Un grain de sagesse
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Les Occidentaux sont maintenant enlisés dans une misère émotionnelle aussi poignante, plus même que la misère des bidonvilles autour de Calcutta ou de Bombay. Et de même que ceux qui, en Inde, croupissent dans leur misère ne confondons pas «pauvreté et misère ne cherchent même plus à en sortir (nés sur le trottoir, ils s'accouplent sur le trottoir et mourront sur le trottoir), de même les Occidentaux sont aujourd'hui installés dans cette déchéance émotionnelle et ne s'en rendent même plus compte. La haine, la révolte, la jalousie, l'égoïsme, la souffrance, règnent sur notre société. Combien y a-t-il de films qui puissent vous ex-alter? Où y a-t-il encore un spectacle qui puisse faire vibrer en vous les sentiments les plus nobles?
Non seulement il n'y a pas de purification des émotions et les émotions de plus en plus purifiées deviennent des sentiments mais il y a au contraire une dégradation de plus en plus grave. Le niveau émotionnel de la plupart des collégiens et des lycéens est aujourd'hui tragique, si l'on a des yeux pour voir et un cœur pour sentir. Est-ce la peine de faire de la démagogie ou de faire lever en vous des émotions d'indignation pour savoir si c'est la faute des parents, des éducateurs, de la majorité, des capitalistes, des juifs, des francs-maçons, des communistes, de Sartre ou de Freud? Le fait est là. Et là réside votre véritable misère. En même temps que vous devez, chaque jour, vous situer à nouveau devant l'enseignement qui vous appelle à la disparition des émotions, vous êtes appelés aussi et d'abord à la purification de ces émotions et à retrouver des émotions fines qui, peu à pеu, vous transformeront. Elles vous mettront en contact avec les niveaux élevés de la réalité qui existent, parfaits, en vous mais avec lesquels normalement vous n'êtes pas en contact, parce que justement vous êtes trop emportés par les émotions ou les passions ordinaires.
Quelles sont les émotions qui vous abaissent, quelles sont les émotions qui vous élèvent sur l'échelle des niveaux d’être, l'échelle de Jacob où les anges montent et descendent? Quelles sont les émotions qui referment l'ego sur lui-même et accroissent la séparation et quelles sont les émotions qui ouvrent l'ego, l'élargissent, le mettent en communion? Et comment ces émotions généreuses vont-elles se lever en vous? En lisant le journal? En écoutant la radio ou en regardant la télévision? Je n'y crois pas beaucoup. En outre, se sont établis en vous des blocages, des peurs, des défenses contre la souffrance, qui font que votre énergie émotionnelle n'est plus à votre disposition et qu'à part les moments où vous êtes emportés par des émotions le plus souvent négatives, vous n'osez plus être émus. Fondamentalement vous l'êtes, vous n'êtes pas du tout libres de l'émotion, mais vous n'osez même plus être émus, ce qui fait que l'émotion est réprimée, enfouie, et que votre énergie émotionnelle n'est pas disponible.
Voilà le paradoxe, l'achèvement de la désolation. La société moderne ou société de consommation ne vit que sur les émotions. Nous tournons le dos à la sagesse, que ce soit celle de Socrate, celle d'Héraclite, celle de Marc Aurèle, ou celle de Maitre Eckhart. Et la vie émotionnelle est complètement rabougrie. Que certains d'entre vous puissent pleurer, simplement pleurer, pleurer de tout leur cœur, c'est un miracle! Dans votre sadhana (ascèse) d'expression, le mouvement naturel n'est pas de pleurer, c'est d'injurier, d'insulter et d'exprimer vos refus, vos violences, vos haines, votre négativité. Réussir à pleurer sans refus, sans révolte, sans être divisé, sans être en conflit, accepter qu'on a un cœur et que ce cœur souffre, éclater en sanglots, c'est déjà un prodige. Mais vous ne pouvez pas passer votre vie à exprimer. Et combien de fois dans l'existence, sentez-vous encore l'émotion qui vous élève et qui vous épanouit? La mission de l'artiste, selon Swamiji, est: to give a high opinion of what man is. Qu'est-ce qui, aujourd'hui, donne une haute opinion de ce qu'est l'Homme?
