Spiritualité : De quoi s’agit-il ?
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Arnaud: Toute personne engagée sur une voie sera d'accord: « Il faut être vigilant ! » D'accord. Mais, à longueur de journées, que signifie la vigilance en tant que pratique concrète, précise, applicable? Est-ce que je m'en fais une idée tellement haute qu'elle m'est complètement inaccessible ou tellement ennuyeuse qu'elle ne me fait pas envie ?
Il faut même faire un travail de réflexion sur les termes utilisés, parce que le mot vigilance n'est pas forcément le meilleur. C'est un mot français, actuel, qu'on utilise pour traduire des enseignements anciens exprimés en sanscrit, en hébreu, en arabe, en grec... Quel contenu donnons-nous exactement à ce terme ? Je me frotte à ce mot, à sa signification, mais aussi à tous les termes voisins: veille, attention, présence, rappel de soi, souvenir. Ces termes se complètent, se renforcent les uns les autres et vont m'amener à une expérience concrète. Il faut prendre la peine de mener une réflexion personnelle poussée à partir de paroles lues ou entendues. Que puis-je en faire ? Est-ce que dans les jours qui viennent je vais pouvoir vérifier la pertinence de ces paroles ? La pratique, c'est cela: transformer les idées de l'enseignement en expérience personnelle convaincante.
Sans cette implication, on se laisse bercer à la sur-face de soi-même par des mots qu'on a entendus mais qu'on n'a pas vraiment digérés, assimilés, intériorisés. C'est capital. Qu'est-ce que j'ai compris ? Qu'est-ce qui devient une part de mon être ? Swami Prajnanpad disait: « Digest, assimilate, make it your own», digérez, assimilez, faites-le vôtre.
Je veux insister sur la nécessité de se laisser toucher, bouleverser même et remettre profondément en cause par ces idées universelles des enseignements spi-rituels, qui ne sont pas des opinions, des conjectures, des propositions philosophiques intéressantes, mais des outils puissants auxquels nous devons nous confronter. Swami Prajnânpad disait: «Let them poison you. » Que ces idées agissent comme un poison: une fois qu'on les a ingurgitées, elles doivent faire leur travail de remise en cause et de destruction de l'illusion. Se remettre en cause fait partie du chemin et du prix à payer, c'est donc également un aspect de la pratique.
Emmanuel: Ce qui rend la compréhension de cette pratique un peu compliquée, c'est que toutes les voies ne proposent pas les mêmes méthodes.
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Arnaud: Chaque voie authentique opère une sélection dans la multiplicité des pratiques possibles et en propose un ensemble limité, cohérent et efficace. Il faut donc savoir quelle méthode on utilise. Un maître peut, sur une certaine voie, affirmer: «Si vous ne vous exercez pas régulièrement au tir à l'arc, vous n'arriverez à rien. » Et sur une autre voie, on ne te propose jamais de tirer à l'arc. C'est le cas de la voie de Swami Prajnânpad: il n'y est en aucun cas impérativement nécessaire de pratiquer un art martial, pas plus que de faire quatre heures de zazen tous les jours, de récit un mantra, de vénérer la Vierge Marie ou d'accomplir les cinq prières quotidiennes des musulmans; en revanche, il est nécessaire d'opérer systématiquement la conversion du « non » en « oui « , du « cela ne devrait pas être » en « c'est », de systématiquement se souvenir que la pensée induite par l'émotion est toujours mensongère, de ne pas confondre la réaction et l'action, de vivre pleinement chaque situation, de la goûter, d'en avoir l'appréciation consciente, et de tout ce dont nous parlerons dans les entretiens qui vont suivre.
Bien sûr, celui qui s'exerce beaucoup progressera plus vite que celui qui s'exerce peu. Mais ce n'est pas tout, il faut aussi s'exercer efficacement.
P75-76
Emmanuel: En quoi les mots « libération », « éveil » sont-ils trop flous?
Arnaud: On sort du flou et du vague quand on se demande en quoi consistent sa propre prison, son propre sommeil, tels qu'ils se manifestent ici et maintenant. Interroge le chercheur spirituel moyen, tu verras qu'il n'est pas convaincu que toute son existence se déroule dans le sommeil. A la limite, c'est juste une position théorique. Il y a donc un paradoxe vouloir sincèrement l'éveil, au point de lire les œuvres complètes de Ramana Maharshi et Nisargadatta Maha-raj mais montrer une curiosité très limitée pour les aspects concrets, qui se manifestent ici et maintenant, de son propre sommeil. Or, il faut que cette conviction soit acérée: voilà en quoi consiste mon asservissement, voilà en quoi consiste mon sommeil. C'est le préalable à toute connaissance de soi. Plus je prends conscience d'aspects précis de ma prison - telle forme de dépendance affective, tel type de réaction émotionnelle, tel type de pensées récurrentes, etc., plus la pratique devient claire et impérative.
Par exemple, la voie remet en cause les émotions négatives et nous promet un autre fonctionnement du cœur, plus fin et plus profond. Ce but ne doit pas rester vague. Il ne s'agit pas d'être libre des émotions en général mais de cette émotion précise que j'ai repérée dans certains contextes par exemple mon conjoint dit telle parole, cela m'irrite et je deviens alors désagréable. Si je réagis systématiquement de la même manière, mon intention très concrète devient: quand cette situation se présentera de nouveau, je veux réussir à ne plus réagir de cette façon, je veux faire du neuf. C'est précis et sous peu je serai mis à l'épreuve: on verra alors ce qui demeure de mes bonnes intentions.
Il s'agit, en premier lieu, de faire le lien entre mon but final, l'éveil, et tel aspect très concret de mon sommeil. Et il faut que ce but me fasse envie, intensément envie. C'est cette motivation intense qui me donnera le courage d'affronter et remettre en cause toutes mes difficultés personnelles, mes zones d'ombre, etc. Un terme sanscrit connu, mumukshutva, signifie: désirer plus que tout la libération.
