Réponses pour le présent

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Je me souviens d'une parole de mon propre gourou qui m'avait beaucoup frappé : vous ne vivez pas dans « le » monde - le monde relatif, ne parlons pas de l'absolu - vous vivez dans « votre » monde. Il paraît qu'Héraclite disait également : « Les hommes qui dorment encore

vivent chacun dans un monde différent, ceux qui se sont éveillés vivent tous dans le même monde. » C'est assez impressionnant et convaincant de penser qu'à 2 500 ans de distance un sage de la Grèce présocratique et un maître hindou du xxe siècle donnent le même enseignement.

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Il n'y a pas de connaissance, au sens ultime, au sens ésotérique du mot, qui soit uniquement une connaissance par la sensation et par l'intelligence intellectuelle. C'est pourquoi cette expression « l'intelligence du cœur », qui est une expression bien française, me paraît, pour nous, tellement riche de sens. Vous vous souvenez de la réponse du coiffeur Alexandre: « l faut avoir des mains intelligentes. »

Est-ce que nous avons un cœur intelligent ? J'ai simplement voulu rapprocher ces deux mots, cœur d'un côté, intelligence de l'autre, parce que nous avons tendance à ne rapprocher du mot cœur que les émotions négatives (amertume, agressivité, rancune, jalousie) ou les émotions heureuses (joie, bonheur, enthousiasme). Or le cœur est avant tout associé à l'amour, surtout si nous lui donnons son sens suprême, agape en grec, l'amour si bien décrit par saint Paul, qui ne juge pas, qui comprend, qui accepte.

Nous savons bien que l'amour est la valeur spirituelle suprême, et que ce qui nous bouleverse avant tout chez un sage, avant son intelligence, c'est son amour. Mais j'ai voulu introduire un élément un peu inhabituel en rapprochant le mot intelligence et le mot cœur, et pas seulement le mot amour et le mot cœur. Si nous relisons le célèbre passage de saint Paul : « Si je n'ai pas l'amour (amour est parfois traduit par "charité"), je ne suis qu'une trompette qui résonne, l'amour pardonne tout, comprend tout, espère tout, l'amour ne périt jamais », on ne peut pas ne pas sentir que cet amour-là est très intelligent puisqu'il nous permet vraiment de comprendre.

Ainsi on ne peut connaître vraiment que si le cœur participe, que si le sentiment participe, on ne peut connaître vraiment que si la forme supérieure du sentiment, c'est-à-dire l'amour, participe. Donc on ne peut connaître vraiment que ce qu'on aime. Dès que l'on n'est plus en état d'amour, on n'est plus en état de connaissance. Pouvons-nous être d'accord avec une affirmation pareille, qui est en conformité avec tous les enseignements spirituels, soufi, chrétien, hindou ou bouddhiste ? Dès que l'on n'aime plus, dès que l'on ne ressent plus de l'amour, pour qui que ce soit ou quoi que ce soit, on ne peut plus être en communion, on ne plus plus connaître le micro, on n'aura que l'impression subjective de « son » micro, on ne peut plus connaître Jean-Pierre ou Micheline, on n'aura que l'impression subjective de « son » Jean-Pierre ou de « sa » Micheline. En conséquence, l'amour rend intelligent et l'absence d'amour voile notre intelligence. Tout être humain aspire bien sûr à être intelligent, à comprendre, mais tous les êtres humains ne sont pas convaincus que, tant qu'ils charrient avec eux des haines, des agressivités, des jalousies, des rancunes, ils ne peuvent pas être intelligents.

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Si ce que j'aime, quoi que ce soit, devient pour moi cause de souffrance, même momentanément, je ne peux plus aimer. La parole sublime : « Pardonnez à vos ennemis », qui est une promesse de légèreté du cœur, de liberté, ne prend tout son sens que si nous comprenons que par le par- don l'ennemi n'est plus un ennemi. Tant que quelqu'un est pour nous une cause de souffrance, ce sera un laborieux effort de lui pardonner, et le cœur continuera à dire : << Non, il me fait mal ! » Si nous pouvons passer au- delà de cette distinction habituelle entre ce que j'aime et ce que je n'aime pas, ce que je crois heureux et ce que je crois douloureux, si je peux imaginer que tout concourt à mon bien parce que tout concourt au bien de ceux qui aiment Dieu - là nous sortons un peu du sujet de l'intelligence du cœur -, je pourrai ne plus sentir comme un ennemi celui qui peut-être m'en veut et me calomnie. Donc il n'aura pas le pouvoir de me frustrer d'un sentiment d'amour.