Il ne suffit pas de filmer Ma Anandamayi, Ramdas, Kangyur Rinpoche ou des maitres soufis, comme je l'ai fait moi, pour être un artiste. J'ai beaucoup plus d'admiration pour Kurosawa que pour Arnaud Desjardins» parce que c'est beaucoup plus remarquable de faire passer, à travers un film qui ne se prétend pas un film religieux, tant de grandeur, de dignité, de noblesse. Tous ceux qui ont vu Dersou Ouzala ou Barberousse en sont sortis réconciliés avec eux-mêmes, magnifiés et purifiés pour quelques instants. Mais les films de Kurosawa restent exceptionnels. Peut-être l'un d'entre vous a-t-il été touché en entendant un jour un moine faire le sermon lors d'une messe dans un monastère de trappistes? Et puis... Osez pleurer des larmes qui vous purifient.
Que ce monde totalement émotionnel est devenu en même temps dur et sec! Pour être un jour sans émotions, il faut retrouver l'émotion, la franchise, la pureté, la vérité, la simplicité de l'émotion. Mais pas uniquement des émotions négatives, des émotions de violence, des émotions de haine: des émotions généreuses, ces « beaux sentiments » sur lesquels il est de bon ton de ricaner, parce qu'on en a tellement la nostalgie et on en est tellement privé, que la seule façon de se défendre contre son propre désespoir, c'est d'attaquer et de nier.
Que disait le langage religieux de siècle en siècle? Ô cœurs endurcis, quand allez-vous fondre à la chaleur de l'amour divin? Nous ne voulons plus entendre de telles paroles. C'est pourtant un langage vrai pour les hommes qui vivent encore dans le sommeil. Quelles sont les émotions qui vous réconcilient avec vous-mêmes et avec le monde? Les larmes purifient. Quand le cœur égoïste, desséché et meurtri se brise tout d'un coup, un lien a été dénoué. Une vie religieuse est faite d'émotions, mais pas n'importe quelle émotion, conduite n'importe comment et conduisant n'importe où parce que l'émotion peut être un poison, c'est vrai aussi.
Des émotions d'amour qui seront encore dépassées, tous les mystiques le disent. Mais on commence par là. La voie du mysticisme chrétien comportait trois étapes: via « purgativa», via contemplativa et via unitiva, la voie purgative, la voie contemplative et la voie unitive. Purgation, purification de quoi? Des émotions, des passions qui, parfois, s'appuient sur une purification physique, puisqu'il y a toujours des composantes physiologiques de l'émotion; un corps relâché est plus apte à des émotions affinées qu'un corps tendu et contracté. Et l'orientation des pensées joue aussi son rôle. La lectio divina, la lecture des textes religieux, a sa place dans une vie de moine.
Aujourd'hui les Occidentaux veulent tout de suite accéder à l'enseignement suprême du zogchen tibétain ou veulent avoir le satori après une session de zen, en essayant de court-circuiter complètement cette «via purgativa». Et, comme on l'a toujours admis, il faut des années pour cette purification du cœur.
Puisque vous vivez de toute façon dans les émotions - et qui plus est dans les émotions réprimées, redécouvrez la vie du cœur. N'ayez pas honte de vos émotions, vous en avez de toute façon! Osez ouvrir votre cœur à des réalités plus hautes, plus grandes que celles dont sont tissées vos existences. Depuis des années que j'entends les uns et les autres s'exprimer ici, lors de vos plongées dans la profondeur de la psyché, que d'horreurs sortent de tous vos cœurs, que de peurs, de haines, de frayeurs, de négativité! Quel enfer vous portez en vous-mêmes, qui s'exprime dès que vous desserrez les dents dans les lyings (mise au jour de l'inconscient, dans la sadhana à laquelle m'a initié Swâmi Prajnânpad).
Cela, ce sont les fruits de toujours et ce sont aussi particulièrement les fruits de notre monde moderne tel que nous l'avons fait en trois siècles! Il n'y a pas si longtemps encore, les hindous vibraient aux exploits de Hanuman, le disciple de Rama, aux rencontres de Krishna et des gopis, aux mythes et aux épopées qui les élevaient au-dessus de leur niveau quotidien.
