La voie et ses pièges

(première lecture)

Pourquoi méditons-nous ? Pourquoi cherchons-nous à rencontrer un gourou ? C'est la question que Swâmi Prajnanpad, dont je me réclame avant tout, posait et reposait à longueur d’années : « What do you want? » « Qu'est-ce que vous voulez ? » C'est une question directe, simple et en même temps terrible. Qu'est-ce que je veux vraiment ? Et ce que je veux concerne-t-il directement la spiritualité à son niveau le plus élevé ?

Le pronom personnel, moi ou je ou vous, le « sujet », est au cœur de la Voie. J'ai souvent cité cette parole de Swâmiji : « You are nowhere », « Vous n'êtes nulle part. » Quel est ce « vous » dont il est question ? « Je ne suis nulle part. » Cette parole demande donc qu'apparaisse en moi un certain « je » qui n'y est pas. Swâmiji m'a dit aussi un jour : « Toute la vérité se résume en deux mots, you and your mind, vous et votre mental. » Ce pronom « vous » paraît donc bien important. Mais ce qui est surtout intéressant c'est cet appel pour que ce « je » absent aujourd'hui naisse et se stabilise. Et j'ai entendu aussi bien des fois en Inde : « Tout le malheur vient de ce que votre ego est là » - exactement le contraire. Tout le malheur venait de ce qu'il n'y avait pas de « moi », qu'il fallait que ce « moi » apparaisse et maintenant tout le malheur vient du « moi ». Tout le malheur venait de ce qu'il n'y avait pas un « je » réel, maintenant tout le malheur vient de ce qu'il y a un « je ».

Maintenant imaginez, pour les besoins de ma comparaison, que vos voitures soient des hélicoptères mais que vous l'ignoriez. On a beau vous le dire et vous le redire, vous ne réussissez pas à l'entendre. Imaginez que ce soient des hélicoptères qui roulent sur le sol et se heurtent à tous ces problèmes d'embouteillages, de croisements, d'entrées de ville, de goulots d'étranglement. Ces voitures ont des hélices mais leurs conducteurs ne le savent pas ou ne veulent pas le savoir et ils s'escriment à écouter les conseils de la gendarmerie (reculez, faites demi-tour, bifurquez par une autre route, prenez sur la gauche un chemin de campagne) alors qu'ils ont la possibilité de quitter les deux dimensions du plan pour avoir accès à la troisième dimension, c'est-à-dire s'élever en hauteur. Que cette image qui n'a pas pour elle le prestige des Upanishads et de la grande tradition ne vous paraisse pas trop enfantine car elle illustre bien en fait la vérité.

Maintenant, si nous abandonnons l'image des automobiles roulant dans le plan et des hélicoptères s'élevant vers le ciel et que nous revenons à nous-mêmes, nous voyons, comme je le disais, que tout ce qui peut être enseigné tourne autour de ce mot « vous » et de ce mot « je », « vous » voiture automobile ou « vous » hélicoptère. Si vous confondez les plans, vous trouverez partout des contradictions entre différents auteurs et chez le même auteur.

Il faut bien comprendre que, même s'il existe un lien possible entre le niveau horizontal et la dimension verticale, il s'agit en fait de deux mondes qui ne sont ni du même ordre, ni de la même nature. Ce qui est vrai dans un monde n'a plus aucun sens dans l'autre ; les problèmes de fleuves ou de chemin de fer, cruciaux pour les voitures qui ne peuvent franchir les rails que sur les passages à niveau et les rivières que sur les ponts, ne se posent plus pour un hélicoptère. « Cherchez qui est malheureux » ou encore « Pour toute perception et toute conception, il y a un sujet, cherchez le sujet » sont des réponses de sage, sans aucun doute, mais qui vous orientent d'emblée vers la possibilité que j'appelle aujourd'hui la troisième dimension, la souffrance se situant au plan où les voitures se paralysent les unes les autres. Si vous vous élevez avec votre hélicoptère, il n'y a plus de goulot d'étranglement, plus de ralentissement de la circulation, plus d'heures perdues sur les routes, plus de retour, épuisé, à cinq heures du matin, plus de souffrance.

« Before any action, check the actor », « Avant toute action, vérifiez bien l'acteur. »

Vous avez des idées noires, vous voyez la vie en noir, vous broyez du noir. Et un nouveau choc extérieur vous modifie sans que vous ayez pouvoir sur ces changements : vous cessez de ruminer vos pensées négatives, vous voyez à nouveau la vie en rose, le mental n'a plus que des idées positives, le même mental qui aurait convaincu la terre entière que vous étiez perdus vous convainc maintenant et se sent prêt à convaincre le monde entier que tout ira très bien. Plus vous serez honnêtes vis-à-vis de vous-mêmes et plus vous serez capables de vous voir fonctionner au lieu d'être entièrement emportés, identifiés, plus vous verrez combien cet aspect peu flatteur de l'enseignement est vrai.

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Dans cette soumission aux émotions, il n'existe aucun « je » réel, il n'y a pas d'agissant. Le vocabulaire que nous utilisons ici distingue agir et réagir. « Don't mistake reaction for action », « Ne prenez pas des réactions pour des actions. » Effectivement, à ce niveau-là - et ce niveau-là est le vôtre aujourd'hui - tout le mal vient de ce que « vous » n'êtes pas là et tant que « vous » n'apparaîtrez pas à l'intérieur de ce chaos, le chemin ne pourra jamais commencer : vous ne pourrez être ni un disciple, ni quoi que ce soit, si ce n'est une marionnette comme disait Swâmiji, une machine comme disait Gurdjieff. « Because you are not there », « parce que vous n'êtes pas là », voilà d'où vient tout le mal, toujours absent, jamais présent. A un moment c'est l'ambitieux qui règne, un moment le vaniteux, un moment le meurtrier, un moment l'idéaliste, un moment l'obsédé sexuel, mais « vous », jamais - ou si rarement.

Déjà, à un niveau immédiatement compréhensible, vous pouvez sentir que le pronom « je » -« je » ou « je suis » - est capital. Essayez de développer la conscience de soi, peut-être pas la conscience du Soi, mais la conscience de soi. Essayez de ressentir « moi » - pas le désespéré, pas l'optimiste, pas l'obsédé sexuel, pas le mystique, pas l'idéaliste - moi, qui commence, commence à apparaître... Et en même temps, entendez sans vous troubler cette contradiction apparente : « La libération viendra le jour où “ vous ” ne serez plus là. » La libération viendra le jour où l'ego aura disparu.

Mais ce mot mind en anglais donne lieu à bien des confusions de langage. J'ai repéré une parole où le Maharshi dit « and it will strengthen your mind », « et cela fortifiera votre mental » - comme une perspective heureuse. Quel est l'intérêt de donner de la force à une chose que je veux détruire ? Là encore la contradiction n'est qu'apparente. Un mental ou un esprit ferme est associé à l'apparition d'un « je » stable qui ait autorité sur tous les aspects de vous-mêmes, qui soit libre de l'instabilité des états d'âme et des humeurs, exaltation comme dépression. Cette vie psychique habituelle que nous appelons mind implique que ce mental est d'une grande faiblesse : les événements, les bonnes ou les mauvaises nouvelles, la pluie, le beau temps, une grimace, tout a pouvoir sur lui, comme une pâte à modeler entre les mains d'un sculpteur. Et l'instrument psychique que vous avez à votre disposition est faible dans la mesure où il n'a aucune cohésion, aucune cohérence et aucun pouvoir. Vous essayez de concentrer votre pensée et vous rêvez à autre chose. Vous essayez d'éliminer certaines idées dépressives, inutiles, elles reviennent en force. Vous essayez d'être vraiment présents à ce que vous faites, vous voilà distraits. Renforcer le mental, dans le sens bénéfique du terme veut dire : donner à ce mental une cohérence et une structure, acquérir une certaine maîtrise de la pensée. Je suis capable de maintenir ma pensée sur un thème précis et d'échapper aux associations d'idées les plus grossières ou de tourner mon attention dans la direction juste - notamment pour ressentir au lieu de penser.

Or pouvoir vraiment prendre conscience du sujet dont parle Ramana Maharshi quand il pose la question : « Qui souffre ? » à un interlocuteur requiert une grande capacité de vigilance, de lucidité intérieure. Pour méditer, pour demeurer le témoin de ce qui se passe en vous, pour découvrir quelle est la source de la pensée, pour appliquer l'enseignement au plus haut niveau, le préalable est de gagner une certaine maîtrise de vos fonctionnement mentaux. Si vous n'avez pouvoir sur rien, si vos pensées vagabondent dans un sens et dans l'autre, vous devez utiliser des supports même si ce ne sont jamais que des béquilles. Il est beaucoup plus facile de tuer un animal qui n'a qu'une seule tête que de vaincre l'hydre aux mille têtes. Vous connaissez « les douze travaux d'Hercule ». Vous coupez une tête au mental mais il lui en reste 999 autres. Si votre mental est plus unifié, plus cohérent, si ce « je » apparaît au milieu de cette foire d'empoigne, viendra un jour où le mental sera enfin un animal monocéphale. Et si vous tranchez alors cette tête unique, le mental a complètement disparu. Tant que ce mental sera multiple, éparpillé, dispersé, vous n'arriverez pas à lui échapper. Il faut d'abord que vous établissiez une certaine hiérarchie en vous, que vous ne soyez plus une démocratie à la veille de la guerre civile mais un « royaume ». Et que le « you yourself » de Swâmiji, « vous, vous-même » soit le souverain légitimement rétabli sur le trône dans ce royaume, jamais plus emporté à gauche ni à droite, échappant aux émotions, un « je » stable, libre, unifié.

Je me permets donc de dire que l'enseignement de Ramana Maharshi ou de Nisagardatta Maharaj nécessite un préalable. Il s'adresse à des candidats directement mûrs pour entrer en faculté alors que la plupart des chercheurs spirituels, non seulement occidentaux mais même indiens, doivent d'abord passer par l'école primaire et le secondaire. Je vois en vous un personnage ou un autre, un état d'âme ou un autre, un désir auquel succède le désir contraire, une décision puis l'opposé de cette décision huit jours plus tard, mais vous, vous n'êtes pas là. Et si cette première étape est claire pour vous, si elle est bien vécue - cela vous demandera six mois, deux ans, trois ans, dix ans - le deuxième aspect du chemin vous devient non pas intellectuellement compréhensible, mais accessible. Vous savez alors que vous pouvez dépasser ce « je », ce « je suis » unifié.

Au départ du chemin, ce qui est cruel, c'est de reconnaître « je ne suis pas » et au bout du chemin, ce qui est merveilleux c'est d'avoir le droit de dire « je ne suis plus ». Mais subsiste-t-il un « je » pour le dire ? Si « je » ne suis plus, qui pourrait encore le proclamer ? Ramdas ne parlait de lui qu'à la troisième personne, Swâmi Prajnanpad de même, Mâ Anandamayi également. Il n'y a plus de « je ». Ramana Maharshi par contre utilisait presque toujours la première personne, disant « je » comme s'il avait un ego, ce qui peut nous induire en erreur ou au contraire nous aider par sa simplicité même. Oui, tout le mal vient de ce que vous n'êtes pas là et, un jour, tout le bien viendra de ce que vous ne serez plus là. « Je », « moi », la conscience limitée aura disparu. C'est la réponse spirituelle, la réponse absolue, celle de Ramana Maharshi et des autres sages vedântiques.

Il y a d'abord une approche simple, immédiate et qui a sa valeur, mais qui sera insuffisante. Je vous rappelle une parole que Swâmiji m'avait dite dès mon premier séjour auprès de lui à propos d'un arbre, un banian très exotique et qui me fascinait. J'avais compris que ma vision de cet arbre ne pouvait pas être celle des villageois habitués à lui depuis leur naissance et que l'arbre qui serait au contraire extraordinaire pour les indigènes en question, ce serait tout simplement un sapin de Savoie ou du Jura puisqu'ils n'en ont jamais vu. J'avais commencé à comprendre ce que Swâmiji entendait par : « Vous ne voyez pas l'arbre, vous ne voyez que votre arbre » - le nôtre à chacun en fonction de notre passé et de nos projections. Swâmiji m'a alors précisé : « Oui, pas je regarde l'arbre, l'arbre est regardé. » Toute la disparition de l'ego, toute la non-dualité et tout le programme de la sadhana étaient inclus dans cette simple phrase.

Il y a donc une distinction à faire entre l'égoïsme moral et l'égocentrisme ou égotisme psychologique, même si l'un et l'autre sont, d'un autre point de vue, liés. Il est évident que vous ne pouvez pas progresser sur le chemin de l'état-sans-ego et ne jamais mettre en cause votre égoïsme. Il y a là un risque grave : ma sagesse, ma méditation, ma kundalini, ma libération, pourquoi pas mon atman, ce qui serait absurde mais qui n'est pas impossible - et plus aucune compassion active et concrète pour notre prochain. Au niveau de l'égoïsme, à quoi et à qui est-ce que je consacre mon temps, mon énergie et mes moyens financiers ? Les trois ont une saine limite, aucun sage ne peut bénéficier de trente-six heures sur vingt-quatre pour aider son prochain. A quoi et à qui est-ce que je consacre les moyens dont je dispose et dans quelle proportion ? Je n'ai pas un centime pour aider quelqu'un qui est dans la difficulté mais j'ai assez d'argent pour refaire luxueusement ma salle de bains. Mais l'égocentrisme psychologique est plus difficile à saisir. Quand Swâmiji proposait plusieurs étapes : « Moi seulement, moi et les autres, les autres et moi, les autres seulement », ce cheminement désignait autant la diminution de l'égocentrisme que celle de l'égoïsme. « Les autres seulement » ne pourra jamais se concrétiser au niveau de l'égoïsme pur quelles que soient vos tentatives pour y parvenir : personne ne peut donner tout son argent, tout son temps, toute son énergie uniquement pour les autres. Vous ne subsisteriez pas longtemps dans ces conditions.

Par contre, en ce qui concerne l'égocentrisme du mental, il est possible d'aller jusqu'au bout de cette démarche d'effacement. C'est ce que nous allons essayer de voir d'un peu plus près maintenant. Il faut d'abord découvrir - et cela ne se fera pas du premier coup d'œil - la toute-puissance de cet égocentrisme : moi, moi, moi, domine tout. Même s'il s'agit d'un ego structuré, serein et bienveillant, le monde entier est perçu en fonction de moi, par rapport à moi, à travers moi. Swâmi Prajnanpad disait : « L'ego est le sceau du moi apposé sur le non-moi. » Il s'agit là de ce qu'il appelait une « fausse non-dualité ». Ce point est un peu difficile à bien percevoir et il faudra que vous fassiez vos propres observations. Cette fausse non-dualité se présente comme une sorte d'annexion de toute la réalité en fonction de moi qui devient le centre et transforme tout le reste, tout, en satellites devant normalement graviter autour de moi. Oui, un moi énorme entouré de ses satellites : ma femme, mon fils, mon directeur, mon voisin, mon coiffeur et mon boulanger, mes amis et mes ennemis. Le règne de l'ego est aussi celui de tous les adjectifs possessifs et pronoms possessifs, mon, ma, mes, le mien, les miens, à moi-pas à moi, à toi-pas à toi. L'omniprésence de l'ego est à reconnaître, sans la juger, comme un fait psychologique. C'est ainsi.