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en cause l'illusion d'une certaine liberté, l'illusion que c'est moi qui agis alors que je suis pris dans le courant général et que c'est la vie, l'énergie universelle, qui agit à travers moi. C'est l'étape ultime. Il y a action mais il n'y a plus un agissant individuel. L'action est complètement spontanée. Voilà ce qui doit être fait tout de suite, voilà la parole qui doit être dite. Ce n'est même pas « je le dis » mais « cette parole est dite ». Nous sommes portés, ça passe à travers nous. La vie me dicte une réponse à laquelle je me soumets sans que l'ego interfère.
Nous ne pouvons plus, pour décrire cet état de spontanéité, utiliser le langage qui correspond à l'expérience courante, fondée sur la distinction du sujet et de l'objet. Peu à peu, nous commençons à entrevoir ce que signifient vraiment les expressions qui remettent en cause cette distinction. Par exemple: non pas « je regarde le bouquet de fleurs mais le bouquet de fleurs est regardé ». « Je regarde le bouquet: c'est moi qui le regarde, j'aime, je n'aime pas, avec mes préférences, mes projections, mes attentes. « Le bouquet est regardé le bouquet est vu, tel qu'il est, sans comparaison, dans l'instant, ouvert à la nouveauté, sans idée préconçue, une pure réceptivité sans sujet, - je ne fait rien, je a disparu.
Il en va de même dans la relation avec les autres êtres humains. Non pas: J'écoute Caroline mais « Caroline est écoutée ». « Je ne fait rien, juste une attitude d'écoute. On fait aisément le rapprochement entre la pure écoute silencieuse et la non-action, l'absence de je. Mais vient un moment où je vais devoir lui répondre, dire quelque chose. Pour autant, est-ce que je devrait réapparaître ? Non pas: Je réponds à Catherine mais Catherine est répondue».
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Arnaud: Bien sûr, il y a encore eu des moments où l'émotion revenait, parfois très douloureuse. Mais j'étais de plus en plus imprégné de cette idée: la bonne démarche, ça n'est ni de se débattre, ni de résister, ni de fuir, ni de déconnecter. La bonne démarche, c'est de ressentir. C'est un geste intérieur à répéter une fois, cent fois, inlassablement.
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Il y a un mot qu'on peut rapprocher de vulnérabilité, c'est le mot « sensibilité ». Et nous pouvons faire une distinction très nette en français entre sensiblerie et sensibilité: la sensiblerie est une faiblesse qui nous plonge dans la confusion tandis que la sensibilité est, au contraire, une force et une source de connaissance... Swami Prajnanpad insistait beaucoup là-dessus plus vous progressez, plus vous êtes sensible. Et il rappelait que plus un instrument scientifique est sensible, plus il est coûteux. Un instrument de laboratoire qui pèse au millième de milligrammes va coûter plus cher qu'un pèse-lettres qui te dit simplement si tu dépasses ou non les vingt grammes. Il faut que nous donnions au mot sensible un sens extrêmement positif. Cette sensibilité implique l'intelligence du cœur, l'ouverture du cœur. Il y a des choses que seul le cœur peut comprendre.
Emmanuel: Si je comprends bien, tu n'es pas insensible, au contraire, tu es très sensible, dans le sens que tu viens de donner à ce mot, donc si quelqu'un souffre devant toi...
Arnaud: Tu sais, ce à quoi on sera le plus confronté dans son quotidien, ce n'est pas tant à la souffrance de l'autre qu'à sa négativité: l'autre est, énervé, fermé, pénible. Dans le concret, la pratique est surtout là: en face d'une négativité qui n'est pas du tout attendrissante. Quand un bébé pleure tu es bien placé pour le savoir, il peut être tellement touchant que tout nous pousse à le consoler. Il nous attendrit et l'affection vient naturellement. Quand la souffrance se pré-sente sous la forme de la négativité, elle n'est plus du tout attendrissante mais exaspérante, voire même insupportable. Que fait-on face aux insultes, aux sarcasmes, à la mauvaise foi, à la mauvaise humeur, au mépris, à l'ingratitude de l'autre ?
Il s'agit de dépasser complètement ce niveau. L'autre n'est ni pénible ni insupportable, il est ce qu'il ne peut pas ne pas être à l'instant même. Et, à ce moment-là, cette perfection de vulnérabilité s'associe au fait d'être en communion. Ce qui devient important, ce n'est pas la souffrance que pourraient produire en moi ses paroles blessantes, c'est sa souffrance à lui ou à elle. Il n'y a plus que ça qui compte. L'exercice de tong-len, très connu, m'a été proposé par les maîtres tibétains que j'ai rencontrés autrefois. On visualise qu'on inspire une fumée noire qui représente la souffrance et surtout la négativité et qu'on expire une lumière blanche qui représente la bénédiction. J'ai un peu pratiqué cet exercice de visualisation mais c'est plus tard que j'ai compris à quel point cela pouvait être concret À chaque opportunité, j'inspire, j'inspire, j'accueille la négativité de l'autre, le malaise de l'autre, même si ce malaise prend la forme d'une agressivité blessante à mon égard. Et plus j'inspire, moins j'entre en conflit, plus je m'aperçois que cette agressivité n'a plus le pouvoir de me faire réagir. Et j'expire la bénédiction, j'expire la lumière, j'expire toutes les réalités positives dont je peux être convaincu. Et par là même, on est en communion avec l'autre, on le voit dans toute sa vérité, on voit la vie passant à travers un être humain, avec ses peurs, ses identifications...
Emmanuel Et en face de quelqu'un qui exprime un état de très grande souffrance, que vas-tu ressentir? Qu'est-ce que c'est, être à la fois sensible et non affecté? Est-ce que tu peux nous donner le goût de ce paradoxe ?