Vous n'avez aucune espérance d'aucune sorte en dehors du sentiment et vous le savez. Mais vos cœurs sont si meurtris que vous êtes obligés de les endurcir pour moins souffrir. Et vous tournez le dos au Royaume des Cieux auquel vous n'accéderez que par le cœur. Je vous souhaite de ressentir souvent une émotion de qualité même une souffrance, mais une vraie souffrance, une souffrance acceptée où le cœur se brise et éclate en sanglots. Le don des larmes a toujours été reconnu. Que de fois, que de fois j'ai pleuré, assis devant Swamiji. Que de fois j'ai pleuré sur ma honte, mon égoïsme, ma lâcheté. Ces larmes sont purificatrices; elles raniment le cœur. Et elles pourront un jour conduire au-delà de l'émotion, dans ce sentiment immuable qui ne va ni ne vient, qui ne monte ni ne descend, qui n'a plus ni crescendo ni decrescendo. Mais jusque-là, oh oui, je vous souhaite des émotions! Je vous souhaite de vraies émotions, de grandes, de belles émotions, par lesquelles vous vous sentiez vivre, par lesquelles vous vous sentiez être. Vous ne pouvez vous sentir vivre vraiment que par le cœur.
Il y a plus haut que l'amour humain, c'est l'amour divin. Mais je vois comment la presque totalité des jeunes envisagent l'amour! On a d'abord l'impression qu'il n'y a plus que la sexualité. Égoïsme et infantilisme font que chacun se plaint que l'autre ne le comprend pas, ne s'occupe pas assez de lui. On dirait que la préoccupation essentielle des fiancés est leur futur divorce. Être simplement amoureux comme on l'était autrefois à vingt ans, c'est déjà une émotion qui ouvre l'ego. Mais maintenant, cela ne se fait plus. Ou l'on est complètement emporté et l'on se conduit comme un fou, ou l'on essaie de montrer qu'on n'est pas dupe et qu'on ne se laissera pas avoir. Quelle tristesse! Je vais vous donner un exemple de ce que j'appelle l'émotion qui a sa place sur un chemin.
Quand j'avais vingt ans, pour une série de raisons que je n'ai pas à expliquer ici et dans lesquelles, bien sûr, les émotions ont joué le rôle décisif, j'ai été complètement perdu, complètement brisé. Mais ce qui m'a maintenu en vie, c'est que mon cœur ne s'est jamais éteint. J'étais très émotionnel. J'ai appris un jour que Swamiji lui aussi avait été « uniquement émotion » (only emotion) et je ne crois pas qu'un seul être qui se soit résolument engagé sur le chemin n'ait pas été d'abord intensément émotionnel. L'émotion est la matière première du sentiment, la matière première des états supérieurs de conscience.
Je vivais entre Racine, Musset, Hugo, Baudelaire, Verlaine. Je connaissais, je peux le dire, des milliers de vers par cœur. J'ambitionnais d'être sociétaire de la Comédie-Française pour mieux exprimer les émotions éternelles de l'humanité. Et j'ai rencontré un homme remarquable, qui a été fort célèbre et qui s'appelait René Simon (ne pas confondre avec Michel Simon). Après des débuts brillants au Théâtre-Français, René Simon avait tout abandonné pour enseigner. C'était la première fois qu'un acteur de talent se consacrait à un cours de théâtre. Et on peut dire que 70% des acteurs qui gagnent leur vie dans ce métier et de ceux que nous appelons les vedettes sont sortis du Cours Simon.
René Simon, qui avait été gueule cassée» (blessé de la face) à vingt ans, est parti de la rééducation d'une mâchoire brisée et il est devenu pensionnaire à la Comédie-Française, après un premier prix du Conservatoire de Paris. Simon enseignait les futurs comédiens à travers l'émotion, celle des textes, plus celle qu'il faisait lever en nous. Et beaucoup de ces émotions ont été pour moi une nourriture que je n'avais même pas connue dans mon instruction religieuse.