Cet impérialisme mental nous échappe à peu près complètement jusqu'à ce qu'on ait attiré notre attention sur lui et que nous ayons, par la vigilance, commencé à reconnaître la terrible vérité de ces paroles : « Vous ne voyez pas Michel, vous ne voyez que votre Michel. » Et naturellement, comme cette projection de notre monde sur la réalité - ces tentacules de pieuvre que nous étendons sur tout ce dont nous prenons conscience - se trouve démentie par les événements, les situations qui ne correspondent pas à notre attente et qui nous déçoivent nous font réagir. Cela, il faut le vérifier, le goûter, vous surprendre en flagrant délit d'interprétation de ce qui entre dans le champ de votre conscience, afin que ces affirmations deviennent pour vous des certitudes. Je ne vois pas le bouquet, je ne le perçois qu'en fonction de mes prédispositions, de mon passé, d'associations tout à fait subjectives entre le bouquet que j'ai là sous les yeux et des impressions anciennes gravées en moi. Et combien est-ce encore plus vrai pour les êtres humains aimés ou détestés.

Nous n'arrivons pas à croire que nous ne vivons pas dans le monde réel mais dans un monde illusoire, nous n'arrivons pas à croire que nous ne voyons ni Jean-Pierre, ni Paul, mais un Jean-Pierre et un Paul de notre fabrication - et ainsi de suite. Vous l'admettez plus ou moins, vous ne vous révoltez peut-être pas contre ces affirmations, mais vous n'en ressentez pas la vérité de tout votre être.

Comment comprendre alors ce que pourrait être l'extinction de l’ego ? L'égocentrisme massif a diminué, l'égoïsme massif a disparu, le jeu implacable de l'annexion de l'autre a pris fin. Mais voyez ce qu'il y a de quelque peu incongru dans cette expression : « Pendant toute notre conversation, j'ai été un avec Simone. » Si je suis un avec Simone, en fait il y a deux. Je ne joue pas avec les mots, le sujet est trop sérieux, je tente de vous faire pressentir une vérité difficile à exprimer parce qu'elle ne correspond en rien à notre expérience habituelle.

Vous connaissez cette formule : « Quand le maître et le disciple sont réunis dans la même pièce, il n'y a pas deux dans cette pièce, il n'y a qu'un : le disciple ; le maître n'est pas un autre que le disciple, il est le disciple déjà arrivé au bout de son propre chemin. » Serait-il possible un jour que, s'il y a moi, Jean-Pierre, et Catherine dans la même pièce, il n'y ait plus qu'un dans cette pièce, Catherine, et qu'en tant que Jean-Pierre, j'aie disparu ? Mais « en tant que Jean-Pierre j'aie disparu », c'est encore s'exprimer d'une manière très imprécise, parce que si j'ai disparu, je ne suis plus là pour constater que j'ai disparu. Il serait plus juste de dire : il a disparu, ou Jean-Pierre a disparu, il n'y avait plus que Catherine et une écoute, une perception, une conscience. Le disciple bouddhiste ne cherche pas à devenir « une personne » mais à devenir « personne ». Et c'est cette disparition qui est difficile, je dirais même impossible à comprendre, sauf par notre propre vérification, car il ne s'agit pas là d'une théorie discutable mais d'une réalisation concrète.

A ce stade la relation n'est plus du tout vécue comme nous la percevions autrefois à partir de notre conscience d'ego individualisé. Vous ne sentez plus que vous faites quelque chose pour « un autre », non parce que l'autre a disparu mais parce que vous, dans votre séparation, vous vous êtes effacés. J'utilise souvent cette image : si je souffre d'une brûlure à la main gauche et qu'avec ma main droite j'applique un onguent sur cette main blessée peut-on dire que cette main droite est vraiment non égoïste : « Oh, quelle générosité, quel amour du prochain de la part de cette main droite qui n'est en rien concernée par la brûlure et qui pourtant consacre dix minutes à masser cette main étrangère pour bien faire pénétrer la pommade en question. » Vient un moment où ce que nous disons à l'autre, ce que nous faisons pour l'autre, nous le faisons pour nous, mais évidemment il ne s'agit plus alors du nous habituel, du moi habituel qui, lui, ressentira toujours cette séparation. Il devient ainsi aisé, naturel de s'occuper de l'autre, au-delà de l’« altruisme » et de la « générosité ». L'autre le percevra peut-être comme un acte généreux ou aura simplement l'impression que quelqu'un d'autre a fait quelque chose pour lui. Mais pour celui dont émane l'action il n'en est pas ainsi. Il n'est plus question d'altruisme, d'altérité.

Ce que vous devez comprendre et admettre, c'est qu'il y a deux étapes. La première, immensément importante, correspond déjà à un grand accomplissement, c'est l'amenuisement des exigences de l'ego, la perfection de la vraie dualité. Il demeure inévitablement un sens très fin de « moi ». Un moi qui est établi dans la vérité, un moi qui accepte d'instant en instant la réalité, un moi qui ne projette plus, un moi qui n'est plus souillé par le mental, un moi sans émotion, un moi qui ne connaît pas d'autre sentiment que la bienveillance et la sérénité. Mais le « je » subsiste et nous saurons encore « j'ai été un avec cette situation », « j'ai été un avec cet être humain pendant qu'il m'agressait et m'accablait de reproches ». A un niveau subtil il y a encore deux. Ensuite vient une tout autre étape qui sera l'abolition même de ce sens très subtil de l'ego. La voie implique d'abord l'érosion des vasanas (désirs et peurs) grossières qui font les dualités massives, j'aime - je n'aime pas, les émotions heureuses et les émotions malheureuses, la possibilité d'être perturbé, emporté, submergé. Quand ces propensions grossières ont été neutralisées, érodées, demeurent des vasanas beaucoup plus subtiles sous-tendant un ego considérablement affiné.

Les hindous utilisent le mot anglais instrumental. Nous sommes les instruments que nous mettons à la disposition de la « volonté de Dieu ». Encore faut-il que l'instrument soit bien accordé pour qu'il puisse émettre le son juste. Accorder l'instrument est la tâche qui nous incombe.

Il faut en reprendre conscience peu à peu, ne plus se sentir radicalement coupé et isolé et se rendre compte combien nous sommes dépendants de l'univers pour l'eau, la nourriture, l'air que nous respirons, l'énergie qui nous anime ; et à quel point nous sommes dépendants aussi des événements pour les actions que nous croyons accomplir de manière autonome et qui en fait s'imposent à nous parce que les circonstances nous les demandent.

Si vous regardez vos existences, vous ne pouvez pas ne pas voir combien, en fait, vous avez toujours été emportés dans des courants, des chaînes de causes et d'effets ou d'actions et de réactions. Par quel enchaînement - le mot le dit bien - me suis-je retrouvé ici, ai-je été entraîné là, par quel concours de circonstances ai-je fait telle rencontre, qui a suscité en moi telle attraction (ou telle répulsion) et à cause de laquelle j'ai entrepris certaines démarches ? Vous êtes bien forcés d'admettre que ce n'est pas vous qui avez mené le jeu, qui avez tout décidé de a jusqu'à z. Vous n'êtes pas les auteurs, compositeurs et chefs d'orchestre de la marche de l'univers. Plus vous observez et plus cette conviction que vous agissez indépendamment et librement commence déjà, à un niveau simple et accessible, à diminuer : je suis bien plus soumis que je ne l'avais réalisé à ce qu'on appelle les aléas de l'existence sur lesquels je n'ai aucun pouvoir, qui font partie de mon karma, de mon destin. Nous commençons à nous poser des questions : est-ce vraiment si librement que j'ai décidé d'aller tel jour à tel endroit, est-ce si librement que, m'étant rendu à cet endroit, j'y ai rencontré telle personne laquelle a eu telle influence sur mon existence ? Une première illusion, la plus grossière, de diriger son destin indépendamment à partir de sa « libre » volonté va tomber.

Je m'aperçois que mes actions ont été des réactions ou, au moins dans certains cas, des réponses. Car il ne faut pas confondre une réaction et une réponse. Dans la réaction, impulsive et compulsive, nous sommes simplement emportés, dans la réponse nous demeurons conscients, établis en nous-mêmes, en possession de nous-mêmes, nous ne sommes pas identifiés. Plus vous observez votre existence, plus vous constatez qu'en fait toutes vos actions ont le plus souvent procédé de réactions mécaniques et non pas de réponses appropriées puisque l'élément de présence à soi-même, de vigilance faisait défaut.

Mettre en cause le sens même de l'ego individualisé est une démarche qui ne s'accomplira pas en une heure de réflexion. Il vous faudra longtemps pour transformer peu à peu votre mentalité, votre vision de vous-mêmes et des choses et intégrer cette étonnante affirmation que le but d'une existence est de découvrir l'état-sans-ego dans lequel le moi séparé cesse de jouer son rôle habituel.

Je suis en train de parler. Que se passe-t-il exactement ? Comment l'ego qui considère « je suis en train de parler » vient-il limiter la conscience d'être ? Il n'y a que l'expérience qui peut répondre, pas la réflexion intellectuelle, aussi fine et lucide soit-elle. Au moment même où vous êtes en train d'agir, cherchez l'impersonnalité. Et voyez ce qui se passe. D'où vient mon action ? D'où est-ce qu'elle émane ? Vous pouvez découvrir que vos actions, même les plus calmes et les plus délibérées, même si vous êtes très attentifs, non identifiés, présents à vous-mêmes, s'insèrent dans un mouvement général qui vous échappe.

Il faut bien voir, comme corollaire immédiat, que si je ne suis pas l'auteur des actions en ce qui me concerne, l'autre ne l'est pas non plus. Du point de vue du karma, ou plutôt des karmas, je suis mené par la force des choses, mais l'autre l'est aussi ; si je me trouve inséré dans des chaînes de situations, si mon karma se déroule inexorablement dans cette interconnexion de tous les éléments de la multiplicité, il en est de même pour l'autre. D'un certain point de vue ordinaire, nous avons eu un bon karma de naître Français, du moins en ce moment. Mais ce n'est pas votre ego qui a choisi de naître Français plutôt qu'Afghan ou Roumain.

Une des causes d'échec et de frustration les plus pernicieuses sur la voie est de mettre, année après année, son espoir dans une aide extérieure, puis une autre, puis une autre. De stage en stage, de séminaire en séminaire, de thérapie en thérapie, les « moments forts », les « ouvertures », les « prises de conscience » se succèdent mais aucune transformation patente, profonde et stable ne s'ensuit et la possibilité même de souffrir n'a toujours pas disparu. Vous pouvez être conseillés, inspirés, stimulés, mais personne ne peut vous éviter de vous prendre vous-mêmes en charge et d'accomplir la part qui vous incombe dans la grande aventure de votre libération. Ne courez pas vainement après le miracle. Trop d'entre vous que la vie a blessés vont de gourou en thérapeute et de thérapeute en gourou, espérant chaque fois que celle-ci sera la bonne. Mais d'espoir en espoir vous êtes de plus en plus désespérés.

En étant complètement honnêtes - je ne parle pas pour ceux qui auraient déjà sérieusement progressé -, vous remarquerez que vos états d'âme changent sans que vous ayez sur eux un pouvoir réel et que ces humeurs changeantes vous les vivez, si vous n'êtes pas engagés sur la voie de la vigilance, emportés, confondus, absorbés, sans conscience de soi réelle. Il existe en nous différents personnages, des plus agressifs ou méprisants jusqu'aux plus idéalistes et aux plus généreux, chacun avec ses désirs et ses peurs, qui apparaissent et disparaissent, se remplacent les uns les autres. Dix, quinze, vingt personnages que nous pouvons reconnaître, avec leurs pulsions contradictoires qui nous engagent physiquement, émotionnellement, mentalement, nous font voir la réalité d'une manière déformée et nous entraînent dans des comportements compulsifs.

Avec la manière ordinaire de fonctionner, même pleine de bonne volonté, il n'y a aucun progrès possible parce qu'il n'y a en vérité aucune mise en pratique réelle et beaucoup d'illusions. Vous aimez lire certains livres, vous êtes touchés en rencontrant Chandra Swâmi ou Mâ Amritanandamayi, vous venez volontiers à Font-d'Isière, vous écoutez les réunions, vous croyez que vous êtes vraiment engagés. Non, il faut plus que cela, quelque chose de plus. Autrement dit, un certain personnage en vous est intéressé par les idées que nous transmettons et, lorsque vous êtes dans un état d'esprit favorable à cet enseignement, vous êtes d'accord pour ne pas nier ce qui est et pour voir vos émotions diminuer. Mais quand ce personnage a disparu, il n'y a plus rien que l'identification à des fonctionnements mécaniques. Vous voulez, vous ne voulez plus, vous prenez une décision, cette décision est oubliée. Il n'y a pas de progression concrète selon une démarche cohérente. On peut se méprendre considérablement à cet égard. Par exemple, de nombreux entretiens en tête à tête avec moi se déroulent dans l'identification la plus complète, en ce sens que j'ai en face de moi une émotion, une humeur et non un disciple au sens vrai du mot, un être conscient capable de mener à bien une sadhana. S'il en est ainsi même en face de moi lors d'un entretien, il est facile d'imaginer ce que cela doit être dans les moments difficiles ou exaltants de vos existences.

Aucun des personnages habituels qui nous composent ne peut faire quoi que ce soit de réel pour la mise en pratique, seulement rêver de celle-ci, s'intéresser à des idées, partager des opinions avec d'autres, discuter, préférer le monde du zen à celui de la politique, et autres gaspillages d'énergie. Avez-vous suffisamment pris conscience de ce qui constitue le lot de tout être humain : je tourne à tous vents comme une girouette ; des circonstances extérieures (dont je n'ai peut-être même pas été conscient sur le moment) m'ont ému intérieurement, ont fait lever une réaction, et l'état d'esprit positif que j'avais ce matin s'est changé en un état d'esprit négatif. Parmi ces personnages, qui doivent être vus et reconnus, il y en a que la vie spirituelle intéresse ou même touche profondément. L'ésotériste aimera lire les livres de René Guénon ; un autre, le mystique, sera bouleversé en séjournant dans un monastère ; un autre encore, l'idéaliste, rêvera de faire régner l'amour dans le monde. Mais ces aspects de nous n'ont aucune stabilité et seul ce personnage très particulier que nous nommons « le disciple en nous » peut prendre en charge la mise en pratique.

Dans les conditions ordinaires, le personnage du mystique et le personnage de l'amoureux fasciné ou celui de l'agresseur emporté par la colère et la fureur ne peuvent pas coexister simultanément mais le disciple, lui, a la possibilité d'entrer en relation avec chacun d'eux, et c'est là votre seule chance de transformation. Si vous faites confiance aux quelques personnages concernés par la spiritualité, les beaux sentiments, l'amour, le don de soi, vous n'arriverez à rien. Car vous ne pouvez pas plus compter sur eux, aussi nobles et sublimes soient-ils, que sur les autres. A certains moments, « ça » leur plaît et ils seront tout feu tout flamme pour le chemin mais à d'autres moments « ça » ne leur plaira plus et il n'y aura plus personne pour faire face à vos états intérieurs. Et c'est là où réside en fait la grande illusion : parce que certains aspects de vous sont émotionnellement et intellectuellement émerveillés par telle ou telle manifestation de la réalité spirituelle, vous vous croyez engagés sur la voie. Et il se peut fort que vous ne le soyez pas. Être impressionné par une musique sacrée, des cérémonies religieuses, des rites, ne constitue en rien un chemin d'éveil.

