde de l'éternel présent, un festival de beauté.
C'est un monde qui d'instant en instant est fait d'émerveillement, non seulement si nous découvrons quelque chose qui, par rapport à notre existence dans cette vie-ci est tout à fait nouveau, mais même en face de ce qu'on aurait osé appeler autrefois la « banalité quotidienne », un monde dans lequel le mot « ennuyeux » a disparu.
Bien sûr, le corps peut sentir une fatigue à son niveau. Je parle de ce qui est profond, psychologique et même plus profond que le psychologique : ce qui est spirituel. Tout ce que je viens d'évoquer aujourd'hui comme un témoignage est l'expression de la découverte dont tout dépend et qui est la découverte spirituelle. Cette découverte elle se fait en nous comme une révélation de notre être réel, libre de la peur - non pas sans désir, mais libre du désir. Si un désir apparaît il est immédiatement offert, offert à Dieu ou offert au mouvement général de l'univers, S'il peut être accompli, qu'il soit accompli; s'il ne peut pas être accompli, qu'il ne soit pas accompli. Si ce que je possède m'est conservé, que cela me soit conservé. Si ce que j'ai m'est enlevé, que cela me soit enlevé.
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C’est pourquoi tout le vocabulaire qui parle de la mort du vieil homme, « mourir à soi-même », la phrase soufie célèbre « Heureux celui qui sera déjà mort à lui-même lorsque la mort le surprendra », toutes les paroles, toujours imparfaites qui, pour décrire ce passage d'un monde dans un autre s'expriment en termes de mort, sont justes. Et puisque nous avions cru à ce monde, puisque nous nous étions illusionnés, un être que nous avons connu jusqu'à quarante ans, cinquante ans, est mort.
Je ne sais pas quel pourrait être le sentiment d'un papillon qui regarderait la chrysalide éventrée dont il s'est échappé, mais le sentiment que celui qu'on a été est mort est évident. Et ce n'est pas seulement une mort, c'est une naissance, avec tout ce que cela représente pour l'avenir.
Ouvrez-vous, ouvrez-vous avec joie, ouvrez-vous avec espérance à ce que vous pouvez entendre concernant cette mort à soi-même, ce qui peut nous arriver de plus beau, de plus libérateur: que le vieil homme meure ou que l'égocentrisme meure. Mais c'est plus que cela, c'est vraiment « je suis mort » et même au-delà de « je suis mort ». On comprend que tant de sages aient parlé d'eux à la troisième personne, parce qu'il devient absurde de parler à la première personne.
Si vous êtes morts, pourquoi dites-vous, « je suis mort »?« Celui que j'ai bien connu, avec ses joies et ses souffrances, ses sottises, ses naïvetés et ses bons côtés aussi, que j'ai bien connu pendant tant d'années, est mort. »
C'est une merveilleuse mort à laquelle nous pouvons tous aspirer de tout notre être.
C'est une mort et c'est une naissance.
Et c'est la vraie naissance.
À votre avis, la vraie naissance, c'est celle de la chenille ou celle du papillon ? La vraie naissance, c'est celle du gland qui se forme sur une branche et tombe à terre ou celle du chêne ? La chenille est une naissance préparatoire, le gland est une naissance préparatoire. La naissance du corps physique et du corps subtil, de cet extraordinaire instrument de folie et de sagesse qu'est l'être humain, n'est pas la vraie naissance. La vraie naissance, c'est l'autre. Parce que cette première naissance du corps physique, elle, aura une fin. Je ne sais plus qui a dit : « Aussitôt qu'un bébé est né il est déjà assez vieux pour mourir. » Et la naissance que j'ose appeler la vraie naissance est une naissance dont on sait qu'elle n'aura pas de fin. Vous êtes libres de toute crainte ou appréhension de la mort, quelle que soit la forme que cette mort doive prendre. C'est la vraie naissance parce que c'est la naissance qui n'aura pas de fin. C'est dans cette existence qu'une chenille devient papillon ou qu'un gland devient chêne. Et c'est dans cette existence que nous pouvons mourir et naître. Les deux sont simultanés. Cette naissance est un achèvement et c'est un commencement, le commencement d'une vie nouvelle.