Voilà comment moi je répondrai à votre question: il y a en utilisant, hélas, cet unique mot en français, l'amour qui n'est que l'autre versant de la haine - et à cet égard nous devons avoir le goût de la vérité et ne pas craindre de regarder dans notre propre cœur tel qu'il est aujourd'hui – et puis un amour qui est un état d'amour, et celui-là ne comporte pas de contraire. Je souris parce qu'il existe une expression sanscrite très connue que tous ceux qui ont lu un peu sur l'hindouisme ou le yoga connaissent la réalité ultime est décrite comme sat-chit-ananda en sanscrit : sat signifie être, ou vérité, ou réalité, ce qui est ; chit signifie conscience, pas les états de conscience passagers, mais la conscience, et ananda se traduit par béatitude. j'ai demandé un jour, en Inde, à un maître : « Comment se fait-il que, pour décrire la réalité ultime au fond de notre cœur, il n'y ait pas le mot prem qui signifie l'amour purifié en sanscrit ? » Et le sage a eu un sourire inoubliable pour me dire : « Ah ! Parce qu'il pourrait y avoir une béatitude sans amour? » Ce qui signifiait : il est complètement inutile de préciser le mot amour à partir du moment ou l'on a dit le mot béatitude. C'est superbe comme réponse. Personne ne peut être dans la béatitude (c'est la traduction française habituelle de ananda, bliss en anglais) s'il n'est pas en état d'amour. Indépendamment de ce qui est aimé, c'est un état d'être, une manière d'être, tout comme une lumière qui éclaire indépendamment de ce qu'on met dans le faisceau du projecteur.

L'état de conscience auquel les voies spirituelles tentent de nous conduire n'est plus l'amour particulier de telle réalité, fût-ce notre enfant, fût-ce Jésus-Christ, c'est l'amour tout court, comme le soleil éclaire les bons et les méchants. Et cet état d'amour a pour synonyme ce qu'on appelle, dans ces enseignements, béatitude. La plus grande tragédie, je pèse mes mots, c'est de perdre cet état d'amour. Pendant longtemps, peut-être des années, nous le perdons d'autant plus que nous n'y sommes jamais, et la libération revient entre autres a être établi dans un état d'amour qui, lui, n'a pas de contraire. Donc tout ce qui tombe dans le champ de cet état d'amour se trouve aimé. C'est l'amour au vrai sens du mot, mais le fait que nous n'ayons qu'un seul terme en français a conduit à toutes sortes de mélanges et d'incompréhensions, parfois graves, dans la tentative de mise en pratique d'une voie religieuse. Le grand péril, pour quelqu'un qui se sent religieux, c'est de croire qu'il est justifié de ne pas aimer tel ou tel aspect de la réalité qui paraît coupable. « Vous n'allez quand même pas me demander d'aimer les trafiquants de drogue, qui offrent gratuitement de la drogue aux collégiens pour en faire des esclaves ! » Et là on est obligé de donner cette réponse inacceptable: Si. Sinon, c'est comme si je disais à propos du soleil : « Dites, le soleil ne va tout de même pas éclairer les trafiquants de drogue ! » Je ne justifie pas, vous le devinez bien, les trafiquants de drogue, le phénomène de la drogue étant une des plus atroces tragédies actuelles. Mais si nous sommes en état d'amour, nous ne pouvons pas ne pas aimer, même nos ennemis. Je crois qu'il n'y a pas un chrétien qui ne connaisse pas cette parole: « Aimez vos ennemis » qui est encore plus exigeante que « aimez-vous les uns les autres ». Pourtant, la plupart de ceux qui se sentent sincèrement engagés, par exemple, dans la religion chrétienne et sont pratiquants, trouveront normal et naturel de n'avoir aucun amour pour ce qu'ils considèrent comme mal, et c'est là en fait que réside l'erreur spirituelle. L'amour réel, c'est un état d'être. Et si la pensée du trafic de drogue chez les adolescents me frustre momentanément de mon état d'amour, je suis exilé du Royaume des Cieux qui est au-dedans de moi. Donc il faut considérer l'amour ultime comme un état d'être invariable.