Pourquoi y a-t-il souvent si peu de progrès parmi ceux qui consacrent leur vie à la spiritualité ? C'est une constatation cruelle, que j'ai faite bien des fois, avec la souffrance d'avoir dû longtemps me compter parmi les déçus. Qu'est-ce qui manque ? Il manque cette compréhension rigoureuse, complètement claire, sans l'ombre d'un doute, que dans l'identification, confondu avec une manière de voir les choses, confondu avec un personnage, il n'y a aucune mise en pratique. La mise en pratique exige l'apparition d'un élément de conscience nouveau. Ou celui-ci est là ou il n'est pas là.

Ce personnage du disciple possède sa mémoire particulière. Il est entré en contact, par le biais de livres ou de ses rencontres avec un maître, avec des idées nouvelles qui vont souvent à l'encontre de l'expérience sensible habituelle. Il s'ouvre, il accueille, il ne rétrécit pas tout de suite ce qui lui a été montré à son problème du moment. Il a un savoir fait de compréhension et de conviction. Il ne se contente pas d'amasser simplement des concepts au point que ce soit l'enseignement qui pense pour lui et que ses pensées ne soient que des citations. Il réfléchit, il examine, il assimile, il se souvient.

Au début, le disciple en vous est faible, facilement submergé mais avec le temps il devient de plus en plus lucide, gagne en connaissance, en compréhension, en force. Le Christ compare le royaume intérieur à une petite graine insignifiante devenue un arbre si vaste que tous les oiseaux du ciel peuvent y faire leur nid. Cette croissance de la graine en arbre qui s'accomplit en nous, c'est celle de cette conscience de plus en plus autonome par rapport aux fonctionnements habituels et à l'intérieur de laquelle tous ces fonctionnements ordinaires vont ensuite prendre place, comme les oiseaux du ciel viennent faire leur nid sur cet arbre.

Dans les conditions ordinaires de l'existence, nous sommes tout simplement identifiés, confondus avec notre état du moment qui est toujours à la fois physique, émotionnel et mental. J'avais le cœur ouvert ce matin au réveil, je me sentais plein d'amour, cet après-midi j'ai le cœur fermé ; il y a deux jours j'étais confiant, sûr que je progressais et que l'avenir était radieux, maintenant je suis dépressif et découragé. Quelle capacité avez-vous d'être présents, conscients, vigilants au cœur de votre climat intérieur aussi instable que les variations météorologiques ? Vous avez saisi quelque chose, vous vous en souvenez, vous essayez de le mettre en pratique, mais ce disciple en vous encore si faible n'a pas entendu tout ce qu'il y avait à entendre, n'a pas compris tout ce qu'il y avait à comprendre. Il est facilement submergé comme un rocher à marée haute et, dans ces conditions, il n'y a pas de progression réelle mais des rêveries, des illusions, des pensées qui tournent autour de l'enseignement. Il n'y a progrès que dans cette attitude extrêmement active qui consiste à être présent face à la succession de nos états intérieurs. Oui ou non, car tout est là, est-ce que se lève en vous ce personnage particulier, avec sa vision aiguë qui ne cesse de grandir, susceptible de cohabiter ou de coexister avec n'importe quel autre personnage, autrement dit avec n'importe quel autre état d’esprit ? Est-ce qu'au cœur de votre désir ou de votre peur, l'identification fait place à la présence à soi-même et à la conscience ? Je le redis, seul ce personnage particulier du disciple, d'un autre ordre que les autres, peut prendre en charge la sadhana. Or il est faible, mal nourri, impuissant. Qu'est-ce qui va lui permettre de grandir ? Il faut être patient. Ne permettez pas que tel ou tel autre aspect de vous, mené par une vague d'idéalisme ou par un caprice d'enfant qui veut la sagesse, essaie de reprendre le dessus. Mais avec la persévérance et la pratique, bien entendu on progresse.

Ce personnage du disciple avec sa capacité à mettre en pratique présente deux visages. L'un, c'est l'écoute, l'ouverture, la réceptivité à l'enseignement, à la parole, que ce soit celle des Upanishads, celle du Christ, ou tout simplement ce qui vous est dit ici, si vous considérez que c'est ici que vous êtes engagés. L'autre, c'est de ne plus oublier et de savoir faire la différence entre certaines idées ordinaires, aussi intéressantes soient-elles - politiques, économiques, esthétiques, artistiques ou même morales et religieuses - et les idées transformatrices qui émanent de la conscience et qui conduisent à la conscience. C'est se souvenir au bon moment, au cœur même de l'identification à une émotion qui nous emporte, de ce qu'on a commencé à comprendre, du conseil pratique qu'on a fait sien. Se souvenir dans le courant de l'existence qu'il s'agit d'être activement vigilant ou, si vous préférez, attentif - mais d'une attention particulière, celle sur laquelle a tant insisté le Bouddha et à laquelle on s'exerce dans les différentes formes de méditation.

Gurdjieff disait : « L'homme n'a pas d'âme, mais il peut s'en forger une. » Que peut signifier une telle parole ? Si vous donnez au mot âme le sens grec de psukhê, dans la triade corps, âme, esprit, naturellement tout homme a une âme, tout homme a un psychisme. Mais Gurdjieff, lui, donnait à ce terme le sens bien précis d'une réalité de conscience libre en nous, autonome par rapport aux fonctionnements habituels, aux chaînes de causes et d'effets intérieures, non affectée, stable. C'est la première étape sur le chemin. Vous pouvez dire aussi : un « je suis » réel, un ego structuré, une volonté, pas au sens de caprice ou d'exigence mais de will power, la capacité à prendre une décision et à la tenir.

[…] nous n'avons pas le droit de prétendre « je suis ». C'est une illusion, qui pour être généralisée n'en est pas moins grave, de s'approprier ces termes « moi », « moi-même », « je », comme si cette stabilité était déjà réelle alors que toute l'existence vient la démentir : de nouveau disparu, englouti, emporté, je ne sais plus, j'ai oublié, ce que j'avais compris je ne le comprends plus, ce qui était clair ne l'est plus, ce que je voyais je ne le vois plus. Je ne peux pas compter sur moi-même.

Ce « vous, vous-même, dans votre propre dignité intrinsèque » doit être peu à peu renforcé afin que s'accroisse son pouvoir, sa capacité à agir et non pas réagir, ce que Gurdjieff appelait pouvoir « faire ». Swâmiji reprenait à son compte les formulations de Gurdjieff que je lui avais soumises : « On ne fait rien, tout arrive; en moi ça veut, en moi ça aime, en moi ça ne veut plus, en moi ça n'aime plus. » Et il m'écrivait dans une lettre que l'expression de Gurdjieff « en moi ça parle » était tout à fait juste à condition de ne pas faire de ce « ça » (« it » en anglais) une entité cohérente, afin de ne pas maintenir l'illusion d'une entité consciente et stable.

« To know is to be », « connaître c'est être », sinon il s'agit seulement d'un savoir intellectuel qui ne concerne pas notre être. Vous connaissez la natation parce que vous êtes un nageur et Swâmiji m'avait dit : « You know shooting films because you have the being of a cameraman », « Vous savez filmer parce que vous avez l'être d'un cameraman. » Par contre, je n'ai certainement pas l'être d'un pianiste ni d'un acrobate de cirque et je ne peux donc rien accomplir dans ces différents domaines. Daniel Roumanoff considère que, dans certains cas, la traduction de l'anglais de Swâmiji pourrait être grammaticalement infidèle pour être plus fidèle à l'esprit. Daniel propose donc de traduire par « savoir c'est pouvoir ». Comme « to know is to be », cela sonne bien, c'est percutant. Je sais nager, cela veut dire que je peux traverser la rivière même si elle fait six mètres de profondeur en son milieu. Ce mot pouvoir est un mot très important. Avoir compris quelque chose, c'est avoir la capacité immédiate à le mettre en œuvre. Si vous avez réellement compris la parole du Christ « Aimez vos ennemis », vous êtes en mesure de le faire. Est-ce que vous pouvez aimer ceux qui vous font souffrir ou est-ce que vous adhérez aux enseignements du Christ et du Bouddha comme à n'importe quelle autre idéologie ?

Il est malheureusement possible d'avoir de sincères dispositions religieuses et de n'avoir jamais entrevu la nécessité de forger cet élément autonome, capable de vivre les préceptes qui vous ont été enseignés. Vous pouvez entendre pendant vingt ans « Aimez votre prochain », impossible, « Si on vous frappe sur une joue tendez l'autre », impossible, « Pardonnez à ceux qui vous ont offensés », impossible. Pour se dire chrétien, il faut mettre en pratique les commandements du Christ et pour mettre en pratique les commandements du Christ, il faut pouvoir, il faut avoir l'être d'un chrétien. Cette conviction a dominé les débuts du christianisme : ascèse, attention, garde du cœur, vigilance, purification des passions, présence à soi-même et à Dieu. Puis cet aspect de la vie religieuse a été peu à peu négligé au profit de la croyance aux dogmes et de la morale.

Qui en nous peut exercer ce pouvoir ? L'idéaliste, tellement touché par tout ce qui est pureté, amour, grandeur d'âme, acte généreux, n'a aucun pouvoir ; l'ésotériste, passionné par les idées profondes des grandes traditions, n'a aucun pouvoir ; le mystique, exalté par la lecture de Thérèse d'Avila ou bouleversé en faisant une retraite dans un monastère de trappistes, n'a aucun pouvoir. Cette impuissance doit vous sauter aux yeux. J'insiste sur ce point tant il prête souvent à confusion. Ne vivez pas dans l'illusion même si une part de vous est éprise de beauté, de noblesse, de perfection. Vous vous dites chrétiens. Vous voici émus par un prédicateur qui vous parle d'amour et d'espérance et vous voilà ensuite repris par la haine et l'agressivité, submergés par la révolte, l'amertume, le découragement. Quel outil est à votre disposition pour vous forger une âme, pour gagner votre liberté intérieure ? Comment pouvez-vous faire grandir cette autonomie ? Uniquement par l'attention, la vigilance, la conscience lucide.

Au niveau physique, si toute la journée je bouge mon bras, je le plie, je le déplie, je le replie, il n'y aura pas un millimètre de croissance des muscles au bout de quarante ans. Ce qui peut développer la musculature est un effort où je me demande beaucoup plus que la gesticulation et, de même, si notre cerveau gesticule, cela ne fera croître ni notre compréhension ni notre véritable intelligence.

Gurdjieff appelait « partie motrice du centre émotionnel » le fait d'être banalement agité, troublé, excité, ce niveau d'attention nulle dans lequel se déroule la quasi-totalité des existences. Avec un peu plus d'attention, vous éprouvez un sentiment réel d'amour pour votre fils, pour votre fille, pour votre élève si vous êtes professeur. Ce n'est plus l'émotion ordinaire mais le sentiment, l'intérêt du cœur pour un autre. Et si vraiment vous réussissez à comprendre l'autre, à être un avec lui, à l'aimer sans le juger, à utiliser tout ce que votre cœur peut vous faire voir, le centre émotionnel se révèle la porte d'accès aux niveaux de conscience supérieurs.

Il vous faut forger cette autonomie intime, souverainement libre, qui ne vacille plus, qui n'est plus brassée par des états d'âme changeants. A part ces moments d'intense activité intérieure pour être consciemment ce que vous êtes, pour ne plus être submergés, ces moments d'intense vigilance, de présence à soi-même, de conscience de soi, il n'y a RIEN. C'est peut-être difficile à entendre mais cela explique pourquoi il arrive qu'on ait donné une si grande place à la spiritualité dans sa vie et si peu progressé. Quelqu'un peut par exemple avoir vécu vingt ans dans un ashram et on nous apprend que cette personne est en clinique pour dépression. Que s'est-il passé ? Pourquoi ne progresse-t-on pas ? Parce qu'on se fait une énorme illusion en croyant qu'on peut changer sans cette attitude intensément active, et une activité directement liée à l'attention. Avez-vous fait un effort assez soutenu pour comprendre, pour que la vérité devienne comme on dit la moelle de vos os ? Sans doute vous arrive-t-il par moments d'être particulièrement vigilants. Mais trop souvent, le samskara touché dans la profondeur est si fort, la force d'inertie des habitudes si puissante que vous vous laissez emporter de nouveau. Cela persiste année après année et il y a là une constatation que vous serez d'accord pour trouver cruelle. Vous avez lu un livre, vous avez écouté parler le maître, mais la vérité n'a pas pénétré en vous, ne fait pas partie de vous, n'est pas devenue la chair de votre chair et votre propre sang. « Digest, assimilate, make it your own », « Digérez, assimilez, faites-en votre propre substance. » Il s'agit d'une attitude qui utilise toutes vos capacités. Une attention ordinaire, simplement parce que le sujet vous intéresse, est insuffisante pour produire un changement réel.

Il existe deux termes encore très vivants dans l'hindouisme ou le bouddhisme et bien oubliés dans le christianisme qui sait pourtant que « l'oeil est la lampe du corps » : « témoin » (sakshin), et « spectateur » (drikdrishya-viveka, traduit par discrimination du spectateur et du spectacle, le spectacle intérieur de tout ce qui se passe en nous). On peut se représenter la conscience comme le ciel entièrement vide dans lequel passe un nuage, le nuage étant la forme, ou comme un lac sans une ride, lisse comme un miroir, où naissent et disparaissent vagues et vaguelettes. Ce qui vous incombe, c'est de voir, de constater des formes que vous pouvez reconnaître et nommer : ceci s'appelle pensée concernant ma déclaration de revenus, ceci s'appelle jalousie, ceci se nomme malaise physique ou fatigue. Tout ceci est changeant, rien n'est immuable, éternel.

La première partie du chemin sera dominée par la structuration, la présence à soi-même, la volonté (will power), l'axe, le centre, l'autonomie par rapport aux fonctionnements. La deuxième partie verra l'extinction ou la dissolution de l'ego, la réalisation mystique proprement dite. Mais la voie de l'effort précède le non-effort, un effort intense de conscience, de vigilance, d'attention -une attention détendue, certes et non une concentration crispée, mais plus active et plus totale que l'attention ordinaire. Et pour essayer de vous convaincre, je citerai deux paroles de Mâ Anandamayi, qui pour moi ont été une bénédiction tant l'idée du non-effort et du lâcher-prise perturbait alors ma compréhension. « What has been gained through sustained effort is finally transcended and then spontaneity comes », « Ce qui a été gagné par un effort soutenu est finalement transcendé et alors vient la spontanéité. » Et une autre parole : « Sustained effort ends in effortless being », « Un effort soutenu aboutit au fait d'être sans effort. » Enfin une parole de Ramana Maharshi dans les Talks : « Effortless and choiceless awareness is our true nature », « La vigilance sans effort et sans choix est notre vraie nature. » « Mais, ajoute Ramana Maharshi, la puissance des vasanas (notre monde personnel de je-veux-accomplir-ça, je-veux-éviter-ça) est telle que cet état de vigilance ne s'établira qu'après une longue pratique. »

Pour l'instant cette vigilance est encore intermittente : c'est une lampe qui s'allume, qui s'éteint, qui se rallume, la lampe de l'attention, la lampe de la conscience lucide et c'est à vous d'actionner l'interrupteur. Tout le reste, ce n'est pas le chemin. Deux minutes, cinq minutes, dix minutes de cette vigilance active déposent leur fruit en vous et, un jour, l'accumulation de vos efforts cristallise. Alors il y a vraiment possibilité de parler, d'échanger, d'entendre. Qui ai-je en face de moi quand vous me posez une question ? VOUS ou juste un état d'âme momentané et un fonctionnement mécanique des pensées ? Je ne peux parler valablement qu'au disciple, pas à l'amoureux fou ou au divorcé haineux, ni au désespéré qui répète inlassablement que le monde est injuste. Le disciple a entendu, compris et vu quelque chose de plus. Il va pouvoir mettre enfin l'enseignement en pratique, il gagne en pouvoir, en habileté, en savoir-faire sur vos fonctionnements.