Arnaud: Ce n'est pas facile parce que cela dépasse la logique. Il n'y a que l'expérience qui donne une réponse satisfaisante. Il faut le vivre. Face à l'autre qui souffre, on ressent que tout ce qui est important, c'est lui, et là, à l'extrême de cette vulnérabilité, l'ego n'a plus sa place. Cent pour cent vulnérable, c'est la non-dualité. On en arrive à comprendre le sens de ces formules un peu étranges que nous avons déjà évoquées non pas « je regarde cette personne qui souffre » mais cette personne qui souffre est regardée, pas « j'écoute cet être douloureux », mais « cet être douloureux est écouté ».
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Emmanuel: Tu veux dire que tu es en contact avec ces deux réalités ?
Arnaud Oui. Tu peux t'ouvrir, sans protection, soit à la négativité de l'autre, soit à sa souffrance, sans être affecté. Exactement comme le miroir. Mais cette impassibilité ne signifie pas du tout insensibilité. Apparemment seulement, c'est une insensibilité. En vérité, c'est la liberté par la totale non-protection, dans laquelle il n'y a plus personne pour recevoir les coups. Donc, je peux sortir complètement indemne d'une heure d'entretien avec la personne la plus mal-heureuse et la Sus négative. Et, en même temps, je suis vraiment en communion avec elle. Et, à travers cette communion, il y a peut-être la possibilité non pas que je lui apporte une aide mais qu'une aide lui soit apportée à travers moi.
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Je ne me protège pas contre mon impuissance: oui, oui, un oui sans réserve. Et alors, finalement, les choses se font, les actions s'accomplissent mais ce n'est pas toi qui es responsable du résultat. Ce qui t'appartient, c'est d'être vulnérable, sans protection.
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Emmanuel: Abordons maintenant le deuxième type de nourritures toxiques, l'exposition à la souffrance, à la négativité, à la maltraitance, à la violence, etc.
Arnaud Parfois, la souffrance de quelqu'un d'autre, si elle est intense, peut tellement bouleverser celui qui en est le témoin qu'il sera obligé de se fermer et que, malgré cela, il en ingurgitera au-delà de sa capacité. Il lui faudra donc faire ce travail d'assimilation et d'élimination dont nous parlons. Cela étant, la souffrance pure n'est pas en elle-même une nourriture toxique quand elle est vécue avec dignité par celui qui souffre. Fréquenter Ramana Maharshi mourant, cancéreux et souffrant beaucoup physiquement, a été une bénédiction pour tous ceux qui en ont été les témoins. Le problème, c'est que la souffrance est le plus souvent accompagnée de négativité, de violence, d'une impression d'injustice, d'absurdité et c'est cela qui rend si difficile de la côtoyer.
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Emmanuel: Peux-tu préciser?
Arnaud: Avant tout, il y a l'intention. C'est elle qui va faire la différence. Oui, je me confronte à des problèmes très terre à terre d'ordre psychologique, à mes colères, à ma jalousie, à ma timidité, à mes demandes Infantiles face à mon conjoint, et bien d'autres encore, mais fondamentalement, profondément, quel est mon but? Quel est mon degré d'implication, de ferveur, de respect de la vérité? Jusqu'à quel point suis-je prêt à me remettre en cause? Un chercheur spirituel, avec toute son immaturité et ses problèmes, peut se fixer comme but une transformation radicale et stable, qui va au-delà de la simple amélioration de l'ego. Cela prendra peut-être vingt ans mais peu importe. C'est d'emblée son intention. À partir de cette intention, quels sont les moyens à mettre en œuvre méditer, prier, s'exercer au rappel de soi, dire oui à ce qui est, approfondir une technique comme le tir à l'arc, passer par une psychothérapie, réaliser certains désirs pour en être libre, mener une vie de plus en plus vouée au service des autres...
La voie s'adresse à l'être humain entier, tous ses dynamismes, ses contradictions, ses parts d'ombre. Elle met en œuvre un processus de transformation dans le temps, une soumission à la vie qui tend vers l'ordre et l'équilibre, à la profondeur de l'être humain qui cherche à se manifester. La pratique, c'est alors la stratégie à moyen et long terme que je mets en place pour changer. «Stratégie » est d'ailleurs un des sens du terme sanscrit sadhana, l'ascèse, l'exercice.
Et dans cette stratégie, la purification du psychisme tient une grande place.
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« Si je souffre, c’est en raison de mon passé, de mon enfance, de mon histoire. » Ce sont des paroles sensées mais, du point de vue spirituel, cette affirmation est fausse. Et ceux qui s'y cramponnent ne sortiront jamais de leur histoire personnelle. Si on souffre, ce n'est pas en raison du passé ou de l'enfance mais en raison de ce que fabrique le mental dans l'instant. Ce qu'il faudrait dire, c'est: «Si je souffre, c'est en raison de mes dénis de réalité, de mes refus, de mes identifications que je crée, je fabrique et j’entretiens ici et maintenant. » La souffrance ne vient pas du passé, nous la construisons dans le présent. Cette proposition de la spiritualité est surprenante mais essentielle. En théorie, je pourrais donc cesser de souffrir immédiatement. Il est vrai aussi que si je ne peux pas faire autrement que de fabriquer de la souffrance ici et maintenant, c'est en raison de mécanismes qui se sont mis en place dans le passé et qui sont très profondément enracinés dans une mémoire subconsciente. Tenir compte de la puissance de cet enracinement, ce n'est pas être complaisant envers le passé, c'est simplement respecter ce qui est.
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Arnaud Le niveau spirituel est un niveau plus profond, plus stable, plus authentique que le niveau psychologique. Il demeure toujours là à l'arrière-plan, même au cœur des pires tempêtes émotionnelles. Non seulement il est à l'arrière-plan, mais il est le fondement, la fondation de notre psyché qui en émane, comme le bruit émane du silence et le mouvement, de l'immobilité. Si je peux utiliser un vocabulaire un peu plus technique, je dirai que le fondement de l'ego, de notre conscience individualisée, limitée, c'est la Conscience pure, la Réalité ultime, Dieu en nous, la Nature-de-Bouddha, le « Non-né ». C'est là.