Généralement, cette naissance, qui a été peut-être longuement préparée, se fait brusquement ou en un court laps de temps. Une naissance physique s'accomplit parfois en quelques heures: la perte des eaux, les premières contractions, l'élargissement de l'orifice, la poussée, l'émergence de la tête et, avec l'aide éventuelle d'une sage-femme ou d'un accoucheur, l'apparition du bébé, la respiration autonome et la section du cordon ombilical.
La vraie naissance, elle, se prépare plus longuement que neuf mois et elle se fait par une intensification, comme une crise. Tous les témoignages concordent, il y a un moment de bascule. Et dans beaucoup d'ashrams, en Inde, l'anniversaire le plus important n'est pas la naissance physique du gourou mais le moment où le gourou est supposé avoir atteint l'éveil, c'est-à-dire cette naissance en question.
La préparation peut être longue, mais il y a un moment de rupture de niveau. La traversée de l'Océan peut être longue mais il y a bien un moment où celui qui avait les deux pieds sur le bateau a maintenant les deux pieds sur le sol, à un mètre du bateau peut-être, mais les deux pieds sur le quai. Il y a un moment qui correspond à cette naissance et on se trouve un nouveau-né sorti d'un monde et entré dans un autre, dans un monde nouveau. Je ne parle pas là des génies, de Ramana Maharshi ou de Mâ Anandamayî; je parle de vous et de moi, de vous si vous le voulez, si vous étouffez dans votre monde comme un bébé au-delà de neuf mois étoufferait dans le sein maternel. Celui qui vient de naître, donc qui vient de mourir, se trouve à la fois un nouveau-né et un nouveau-mort, dépaysé, dont toutes les références sont tombées. Mais quelles sont nos références? Nos peurs dont nous voulons éviter la concrétisation et nos désirs dont nous voulons activer la réalisation. Car les références d'une existence, c'est tout ce que je veux et tout ce que je ne veux pas. Et, si ce monde de « je veux et je ne veux pas» a perdu son pouvoir, jusqu'à la source, jusqu'à la racine, c'est déroutant. Je dis : on est un nouveau mort et un nouveau-né. C'est ce qui explique certaines paroles que pendant longtemps je n'ai pas comprises. Comment se fait-il que dans la tradition du zen par exemple, le maître zen authentifie qu'un de ses moines a eu le satori et lui recommande : « Maintenant il va falloir redoubler de vigilance » ? Cette naissance est non seulement une mort mais c'est la naissance d'un nouveau-né fragile et ce serait quand même dommage, après avoir navigué dans l'Océan, les vagues, les tempêtes, une fois sur la terre ferme, de faire un faux pas, de tomber et de se fracasser le crâne. Maintenant il va falloir redoubler de vigilance, maintenant c'est le grand commencement.
Oui, c'est le commencement d'une nouvelle vie dans laquelle on grandit, bien que la mort ait eu lieu, la naissance ait eu lieu. Le monde de l'incertitude a fait place au monde de la certitude, le monde de l'effort a fait place au monde de la facilité, le monde de la peur a fait place au monde de la non-peur. Ceci est accompli. Mais il y a à grandir, à vivre, à connaître ce monde nouveau auquel vous êtes nés.
Il y a un point encore, celui pour lequel on a le plus de pudeur. C'est un monde dans lequel on aime, dans lequel on ne peut plus ne pas aimer, dans lequel l'inimitié, la haine, la rancune n'ont plus de place. C'est un monde dans lequel on se sent inexplicablement aimé. Vous savez tous ce que c'est de se sentir aimé, encore que nous nous sommes toujours sentis aimés avec une crainte à l'arrière-plan parce que nous savons qu'on peut être trahi et qu'on ne peut vraiment compter sur rien dans le relatif. Mais nous savons au moins ce que c'est que de se sentir aimé ; peut-être l'avons-nous su vraiment si notre mère a été pleinement une mère pour le petit bébé. On vous a beaucoup dit : « C'est un monde dans lequel on aime, on est amour. » C'est un monde dans lequel on ne peut être amour que parce qu'on est aimé. Dans l'ancien monde, on ne se sentait pas vraiment aimé : un peu, beaucoup, passionnément, et puis qu'est-ce qu'il en reste ? C'était un monde dans lequel, fondamentalement, on continuait à chercher l'amour et à avoir peur de le perdre, peur de n'être plus aimé. Vous êtes passés d'un monde dans lequel on mendie l'amour à un monde dans lequel on se sent aimé.