Un jour, un élève du cours s'était suicidé à cause d'un chagrin d'amour. Cela avait bouleversé tout le monde, d'autant plus qu'il est convenu qu'on doit être impressionné dans ces cas-là et qu'une part de nos émotions est souvent une imitation. Et Simon a eu le courage de nous dire: Vous vous trompez, il n'y a pas de romantisme dans le suicide, ce qui est beau, ce n'est pas de se tuer, c'est de vivre, quelles que soient les épreuves. > Puis René Simon a continué d'une voix vibrante: «Je sais de quoi je parle, je suis "une gueule cassée" de la guerre 14-18. Je me souviens presque mot pour mot de ses paroles, qui se sont gravées dans mon cœur: J'ai vécu parmi ces hommes, les blessés de la face... Ils vivent en cachant avec un voile ce qui a été autrefois leur visage. Les médecins les plus aguerris tremblent en soulevant ce voile. Ils n'ont plus d'yeux, plus de nez, plus de bouche. Eh bien à cause de cette bouche qu'ils n'ont plus ils ont pris pour devise: "Sourire quand même"! Et ils sont heureux, voilà le miracle. Pas un de nous ne s'est suicidé !
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Si vous voulez arriver quelque part sur le chemin et sortir de l'enfer actuel, il n'y a pas d'autre porte que le cœur. Depuis cinq mille ans, on a tout essayé, méthodiquement, dans de très bonnes conditions, en matière de chemins intérieurs: il n'y a pas d'autre porte que le cœur, le cœur soutenu par l'intelligence, le cœur soutenu par la sensation. Bien sûr que les psalmodies et les lumières d'un temple touchent la sensation, mais cela fait partie d'un tout et ce tout se concentre sur le cœur. C'est dans le hara (le centre vital dans l'abdomen) que vous vous trouverez vous-même, au lieu d'être une feuille morte emportée par les tourbillons c'est dans le hara que vous vous trouverez vous-même. Mais ce n'est pas dans le hara que vous trouverez Dieu, c'est dans le cœur.
Quant à la sexualité qui est si à la mode aujourd'hui - et maintenant le tantrisme (ou plutôt ce qu'on appelle « tantrisme » en Occident) déferle sur les milieux yogiques - il n'y a rien à en attendre sans la purification du cœur. Un être dont le cœur n'est pas purifié, un être encore emprisonné dans ses émotions mesquines de peurs, de jalousie, de revendications, de revanche à prendre sur quoi que ce soit, n'a rien à espérer de la sexualité même s'il la décore du nom de tantrisme. La sexualité plus la purification du cœur, oui. Mais la sexualité en espérant économiser la purification du cœur ne mènera nulle part. La preuve en est déjà faite et amplement faite, on n'a pas besoin d'aller plus loin dans la révolution sexuelle pour vérifier ce que j'affirme là. Comme l'a dit le célèbre gourou hindou Shri Rajneesh, qui a dû voir quarante ou cinquante mille personnes depuis dix ans: «En principe tous les gens viennent à moi parce qu'ils cherchent Dieu et je me rends compte immédiatement que leur vrai problème, c'est leur non-épanouissement sexuel; s'ils cherchaient Dieu ce serait beaucoup plus facile de les aider. Rajneesh a fait ses statistiques sur quarante mille personnes, je les fais sur deux mille mais j’arrive aux mêmes conclusions que lui dans ce domaine.
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Il n'y a pas de chemin sans une foi réelle. Si vous avez foi en Dieu, en Jésus-Christ, vous êtes sauvés, sinon «libérés». Si vous avez foi en Allah, en Mohammed son Prophète, en Ali le « Roi des amis de Dieu, comme disent les soufis, vous êtes sauvés. Mais où est votre foi? Si vous avez vraiment de l'amour, un amour pur, unifié, ne serait-ce que pour vos enfants vous êtes sauvés. Mais la tragédie des parents, c'est que la plupart n'ont pas de vrai amour pour leurs enfants. «Mes enfants me fatiguent, m'épuisent, m'énervent. »
Si vous avez un vrai amour pour Mâ Anandamayî ou pour Ramdas, ou pour un autre sage, ou pour votre gourou, vous êtes sauvés. Mais même cet amour est devenu tellement difficile. Dès qu'on croit qu'on va aimer on s'aperçoit que la peur est là, on se défend. Il est arrivé plusieurs fois au Bost que l'un d'entre vous, bouleversé, me cite des réflexions «incroyablement » - « incroyablement pour celui qui les entend, pas pour moi - offensantes à mon égard proférées par l'un ou par l'autre. Exemple vrai mais ancien: « Ne te donne pas tant de mal pour faire la cuisine, ce sera toujours assez bon pour ce con d'Arnaud! » La personne qui faisait la cuisine en a pleuré pendant trois jours. Pourquoi? D'où naît ce genre de réflexion? De la peur. La peur de se laisser prendre à un sentiment d'amour ou de confiance. On a une telle nostalgie d'éprouver enfin un peu d'amour qu'on se défend, qu'on attaque.