Pour comprendre comment ce niveau va commencer à se manifester, on peut prendre l'image de l'aube dans un endroit très plat, comme une steppe ou l'océan, où la vue est dégagée à 360 degrés. D'abord, c'est la nuit noire, puis, à un moment, il y a un coin à l'horizon où il fait un peu moins noir. Le soleil n'est pas encore apparu. Il ne fait pas encore jour. Progressivement, à l'est, l'horizon s'éclaircit. Et puis, tout d'un coup, le disque rouge apparaît. Là il y a une rupture de niveau, lorsqu'il n'y a ne serait-ce qu'un millimètre du disque rouge. Le disque rouge, qui n'est pas éblouissant, s'élève puis se dégage complètement : on est alors passé sur un autre plan, de la nuit au jour. L'aube est un avant-goût du jour. De même, nous pouvons avoir un avant-goût, un pressentiment de cette réalité ultime. Ce n'est pas encore le plein jour, mais c'est l'aube. Certaines personnes manifestent une qualité intime de sérénité, de non-égoïsme, de paix, de bienveillance, d'amour et de liberté. Elles prennent les choses « avec philosophie », comme le dit le langage populaire. Elles n'en font pas un drame. Elles ont du poids, elles font ce qu'elles ont à faire, mais sans agitation. Parfois, c'est une qualité d'être durable, parfois, il ne s'agit que de moments de grâce...
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Emmanuel: L'expression « expérience spirituelle » peut recouvrir des réalités très différentes. C'est pour quoi il est utile de se mettre d'accord sur ce qu'on entend par là. Quel sens donnes-tu à cette expression Ou quel en est, a priori, le sens le plus courant ?
Arnaud: Généralement, on nomme ainsi une expérience rare, sortant radicalement de l'ordinaire, survenant tout à coup et qu'on a très peu de possibilités de produire soi-même par ses propres efforts. Un état au-delà des états de conscience connus. C'est pourquoi on dit aussi « expérience transcendante.».
Emmanuel: Peux-tu décrire cette expérience?
Arnaud: D'abord, c'est un sentiment de perfection absolue à laquelle rien, absolument rien, ne manque l'impression que le temps s'est arrêté, que tout est parfait dans l'univers.
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Arnaud: Oui, je ferai une distinction entre l'expérience dans laquelle on «décolle » complètement du monde et celle dans laquelle, au contraire, on y est complètement présent. Par exemple, lors d'une expérience en face de Kangyur Rinpoché qui a duré une heure, deux heures, je ne sais plus, mon guide et interprète, Sonam Kazi, m'a dit : « I saw that you were in deep meditation with the guru and I left the room ». j'ai vu que vous étiez dans une profonde méditation avec le maître et j'ai quitté la pièce. Cela se voyait donc de l'extérieur. Et j'aurais été incapable d'assumer la moindre responsabilité de parler, d'agir, même de répondre à une question.
Emmanuel: Tu as décrit cette expérience dans un de tes livres et je voudrais en profiter pour rappeler ici ce que tu en dis: « L'intensification et l'accélération de ma vie psychique, pensée et sentiments, transcendaient toute expérience descriptible. Tous les souvenirs, toutes les images, tous les possibles se présentaient à la fois. J'avais dix, cent cerveaux qui fonctionnaient en même temps. Je pouvais tenir dix raisonnements à la fois, vivre dix scènes de souvenirs (et de souvenirs ô combien oubliés) en même temps. Puis tout fonctionnement s'est arrêté, mais ce n'était ni l'inconscience, ni le blanc des évanouissements. La conscience, l'éveil étaient absolus, c'était l'expérience du vrai silence, "beyond the mind", transcendant la pensée et l'individualité, le nom et la forme, le temps et l'espace et surtout la dualité". »
Arnaud: Mais comme je te le disais, j'aurais été incapable de parler ou d'agir. Il y a, au contraire, des expériences dans lesquelles on est très présent dans le monde. J'ai vécu cela auprès de Ma Anandamayi. C'était tout à fait différent. Intérieurement, j'étais dans un état de grâce mais, extérieurement, rien ne se voyait et je pouvais assumer toutes mes responsabilités, agir et entrer en relation normalement. C'était un état très simple et en même temps parfait plus de manque. plus de désirs, plus de peurs, rien. Quarante-huit heures sans ego. Le danger, dans ce cas, c'est de se croire éveillé, d'avoir l'illusion d'une transformation définitive. Mais l'existence montre que, tôt ou tard, on est repris par la dualité. L'état de spontanéité peut durer plusieurs jours voire plusieurs semaines mais on se retrouve tôt ou tard asservi par le jeu implacable des pensées et des émotions. Par la suite, il en reste un souvenir inoubliable et très encourageant. À partir de là, je n'ai jamais plus été complètement désespéré. On sait qu'un autre niveau d'expérience existe, que c'est possible, que ce n'est pas seulement pour les autres. Cela ne résout rien mais donne un sérieux coup de pouce au désir d'éveil.
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L'image célèbre: plus on s'élève haut vers sommet, plus la chute peut être grave. Cette image fait partie de la tradition. Et un des rôles d'un maître spirituel authentique et d'une communauté saine, c'est d'offrir un contexte qui évite cet écueil. Si je suis guidé, si j'ai confiance dans mon maître, celui-ci va pouvoir m'aider à rester sur des rails, il va m'aider à ne pas m'identifier à des états exceptionnels et va me rattraper quand j'aurai tendance à chuter.
Quelle que soit la manière dont on les décrit, nous portons en nous des dynamismes très puissants qui nous ramènent dans le monde du désir et de la peur. Les efforts doivent porter sur la neutralisation de ces dynamismes plutôt que sur la recherche d'expériences exceptionnelles. Nous avons besoin d'une méthode solide sur laquelle nous appuyer afin d'aller de plus en plus loin pour nous libérer de ces forces jusqu'à ce qu'elles perdent tout pouvoir sur nous.