Aimé par qui ? Les explications ne sont pas unanimes. Ceux qui s'expriment en langage dualiste diront que la création est un acte d'amour: « Vous avez uniquement à découvrir que Dieu vous a aimé le premier, à ne plus être sourd à l'amour de Dieu. » Mais ceux qui s'expriment en langage non dualiste, selon le bouddhisme des origines ou le védanta des Upanishads, ne se réfèrent à aucun Dieu personnel. Les explications ne sont pas unanimes mais le témoignage, lui, est unanime. La plénitude, la plus parfaite, est celle qu'on ressent lorsqu'on est aimé.
Le Sage est amour. L'amour se lit dans ses yeux. Vous serez amour quand vous vous saurez aimés. Cette plénitude immense, incroyable, s'accompagne aussi d'une indicible gratitude. Si la femme qui m'aime me tourne le dos demain, rien ne peut faire que je ne sois plus aimé. Si mon fils, ma fille me deviennent hostiles, m'attaquent, rien ne peut faire que je ne sois plus établi dans la toute-puissance de ce sentiment parfait, absolu.
Alors, c'est vrai, vous êtes nés un jour : cette naissance physique n'a peut-être pas été heureuse, vous avez un passé peut-être douloureux mais on ne peut retourner à ce passé que pour en dénouer les nœuds, pour lever l'ancre. Si vous ramez et que le bateau n'avance pas, levez l'ancre ! Et la traversée, elle nous dirige vers l'avenir. Alan Watts a écrit il y a bien des années : « Ne conduisez pas votre voiture en regardant toujours dans le rétroviseur. » Ne conduisez pas en regardant dans le rétroviseur. Allez vite vers cette mort et cette naissance pour naître à ce monde nouveau qui vous attend.
Encore un point. Vous croyez que cette nouvelle naissance représente un accomplissement lointain : « Oui, un jour, Swâmiji a dit à Arnaud: "To be is to be free from having, Arnaud, nothing else" et ce jour-là Arnaud a soudain basculé dans un autre monde parce que d'intenses efforts menés sur des années l'y avaient préparé. » C'est vrai. Mais avant cette ultime naissance ou cette mort de l'ego, il existe une autre naissance que vous pouvez tout de suite sentir comme beaucoup plus proche, beaucoup plus familière: celle où vous quitterez un monde de petitesse, d'étroitesse, de mesquinerie, de médiocrité, un monde où vous étouffez, où vous tournez en rond, pour pénétrer brusquement dans un monde vaste, riche, dense, qui balaiera d'un coup vos anciens mécanismes, un monde qui vous émerveillera : « C'est donc de cela que parlait Arnaud et c'est encore tellement plus beau que je ne l'imaginais ! » Et ce qui vous émerveillera par-dessus tout, sera l'impression que ce que vous découvrez est sans commune mesure avec les efforts que vous avez pu faire. Vous vous souviendrez: « J'ai fait ceci, j'ai eu tel moment de sincérité, tel moment de courage mais ce que je reçois en échange est d'un tout autre niveau. J'ai donné dix et je reçois cent. » C'est ce que j’ai souvent appelé la cristallisation. Un beau jour, tous les efforts accumulés cristallisent et vous passez brusquement sur un autre plan.
Vous ne savez pas à quelle distance vous êtes encore de cet instant de cristallisation, mais sachez que chaque effort vous en rapproche inexorablement. Portez au cœur cette espérance: cette nouvelle naissance m'attend déjà, elle est pour moi tel que je suis, avec toutes mes faiblesses, mes imperfections, mon impuissance. Elle est déjà là. Ouvrez-vous à cette espérance.
Citations recueillies par Viafx24 et publiées en juillet 2026.
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