Tout vient du cœur, tout va au cœur, tout passe par le cœur. C'est par l'émotion qu'on déclenche les révolutions, et c'est par l'émotion qu'on trouve le Royaume des Cieux. Acceptez votre cœur, respectez-le, faites-lui confiance, n'en ayez plus peur. Si votre cœur est mort, ressuscitez-le. C'est un miracle qui s'est accompli tant de fois. Cherchez les émotions qui vous élèvent au-dessus de vous-mêmes. Frappez à toutes les portes et la porte s'ouvrira; demandez et il vous sera donné; cherchez et vous trouverez. Cherchez les émotions élevées, cherchez-les dans les monastères, dans les ashrams, dans les cathédrales, dans les musées, dans les livres. Cherchez-les partout autour de vous!
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le secret du bonheur c'est d'être capable de vivre dans le monde et de voir le monde tel qu'il est. N'oubliez jamais cela. N'avez-vous pas rencontré des êtres humains qui ont tout pour être heureux selon les normes de notre société, et qui sont terriblement malheureux et d'autres qui paraissent réellement défavorisés et qui sont rayonnants?
J'ai approché des êtres dont la vie était très défavorisée. Pour rien au monde je n'aurais voulu de leur existence obscure, frustrée socialement, financièrement, professionnellement, que sais-je encore! Mais je ne pouvais pas nier qu'ils étaient heureux et que moi je ne l'étais pas. Plus vous vivez dans votre monde, qui ne coïncide pas avec le monde, moins vous êtes heureux. Éduquer c'est donc conduire les enfants hors de leur monde subjectif pour leur enseigner à vivre dans le monde objectif.
Et cela n'est pas fait, sinon il y aurait beaucoup moins de gens malheureux dans la société française où les grandes causes de souffrance, les cataclysmes naturels, les épidémies et les guerres ont disparu depuis 1945. N'est-ce pas étonnant, si on s'arrête un instant pour réfléchir, de constater cette épidémie de souffrance qui se répand partout, ce désarroi, cette incapacité à vivre. Je répondais ce matin à la lettre d'une professeur de yoga qui m'écrit: «Je suis débordée par les souffrances de mes élèves. » En France, en Allemagne, en Angleterre, aux États-Unis, il n'y a ni tremblements de terre comme au Bangladesh ou en Italie, ni guerre civile. Nous sommes, en Europe de l'Ouest, des pays comblés depuis 1946.
Qu'est-ce que cette épidémie de souffrance que rien ne justifie vraiment? Après viennent les rationalisations: je ne suis pas heureux dans mon métier, je ne peux pas m'épanouir, je ne peux pas m'exprimer; j'en suis à mon troisième divorce, ma nouvelle femme ne me comprend pas, j'ai trop de problèmes avec les enfants de mon premier mariage... Qu'est-ce aussi que cette épidémie d'échecs conjugaux, de plus en plus, de plus en plus, et un divorce, et un nouveau divorce?
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Réussir son existence est une affaire personnelle et individuelle. Il ne s'agit pas d'imiter un modèle stéréotypé, mais de réussir son existence à soi. Si vous êtes en paix, contents, satis-faits, vous avez gagné, que vous soyez premier ministre ou menuisier à Biollet. Ne croyez pas qu'il s'agisse ici de ce qu'on appelle communément «la réussite».
Une existence réussie, c'est une existence qui nous conduit à l'harmonie avec nous-mêmes, la détente, la paix, la sérénité. À défaut d'être un Sage, avec un S majuscule, une certaine dose de sagesse est nécessaire. Swamiji distinguait en anglais deux mots: the wise man, l'homme sensé, qui ne raconte plus n'importe quoi, qui a l'expérience de la vie, qui peut être de bon conseil, et the sage, l'homme qu'on a appelé libéré, éveillé. Ne faites pas deux parts, une existence plus ou moins incohérente et la spiritualité, car, dans ces conditions, votre spiritualité sera forcément mensongère. Ce sera une compensation, une revanche de l'ego qui, ayant raté dans un grand nombre de domaines, tâchera de prendre une revanche.