Chacun doit trouver la voie qui lui correspond. Dans l'adhyatma yoga de Swami Prajnânpad, je te renvoie à ce qu'on appelle manonasha, destruction du mental, chitta shudhi, purification du psychisme, et vasanaks-haya, érosion des désirs. Swami Prajnânpad nous a bien montré combien c'était un programme concret que nous avions à vivre, chacun sur notre propre chemin et par rapport à nos propres attachements, nos propres asservissements.
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Emmanuel: Pour terminer, je voudrais te demander quelle différence tu ferais entre toutes les expériences que tu as faites, aussi extraordinaires soient-elles, et ce qui s'est passé auprès de Swami Prajnânpad en 1971? Et d'abord, peux-tu résumer en quelques mots ce que tu as vécu à ce moment-là?
Arnaud : Ce que j'ai vécu en 1971 était sobre. Ce n'est pas vraiment une expérience spirituelle comme on vient de les décrire, plutôt un passage d'un état à un autre. Pour être précis, je dirais qu'il s'est produit un effondrement. Celui-ci avait été préparé par l'intensification de ma pratique et de mes conditions d'existence.
Emmanuel: Que s'est-il passé?
Arnaud: À cette époque, je me passionnais pour le thème « être et avoir ». Et, au cours d'un entretien, Swami Prajnânpad a laissé tomber cette parole : « Être, c'est être libre d'avoir. » C'est-à-dire qu'il est indifférent d'avoir ou de ne pas avoir. Cette parole impliquait un tel niveau de renoncement qu'elle m'était insupportable. J'ai senti monter un immense refus et une immense souffrance: « Jamais je n'en serai capable, je tiens trop à avoir. » Cela rendait ma recherche spirituelle dérisoire : je parle à la Télévision de la différence entre être et avoir, j'écris des livres sur ce sujet, et je suis incapable d'être. Tant d'efforts et de pratiques pour en arriver là. Alors il s'est produit une bascule : eh bien, d'accord, oui. Être, c'est être libre d'avoir. D'accord. Et je me suis retrouvé ailleurs, dans un champ de ruines.
Il me restait encore beaucoup de chemin à parcourir, beaucoup de choses à purifier, mais le contexte avait changé. La peur a disparu de ma vie définitivement, ma pratique de l'acceptation, du oui à ce qui est, est devenue beaucoup plus immédiate et systématique et ma relation avec Swami Prajnânpad a changé du tout au tout. Jusque-là, elle était mêlée d'amour et d'égoïsme, de confiance et de peurs. La vraie relation avec Swami Prajnânpad a commencé ce jour-là, faite uniquement de gratitude, une gratitude qui règne sur mon existence depuis plus de trente ans...
Emmanuel: Et maintenant, alors ? Tu parlais d'expériences qui nous tombent dessus et sur lesquelles nous n'avons aucun pouvoir; a contrario, tu posais donc la question de savoir si c'était pour le sage un état intérieur qu'il aurait à disposition ou dans lequel il serait établi en permanence. Que dirais-tu, à ce sujet, non pas de Ramana Maharshi ou de Swami Ramdas, mais de toi? Dans quoi es-tu établi ou pas ?
Arnaud: Il y a une qualité de liberté, un sentiment positif très fort, le constat que je peux toujours me brancher sur un niveau d'une tout autre qualité, toujours. Il n'y a jamais eu de démenti.
Emmanuel: Je sais qu'il t'arrive de rester en silence, en méditation, par exemple, ou à d'autres occasions particulières. Peux-tu partager ce que tu vis à; ce moment-là?
Arnaud: Eh bien, c'est très lié à Mâ Anandamayi. Ce n'est pas une vision de Mâ mais c'est un sentiment aussi fort que les moments les plus intenses en face d'elle.
Emmanuel: Tu te sens plus en connexion avec elle qu'avec Swami Prajnânpad ?
Arnaud: À ce moment-là, oui.
Emmanuel: Tu as des pensées ou pas ? Tu ressens de la joie ? Est-ce que tu as conscience du temps? Est-ce que tu as le sens de la limitation?
Arnaud: Un certain sens du temps, oui, sinon ce silence pourrait durer très longtemps. Il subsiste le souvenir intense du regard qu'avait par moments Mâ Anandamayi. Et puis ensuite, plus aucune forme, même plus la moindre référence à quoi que ce soit dont on puisse parler. Un silence indiciblement vivant.
De même que la lumière blanche peut se manifester aussi comme les sept couleurs réfractées par un prisme, ce silence comprend diverses facettes dont une immense gratitude pour toutes les rencontres décisives qui ont jalonné mes années de recherche, un ressenti intime de perfection et un sentiment intense de solidarité avec l'immensité de la souffrance dans le monde. Cet aspect-là est très fort. Tu me demandes ce que je vis. Voilà ce que je peux tenter d'exprimer. Ce n'est donc pas seulement un infini dont je dirais « il n'y a plus d'autre, il n'y a plus que le Un». Il n'y a plus aucune peur des autres, il n'y a plus aucune demande adressée aux autres, mais il y a un intense ressenti de toute cette souffrance... Cela me rappelle ce que disait Yvan Amar: une obligation. Il ne s'agit pas de « mon éveil, ma libération », il s'agit de contribuer à diminuer la souffrance dans le monde.
Ce n'est pas en contradiction avec le fait de sentir qu'il n'y a plus que le Un. Ce qui reste à l'arrière-plan, c'est cette idée d'interdépendance, que tout dépend de tout, qu'il y a une réalité comme il y a un seul organisme et en même temps des cellules du foie, des cellules sanguines, des cellules pulmonaires. L'unité de la Réalité, l'unicité de la Vie deviennent évidentes. C'est une autre vision de l'existence où chaque détail est toujours situé en relation avec la totalité.
Emmanuel: Et par rapport à la phrase de Ramana Maharshi, il est indifférent d'avoir un corps ou de ne pas en avoir... ».