Ce qui a paru incompréhensible très souvent au public, c'est l'audace avec laquelle les grands saints d'une religion ou d'une autre ont osé aimer ceux qui étaient considérés comme les ennemis de la religion. L'amour est inconditionnel ou ce n'est pas l'amour.

Et l'ego, cet ego que toutes les traditions nous proposent de dépasser, ne subsiste que s'il peut ne pas aimer. Dans l'amour absolu, l'ego a disparu. Si je peux m'offrir le luxe, en tant que catholique, de ne pas aimer les protestants ou en tant que protestant de ne pas aimer les catholiques, l'ego subsiste. Vous pouvez réfléchir à cette affirmation : l'ego ne peut subsister que tant qu'il peut s'offrir le luxe de ne pas aimer. Non, mais vous n'allez pas me demander d'aimer Jean-Marie Le Pen ! Vous n'allez pas me demander d'aimer Georges Marchais qui a soutenu les Russes quand ils ont martyrisé l'Afghanistan ! Alors, qu'est-ce qu'il reste ? Eh bien, il reste ce que, dans mon monde à moi, j'aime. Mais cela ne peut plus s'appeler l'amour. J'ai répondu longuement à votre question en me souvenant de l'incompréhension dans laquelle j'ai pataugé pendant des années au sujet de l'amour et du non-amour de ce qui me paraissait le mal. Et si vous n'avez pas de l'amour pour tout, nous ne donnons plus le même sens à ce mot.

Une question qui peut paraître très simpliste: qu'est-ce que la charité chrétienne par rapport à l'amour tel que vous le définissez ?

Vous savez, la foi du charbonnier c'est une forme de religion parfaite : il y a un Père aux cieux qui m'aime, qui fait tout pour mon bien, donc alléluia, gloire à Dieu, amen, si je suis malade, c'est pour mon bien. Si nous ne sommes pas capables de cette foi qu'avaient les frères convers autrefois dans les monastères et qui, sans même leur certificat d'études, étaient les plus lumineux de tous les moines, cela nous oblige à nous poser quelques questions. Quel était le terme grec, le terme hébreu, le terme araméen et quel sens donnait-on a ce terme dans le bassin méditerranéen à l'époque où les Évangiles ont été écrits ? Caritas, ça veut dire amour. Après, c'est devenu la charité au sens de servir son prochain, c'est-à-dire l'amour manifesté dans le comportement. Mais avant l'amour manifesté dans le comportement, il y a l'état d'amour.

Je ne suis pas théologien et je n'engage que moi dans la réponse que je fais : je ne vois pas, en dehors des discussions théologiques, quelle différence il y a entre l'amour ou la charité chrétienne et l'amour et la compassion bouddhiste. Quand vous êtes en face de certains chrétiens très évolués dans leur vie de prière - certains contemplatifs, un maître des novices dans un monastère, un abbé dans un autre monastère, ou parfois un moine qui n'a aucun titre, mais qui est vraiment un témoin de ce que le christianisme peut avoir de libérateur -, alors vous vous sentez aimé.

Quand vous êtes en face d'un maître tibétain, vous vous sentez aimé. Ah, attention, l'un a de l'amour pour moi, l'autre a de la compassion, ne confondons pas ! Eh bien, savoir si je me sens aimé d'amour ou si je me sens aimé de compassion, je dois vous dire ça m'est assez égal. Ce qui est merveilleux, c'est de se sentir aimé, tel que l'on est. Tel que je suis ! Pas tel que je devrais être ou tel que je serai peut-être un jour. Simplement, si je m'approche du poêle, je suis chauffé. Tout ce que je vois, c'est qu'il y a une chaleur qui rayonne, j'avais froid et je me sens réchauffé. Et en face de certains mystiques, de disciples, de maîtres qui ne parlaient pas ma langue, qui n'étaient pas de ma race, je tombais immédiatement dans le rayonnement de leur état d'amour. Il faut que vous vous adressiez à un théologien qui pourra vous dire pour quelle raison dogmatique, religieuse, on utilisera le mot amour pour les chrétiens et le mot compassion pour les bouddhistes. Certains vous diront que les bouddhistes ne font pas intervenir de la même manière l'amour d'un Dieu Père qui nous a aimés le premier, que nous aimons en réponse à son amour. Les fondements doctrinaux ne sont pas les mêmes, mais quand vous vous sentez aimé, eh bien, vous vous sentez aimé, que ce soit par un contemplatif chrétien en France, un swami hindou ou un rimpoché tibétain. Personnellement, je ne vois pas de différence, et d'ailleurs je ne cherche pas à en voir.