Près de Swâmi Prajnanpad, notre être entier se trouvait impliqué dans la sadhana. Trop souvent, vous commettez l'erreur de réserver la voie au personnage du mystique en vous et de mettre « tout le reste » de côté, parce que la voie est pure, noble, grande, spirituelle et que vous considérez tel ou tel aspect de vous-mêmes ou de votre existence comme trop humain, médiocre, plus ou moins honteux. Et malgré vous, vous scindez votre vie en deux parts - ce qu'il faut à tout prix éviter. C'est la totalité de vous-mêmes, avec ce qu'il y a de meilleur et ce que vous qualifiez de pire, qui est engagée sur le chemin et la totalité de votre existence qui constitue ce chemin, tout ce que vous pensez, tout ce que vous ressentez, tout ce que vous rencontrez, tout ce que vous faites.

« Qu'est-ce que je vais faire ? » C'est aussi en faisant qu'on se transforme et pas seulement en attendant que telle ou telle méthode d'ascèse vous ait métamorphosés au point de changer votre comportement. Et d'abord, dans les moments difficiles, au plus fort de vos découragements, vous pouvez toujours trouver l'action concrète, immédiate qui soit un point d'appui pour émerger de votre négativité. Au lieu de ressasser des pensées déprimantes, au lieu de vous vautrer dans la haine de vous-mêmes, décidez d'agir, ne serait-ce qu'un acte simple - un travail que vous avez à faire, une démarche à accomplir, un appel téléphonique à donner. Cette action vous demandera certes un effort car tout en vous, dans ces instants-là, refuse de briser le cercle infernal de l'identification. Mais c'est cela, être un doer : vous dresser face à vos ruminations mentales, agir à l'encontre de ces refus pour échapper à l'emprise de vos états d'âme négatifs.

Vouloir imiter le comportement du sage ou du saint sans avoir le niveau correspondant conduit toujours à l'échec : vous vous divisez en deux, vous réprimez vos véritables désirs, vous vous demandez plus que vous ne pouvez vous demander aujourd'hui, vous êtes obligés de refouler certaines tendances, vous en arrivez à vous mentir à vous-mêmes et vous devenez une caricature de mystique chrétien, de moine bouddhiste ou de vedântin répétant stérilement que « tout est Brahman, tout est irréel ». On ne peut pas faire au-delà de ce qu'on est, ce que nous faisons est l'expression de ce que nous sommes : si vous êtes nerveux et agités, vous ne pouvez pas parler d'une manière calme et tranquille.

Ne vous mettez pas dans la situation ridicule de celui qui annonce : « Je ne me baignerai que lorsque je saurai nager. » Sinon vous ne saurez jamais nager. Or j'ai souvent vu des personnes remettre sans cesse à plus tard l'action importante, l'action qui peut contribuer à la transformation : « Quand... j'aurai changé, quand... j'aurai fini ma thérapie, quand... je n'aurai plus d'émotions. » Il faut doser les deux : le travail pour mettre au jour et dépasser l'émotion qui vous paralyse - et l'action.

Imaginez qu'aujourd'hui encore vous ayez peur du noir, comme c'est le cas de beaucoup d'enfants, et que vous ne puissiez pas vous promener dans un endroit sombre, même si objectivement il n'y a pas de danger d'agression ou de viol. Vous pouvez essayer de déraciner les raisons émotionnelles profondes de cette peur, mais rien ne permet d'éviter, avant que la peur ait disparu, sinon elle ne disparaîtra jamais, que vous commenciez progressivement à dépasser cette peur, et à aller au moins un peu dans des zones obscures. Il en est ainsi dans tous les domaines. Un petit peu qui vous coûte, mais qui vous est possible. Bien sûr, c'est beaucoup plus facile de ne pas lutter contre la force d'inertie des habitudes et de continuer à nous comporter comme nous l'avons toujours fait, en attendant que la méditation ou la thérapie aient accompli leur miracle. Non. Si je suis très timide, qu'est-ce que je peux faire concrètement pour dépasser mes blocages et élargir mes possibilités de contact ? Je vais oser m'aventurer hors des sentiers battus que m'imposent mes peurs. Finalement on n'en meurt pas. Ce principe est vrai et applicable dans de nombreuses situations concrètes de vos existences respectives. C'est une grande question à laquelle vous pouvez vous atteler sans remettre à demain.

D'accord, l'essentiel c'est le changement profond de votre être et pas seulement des petites améliorations de surface, un changement en liberté, en maturité, en stabilité, en certitude. Mais pour que votre être change, vous utilisez entre autres vos actions. Ce sont donc des actions qui vont un peu plus loin que votre facilité actuelle, qui dépassent la force d'inertie des habitudes. Si vous faites ce qui vous est mécaniquement aisé, vous ne changerez pas, vous continuerez à vous manifester et à vous exprimer comme vous l'avez toujours fait. Il faut être un doer, un agissant qui ne justifie plus son manque d'audace ou son incapacité à s'exprimer par les marques du passé. Même si papa et maman ont commis des erreurs graves qui vous ont inhibés, décidez d'accomplir des actions délibérées qui vous sont difficiles à cause de cette force d'inertie, que vous appeliez celle-ci tamas en sanscrit, entropie si vous êtes cultivés ou paresse si vous êtes honnêtes. Si vous êtes vraiment décidés, si vous prenez appui sur une vue d'ensemble de votre progression, ces victoires ne vous sont pas impossibles.

Pour sortir de cette timidité paralysante, j'ai donc décidé d'adresser la parole dans la rue à des femmes très belles pour leur demander tout simplement « Savez-vous où se trouve l'avenue Victor-Hugo ? » ou « Excusez-moi, pouvez-vous me dire l'heure qu'il est ? » Mais rien que ce simple exercice me paraissait presque au-dessus de mes forces. Je me disais : « Et si elle croit que c'est un prétexte pour... » Je me convainquais : « Au pire, si elle me dit : “ Je ne vous ai rien demandé ! ” ou si elle me toise du regard et s'en va, est-ce que j'en mourrai ? Non. » Il y a là une part de vision, de conviction sans laquelle nous ne lèverons pas le petit doigt pour modifier notre comportement et changer notre vie. J'y ai consacré du temps, j'ai demandé à bien des femmes vraiment intimidantes si elles connaissaient la rue Médicis ou la rue Dauphine. Evoquer ce lointain souvenir me fait sourire parce que je ne me doutais pas alors que j'accomplissais déjà là quelque chose de si important, pas dans sa forme limitée mais dans son principe. Car ensuite, il y a une progression. Toujours. Qui vole un œuf osera un jour voler un bœuf.

Donc avec compréhension, lucidité, détermination et la décision de changer, vous vous demandez d'entreprendre des actions qui ne vous sont pas mécaniquement aisées et vous constatez par l'expérience que cela vous est accessible. Il ne vous est pas possible tout de suite de vous manifester comme un Christ ou comme un Bouddha mais telle action ponctuelle, qui vous coûte a priori, s'offre à vous. Et, en fonction de ce que vous commencez à comprendre de vous-mêmes, de vos nœuds, de vos blocages, vous décidez d'agir. Dans tous les domaines de l'existence, sexuel, amoureux, financier, professionnel, social, sportif, dans tous les secteurs d'activité, qu'est-ce que je peux faire qui aille à l'encontre de ma mécanicité, qui bouscule la force d'inertie de mes habitudes, qui élargisse la manière dont jusqu'ici j'ai vécu non la réalité mais ma réalité subjective. Là, le doer qui décide et agit est plus fort que le poids du passé et que la vision déformée du mental. C'est donc une double victoire sur ce passé et sur ce mental.

Si vous ne faites pas le premier pas, vous pouvez « exprimer » mille ans en thérapie, il ne se passera rien. La puissance des habitudes est tellement grande que vous serez très déçus au bout de quelque temps : « Finalement, je ne sens pas que je me transforme vraiment, que mon existence change. » Le travail sur l'inconscient peut vous aider à émerger d'un monde d'illusions, à prendre conscience que vous vous mentez à vous-mêmes, que vous réprimez vos vrais désirs, que vous faites semblant de ne pas vouloir ce dont vous avez en fait tellement envie ou qu'au contraire vous vous battez en surface pour quelque chose que vous refusez de toutes vos forces dans la profondeur. Vous commencez alors à comprendre la stupidité de ces agissements qui ne sont pas appropriés et vont même à l'encontre de vos intérêts. De là peut naître la conviction de la nécessité d'un changement d'attitude et d'un comportement actif pour bousculer vos automatismes, votre routine intérieure. Et ce travail, c'est à chacun de l'accomplir en se prenant en main. Votre existence change si votre être change. Mais si vous changez un petit quelque chose dans votre existence, cela vous aide à changer votre être. Les deux sont vrais et se renforcent mutuellement et ce qui vous était presque impossible vous devient aisé, en fonction de ce qu'une lucidité nouvelle vous fait reconnaître comme juste.

Qu'est-ce que j'ai envie de faire, qu'est-ce que je vais tenter d'accomplir qui soit épanouissant, enrichissant, nourrissant pour moi et qu'est-ce que je peux faire qui m'aide à mûrir ? Vous pouvez ainsi envisager des changements professionnels, pourquoi pas, peut-être même de grands changements, vous pouvez décider de gagner de l'argent quitte à l'utiliser ensuite pour prendre une année sabbatique et aller vivre dans des ashrams hindous et un monastère zen. Comment allez-vous alors vous débrouiller concrètement pour y parvenir ? Il y a peu de chances que les millions vous tombent un jour du ciel si vous ne bougez pas le petit doigt. Ou encore, si vous êtes casaniers et timorés, vous pouvez envisager de faire un voyage en Inde, pour voir ce que cela peut vous apporter de neuf, d'inattendu, d'inconnu.

Nous butons sur un paradoxe. En parlant comme je le fais maintenant, avec conviction et insistance, j'ai l'air de considérer que nous avons une très grande liberté pour mener cette stratégie, pour décider je veux faire ceci, je veux faire cela, comme si nous pouvions manœuvrer à notre gré les causes et les effets. En fait, je pourrais tout aussi bien dire, ce qui semble en complète contradiction, que des chaînes de causes et d'effets sont à l'œuvre et que, de toute façon, pour reprendre les paroles de Ramana Maharshi : « Ce qui doit arriver arrivera, quoi que vous fassiez pour que cela n'arrive pas, et ce qui ne doit pas arriver n'arrivera pas, quoi que vous fassiez pour que cela arrive. » Comment allons-nous concilier la nécessité d'agir avec cette formulation du Maharshi qui paraît d'un déterminisme accablant ? J'avais demandé à Swâmiji s'il reprenait à son compte une telle parole et il l'avait à la fois justifiée et nuancée, en ce sens que si nos efforts, nos tentatives vont non pas à l'encontre de notre mécanicité et de la force d'inertie des habitudes mais à l'encontre du mouvement même de la nature, de l'ordre des choses, effectivement ils n'aboutiront pas. Si ce que nous décidons - je vais entreprendre un voyage, je vais gagner de l'argent, je vais modifier ma vie professionnelle - va à contre-courant de cet immense ensemble de chaînes de causes et d'effets qui constitue la marche de l'univers, nous échouerons, nous nous épuiserons pour des résultats qui ne viendront jamais. Mais si ce que nous décidons c'est d'agir non pas en contradiction avec l'ordre de l'univers mais en contradiction avec nos habitudes et notre mécanicité, là nous pouvons réellement obtenir des résultats, y compris des résultats extérieurs, c'est-à-dire réussir certaines de nos entreprises qui nous apporteront un épanouissement, une croissance, un accomplissement, l'opposé de la frustration, et en même temps qui induiront un changement de notre être en profondeur.

Et dans l'ensemble de cette compréhension et du choix des méthodes à utiliser s'intègre cet immense programme de l'action. Qu'est-ce que je peux faire ? J'entends encore Swâmiji prononcer ce mot « DO! », un mot qui sonne plus fort en anglais que de dire « Agissez ! » « Joy is in action not in planification », « La joie est dans l'action, pas dans la planification. » Parmi mes souvenirs les plus intenses de Swâmiji, il y a cette incitation à l'action, pas dans le domaine spirituel à proprement parler - méditez encore plus, faites encore plus de prosternations devant une photo de sage ou passez encore plus de journées de retraite dans des monastères - mais dans le domaine de nos existences concrètes : entreprenez, accomplissez, réalisez, réussissez - ce que vous voulez.

C'est dans le monde où nous vivons, qui n'est pas un monde de moines zen ni de moines trappistes, que nous avons à agir consciemment, délibérément, lucidement. En ce qui me concerne, j'ai eu des réticences dans ce domaine, persuadé que la libération ne passait pas par le fait de réussir à la télévision, de gagner de l'argent, ni de visiter des pays lointains et d'écrire des livres. Qui plus est, Swâmiji donnait l'impression de ne rien faire : pas de livres, pas de conférences, rien, le dénuement d'un ascète et la solitude d'un ermite. Pourtant, il nous incitait tous à agir. Swâmiji a par exemple poussé l'un d'entre nous à faire fortune dans l'importation alors qu'il envisageait d'être psychologue tout en se consacrant à la poursuite d'études universitaires, en lui montrant ce qu'il portait en lui d'accomplir puisqu'il a utilisé ensuite ses ressources au service de la vérité. Swâmiji nous a tous convaincus, pour parler familièrement, de décoller le cul de nos chaises et de nous remuer mais en accomplissant des actions fondées sur une meilleure connaissance de soi et une prise de conscience de nos propres habitudes limitatives, donc des actions beaucoup plus justes et efficaces.

Il faut agir avec une vision d'ensemble à court terme et à long terme. A longue échéance, qu'allez-vous faire de votre existence et que pouvez-vous tenter dès à présent pour préparer le futur ? Vous plantez aujourd'hui pour récolter dans plusieurs semaines ou dans plusieurs mois. Que puis-je accomplir dès maintenant qui portera peut-être ses fruits demain ou dans deux ans ? Commencez à poser les premiers jalons. Pendant trois mois vous rêvez de voyager, pendant six mois vous rêvez d'écrire un livre, mais vous ne franchissez pas la frontière et le manuscrit en question ne voit jamais le jour. Bien entendu, si vous ne semez rien, vous ne moissonnerez rien.