Arnaud: À ce niveau-là, oui. Je pourrais dire que ma plus grande expérience spirituelle a été l'œdème pulmonaire aigu que j'ai vécu en septembre 2000 durant lequel je me suis retrouvé en train de « mourir noyé. J'ai vraiment senti que la mort était là. Je me suis même dit : « Voilà, on en parle, j'ai même écrit un livre sur ce thème, puis un jour, ça arrive. » Et le lâcher-prise absolu s'est imposé, l'absence totale de peur. L'organisme tremblait, suffoquait mais, ici et maintenant, il n'y a plus de passé, il n'y a plus de futur.
Et aujourd'hui, si on m'informait: Vous mourrez dans cinq minutes, je me demanderais: «Est-ce que je peux faire encore une dernière chose utile pour les autres ? » C'est aussi simple que cela.
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Emmanuel : Dernière question, toi-même, tu es « libéré » ou « éveillé » ?
Arnaud : « je suis guéri. »
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Emmanuel: Je voudrais maintenant aborder une question plus concrète : quelle est la pratique à mener par rapport à la frustration? Imaginons quelqu'un qui travaillerait en entreprise, dans un contexte très pénible: ambiance générale négative, tensions, un chef qui se comporte en tyran, avec, de plus, un climat social de licenciements, bref, une institution complètement névrosée... Je ne peux faire autrement que de rester car j'ai besoin d'argent pour nourrir ma famille. Par rapport à tout ce à quoi j'aspire, tous les jours c'est : frustration,. frustration... Alors que fait-on dans ce cas-là ?
Arnaud: Il n'y a pas de solution miracle à court terme. Mais ces conditions n'empêchent pas la pratique. On utilise cette existence pénible et sans intérêt non pas uniquement pour ruminer sa frustration mais pour sentir qu'en attendant d'avoir modifié la situation, on peut l'utiliser pour se modifier soi, pour se changer intérieurement. Et si nous changeons intérieurement, notre existence commence à changer. Tous les accomplissements que j'ai pu avoir dans mon ancienne existence ont toujours suivi un moment de compréhension et une étape intérieure. Je me souviens très bien quand, un jour très précis, j'ai réalisé que si je ne réussissais pas, ce n'était pas la faute de la télévision, dans laquelle certains réussissaient très bien. Cela ne tenait pas à la télévision mais à moi.
Emmanuel: Donc, premier aspect de la pratique. utiliser la situation que je ne peux pas changer pour me changer moi. Ensuite ?
Arnaud : Le mot-clé là encore, c'est voir, instant après instant : voilà dans quelle situation extérieure je me trouve, voilà dans quelle situation intérieure je me trouve, voilà quelles pensées se présentent dans mon cerveau. Et se souvenir qu'à l'arrière-plan de ce vécu intime, il y a la profondeur qui est la réalité sur laquelle est fondée toute idée de chemin spirituel. On en revient toujours à la tentative d'utiliser l'instant présent pour dépasser la dualité et l'égocentrisme. Et puis évidemment, agir, se positionner, tenter ce qui peut l'être.
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Arnaud : Humainement, c'est une grande souffrance, mais qui peut être transformée en bénédiction spirituelle. Une parole hindoue dit à peu près cela « Le bon vous a été refusé pour que vous ayez le meilleur. » Vous n'avez pas eu la joie d'être mère et d'avoir les sourires de votre bébé, mais vous aurez le Royaume des Cieux. Il est toujours ouvert devant vous. Les enseignements sont catégoriques, ils sont confirmés par des témoignages vivants comme celui d'Etty Hillesum, montrant qu'il est possible de se sentir comblé dans des conditions objectivement cruelles. La frustration, aussi douloureuse soit-elle, se manifeste à la surface de la conscience et, sous-jacent, il y a la célèbre paix des profondeurs. Mille obstacles peuvent me contrarier dans l'accomplissement de mes désirs terrestres, mais il n'y a jamais d'obstacle à la recherche spirituelle intérieure. Jamais. Tout peut être utilisé pour chercher cette profondeur qui est déjà là, en nous.
Emmanuel: D'accord. Mais prenons le cas de quelqu'un dont c'est le cri de souffrance, quelqu'un qui est au cœur de cette douleur insoutenable, on ne peut quand même pas se contenter de lui dire : « Ne vous inquiétez pas, le Royaume des Cieux est au dedans de vous»!
Arnaud: Que peut-on répondre d'autre ? Que peut-on dire à un paralysé, à quelqu'un qui est handicapé à l'âge de dix-sept ans et qui donc ne pourra plus jamais marcher, même pas avec des cannes ? Qu'est-ce qu'on peut lui dire au nom de la voie ou du chemin spirituel? On ne peut pas lui dire: Ne t'inquiète pas, la médecine va faire des progrès et dans un an tu marcheras. Ce n'est pas la réponse spirituelle. La voie nous dit des choses que l'expérience ordinaire ne nous dira jamais. Jusqu'à même envisager que nous puissions avoir attiré cet accident comme faisant partie de notre chemin, pour atteindre l'essentiel qui transcende tout. Cette question de frustration/accomplissement des désirs se pose de manière complètement différente suivant qu'on est engagé sur la voie ou non. Pour quelqu'un qui n'est pas engagé sur la voie, il n'est pas question de sentir « le bon m'a été refusé pour que j'aie le meilleur ». Pourtant je vais jusqu'à dire que, si la vraie demande de quelqu'un sa demande la plus profonde est la demande spirituelle, il peut même fabriquer des handicaps qui seront des points d'appui pour sa progression.
Emmanuel: Comme Yvan Amar avec sa maladie...
Arnaud: Oui, mais pour ceux qui n'ont aucun horizon spirituel, c'est une situation vraiment douloureuse.
Emmanuel : Et qui n'a aucun sens.
Arnaud: C'est pour cela que ceux qui ont trouvé la réponse spirituelle ont toujours été disponibles pour la partager, d'une manière ou d'une autre.
Emmanuel Je voudrais revenir un peu en arrière. Imaginons cette personne handicapée à qui on dit que le bon lui a été refusé pour qu'un jour il ait le meilleur. qu'il réalisera un jour que son handicap est en vérité une bénédiction... Elle répondra à juste titre D'accord, un jour peut-être, mais qu'est-ce que je fais tout de suite, là? Quelle est la première étape de la pratique ?