Vous avez dit : « On ne peut connaître que ce qu'on aime ! » Mais on ne peut tout de même pas connaître et aimer tout le monde d'un amour absolu, ce serait épuisant, non?

Vous dites que c'est épuisant, mais moi, de tout mon cœur - et vraiment ce n'est pas pour vous renvoyer la balle -, je vous jure et je vous demande de me croire, ce qui est épuisant, c'est de ne pas aimer. Si vous avez les yeux ouverts, simplement vous voyez, c'est tout; est-ce qu'en soi c'est épuisant ? Si vous voulez réfléchir à ce que vous voyez, il s'agit d'une autre question, mais le simple fait d'avoir les yeux ouverts n'a rien d'épuisant. J'ai insisté tout a l'heure sur le fait d'être en état d'amour. Non seulement cet état n'est pas épuisant, mais il vous évite complètement la plus grande source d'épuisement que sont les émotions négatives. Les émotions négatives consomment énormément d'énergie, beaucoup plus que le travail physique ou intellectuel.

Par contre si je suis en état d'amour, c'est tout à fait reposant, je ne gaspille plus mon énergie à entrer en conflit, à refuser, je ne me divise plus intérieurement. L'amour consomme beaucoup moins d'énergie que la haine, donc nous fatigue beaucoup moins, et je suis très heureux que vous ayez rappelé cette expression très connue, l'amour universel, absolu. Vraiment, appuyez-vous sur cette image: le soleil éclaire tout, et réchauffe tout parce qu'il est lumière et chaleur. Et de même qu'il est dit: « Dieu est amour », celui qui atteint l'achèvement de sa transformation intérieure, de son chemin spirituel, ou qui atteint sa propre perfection est aussi amour puisqu'il est dit : « Soyez parfaits comme votre Père céleste est parfait. » Ce passage se trouve dans les Évangiles, il ne s'agit pas d'un ésotérisme de mauvais aloi. Quelle perfection? La perfection de l'amour. Donc on peut plutôt dire d'un sage digne de ce nom, ou d'un saint digne de cette appellation, non pas « il aime », mais « il est amour ». Loin d'être fatigant ou épuisant, cet état permet au contraire de sentir premièrement la légèreté, deuxièmement la liberté.

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par soi-même. Voilà la graine du véritable humour. Ajoutons à cela que j'ai le soleil en Gémeaux : par tempérament, je n'ai jamais hésité à manquer de sérieux lorsque l'occasion s'en présentait, et cette caractéristique a subsisté à travers toutes les transformations...

Lorsque vous plaisantez - et nous savons que l'on rit souvent durant vos réunions, le faites-vous sciemment afin de transmettre quelque chose?

Afin de transmettre ou tout simplement de détendre l'atmosphère, pour que tout cela ne soit pas figé, constipé... Je suis tellement frappé de constater à quel point les gens présents manquent de naturel, d'une aisance élémentaire... Ah, ces têtes figées, sinistres... Un jour, j'en arriverai à dire délibérément des sottises, à polluer moi-même la solennité du moment de silence à la fin des réunions ! Et il éclate d'un rire tonitruant.

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Mais qui peut savoir l'essentiel, c'est-à-dire ce qu'a été la vie d'Arnaud à certains moments très forts à l'ashram de Mâ Anandamayi, dans les brouillards de l'Himalaya auprès de tel ou tel rimpoché tibétain et surtout, année après année, au Bengale auprès de Swâmi Prajnanpad ? Là, il n'y avait plus de caméraman, plus de télévision ni de livre à écrire ou à dédicacer. Il n'y avait plus que le désarroi, l'espérance, toutes les contradictions qui se déchaînent, l'idée qu'on ne s'en sortira jamais, la lumière d'espérance, la fascination pour ces maîtres et, dans certains cas, la grande fermeté du gourou pour bousculer la force d'inertie des habitudes émotionnelles et mentales de celui qui les approche. C'est bien sûr l'essentiel et c'est ce que personne ne peut complètement savoir, même si les livres de Gilles Farcet les décrivent d'une façon assez juste.