A une époque où rien ne me laissait espérer de voyager - j'avais seulement réussi à me rendre en Suisse ! - j'étais arrivé à la conclusion qu'il fallait convenablement parler l'anglais pour vivre à l'étranger. Je me suis donc perfectionné en lisant dans cette langue tous les livres que j'avais envie de lire. Inutile de vous dire que le jour où j'ai pris la route pour l'Inde le fait de m'exprimer correctement en anglais m'a considérablement aidé. C'est ce que j'appelle une stratégie à longue échéance. Puissiez-vous avoir une certaine suite dans les idées. Je suis étonné de constater combien de ceux qui s'adressent à moi manquent complètement de la plus élémentaire persévérance et combien vite, aux premiers contretemps ou échecs, vous abandonnez la partie.

What, why, quoi et pourquoi ? Qu'est-ce qui me pousse, quel est le véritable motif de mes actions ? Essayez d'être clairs sur vos motivations. What for, avec quelle intention, dans quel but : si c'est celui de me faire progresser, je vérifierai ensuite si cela a été réellement le cas. Soyez clairs quant à vos intentions et vous serez en mesure de vérifier si votre action a produit les fruits escomptés. Si vous n'êtes pas suffisamment conscients et lucides, vous ne verrez même pas si l'action a été efficace ou non. Et ensuite, how, comment, les modalités pratiques. Est-ce que je laisse ma chambre en désordre un jour de semaine ou un dimanche ou encore pendant trois semaines en partant en vacances ? Quoi, pourquoi, pour quoi, se poser ces questions demande une grande sincérité et vous permettra de découvrir beaucoup de motivations intéressantes mais qui n'ont rien à voir avec l'intention avouée. Une action délibérée est une action dont j'attends quelque chose : ai-je obtenu ce que je voulais et sinon, pourquoi ai-je été frustré du résultat prévu ? Si c'est parce que j'ai demandé l'impossible, il faut le voir en face, auquel cas je comprends que je me suis comporté comme celui qui exige de voir prospérer des bananiers sur la banquise, ou bien que je m'y suis mal pris. C'est l'un ou l'autre. D'abord, what for., avec quelle intention ; après, seulement après, how, comment, les tentatives concrètes : par courrier, par téléphone, en me déplaçant, en train, en voiture, avec quels moyens financiers, etc.

Cette insistance sur la nécessité de l'action me paraît d'autant plus importante que certains s'emparent de la notion d'acceptation, largement répandue dans mes livres, pour la détourner de son vrai sens. J'assiste en général à deux sortes d'incompréhension types. D'une part, la révolte de ceux qui confondent acceptation et résignation avec le cri du cœur qui accompagne immanquablement ce genre de confusion : « Mais enfin, on ne peut quand même pas tout accepter ! » D'autre part, la passivité de ceux qui croient que l'acceptation implique qu'ils doivent tout supporter, tout tolérer de la part, d'autrui alors qu'ils ne sont nullement d'accord intérieurement. Trop de personnes qui ont peur d'agir utilisent l'idée d'acceptation pour renforcer leur soumission au mauvais sens du terme. Incapables de se dresser pour oser dire non quand la situation l'exige, ils encaissent, ils capitulent, ils baissent la tête, persuadés que l'enseignement leur demande cette attitude de victime. Une fois encore, il s'agit de bien savoir de quoi on parle et à quel niveau l'on se situe.

Enfin, agir ce n'est pas seulement accomplir des exploits. C'est d'abord ne plus gaspiller votre énergie en vivant dans la confusion. C'est ne pas remettre à plus tard ce que vous avez à faire aujourd'hui. C'est considérer toute action, même insignifiante, comme signifiante, car chaque acte nous rapproche du but ou nous en éloigne. C'est aussi sentir qu'il n'y a pas que nous au monde et que nos actes contribuent à dégrader ou à améliorer la société humaine - même si ce n'est que dans une infime mesure. Il est aisé et banal de constater que le monde va mal. Si vous ne faites pas partie de la guérison du monde, vous faites partie de la maladie du monde. Il est vain, il est même caricatural d'ambitionner l'éveil, la libération, les états supérieurs de conscience et de continuer à se comporter de manière incohérente. Il est également stérile d'attendre que les alouettes vous tombent toutes rôties dans la bouche.

La voie n'est pas pour les paresseux.

La voie n'est pas pour les lâches.

La voie n'est pas pour les égoïstes.

Swâmiji citait un passage de la Bhagavad-Gîtâ dont il désapprouvait la formulation, « quand tous les désirs ont été sacrifiés », auquel il préférait la formule des Upanishads, « quand tous les désirs sont transcendés ».

Swâmiji comparait les désirs à des créanciers : tant qu'on ne les a pas remboursés, ils réclament leur dû ; dès qu'ils ont été remboursés, on n'entend plus parler d'eux. Il faut parvenir à ce que les désirs, qui ont été si puissants pour nous et dont le non-accomplissement représentait une telle souffrance, nous laissent tranquilles. La page est tournée, nous n'avons plus besoin de ce qu'ils exigeaient, de même que nos désirs d'enfant, poupée, train électrique ou patins à roulettes, ne nous travaillent plus aujourd'hui.

Pour atteindre la libération, il faut être libre des désirs. Plus de désirs tant soit peu contraignants. C'est fini. La capacité à accepter, accepter tout, quoi que ce soit, sans difficulté, et bien entendu, plus de peurs. Les deux sont intimement liés. Comment vous situez-vous aujourd'hui par rapport à tous les conditionnements que je viens d’évoquer ? On peut jouer avec les mots, mais on ne peut pas jouer avec la réalité vers laquelle ces mots pointent, c'est-à-dire cette non-dépendance intérieure, ce dégagement de la conscience face à toutes les vicissitudes extérieures. Être implique la plénitude, la complétude, la perfection au sens d'achèvement. Et être, c'est être libre d'avoir et de ne pas avoir. D'avoir ou de ne pas avoir de l'argent, d'avoir ou de ne pas avoir des amis, d'avoir ou de ne pas avoir une bonne réputation. Ne l'entendez pas en termes de sacrifice, de renoncement, de mortification et de frustration, entendez-le en terme uniquement positif de liberté : les aléas de l'existence, les tribulations selon la traduction du Nouveau Testament, n'ont plus de pouvoir sur vous; les hauts et les bas, les succès et les échecs, l'attraction et la répulsion, la peur, ne sont plus en mesure d'affecter si peu que ce soit la profondeur de votre être. Les bonnes nouvelles ne peuvent plus susciter en vous un enthousiasme trompeur, ni les mauvaises vous plonger dans l'amertume. L'existence peut conserver le pouvoir de vous imposer des épreuves, mais sur l'être, l'existence est sans pouvoir. C'est le grand thème universel de la liberté ou de la sagesse.

Or ce pouvoir du monde extérieur de vous faire du bien, de vous faire du mal, de vous rendre heureux, de vous rendre de nouveau malheureux, de vous ouvrir le cœur, de vous fermer le cœur, comment s'exerce-t-il ? Par où passe-t-il ? Uniquement par vos désirs et par vos peurs. Les éventualités que vous redoutez sont cause d'inquiétude et d'angoisse, les peurs qui se concrétisent engendrent une souffrance ; les désirs non accomplis engendrent une souffrance, les désirs accomplis aussi à cause de tous les à-côtés qui vous font mal. Être libre de l'attraction et de la répulsion, ou être libre des désirs et des peurs, ce sont deux manières de dire la même chose. Je suis libre des paires d'opposés, établi dans la plénitude intérieure, l'équanimité, l'égalité d'âme et, dans ce sentiment émanant de l'être, il n'y a pas de limitation, il n'y a pas de mesure, mais au contraire une qualité d'absolu que vous ne trouverez pas dans les accomplissements relatifs. Est-il possible de demeurer dans cette paix stable du Soi, cette conscience non affectée ? Qu'est-ce qui vous en écarte, qu'est-ce qui vous montre que vous êtes exilés de l’être ? Les désirs. Là je suis limité, là je suis incomplet, là se révèle un manque. Être libre intérieurement signifie que la vie n'a plus le pouvoir de me voler la béatitude du Soi. Et le propre du sage, c'est que rien, aucun événement, aussi tragique soit-il, ne peut plus l'arracher à cette béatitude. S'établir et demeurer dans cette plénitude non dépendante, voilà le but.

La voie proposée par Swâmi Prajnanpad, c'est la destruction de la « pensée » sous toutes ses formes : ne plus « penser » mais « voir ». Et c'est parce qu'il y a les pensées qu'il y a les émotions. Voilà le principe de base : plus de pensée, plus d'émotion. Ne renversez pas la formule : plus d'émotions, plus de pensées ! Sinon vous allez vous acharner sur les émotions en occultant le travail fondamental sur les pensées […]

N'inversez pas la vérité en croyant que vous mettrez fin à la tyrannie du mental en mettant d'abord fin aux émotions, sinon vous n'en sortirez jamais. Le mal ne vient pas des émotions, il vient des pensées.

En fait, le mal vient des « cogitations » et toute la différence entre le sage et l'être humain ordinaire, c'est que le sage ne « pense » plus. Seulement il est plus facile de comprendre que le sage n'a plus d'émotions : vous n'imaginez pas le Bouddha, Socrate, Epictète ou Ramana Maharshi en proie aux troubles et aux passions qui agitent la plupart des existences humaines. Mais même s'il est plus difficile de saisir ce que Swâmiji appelait : ne plus penser et voir, c'est quand même là que se situe l'essentiel. La vigilance par rapport aux émotions, tout ce qui peut être dit sur la diminution des émotions a sa place sur le chemin mais, si c'en est la forme la plus apparente, ce n'en est pas la plus subtile. Il faut plus d'acuité pour comprendre que c'est dans la lutte contre les pensées, et là seulement, que réside la possibilité d'une véritable libération - une lutte sans tensions.

Cette tendance au moindre effort se généralise un peu partout mais la sadhana ne peut pas être une pratique de recherche du moindre effort. « Vous aurez à payer le prix complet », disait Swâmiji, ni plus ni moins. Qu'est-ce qui doit être accompli pour obtenir un certain résultat ? Combien d'heures de culture physique en salle faut-il pour forger une musculature ? Combien de temps faut-il pour être un bon pianiste, ou même combien de temps faut-il pour être une très bonne dactylographe qui tape vite à la machine ? N'oublions pas des points aussi simples.

C'est et moi je pense que ça ne devrait pas être. Je peux même m'affoler en pensant que c'est grave, que c'est terrible, que c'est catastrophique, que c'est inadmissible parce que je ne reconnais pas, pour commencer, que tout simplement c'est.

J'en profite pour rappeler que ce qui vous est proposé sur cette voie n'est pas une nouvelle manière de vivre vos émotions, mais de ne plus avoir d'émotions. Ce qui vous est proposé ce n'est pas seulement d'accepter que l'émotion soit levée, c'est d'accepter que la réalité soit ce qu'elle est, auquel cas tout le problème de l'émotion disparaît. A chaque instant, ce qui est est, ce qui n'est pas n'est pas : où l'émotion pourrait-elle se glisser ? Vision, acquiescement et participation du cœur à la perception de la réalité telle qu'elle est, le cœur étant lui aussi un moyen de connaissance. On a la connaissance d'une réalité relative, quelle qu'elle soit, si on la connaît à travers la sensation, à travers l'intellect et par le cœur, l'intelligence du cœur. D'où viendrait l'émotion si aujourd'hui vous pouviez simplement voir ce qui est et agir selon vos possibilités d’action ? Sur ce point, je connais l'argument qui est tout de suite mis en avant « C'est le passé qui est réveillé, ce sont mes blessures émotionnelles non cicatrisées qui ressurgissent. » D'accord, j'en ai témoigné moi-même, mais si vous utilisez cet argument du passé et des traumatismes d'enfance pour remettre toujours à plus tard votre libération ou pour prouver que celle-ci est impossible - quel que soit le sens que vous donniez au mot libération - où cela va-t-il vous conduire ? C'est ici et maintenant que tout se passe. « This, here and now », « ceci, ici et maintenant », et pas autre chose, ailleurs dans le temps et ailleurs dans l'espace.

Si je regarde comment je fonctionnais jadis, je constate que ma propre existence consistait à comparer, à juger et à attendre, à avoir ce que nous appelons couramment des idées préconçues.

Comparer de manière indue et ensuite en souffrir, juger et attendre, sont trois modes de fonctionnement de la pensée sur lesquels insistait Swâmiji : ils représentent en effet une grande part de nos vies, et pourtant il s'agit uniquement de non-vérités, « only thinking». Mais la plupart du temps, ces élucubrations qui gouvernent vos vies passent inaperçues ; vous n'êtes conscients que des émotions qu'elles ont engendrées parce que l'émotion, vous en souffrez : c'est douloureux d'être mal dans sa peau, d'avoir le cœur noué, d'être blessé, d'être humilié, d'être trahi par la vie. Etant avant tout conscients de vos émotions pénibles dont vous voudriez bien être débarrassés, vous ne comprenez pas que votre ennemi ce sont les pensées. « Si j'expire dans le hara je n'aurai plus d'émotions. » Non, vous aurez beau vous enraciner dans le hara, si vous continuez à « penser » vous aurez toujours des émotions. Que le mal vienne de l'émotion, vous le croyez plus facilement parce que l'émotion vous saute aux yeux, surtout si elle vous emporte. Mais les pensées vous les voyez moins, parce que vous en êtes dupes.

Et cet aspect essentiel, je suis obligé de le dire, est trop oublié, même des anciens qui défendent pied à pied leur fausse vision plutôt que d'accepter de mettre en cause ce que leurs pensées leur proposent. Je peux vous assurer que le plus gros de ma sadhana avec Swâmiji, si je regarde avec un certain recul, a été cette destruction du mental ; soit que lui m'ait fait remarquer que je divaguais, « you are rambling », que je ne faisais que « penser », « only thinking », c'est-à-dire gamberger et que je racontais n'importe quoi, soit qu'ensuite je me sois attelé à cette tâche de porter l'essentiel de mon intérêt sur l'aberration du mental. C'est par la pensée que chacun vit dans son monde, c'est par la pensée que nous jugeons, que nous comparons, c'est à cause des pensées que nous sommes dans l'attente, ce sont des pensées qui nous coupent de la réalité et nous maintiennent dans l'esclavage. Un certain type d'effort est indispensable pour ne plus penser mécaniquement au gré des associations d'idées qui s'enchaînent. Souvenez-vous de la formule de Swâmiji : « Vous pensez que vous voyez, et vous ne voyez pas que vous pensez. » Qu'est-ce qu'une vision de plus en plus lucide, de plus en plus objective, de plus en plus consciente ? Ce travail sur les pensées, le dégagement d'une intelligence aiguë et subtile, ne peut se faire que progressivement à partir d'une certaine qualité d'attention.

Comment passer de la pensée à la vision ? Dans chaque situation que la vie vous présente, vous pouvez soit fonctionner selon vos vieux schémas, soit faire cet effort pour voir la situation telle qu'elle est. Si vous voulez évoluer, un réel travail de discrimination vous est demandé pour distinguer ce qui relève de la réalité et ce qui est pure projection de votre monde intérieur sur cette réalité. Il faut accabler le mental par la vision de la vérité pour qu'il ne puisse plus continuer à dire n'importe quoi et qu'il soit obligé de se taire, il faut confronter les pensées à la réalité. Sinon le mental n'a pas de limites, il justifie, il prouve, il explique, il dénie, il déforme, il raisonne faux, il affirme le contraire de ce qu'il vient de dire, il extrapole. Et surtout pour le mental, rien n'est jamais neutre, tout est jugé, qualifié. Ce travail de contrôle, checking, de rectification de ce qui est tordu, personne ne peut le faire à votre place et il ne s'accomplit qu'ici et maintenant. Ou vous le faites, ou vous ne le faites pas. En tout cas dès qu'il y a un élément d'émotion, vous savez que vous pensez au lieu de voir et vous pouvez au moins avoir cette maîtrise de ne pas vous laisser emporter de plus en plus loin par ces pensées.