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Emmanuel : Ce que je remarque, c'est que quand quelqu'un ressent une grande frustration, tout tourne autour de ça. Je l'ai maintes fois constaté avec certaines des personnes que je reçois en entretien. Par exemple, un célibataire qui souhaiterait faire une rencontre. Tant que cette rencontre n'a pas lieu, il ne parle que de ça, tout en étant assez impuissant à modifier la situation. Et du coup, il ne s'intéresse pas à d'autres aspects de lui sur lequel il pourrait travailler.
Arnaud Eh oui. Eh oui... Et ça, c'est le cœur de la pratique. Je suis tellement d'accord on fait le zoom avant sur un aspect de la totalité et on ne voit plus le reste.
Emmanuel: Je voudrais maintenant aborder le point essentiel. On a compris qu'il fallait satisfaire certains désirs, distinguer les désirs qui viennent de l'être et ceux qui viennent du mental, faire un travail profond sur soi pour explorer les manques et les blessures de l'enfance. Une fois qu'on a fait tout ça, on se rend compte d'une part qu'il y a toujours une frustration et d'autre part que le désir n'a jamais de fin.
Arnaud: Il y a une satisfaction possible mais l'espoir d'une satisfaction illimitée sera toujours déçue. Tu connais cette parole de Swamiji: «J'ai fait ce que j'avais à faire, j'ai reçu ce que j'avais à recevoir et j'ai donné ce que j'avais à donner. » C'est le but et c'est possible. Mais attention, « faire ce qu'on a à faire » ne veut pas dire « faire tout ce qu'on a envie de faire». Vient un moment où il faut réaliser qu'on a vécu ce qu'on avait à vivre, goûter ce qu'on a réussi à satisfaire et accomplir, et faire le deuil du reste, sinon c'est l'impasse.
À partir de quand va-t-on prendre conscience qu'on a eu cette satisfaction, qu'on a fait ce qu'on avait à faire, qu'on a vécu ce qu'on avait à vivre? Chez certaines personnes, cette prise de conscience ne vient jamais.
Emmanuel: Alors, justement, comment favoriser cette prise de conscience ? Il me semble qu'il faut creuser la question du rapport complexe et décisif entre la frustration et le mental. Il y a plusieurs aspects. Le premier est qu'on ne peut trouver la satisfaction des désirs que dans le monde réel et que ce monde réel est soumis à des limites, des contraintes, au changement et à l'impermanence. Nous sommes dans le relatif. Il y a donc à négocier la satisfaction du désir de manière habile, c'est-à-dire en tenant compte de ces lois. Si, par exemple, un aspect que je porte en moi est de réaliser quelque chose avec mon corps, d'être en forme, beau, sportif, etc., je vais immédiatement me confronter à des limites.
Satisfaire un désir dans ce monde relatif, c'est le satisfaire de manière très partielle. Le mental peut concevoir une réalisation parfaite mais la réalité n'offrira qu'une réalisation relative. Pour pouvoir sentir « j'ai fait ce que j'avais à faire », il y a nécessairement un travail d'adaptation à la réalité.
Arnaud: C'est toujours la même idée: vous n'aurez jamais le concave sans le convexe. Il y a toujours des avantages et des inconvénients, des conséquences positives et négatives. On ne peut pas échapper à la dualité. Des parents sont très heureux d'avoir des enfants, ils les voulaient, ils les ont aimés et élevés et puis un des enfants va très mal ou est fâché avec le reste de la famille. Un comédien fait un film qui a beaucoup de succès, il en prépare un autre dans lequel il met tout son cœur et c'est un échec complet. L'enseignement de Swamiji part de cet état de fait et nous invite à nous positionner de façon lucide.
C'est un aspect capital qui ne doit pas être oublié. Je tente d'accomplir mes désirs autant que je le peux, mais je suis beau joueur et je prends tout, les conséquences positives et négatives.
Pour arriver à sortir de la frustration, il faut complètement accepter cette idée: «Il n'y aura pas le concave sans le convexe. » Et surtout réaliser que l'expérience ne sera complète que si je prends les deux aspects: j'ai eu le concave et le convexe et c'est ce qui fait que le désir est accompli. Dans le monde virtuel, imaginaire et tout-puissant de la pensée, il n'y a jamais aucun concave à un convexe, mais il n'y a pas non plus d'expérience concrète et donc aucune réelle satisfaction.
Il faut faire attention à l'idéalisme: le mental te propose des expériences idéales, du coup les expériences réelles sont toujours décevantes en comparai-son. Par exemple, dans la vie amoureuse, la recherche de l'homme ou de la femme idéale conduit forcément à la déception ou même à la solitude. Comme aucun partenaire ne correspond à mon idéal, je ne m'engage jamais. Tous les couples qui durent traversent des difficultés, parfois très fortes. Donc, réussir sa vie de couple pouvoir dire « Je voulais savoir ce qu'était l'amour, je voulais en faire l'expérience et je l'ai faite », c'est bien souvent dire « J'ai traversé beaucoup de souffrances, beaucoup de joies évidemment, mais beaucoup de souffrances». Cette réalité rend nécessaire une abdication et une capitulation de l'égocentrisme et du mental.
Emmanuel: Peux-tu développer ce dernier point?
Arnaud : L'égocentrisme est la tendance à tout ramener à soi et à diviser le monde en deux, ce qui me convient et ce qui ne me convient pas, puis à saisir ce qui me convient et à refuser ce qui ne me convient pas. Je me suis beaucoup exprimé là-dessus dans mes livres et tu trouveras des développements sur ce thème dans tous les ouvrages de spiritualité.