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j'ai, par exemple, beaucoup pratiqué le pranayama du type respiration alternée par la narine gauche et par la narine droite, avec l'idée que la narine gauche était reliée à un nadi et la narine droite à un autre nadi - comme on dit dans les livres.

Je considère que je n'ai jamais vraiment pu assimiler ces pratiques, qu'elles me sont restées extérieures. Par conséquent, je n'aurais pas idée de les suggérer ou de les utiliser pour aider qui que ce soit.

Par contre, ce que j'ai compris à travers Dürckheim et Deshimaru à propos de l'expiration dans l'abdomen, de la descente du centre de gravité dans le bassin et d'un certain ancrage dans le hara a joué un si grand rôle dans ma propre vie, aussi bien assis qu'immobile dans le courant de mon existence, que pour moi, maintenant, il ne s'agit plus du hara, de Dürckheim ou de Deshimaru mais de quelque chose qui fait partie de mon être. Je ne considère donc pas cet apport comme l'élément d'un syncrétisme, mais d'une synthèse s'intégrant aisément avec la rigueur intellectuelle de Swami Prajnanpad. Mais, bien sûr, ceci n'engage que moi.

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Quant au foisonnement et à la prolifération anarchique de ceux qui exploitent le marché de l'ésotérisme, il faut bien voir que ce n'est pas seulement le marché de l'aspiration spirituelle, c'est le marché de la souffrance. Il ne s'agit plus de la ruée vers l'or, mais vers la souffrance du prochain. Je veux parler de l'aspect cruel de ce « marché du bonheur » qui n'hésite pas à tirer profit de la souffrance d'autrui  : vous souffrez, parfait, je vais pouvoir vous soutirer un peu d'argent en vous faisant croire que je vais diminuer votre souffrance. Mais, la plupart du temps, la souffrance n'a pas diminué. Et des êtres malheureux continuent à errer d'une porte à une autre en espérant toujours trouver la solution miracle qui va résoudre leurs problèmes.

D'un autre côté, tenter quelque chose fait sortir celui qui souffre de son marasme. Cela le fait bouger, lui fait voir d'autres réalités, connaître d'autres expériences, et peut-être, petit à petit, va-t-il tomber dans sa quête sur quelque chose qui va lui permettre de s'ouvrir. Donc, est-ce qu'on peut jeter la pierre à cette recherche maladroite ? Par exemple, avant de rencontrer Deshimaru, combien de groupes ai-je faits ? Et je ne dirais d'aucune de ces expériences qu'elle a été mauvaise, même si elle s'avérait finalement improductive.

C'est certain. Si l'on observe autour de soi, on peut constater qu'il existe deux sortes de recherche. D'un côté, il y a ceux qui sont décidés à changer, à atteindre la liberté et la réunification qu'ils ont entrevues, et qui ne se découragent jamais. Et puis il y a ceux qui ne comprennent pas qu'il faut peut-être beaucoup payer de sa personne. Bien que toutes les traditions soient unanimes pour dire que la grâce - ou le lâcher-prise - joue le rôle déterminant, en ce sens que ce n'est pas un être fini qui peut s'emparer de l'infini, notre part personnelle demeure cependant importante. C'est une affirmation que je maintiendrai toujours. Un grand moment d'exaltation et de conversation dans lequel on sent : « Dieu a tant aimé le monde qu'il a donné son Fils unique pour moi, c'est pour moi que ce Fils est mort sur la croix et ressuscité et, par ma foi en Jésus-Christ, je suis sauvé », même ce grand élan, aussi sincère soit-il, ne suffit pas pour métamorphoser un être humain.

Toute l'histoire de la spiritualité chrétienne montre l'acharnement des moines et des mystiques pour purifier leur psychisme, pour se libérer de leurs contra- dictions et passer par ce qu'on a appelé la voie purgative précédant la voir contemplative avant la dernière étape, celle de l'union. Grave est le fait que la plupart des gens ne comprennent pas la part d'efforts personnels indispensables pour changer : personne n'oserait promettre de former un pianiste virtuose en dix leçons ou un 5e dan de judo en douze jours.

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Vous voulez dire qu'au-delà de l'humaniste accompli que vous venez de décrire, il y autre chose...