Certes, la destruction de notre erreur, de notre illusion est douloureuse, mais la vérité elle-même, quand enfin nous y adhérons, ne fait jamais mal. Lorsque nous sommes certains de quelque chose et que celui qui nous guide veut nous montrer que nous errons en plein aveuglement, cela fait mal. Je le sais, je l'ai vécu bien des fois. Alors on se défend bêtement, on se débat, on lutte contre celui qui nous veut le plus de bien. La destruction des fausses lois du mental est douloureuse mais quand nous aboutissons tout d'un coup à la vision, même si celle-ci ne correspond en rien à ce que nous avions cru, maintenu et soutenu, il y a toujours un sentiment heureux. Nous éprouvons une grande sécurité : ça y est, je suis dans la vérité, je n'ai plus besoin de rester sur la défensive pour protéger une des nombreuses illusions que j'emmène partout avec moi.

Dans cette dissolution du mental, tout ne va pas être détruit : ce qui est vrai n'a pas de raison de s'effondrer, mais ce qui est vrai représente peu de chose à côté de tout ce qui est plus ou moins déformé, coloré, interprété. Il y a inévitablement une bataille mais il ne faut pas que cette bataille, le gourou, quel qu'il soit, la mène contre vous. Il faut que vous et le gourou ensemble la meniez contre votre mental. Donc plus vite vous serez convaincus que vos malheurs ne viennent pas de ce que vous avez trop d'émotions mais de ce que vous pensez de travers, mieux cela vaudra. L'enjeu se situe dans cette confrontation entre d'une part l'être réel en vous, la part la plus intelligente, « you yourself in your own intrinsic dignity », « vous vous-même, dans votre propre dignité intrinsèque » et d'autre part le mental. Swâmiji m'avait également dit : « Tout tient dans ces deux expressions : you and your mind, vous et votre mental. » Comme le mental est assez puissant, très souvent le vous, l'être réel, est submergé comme un rocher à marée haute. Alors le gourou n'a plus que le mental en face de lui. Evidemment cela prendra beaucoup plus de temps pour toucher l'être réel que si vous êtes là, en même temps que votre mental. Et si vous entendez des paroles inécoutables, qui mettent complètement en cause vos convictions, vos opinions, vos certitudes, puissiez-vous tout de suite ouvrir votre cœur et votre esprit au lieu de vous défendre, de justifier votre monde de pensées, de croire qu'« il ne m'a pas écouté et ne me comprend pas » - et ainsi de suite.

Peu à peu vous verrez des degrés beaucoup plus subtils et intéressants de ce fonctionnement qui s'appelle « penser », vous arriverez jusqu'à l'essence du mental, de l'illusion, de l'aveuglement. Le but dépasse les normes habituelles de notre intelligence ou de la raison. Il est à proprement parler révolutionnaire par rapport à notre manière actuelle de concevoir les choses. Vous allez vers un retournement de toutes vos convictions qui seul peut vous conduire à ce qui mériterait vraiment le nom d'éveil ou de libération. N'est-ce pas révolutionnaire, pour des hommes qui autrefois voyaient de la matière solide, de savoir qu'il n'y a en fait que du vide, des protons et des neutrons ? La démarche de la destruction du mental demande une audace aussi radicale. C'est vraiment le passage dans un autre monde.

Mais, pour commencer, travaillez d'abord sur les formes les plus accessibles de cette pensée que j'ai évoquées tout à l'heure : le jugement, la comparaison non fondée, l'attente, le décalage entre la réalité présente et vos désirs, toutes ces cogitations qui vous coupent les uns des autres et sont génératrices d'émotions. Avant de vous aventurer vers des découvertes de plus en plus extraordinaires en matière d'illumination de votre vision, commencez par détecter les manifestations les plus grossières de votre mental, celles que la psychologie décrit, que les thérapeutes reconnaissent. Ensuite vous découvrirez que même un mental normal, satisfaisant, est encore une aberration. Il est absurde de rester dans la confusion, de ne même pas être en contact clair, simple et direct avec la réalité et d'imaginer qu'on va pouvoir s'établir à un niveau de conscience supérieur. Au plus, par des jeux de réactions, vous vivrez un moment de supra-conscience, un samadhi, puis serez repris par les peurs. « You cannot jump from abnormal to supranormal », « vous ne pouvez pas bondir de l'anormal au supra-normal ». « Normal » consiste à déceler en premier lieu les formes névrotiques de peur, d'anxiété, de fascination, domaine qui est en effet commun à la voie et à la psychologie. Mais vous vous laissez trop impressionner par ce que vous avez entendu dire sur la bio-énergie, le rebirth, la thérapie primale, « Il faut que ça sorte, il faut que ça pète, il faut que ce soit spectaculaire. » Il y a trop d'insistance sur l'enfance, sur le passé, sur les traumatismes au détriment d'une possibilité qui vous est offerte aujourd'hui, tout de suite - au moins commençons ! - de confronter ce que le mental vous propose avec la réalité.

Enfin permettez-moi, à l'appui de ce que je partage avec vous aujourd'hui, de mentionner cette sentence si éloquente : « Sème une pensée, tu récoltes un acte ; sème un acte, tu récoltes une habitude ; sème une habitude, tu récoltes un caractère ; sème un caractère, tu récoltes un destin. » Le Dhammapada bouddhiste souligne de la même façon la toute-puissance de la pensée : « Ce que nous sommes aujourd'hui provient de nos pensées d'hier et nos pensées présentes façonnent notre vie de demain : notre vie est la création de notre esprit. »

Dans l'Inde traditionnelle, on ne dit pas merci ; des équivalents de notre merci existent, shukram, danyavad, mais on ne les utilise pas dans la vie courante. Pourquoi ? Parce qu'on estime que c'est se libérer à bon compte d'un sentiment de gratitude. Si on ne peut pas dire machinalement merci, on ressent beaucoup mieux qu'on a reçu quelque chose et on peut exprimer sa gratitude par un regard, un sourire, une phrase originale. J'ai essayé, en Inde, de ne plus dire « thank you » à longueur de journée et je me suis rendu compte combien c'était difficile ; modifier cette simple habitude m'a demandé beaucoup d'efforts parce que ce samskara s'était gravé en moi.

Chacun demeure dans son monde, incapable de s'ouvrir au monde de l'autre, réagissant mécaniquement : une incompréhension, une souffrance, une incompréhension, une souffrance. Echapper à son monde pour vivre dans le monde est un immense programme qui demandera des années de persévérance.

Dans l'ensemble de ce passé et de ces conditionnements se trouvent les thèmes affectifs majeurs, les grands bonheurs brisés du petit enfant, les frustrations, les solitudes, les désespoirs, l'horreur de ne pas s'être senti aimé et accepté tel qu'on est, le jeu cruel des comparaisons avec une grande sœur ou un cousin - tout ce que tant de nos contemporains tentent de cicatriser par telle ou telle méthode de thérapie ou d'endormir par le tranxène ou le valium. Mais ce que nous appelons les traumatismes, même s'il s'agit de cas particuliers spécialement cruels ou douloureux, ne représente en fait qu'un type de samskara, qu'une modalité de ce poids du passé sur notre présent. Et pour changer, nous aurons avant tout à modifier les habitudes moins spectaculaires qui nous dirigent. Mais la force d'inertie de ces habitudes est telle que ce changement va s'avérer difficile ; il vous demandera beaucoup de détermination, d'acharnement, comme chaque fois qu'on veut modifier un esclavage, quel qu'il soit.

Or, il n'y a pas d'habitude ou de comportement répétitif qui ne soit lié à des habitudes émotionnelles et mentales. Vous avez pris l'habitude de penser d'une certaine manière, ne fût-ce que l'habitude de refuser que ce qui est soit, vous avez pris l'habitude de réagir émotionnellement d'une certaine manière et l'habitude ensuite d'exprimer au-dehors cette émotion sous la forme d'un comportement stéréotypé. Tant que nous sommes dans une totale confusion, que nous justifions nos pensées, nos émotions et nos agissements, en un mot notre mécanicité, ce genre de question ne se pose pas. Par contre, dès que nous comprenons que le plus important n'est pas de modifier l'environnement et de changer nos conditions extérieures mais de nous transformer intérieurement et de désamorcer nos fonctionnements mécaniques - ce qui est la base de tout chemin spirituel - un monde entièrement nouveau s'ouvre alors devant nous. De quoi êtes-vous prisonniers et, très concrètement, en quoi consiste, en ce qui vous concerne, ce que les hindous ou les bouddhistes dénomment aveuglement, ignorance, illusion ou sommeil ?

Swâmiji nous a donné une clé que tous les maîtres spirituels ne donnent pas : l'émotion, c'est l'infantilisme. Un adulte n'a pas d'émotion. C'est tout à fait étonnant à entendre mais je le reprends à mon compte. L'état adulte dans toute sa plénitude, l'autonomie, la non-dépendance, c'est le sage. Disons alors qu'un adulte a très peu d'émotions, des émotions qu'il est capable d'assumer, de porter, au lieu d'être emporté par elles. Un adulte peut souffrir si son enfant est tué dans un accident, bien sûr, mais, de façon générale, un adulte n'a pas d'émotion. Il faut que, d'une manière ou d'une autre, vous soyez convaincus de cette affirmation. Un enfant est bourré d'émotions. Un adulte digne de ce nom, qu'il ait trente, quarante ou soixante ans, ne ressent pas ces émotions terribles, insupportables, qui trop souvent s'emparent encore de vous. Tant que vous considérerez qu'il est normal qu'un adulte ait des émotions et que seul un sage ou un Bouddha n'en ressent plus, vous ne pourrez pas échapper à ces perturbations - notamment vos émotions spécifiques les plus fortes, celles qui sont les plus douloureuses et qui peuvent se présenter à l'occasion de toutes sortes de situations affectives, sociales ou professionnelles.

Le mécanisme habituel de l'émotion est une division, une dualité. Deux au lieu de un. Divisés entre une moitié de vous qui constate ce qui est et l'autre moitié qui refuse que ce qui est soit. Je reprends une fois encore le cri du cœur le plus exemplaire à cet égard : « Ah, c'est pas vrai ! » qui signifie très exactement : « C'est vrai et j'essaie de nier que c'est vrai. » Dire « Je refuse que ce qui est soit parce que cela me fait mal » est une mauvaise manière de s'exprimer. Nous croyons que nous refusons parce que cela nous fait mal. En fait, c'est le contraire : nous refusons que ce qui est soit, en conséquence de quoi nous souffrons.

Et voici comment nous pouvons exprimer le retour à la vérité : non pas je suis un avec l'émotion ou je suis un avec le fait, mais je suis un avec moi-même ou je suis un en moi-même, une personne qui constate, qui reconnaît « C'est », qu'il s'agisse du comportement de quelqu'un d'autre, d'un événement, d'une situation ou éventuellement d'un phénomène qui se produit en moi (un malaise ou une perturbation quelconques). C'est. Terminé. La vérité, en toutes circonstances, toujours, est une. Et moi je suis un et je dis « C'est ». See and recognize: Voyez et reconnaissez. Ici, maintenant, ce qui est est. Dédoublement, division, c'est moi qui deviens deux. Une moitié de vous est bien obligée de constater « c'est » et l'autre moitié tente de nier l'évidence que vous avez sous les yeux. Il faut que vous l'observiez au moment où vous êtes dans cette situation. Pour l'instant, il s'agit de comprendre comment les choses se passent, comment vous fonctionnez et comment se produit ce dédoublement.

Tout enseignement spirituel insiste sur la nécessité de vivre l'instant présent, idée de base directement liée à la célèbre formule : « Ici et maintenant. » Or pour exister dans le présent il faut être libre du passé. Le passé vient colorer le présent qui n'est plus vécu d'une manière pure, immédiate, spontanée mais selon des mécanismes répétitifs et il se projette sur le futur. Il faut bien voir que le passé dont il est question n'est pas une entité vague plus ou moins métaphysique mais le passé personnel, intime, différent pour chacun - le passé auquel s'intéressent les psychanalystes. Il y a en effet un grand risque de rester dans les idées générales, de fuir nos vrais problèmes dans des doctrines transcendantes en oubliant, si je puis dire, de faire le ménage chez nous.

A cet égard, il peut y avoir des incompréhensions : « Cet enfant va, peu à peu, grandir - admettons que vous ayez été bloqués dans votre développement affectif à l'âge de deux ans - il aura trois ans, cinq ans, douze ans et un beau jour il aura rattrapé mon âge actuel. » Ce n'est pas ainsi que cela va se passer. « Cet enfant va avoir de moins en moins d'émotions à mesure qu'il va grandir. » Ce n'est pas non plus le processus possible. L'enfant qui a quatre ans aura indéfiniment, éternellement quatre ans. La question n'est donc pas de faire grandir l'enfant mais de dissocier l'adulte de l'enfant. Ou, autre manière d'exprimer la même idée : on ne guérit pas les empreintes passées, on en émerge. C'est comme cela qu'il faut voir les choses et c'est cela qui peut réellement vous aider. Même si vous progressez sur le chemin et qu'en tant qu'adultes vous devenez plus lucides, plus mûrs, plus intelligents, l'enfant, lui, subsiste tel quel. Il n'évolue pas, il ne mûrit pas, il demeure. Simplement, il jouera un rôle de moins en moins important dans vos existences. Mais même en ayant beaucoup progressé, il y aura encore des moments où un enfant de deux ans qui, lui, n'a pas du tout changé affleurera à la surface. Votre progrès, c'est la manière dont vous allez vous situer par rapport à cet enfant. Pour lui, certaines situations seront toujours insupportables, en ce sens que s'il est marqué par un abandon, tout signe actuel d'abandon touchera toujours une plaie à vif. Le symptôme d'aujourd'hui va être interprété émotionnellement et mentalement par l'enfant. C'est l'appréciation par un cerveau et un cœur puérils d'une situation présente, c'est-à-dire une vision - erronée, certes, mais qui s'impose - de la réalité à laquelle l'enfant donne inévitablement un contenu menaçant, déchirant, intolérable.

Considérez qu'il y a en vous deux lieux psychologiques, deux manières de vous situer, l'une que nous comparons au jardin glacé l'hiver (qui est l'enfant) dans le cas des émotions douloureuses ; l'autre qui est l'adulte, lequel est détendu, à l'aise, en paix. Ce sont deux mondes complètement différents mais il est possible de passer de l'un à l'autre. Quand vous serez « libérés », le jardin glacial sera toujours là mais vous n'y retournerez plus jamais, vous ne résiderez que dans la maison. Il y a certes un niveau ultime mais qui n'est pas pour tout de suite où l'on peut dire que le jardin aura disparu, ce qui explique cette étonnante parole de Swâmi Prajnanpad : « Swâmiji a eu un passé. Swâmiji n'a plus de passé. » Mais ce n'est pas votre étape actuelle. Donc quand vous serez un disciple avancé sur le chemin, le jardin sera toujours là mais vous n'y séjournerez plus jamais. Et si par inadvertance vous y êtes retournés, en trois secondes vous reviendrez à l'intérieur au lieu de vous geler dehors.