Le chemin nous invite à satisfaire nos désirs profonds, de façon réaliste, mais de temps en temps ça se passe bien et c'est très gratifiant, nourrissant, et de temps en temps ça se passe mal, voire très mal. Il s'agit d'être vraiment présent à chaque instant et de sortir de ce mécanisme incessant de saisie et de refus, générateurs de tensions. On va vivre l'alternance des hauts et des bas avec plus de sensibilité et de détente. Quand ça se passe bien, je suis vraiment là pour le vivre, tout en étant prêt à le laisser partir, je ne m'y accroche pas. Quand ça se passe mal, je suis aussi là pour le vivre, pour me laisser toucher. C'est ainsi que je deviens plus profond et plus humain et que j'apprends ce qu'il y a à apprendre de la vie.
La frustration est un support extrêmement précieux pour une véritable pratique sur le mental. Sans elle, le mental ne serait jamais remis en cause.
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II l'a persuadé et ce réalisateur ne m’a pas pris comme stagiaire. Ma mère, elle, a été voir mon professeur de théâtre René Simon pour lui dire: « Écoutez, vous savez bien que le métier d'acteur est impitoyable... Or, Arnaud est un jeune homme timide et inhibé, il est incapable de jouer des coudes. »
Toutes ces croyances négatives que l'on peut avoir sur soi nous ont été inculquées de l'extérieur, généralement par nos parents. Se libérer de ces croyances, c'est se libérer de ses parents.
Emmanuel: Je voudrais aborder un autre point de la relation entre frustration et mental. Tu rappelles souvent que l'égocentrisme est fondé sur la croyance: « Le monde devrait tourner autour de moi. » Nous sommes tous habités par cette croyance... Or, la vie frustrera toujours cette demande-là. Elle nous montrera inlassablement que le monde ne tourne pas autour de nous.
Arnaud: Bien sûr. Le premier point, c'est de voir que cet égocentrisme, qui en un sens est normal et naturel, est là à l'arrière-plan de toute notre existence: « Si le monde était vraiment bien fait, il correspondrait toujours à mon attente du moment, la mienne, c'est tout. » Mais si on voit que c'est comme ça et qu'en même temps c'est absurde, cela peut tomber. Sur cette voie, la vision est censée jouer un très grand rôle.
Emmanuel: Cela me rappelle que tu évoquais un jour qu'on ne peut pas désirer une chose impossible. Et que si on continue à la vouloir, c'est qu'une part de nous n'est pas vraiment convaincue que ce n'est pas possible.
Arnaud: Si une chose n'est pas possible, on ne peut pas la vouloir. Quelqu'un peut vouloir à tout prix un chat siamois ou un chien, même d'une race très rare, mais personne ne voudra à tout prix un petit diplodocus. Personne. Personne ne peut vouloir quelque chose qu'il sait impossible à obtenir. Si nous persistons à le vouloir, c'est que nous nous imaginons que cela peut être possible. C'est là que la voie va intervenir, sous bien des aspects: est-ce que c'est vraiment possible pour moi ou est-ce que je veux quelque chose qui ne me correspond pas ? Et si cela ne me correspond pas, pourquoi est-ce que je continue à le vouloir ? En compensation de quoi ?
Emmanuel: Finalement, la frustration joue un rôle crucial et décisif pour nous ramener à nous-mêmes et à la réalité dans laquelle il y aura toujours une limite, et pour nous recentrer sur la demande spirituelle.
Arnaud: Il faut bien comprendre que de toute façon il y aura une limite. Or derrière tout désir, il y a une demande de perfection !
Emmanuel: Comment fait-on alors pour lâcher cette aspiration à l'absolu ?
Arnaud: En recevant la leçon que nous donne l'existence. Ce qui a été étonnant avec Swamiji, c'est que l'existence lui montrait une chose une seule fois et il la voyait. Et nous, l'existence nous a montré cent fois une chose et nous ne sommes toujours pas capables de la voir.
Tel désir est très fort et très pressant, je suis convaincu qu'il est très important que je le réalise et très grave que je ne le réalise pas. Je perds toute vision d'ensemble. J'accomplis ce désir. Je suis plus ou moins content. Cela s'est passé plus ou moins comme je l'espérais. Au bout d'un certain temps, je me rends compte que je ne suis pas si heureux. Un autre désir apparaît. Il y a le concave et le convexe et ce sera toujours ainsi. Par rapport à mes rêves profonds, c'est toujours un échec, toujours un peu moins bien que ce que j'aurais souhaité. Combien de fois va-t-il me falloir faire l'expérience pour en tirer la leçon: une fois, cent fois, mille fois, dix mille fois… ?! Swamiji, lui, s'en est aperçu tout de suite. L'ambitieux est tout heureux d'être enfin ministre. Puis, pas tout à fait satisfait comme ministre, il se dira alors: « Si j'étais Premier ministre, alors là, oui...!» Et quand il réalise qu'il n'est pas rassasié comme Premier ministre, il pense: « Mais si j'étais président de la République, là je serais vraiment satisfait...! » Et quand il sera président de la République française, il se rendra compte que le président de la République française n'a absolument pas le poids dans le monde que peut avoir le président des États-Unis et que son opinion ne compte pas beaucoup dans les instances internationales. Il faut le voir et, tout d'un coup, cela devient clair, on sait: j'ai compris, je ne perds plus mon temps!
Emmanuel: Mais il y a pourtant quelque chose de juste à chercher la perfection, ce qui est au-delà des limites. Il y a quelque chose de juste à vouloir sortir de la frustration.
Arnaud: Oui, mais il faut chercher au bon endroit. La frustration fondamentale, c'est de vivre dans la peur. On le formule rarement de cette manière. On parle d'accomplissement des désirs mais en fait, ce que nous cherchons, c'est l'absence totale de peur. Qu'est-ce qui pourrait m'établir dans l'absence de peur ? Pas la logique du désir elle-même, qui n'a pas de fin et me maintient perpétuellement dans la peur. Pourtant, à l'arrière-plan de tel ou tel désir précis, il y a le désir beaucoup plus profond d'être totalement comblé et libéré de la peur.
C'est cela ce que nous voulons profondément: l'absence de peur et la liberté. Et c'est cela que nous devons désirer de plus en plus clairement et de plus en plus unifiés: être libres.
Citations recueillies par Viafx24 et publiées en juillet 2026.
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