Oui, au-delà de l'humanisme il existe un processus spirituel qui fait intervenir une réelle transformation et révèle la transcendance. On pourrait l'appeler, pourquoi pas ?, un « supra-humanisme ». On le nomme aussi éveil, libération, sagesse, sanctification, déification, satori en japonais, nirvana en hindou, ou fana en arabe... Bouddha le définissait comme un but différent du but ordinaire des hommes. Évidemment, dire cela amène chez certains des rejets de tout enseignement, qu'il soit sérieux ou non. Un adage prétend que si l'on fait un pas vers Dieu, Dieu fait dix pas vers nous. Encore faut-il faire ce pas.

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Pour conclure, je citerai cette phrase connue de la Bhagavad-Gita où le dieu Krishna dit : «  Chaque fois que l'ordre juste se dégrade, j'interviens pour rétablir la justice. » Or les conditions me semblent réunies : désordre, souffrance, appel au secours grandissent. Je suis convaincu qu'il va se présenter une réponse à la mesure de la gravité de la situation et de la demande, au-delà de ce qui est proposé actuellement pour essayer de s'en sortir.

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Je pense que le travail de chacun sur soi, s'il est fait vraiment, influence quelques personnes autour de soi qui en influencent d'autres, etc. Il y a de plus une influence subtile qui fait que le maître zen Deshimaru pouvait dire : « Votre méditation influence le cosmos tout entier. »

Dans votre façon de vivre et d'agir en quoi contribuez-vous à la santé du monde ? En quoi contribuez-vous à sa maladie ?

Personnellement, je participe aussi à la santé du monde en étant inlassablement témoin de la compréhension et non de la condamnation : tenter de comprendre au lieu de juger et de condamner.

Et il est certain que je participe à la maladie du monde en étant totalement inséré dans ce monde moderne, en utilisant beaucoup de papier - ce qui contribue à la destruction des forêts-, des lessives, des voitures... qui polluent : vivant dans cette société, chacun en est complice. Je reconnais que je n'ai pas là l'intransigeance de Lanza del Vasto et de Gandhi, qui s'éclairaient à la bougie et filaient eux-mêmes leurs vêtements.

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En vérité, les êtres humains, même totalement ignorants en matière de métaphysique ou de théologie, ont tous une idée instinctive de qu'est la sagesse, de ce qu'est un « sage » et de ce qu'il n'est pas. Demandons à un profane de décrire un sage, il l'évoquera comme établi dans la paix, la sérénité, maître de lui, ne se laissant pas emporter par les émotions, capable de compréhension lucide, de bienveillance, de compassion. Il est vrai aussi qu'en dehors des dogmes incompatibles toutes les religions ont montré le chemin de cette sagesse telle qu'elle est universellement reconnue. Qu'il y ait alors un visage soufi de cette sagesse, un visage hindou, un visage bouddhiste, un visage amérindien et, bien entendu, un visage judéo-chrétien, apparaît non plus comme source de discorde mais d'enrichissement mutuel. Chaque tradition, quelles que soient son ancienneté et l'importance numérique de ceux qui lui sont fidèles, a quelque chose de vitalement précieux à offrir à l'ensemble de l'humanité. Le chemin de la sagesse, ce sera toujours celui de l'effacement de l'ego et de l'égocentrisme, celui de l'ouverture du cœur aux souffrances des autres et aussi celui de la connaissance de soi conduisant à la maîtrise de soi. Comme le dit la sentence, « seul un maître peut devenir un serviteur » - serviteur de Dieu, serviteur de l'amour, serviteur de la vérité, serviteur de cette sagesse éternelle.

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À la place de la réaction habituelle de l'ego, du « ça j'aime ou ça je n'aime pas », il y a un sentiment qui devient stable d'ouverture du cœur. Les aspects mentaux, émotionnels et physiologiques sont interconnectés et, peu à peu, cet effort de lâcher-prise va contredire la force d'inertie des habitudes qui font que nous sommes tout le temps en réaction face aux événements. Et petit à petit, nous allons ainsi vers l'équanimité. Mais il est évident que, pendant longtemps, l'existence aura le pouvoir de produire en nous des réactions: oh oui! et une émotion heureuse, oh non! et une émotion malheureuse, douloureuse, réactions dont nous faisons une affaire personnelle.