La démarche consiste donc dans ce passage d'un lieu intérieur à un autre. Cette démarche, vous seul pouvez la tenter et peu à peu la réussir et c'est elle que Swâmiji appelait « dissocier l'adulte et l'enfant ». Mais pour cela il faut une conviction que vous ne pouvez plus oublier et, avant tout, vous souvenir que l'émotion n'est jamais justifiée. En tant qu'adulte, je ne peux pas ressentir cette émotion et les pensées qui l'accompagnent - seulement en tant qu'enfant. Et au moment où vous êtes encore désemparés, vous vous souvenez : l'adulte est là en moi. Je suis dans le jardin mais la maison est là. Au pire, admettons que la porte soit fermée, que j'aie perdu la clé et que je sois condamné à me geler dehors. Mais la maison chaleureuse est là, déjà. L'adulte est là mais vous ne serez pas conscients de sa réalité si vous restez entièrement immergés dans l'enfant en vous sans tenter d'en sortir - et avec cette idée fausse que l'enfant, un jour, n'aura plus d'émotions. Si tel était le cas, ce ne serait plus l’enfant !

Il faut donc que je sorte du monde de l'enfant pour revenir à celui de l'adulte. C'est un peu comme de zapper d'une chaîne de télévision à une autre. Imaginez qu'il y ait deux chaînes, l'une dont les programmes seraient particulièrement lamentables et déprimants et l'autre dont les programmes seraient d'une très haute qualité et qu'un dysfonctionnement dans votre poste vous déconnecte très souvent de la chaîne de qualité pour vous connecter sur la chaîne désastreuse. Vous savez qu'il vous suffit d'appuyer sur la télécommande pour revenir au programme de valeur. Voilà encore une image simple pour décrire une démarche combien subtile et vitale pour votre libération.

Chaque fois que vous souffrez de façon disproportionnée par rapport à la situation, l'enfant a momentanément détrôné l'adulte. Il pense avec votre cerveau, il souffre avec votre cœur, il parle avec votre bouche. Or, il est possible de ne plus être purement et simplement confondu avec cet enfant, submergé par cet enfant, et de vous rappeler que vous êtes momentanément sous l'emprise de sa vision des choses, de ses considérations mentales et de ses conclusions. Il faut que ce soit tout à fait certain : en ce moment même, la réalité n'est pas telle que je la vois, la réalité n'est pas ce que je crois, la réalité n'est pas ce que je pense ; la réalité ne justifie pas mon inquiétude, la réalité ne justifie pas ma souffrance. Et vous ne croyez pas une seconde que ce que vous êtes en train de vivre ait une valeur quelconque pour l'adulte.

Si vous êtes suffisamment convaincus et capables de vous en souvenir au bon moment, les mécanismes vont changer en ce sens que vous ne donnerez plus toute votre énergie à la vision et aux pensées de l'enfant. Vous ne vous débattrez plus dans une émotion qui vous déchire avec des pensées qui vous torturent tout en essayant tant bien que mal de dire : « Oui, oui, pas ce qui devrait être mais ce qui est. » Vous serez tout à fait d'accord pour que l'enfant en vous, encore aujourd'hui, soit à ce point blessé et voie la réalité d'une certaine manière qui justifie la souffrance. Si c'était la réalité, ce serait en effet terrible. Mais ce n'est pas la réalité. Vous pouvez ne plus faire le jeu de l'enfant, ne plus croire à ce qu'il vous dit, le reconnaître mais ne plus vous laisser berner par son « cinéma ». L'enfant continue à pleurer, à gémir, à crier non. Ses pensées sont fausses - vous n'y adhérez plus, vous les constatez, un point c'est tout. Alors quelque chose commence à bouger intérieurement et l'adulte qui réapparaît peut opérer cette dissociation et revenir, lui, à la vérité : « Pas ce qui devrait être mais ce qui est. »

Il n'y a pas à accepter une réalité qui subsisterait telle que je la vois maintenant quand j'aurai dit oui. Si je veux bien tenter ce oui à la réalité que pour l'instant je ressens encore à travers l'enfant en moi, cette réalité vue avec les yeux de l'adulte n'aura plus ce caractère douloureux. Il me suffirait de quelques instants pour que la réalité change sous mes yeux et devienne complètement acceptable puisqu'en fait elle n'est même plus humiliante, même plus douloureuse, même plus menaçante. La réalité vue avec réalisme est parfaitement acceptable. Toute réalité acceptée cesse d'être douloureuse. Comment se fait-il que, dans certains cas, il ne soit plus question de mise en pratique ou que vos tentatives paraissent tellement inefficaces que cela en devient vraiment décourageant, presque désespérant ? La clé est dans ce sur quoi j'insiste à dessein aujourd'hui. Je suis là, en ce moment, malheureux, là avec ces pensées qui justifient tellement cette souffrance : il y a quand même quelque chose de terrible, trahison, menace, grave difficulté financière, événement inattendu et malencontreux. C'est une manière de voir les choses qui règne sur le monde mais dont on peut s'éveiller.

(deuxième lecture)

Ce n'est pas à cause des événements que je suis heureux ou que je souffre, c'est à cause de mes pensées relatives à ces événements, de mes émotions relatives à ces événements.

Swâmiji m'avait également dit : « Tout tient dans ces deux expressions : you and your mind, vous et votre mental. »

Les problèmes de fleuves ou de chemin de fer, cruciaux pour les voitures qui ne peuvent franchir les rails que sur les passages à niveau et les rivières que sur les ponts, ne se posent plus pour un hélicoptère. « Cherchez qui est malheureux » ou encore « Pour toute perception et toute conception, il y a un sujet, cherchez le sujet »

« Before any action, check the actor »

La condition ordinaire est un statut de conflits, de dispersion, d'oscillations, comparée à un kaléidoscope dont les images changent sans cesse.

Vous êtes absorbés par votre bonheur quand vous êtes contents, par votre désespoir quand vous êtes malheureux : vos glandes endocrines fonctionnent alors d'une certaine manière, votre corps adopte automatiquement une attitude accablée, votre cerveau sécrète des pensées et une vision des choses découragées. Vous avez des idées noires, vous voyez la vie en noir, vous broyez du noir. Et un nouveau choc extérieur vous modifie sans que vous ayez pouvoir sur ces changements : vous cessez de ruminer vos pensées négatives, vous voyez à nouveau la vie en rose, le mental n'a plus que des idées positives, le même mental qui aurait convaincu la terre entière que vous étiez perdus vous convainc maintenant et se sent prêt à convaincre le monde entier que tout ira très bien. Plus vous serez honnêtes vis-à-vis de vous-mêmes et plus vous serez capables de vous voir fonctionner au lieu d'être entièrement emportés, identifiés, plus vous verrez combien cet aspect peu flatteur de l'enseignement est vrai.

Revenez à cette conscience témoin de plus en plus souvent, de plus en plus longtemps et dans des circonstances fortes, dont la puissance d'identification requiert de votre part une capacité de désengagement au moins égale.

Il faut agir avec une vision d'ensemble à court terme et à long terme. A longue échéance, qu'allez-vous faire de votre existence et que pouvez-vous tenter dès à présent pour préparer le futur ? Vous plantez aujourd'hui pour récolter dans plusieurs semaines ou dans plusieurs mois. Que puis-je accomplir dès maintenant qui portera peut-être ses fruits demain ou dans deux ans ? Commencez à poser les premiers jalons. Pendant trois mois vous rêvez de voyager, pendant six mois vous rêvez d'écrire un livre, mais vous ne franchissez pas la frontière et le manuscrit en question ne voit jamais le jour. Bien entendu, si vous ne semez rien, vous ne moissonnerez rien.

A une époque où rien ne me laissait espérer de voyager - j'avais seulement réussi à me rendre en Suisse !

What, why, quoi et pourquoi ? Qu'est-ce qui me pousse, quel est le véritable motif de mes actions ? Essayez d'être clairs sur vos motivations. What for, avec quelle intention, dans quel but : si c'est celui de me faire progresser, je vérifierai ensuite si cela a été réellement le cas. Soyez clairs quant à vos intentions et vous serez en mesure de vérifier si votre action a produit les fruits escomptés. Si vous n'êtes pas suffisamment conscients et lucides, vous ne verrez même pas si l'action a été efficace ou non. Et ensuite, how, comment, les modalités pratiques. Est-ce que je laisse ma chambre en désordre un jour de semaine ou un dimanche ou encore pendant trois semaines en partant en vacances ? Quoi, pourquoi, pour quoi, se poser ces questions demande une grande sincérité et vous permettra de découvrir beaucoup de motivations intéressantes mais qui n'ont rien à voir avec l'intention avouée. Une action délibérée est une action dont j'attends quelque chose : ai-je obtenu ce que je voulais et sinon, pourquoi ai-je été frustré du résultat prévu ? Si c'est parce que j'ai demandé l'impossible, il faut le voir en face, auquel cas je comprends que je me suis comporté comme celui qui exige de voir prospérer des bananiers sur la banquise, ou bien que je m'y suis mal pris. C'est l'un ou l'autre. D'abord, what for., avec quelle intention ; après, seulement après, how, comment, les tentatives concrètes : par courrier, par téléphone, en me déplaçant, en train, en voiture, avec quels moyens financiers, etc.

Trop de personnes qui ont peur d'agir utilisent l'idée d'acceptation pour renforcer leur soumission au mauvais sens du terme. Incapables de se dresser pour oser dire non quand la situation l'exige, ils encaissent, ils capitulent, ils baissent la tête, persuadés que l'enseignement leur demande cette attitude de victime.

La voie n'est pas pour les paresseux.

La voie n'est pas pour les lâches.

La voie n'est pas pour les égoïstes.

L'enseignement que je retransmets parce qu'il m'a personnellement le plus convaincu en tant que méthode utilisable pour des Occidentaux, repose sur quatre piliers, selon les propres termes de Swâmiji : vedânta vijnana, réflexion sur le relatif, l'absolu, la condition humaine, un certain nombre de vérités transmises et que nous assimilons, c'est-à-dire l'approche intellectuelle permettant de bien comprendre de quoi il s'agit. Chitta shuddhi, la purification du psychisme incluant l'inconscient et le passé, et qui ne se résume certes pas au lying. C'est un vaste champ d'action qui vous demandera de la vigilance, de la persévérance. (Au passage, je précise que Swâmiji m'avait dit un jour que le lying se rattachait à chitta shuddhi, alors qu'il a dit à Daniel Roumanoff que le lying était un aspect de la destruction du mental, manonasha. Comme quoi il faut être souple. De toute façon, chaque démarche renforce les autres et est renforcée par les autres.) Manonasha, la destruction du mental est également un large domaine qui ne se réduit pas à l'acceptation, « il faut dire oui ». Et enfin, dernier pilier de l'enseignement auquel je me réfère plus particulièrement aujourd'hui, vasanakshaya, l'érosion des vasanas. Le terme vasana peut se traduire par propension ou tendance : propension au mensonge, à la colère, à la jalousie. En un sens plus restreint, il inclut les demandes, les désirs. L'érosion implique l'idée d'une démarche progressive dont la satisfaction délibérée des désirs n'est qu'une modalité parmi d'autres. Tout ce dont nous pouvons parler ensemble se rattachera toujours à l'un de ces quatre thèmes et la satisfaction des désirs en dehors de cet ensemble ne constitue en rien une voie de libération.

Au passage, je précise que Swâmiji m'avait dit un jour que le lying se rattachait à chitta shuddhi, alors qu'il a dit à Daniel Roumanoff que le lying était un aspect de la destruction du mental, manonasha. Comme quoi il faut être souple.

Mais certains désirs actuels ne sont hélas que la transposition des grandes frustrations de l'enfance.

En même temps, être libre des désirs signifie que les désirs ne s'imposent plus, qu'ils ne réclament plus avec leur toute-puissance, qu'ils cessent de nous harceler. Si un désir peut être accompli, parfait, s'il ne peut pas l'être, cela n'engendre ni conflit ni frustration. C'est donc en un sens qu'ils ont été « satisfaits ». Il faut faire attention à l'utilisation des mots. Mais comment un désir peut-il être satisfait puisque je viens d'affirmer qu'aucun ne peut l’être ? Certainement pas en accomplissant, et accomplissant, et accomplissant indéfiniment celui-ci et rien d'autre mais par la compréhension, par la destruction du mental, par la purification de notre psychisme, c'est-à-dire l'ensemble de la démarche, l'ensemble de la mise en pratique. Et, dans cette totalité, une petite part consiste à tenter d'accomplir tel ou tel désir.

Swâmiji comparait les désirs à des créanciers : tant qu'on ne les a pas remboursés, ils réclament leur dû ; dès qu'ils ont été remboursés, on n'entend plus parler d'eux. Il faut parvenir à ce que les désirs, qui ont été si puissants pour nous et dont le non-accomplissement représentait une telle souffrance, nous laissent tranquilles. La page est tournée, nous n'avons plus besoin de ce qu'ils exigeaient, de même que nos désirs d'enfant, poupée, train électrique ou patins à roulettes, ne nous travaillent plus aujourd'hui.

Comment, à quelles conditions ? D'abord avant de me lancer dans l'accomplissement d'un désir, quel qu'il soit, je le regarde, j'essaie de comprendre pourquoi il revêt une telle intensité et ce qui lui est sous-jacent. D'où provient son caractère impérieux, quelle est la motivation réelle cachée à l'arrière-plan : un besoin de revanche, un point à marquer pour impressionner quelqu’un ? Qu'est-ce que j'attends vraiment et quelles vont en être les conséquences éventuelles ? Il ne s'agit pas de penser irréalistement, de sombrer dans l'inquiétude ou de s'enthousiasmer sans raison, mais de prévoir : voilà les conséquences possibles, est-ce que je suis prêt à les assumer ? Avec quelle naïveté nous pouvons nous lancer dans une entreprise et ensuite nous désespérer parce que les choses ne se passent pas comme nous l'avions espéré ou plutôt rêvé. Alors nous maudissons le ciel, la terre, nos parents, notre destin au lieu d'incriminer notre impulsivité et notre manque de lucidité. « C'est la faute de mes enfants, de mon métier, de ma femme, du poids de la vie, j'avais tout pour réussir mais je n'ai pas pu. » Voilà les mensonges dans lesquels le mental se complaît. Nous pouvons aussi examiner l'autre aspect, l'envers de la médaille, si je puis dire, la peur de souffrir : qu'y aurait-il de si terrible à ce que ce désir ne soit pas accompli ? Qui suis-je vraiment pour avoir ces besoins, pour avoir ces peurs ? Qui est comblé, qui est brisé par l'opposé, à savoir l’échec ? Voyez quelle démarche de rigueur, de compréhension cela suppose.