Il faut en fait sans cesse se poser la question de savoir comment nous nous situons par rapport à ces réactions physiques, émotionnelles et mentales ? Comment lâchons-nous prise face à ces moments heureux ou malheureux, quand nous sommes de bonne ou de mauvaise humeur ? La pratique de ce lâcher-prise met en fait immédiatement en cause l'égocentrisme. Elle amène un abandon de notre vouloir personnel et cet abandon produit une détente. C'est à partir de celle-ci que notre action va à présent s'accomplir, et non à partir d'une réaction épidermique et mécanique fondée sur nos anciens schémas de fonctionnement. C'est la soumission à ce qui est et non à ce qui devrait être, chère à tous les grands maîtres zen, soufis, hindous ou chrétiens[...]

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Beaucoup de personnes qui sont attirées par ce que l'on met sous le vocable « spirituel », et par les différentes formes de psychothérapies à visée spirituelle, ne se contentent pas de soigner tel ou tel symptôme pathologique précis elles veulent aussi atteindre en elles- mêmes un espace plus vaste. Mais elles ne se donnent pas les moyens de l'atteindre. Il y a là un grand malentendu, car elles continuent à ramener les expériences nouvelles à l'intérieur du système et du cadre ancien délimités par leur égocentrisme. Il faut donc trouver une pratique qui ne puisse pas être récupérée par l'ego, et celle-ci consiste à s'incliner intérieurement, à reconnaître que ce qui est est. Toujours agir à partir de ce qui est et non pas à partir de ce qui, selon moi, devrait être. Or nous fonctionnons sans cesse suivant le mode du « c'est pas juste, il ou elle aurait dû faire ou dire ceci ou cela, tel fait aurait dû se passer autrement, etc. » Mais le lâcher-prise face à ce mode erroné de fonctionnement n'exclut en aucun cas l'action: celle-ci émane simplement d'une tout autre source. Ce n'est plus le moi qui veut, c'est la situation qui demande une réponse opportune.

Vous dites: « Le monde ne correspondra jamais avec votre monde », et concluez sur une double formule très forte que je résume : la psychothérapie guérit l'ego et le mental, la voie spirituelle guérit de l'ego et du mental.

Imaginez le nombre d'amis que je me fais parmi les psys en disant cela ! (rires - Arnaud Desjardins va alors à sa bibliothèque et y prend un livre). Dans Les Dialogues de St Grégoire le Grand, sur la vie et les miracles du Bienheureux saint Benoît, qui fut le fondateur des bénédictins et des cisterciens, il est dit ceci : «Chaque fois qu'une préoccupation trop vive nous entraîne hors de nous, nous restons bien nous-mêmes, et pourtant nous ne sommes plus avec nous-mêmes : nous nous perdons de vue et nous nous répandons dans les choses extérieures. » Un texte que ne renierait pas un maître soufi, zen ou hindou ! Faut-il vivre toujours les choses de façon égotique sur fond de vouloir, de refus et de crispation, et faire empirer les choses, ou vivre et agir sur fond de confiance et d'abandon ? Toute la question est là.

Vous-même êtes passé par là puisque vous racontez qu'après seize ans de pratiques spirituelles, de succès médiatiques et professionnels, lorsque vous rencontrez Swâmi Prajnânpad, il vous fait parler de vos expériences diverses et vous dit ensuite: It is a status of a slave, c'est un statut d'esclave!

Oui, il m'a montré qu'après toutes ces années de travail avec les groupes Gurdjieff, de lectures, de rencontres avec une sainte comme Ma Ananda Mayi, ou avec des maîtres soufis en Afghanistan, des maîtres tibétains ou zen, de grands yogis... j'étais toujours ce petit personnage prêt à s'enflammer, à réagir, à refuser, à râler, à vouloir que les choses se passent comme je le voulais et non comme elles étaient. Je restais en effet esclave de l'ego et de ses limites. Je correspondais toujours à cette autre définition de Swamiji : « L'homme est une marionnette dont les aléas de l'existence tirent les fils... »

Une dernière définition sur le lâcher-prise ?

Ne ramez plus, ne nagez plus, faites la planche ! (Rire homérique). Je blague: disons qu'il faut à la fois être dans l'action et dans la non-action. C'est un concept mal compris. La formule des bouddhistes est très connue : «  Ni refus ni appropriation » de ce qui se présente. Ni rejet ni saisie.

Citations recueillies par Viafx24 et publiées en juillet 2026.

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