Enfin, j'essaie de comprendre ce que ce désir représente dans l'ensemble de mon destin d'homme ou de femme et dans l'ensemble de mon existence actuelle. Ne partez pas dans l'accomplissement du désir comme un taureau qui fonce sur la cape rouge du matador. Tout désir doit être situé dans un contexte. Le mental fonctionne comme un téléobjectif : il isole un détail de l'ensemble et ne voit plus qu'une chose, par exemple l'objet momentané d'une certaine fascination, et tous les autres paramètres de votre existence, de votre réalité totale, passent au second plan ou sont carrément oblitérés. C'est véritablement le doigt qui cache la forêt. Donc, pour reprendre l'image des objectifs photographiques, le mental fait le zoom avant, attiré, hypnotisé par un détail, tandis que la buddhi fait le zoom arrière, revient au grand angle, opère le recul nécessaire pour replacer ce désir dans la globalité de votre existence. Il n'y a pas d'accomplissement conscient du désir si vous n'avez pas l'honnêteté de voir tous les aspects de la réalité à l'intérieur de laquelle ce désir et son accomplissement possible peuvent s'insérer - même ceux que, momentanément, nous préférerions oublier.

Si la prise de conscience du désir n'implique que vous, par contre l'action éventuelle pour concrétiser celui-ci va impliquer l'extérieur, va impliquer l'autre et va attirer des conséquences. Qu'est-ce que je décide ? Deliberate living. Est-ce que je tente de l'accomplir ou non ? Et si je l'accomplis, je l'accomplis complètement, sans aucune division du type : « C'est mal, je ne devrais pas. » Le principe est simple : ou vous le faites ou vous ne le faites pas, mais si vous le faites, ne le faites pas à moitié. Que ton oui soit oui, que ton non soit non. J'assume. Accomplir un désir en étant mal à l'aise, avec des arrière-pensées culpabilisantes, en se jugeant - « je suis faible, nul » -, n'a aucune valeur. Vous n'êtes pas faibles, vous êtes véridiques, cela correspond au niveau où vous en êtes aujourd'hui. Si c'est oui, c'est oui.

Le rôle que cet aspect du chemin a joué pour moi se trouve décrit dans le récit que Gilles Farcet a fait des péripéties de ma propre recherche, au moment où j'ai senti que je ne pouvais plus continuer à être un enfant sage qui cherchait à plaire à tout le monde par peur d'être mal jugé et qui finissait toujours par céder ; dans le cadre de mon cheminement, cette faiblesse ne sonnait pas juste puisque je faisais ensuite inconsciemment payer aux gens le fait d'avoir capitulé. Je me suis donc lancé dans un certain nombre d'entreprises qui pouvaient paraître ambitieuses, égoïstes, porteuses de conséquences cruelles pour d'autres. Je ne vais pas nier cette part de ma vie mais je peux dire que je l'ai vécue sur ce fond de oui permanent, la folie du oui, du c'est, du ce qui est est. Pas seulement oui aux conséquences inattendues de tel accomplissement, mais un oui général. Je prends la totalité. Je veux ceci, j'agis. Mais je prends aussi les coups, les insultes, les situations graves et déchirantes. Oui, d'abord oui.

C'est seulement à cette condition que l'accomplissement conscient des désirs peut avoir un sens, sinon c'est une voie sans issue. Vous êtes simplement comme tous les autres êtres humains, menés par les désirs, tentant de les accomplir, vaguement heureux quand ça marche, déçus, non unifiés, malheureux dès que ça ne va plus, gémissant, se plaignant, maudissant. Je n'aurai jamais le concave sans le convexe, je n'aurai jamais le favorable sans le défavorable. Je reconnais que l'agréable, c'est vraiment agréable, je reconnais que le désagréable, c'est vraiment désagréable, et je suis l'appréciateur des deux : l'appréciation pleine, entière, unifiée, du succès et l'appréciation - la même - de tout l'aspect de l'existence que nous appelons souffrance; aussi bien la souffrance extérieure - un coup dur, un contretemps, un malheur, une trahison, une catastrophe - que la souffrance intérieure, toutes les émotions qui font mal - j'ai un poignard dans le cœur, j'ai la gorge nouée, je peux à peine avaler. Un OUI total et inconditionnel à ce qui est extérieurement et intérieurement dans l'instant, même si ce oui total et inconditionnel se trouve le plus souvent précédé d'un premier mouvement de refus qu'il faudra convertir en adhésion.

Or ce pouvoir du monde extérieur de vous faire du bien, de vous faire du mal, de vous rendre heureux, de vous rendre de nouveau malheureux, de vous ouvrir le cœur, de vous fermer le cœur, comment s'exerce-t-il ? Par où passe-t-il ? Uniquement par vos désirs et par vos peurs. Les éventualités que vous redoutez sont cause d'inquiétude et d'angoisse, les peurs qui se concrétisent engendrent une souffrance ; les désirs non accomplis engendrent une souffrance, les désirs accomplis aussi à cause de tous les à-côtés qui vous font mal. Être libre de l'attraction et de la répulsion, ou être libre des désirs et des peurs, ce sont deux manières de dire la même chose. Je suis libre des paires d'opposés, établi dans la plénitude intérieure, l'équanimité, l'égalité d'âme et, dans ce sentiment émanant de l'être, il n'y a pas de limitation, il n'y a pas de mesure, mais au contraire une qualité d'absolu que vous ne trouverez pas dans les accomplissements relatifs. Est-il possible de demeurer dans cette paix stable du Soi, cette conscience non affectée ? Qu'est-ce qui vous en écarte, qu'est-ce qui vous montre que vous êtes exilés de l’être ? Les désirs. Là je suis limité, là je suis incomplet, là se révèle un manque. Être libre intérieurement signifie que la vie n'a plus le pouvoir de me voler la béatitude du Soi. Et le propre du sage, c'est que rien, aucun événement, aussi tragique soit-il, ne peut plus l'arracher à cette béatitude. S'établir et demeurer dans cette plénitude non dépendante, voilà le but.

Je peux vous assurer que le plus gros de ma sadhana avec Swâmiji, si je regarde avec un certain recul, a été cette destruction du mental ; soit que lui m'ait fait remarquer que je divaguais, « you are rambling », que je ne faisais que « penser », « only thinking », c'est-à-dire gamberger et que je racontais n'importe quoi, soit qu'ensuite je me sois attelé à cette tâche de porter l'essentiel de mon intérêt sur l'aberration du mental. C'est par la pensée que chacun vit dans son monde, c'est par la pensée que nous jugeons, que nous comparons, c'est à cause des pensées que nous sommes dans l'attente, ce sont des pensées qui nous coupent de la réalité et nous maintiennent dans l'esclavage. Un certain type d'effort est indispensable pour ne plus penser mécaniquement au gré des associations d'idées qui s'enchaînent. Souvenez-vous de la formule de Swâmiji : « Vous pensez que vous voyez, et vous ne voyez pas que vous pensez. » Qu'est-ce qu'une vision de plus en plus lucide, de plus en plus objective, de plus en plus consciente ? Ce travail sur les pensées, le dégagement d'une intelligence aiguë et subtile, ne peut se faire que progressivement à partir d'une certaine qualité d'attention.

A bien des égards, cette libération n'est pas facile. Elle est même par moments douloureuse tant nous avons investi dans notre fausse vision, nos extrapolations, nos conclusions erronées. Un jour viendra où cela deviendra au contraire passionnant. Vous accepterez que vous êtes prisonniers d'une structure mentale, que celle-ci est destructible et que vous pouvez vous en dégager jusqu'à ce que tous les circuits intérieurs soient modifiés et la programmation changée. Ici, maintenant, la pensée, ou les pensées ont créé une fausse réalité que vous aurez à détruire d'une manière globale, mais dont vous ne pouvez vous libérer que dans l'instant. Le mental est là, une certaine manière de concevoir les choses qui s'est peu à peu élaborée en vous et qui vous est spécifique. Tout le monde ne réagit pas de la même manière aux mêmes événements, tout le monde ne voit pas les mêmes faits de la même façon. Même si le mental en général possède certaines caractéristiques communes à tous les êtres humains, le mental de l'un n'est pas le mental de l'autre et on parle de la « tournure d'esprit » de quelqu'un. Vous ne pouvez démanteler le vôtre que par fragments. Un aspect du mental a été vu, là, maintenant, accablé par la vision de la vérité, et c'est un pan entier de la prison qui s'effondre à condition que vous acceptiez de ne plus vous accrocher à votre ancien monde et de lâcher ce que vous avez toujours considéré à tort comme vrai.

Certes, la destruction de notre erreur, de notre illusion est douloureuse, mais la vérité elle-même, quand enfin nous y adhérons, ne fait jamais mal. Lorsque nous sommes certains de quelque chose et que celui qui nous guide veut nous montrer que nous errons en plein aveuglement, cela fait mal. Je le sais, je l'ai vécu bien des fois. Alors on se défend bêtement, on se débat, on lutte contre celui qui nous veut le plus de bien. La destruction des fausses lois du mental est douloureuse mais quand nous aboutissons tout d'un coup à la vision, même si celle-ci ne correspond en rien à ce que nous avions cru, maintenu et soutenu, il y a toujours un sentiment heureux. Nous éprouvons une grande sécurité : ça y est, je suis dans la vérité, je n'ai plus besoin de rester sur la défensive pour protéger une des nombreuses illusions que j'emmène partout avec moi.

Dans les deux ou trois dernières années auprès de Swâmiji, je pouvais bien faire la différence, je ne me débattais plus. Je produisais alors des émissions à la télévision, les critiques depuis L'Humanité jusqu'au Figaro étaient favorables, mais si Swâmiji m'avait dit : « Arnaud, vos films sont très mauvais », c'eût été immédiatement : « Ah oui, quel bonheur Swâmiji va me montrer quelque chose, me montrer ! » Je me suis beaucoup débattu dans les premières années. Que de temps j'ai perdu et que de temps j'ai fait perdre à Swâmiji! C'est plus ou moins inévitable mais il ne faut pas que cette résistance se prolonge sous peine d'empêcher toute progression pour le disciple.

Swâmiji m'avait également dit : « Tout tient dans ces deux expressions : you and your mind, vous et votre mental. »

Mais, pour commencer, travaillez d'abord sur les formes les plus accessibles de cette pensée que j'ai évoquées tout à l'heure : le jugement, la comparaison non fondée, l'attente, le décalage entre la réalité présente et vos désirs, toutes ces cogitations qui vous coupent les uns des autres et sont génératrices d'émotions. Avant de vous aventurer vers des découvertes de plus en plus extraordinaires en matière d'illumination de votre vision, commencez par détecter les manifestations les plus grossières de votre mental, celles que la psychologie décrit, que les thérapeutes reconnaissent. Ensuite vous découvrirez que même un mental normal, satisfaisant, est encore une aberration. Il est absurde de rester dans la confusion, de ne même pas être en contact clair, simple et direct avec la réalité et d'imaginer qu'on va pouvoir s'établir à un niveau de conscience supérieur. Au plus, par des jeux de réactions, vous vivrez un moment de supra-conscience, un samadhi, puis serez repris par les peurs. « You cannot jump from abnormal to supranormal », « vous ne pouvez pas bondir de l'anormal au supra-normal ». « Normal » consiste à déceler en premier lieu les formes névrotiques de peur, d'anxiété, de fascination, domaine qui est en effet commun à la voie et à la psychologie. Mais vous vous laissez trop impressionner par ce que vous avez entendu dire sur la bio-énergie, le rebirth, la thérapie primale, « Il faut que ça sorte, il faut que ça pète, il faut que ce soit spectaculaire. » Il y a trop d'insistance sur l'enfance, sur le passé, sur les traumatismes au détriment d'une possibilité qui vous est offerte aujourd'hui, tout de suite - au moins commençons ! - de confronter ce que le mental vous propose avec la réalité.

Enfin permettez-moi, à l'appui de ce que je partage avec vous aujourd'hui, de mentionner cette sentence si éloquente : « Sème une pensée, tu récoltes un acte ; sème un acte, tu récoltes une habitude; sème une habitude, tu récoltes un caractère; sème un caractère, tu récoltes un destin. » Le Dhammapada bouddhiste souligne de la même façon la toute-puissance de la pensée : « Ce que nous sommes aujourd'hui provient de nos pensées d'hier et nos pensées présentes façonnent notre vie de demain : notre vie est la création de notre esprit. »

Tout ce qui n'est pas tranquillité, sérénité, certitude et amour fait partie de la prison.

Swâmiji nous a donné une clé que tous les maîtres spirituels ne donnent pas : l'émotion, c'est l'infantilisme. Un adulte n'a pas d'émotion. C'est tout à fait étonnant à entendre mais je le reprends à mon compte. L'état adulte dans toute sa plénitude, l'autonomie, la non-dépendance, c'est le sage. Disons alors qu'un adulte a très peu d'émotions, des émotions qu'il est capable d'assumer, de porter, au lieu d'être emporté par elles. Un adulte peut souffrir si son enfant est tué dans un accident, bien sûr, mais, de façon générale, un adulte n'a pas d'émotion. Il faut que, d'une manière ou d'une autre, vous soyez convaincus de cette affirmation. Un enfant est bourré d'émotions. Un adulte digne de ce nom, qu'il ait trente, quarante ou soixante ans, ne ressent pas ces émotions terribles, insupportables, qui trop souvent s'emparent encore de vous. Tant que vous considérerez qu'il est normal qu'un adulte ait des émotions et que seul un sage ou un Bouddha n'en ressent plus, vous ne pourrez pas échapper à ces perturbations - notamment vos émotions spécifiques les plus fortes, celles qui sont les plus douloureuses et qui peuvent se présenter à l'occasion de toutes sortes de situations affectives, sociales ou professionnelles. En fait, c'est l'enfant en vous, l'enfant qui fonctionne comme un enfant et qui subsiste en vous, qui ressent les émotions, même dans des situations typiques de l'adulte. Un enfant n'a pas de contrôle fiscal, un enfant n'a pas lui-même d'enfant à éduquer mais ce sont des émotions d'enfant qui se manifestent en face de ces événements. Naturellement, ce thème de l'infantilisme des adultes se retrouve dans une grande part de la psychologie contemporaine mais peut-être pas avec la même clarté incisive que celle que j'ai trouvée auprès de Swâmiji.

La question n'est donc pas de faire grandir l'enfant mais de dissocier l'adulte de l'enfant. Ou, autre manière d'exprimer la même idée : on ne guérit pas les empreintes passées, on en émerge. C'est comme cela qu'il faut voir les choses et c'est cela qui peut réellement vous aider. Même si vous progressez sur le chemin et qu'en tant qu'adultes vous devenez plus lucides, plus mûrs, plus intelligents, l'enfant, lui, subsiste tel quel. Il n'évolue pas, il ne mûrit pas, il demeure. Simplement, il jouera un rôle de moins en moins important dans vos existences. Mais même en ayant beaucoup progressé, il y aura encore des moments où un enfant de deux ans qui, lui, n'a pas du tout changé affleurera à la surface. Votre progrès, c'est la manière dont vous allez vous situer par rapport à cet enfant. Pour lui, certaines situations seront toujours insupportables, en ce sens que s'il est marqué par un abandon, tout signe actuel d'abandon touchera toujours une plaie à vif. Le symptôme d'aujourd'hui va être interprété émotionnellement et mentalement par l'enfant. C'est l'appréciation par un cerveau et un cœur puérils d'une situation présente, c'est-à-dire une vision - erronée, certes, mais qui s'impose - de la réalité à laquelle l'enfant donne inévitablement un contenu menaçant, déchirant, intolérable.

Citations recueillies par Viafx24 et publiées en juillet 2026.

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