Le chemin se confond avec votre existence. C'est toute la vie qui devient le chemin, toute la vie qui devient le monastère.
Deuxième point, bien qu'il y ait des vérités objectives, chacun est différent et chacun a un chemin différent à suivre, personnel, intimement personnel: c'est de moi qu'il s'agit. Au début, ne vous posez pas des questions compliquées sur ce « moi ». C'est de moi qu'il s'agit, pas d'un autre, pas d'une autre, de moi tel que je suis, grand, petit, brun, blond, homme, femme, brillant dans mes études ou ayant eu la plus grande difficulté à poursuivre jusqu'à la troisième. Un certain nombre de caractéristiques sont là et c'est vous-mêmes, entièrement, qui devez et pouvez changer. Voyez bien comment adapter ce qui est dit à votre cas personnel et ne comparez pas. L'un peut être très doué intellectuellement et donner l'impression qu'il comprend aisément cet enseignement, mais se montrer faible et désemparé dans d'autres domaines. Et quelqu'un peut avoir beaucoup de mal à suivre une causerie et à comprendre les mots que j'emploie mais avoir d'autres capacités, un autre mode de compréhension.
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À travers ces fonctions diverses, nous recevons et nous donnons. Si on ne se place pas au point de vue suprême, ultime, une existence humaine dans le monde manifesté consiste à recevoir et à donner: j'inspire, j'expire. Et à travers chacun de ces instruments, je reçois et je donne. A travers la tête j'entends, je lis, je m'imprègne d'idées ou d'informations et je parle, je m'exprime. À travers le cœur, je reçois aussi une compréhension de l'extérieur et je donne, je donne ma sympathie, mon amour, ma chaleur. À travers le corps, je reçois aussi, pas seulement de l'oxygène ou de la nourriture mais des sensations et je donne, que ce soient des coups ou des caresses.
On peut être un athlète ou un acrobate, sans que le corps soit pour cela un très bon instrument; il y a des hommes ou des femmes qui sont très sportifs dans un domaine mais qui n'ont aucune souplesse ou même souffrent de déformations, de contractions, de blocages, d'incapacité à « ouvrir» telle ou telle partie d'eux-mêmes. Et combien d'êtres sont capables de toucher? Bien des mères ne savent plus caresser leur enfant, si ce n'est gauchement, maladroitement. Et c'est pourtant si important; les contacts physiques ne sont pas forcément les prémices d'une activité sexuelle ou la manifestation détournée d'une activité sexuelle refoulée. Il y a des contacts physiques auxquels nous ne sommes plus habitués; si cela se passe entre hommes, nous avons l'impression que se manifeste une homosexualité latente; si cela se passe d'homme à femme, l'impression de quelque chose de sexuel. Ce n'est pas juste. Il y a une possibilité d'apprendre, de recevoir par le corps et une possibilité de donner par le corps.
Et puis il y a l'énergie sexuelle. Ou bien l'énergie sexuelle est utilisée d'une manière normale, ordinaire, classique, ou bien elle est réellement transmuée en discipline spirituelle. C'est ou l'un ou l'autre. Ou bien vous avez une sexualité naturelle, ou bien vous avez une sexualité supranaturelle, c'est-à-dire transformée. C'est le cas pour certains yogis et certains moines. Entre les deux se situent toutes les manifestations plus ou moins déviées, faussées, névrotiques, refoulées, imprégnées d'une morale maladroite qui ne conduit pas à un bien réel.
Il y a toujours un risque, c'est de donner une prééminence trop grande au plan pour lequel nous sommes un peu plus doués et d'essayer de minimiser ou de décrier le plan pour lequel nous sommes le moins doués. Un chemin réel doit faire leur place à ces différents fonctionnements. Non que celui qui est très maladroit et gauche égalera un jour ceux qui bénéficient de dons physiques exceptionnels mais tous ces domaines doivent être exploités et cultivés. La parole du Christ disant que nous devons faire fructifier les talents que nous avons reçus s'applique là. Vous pouvez toujours progresser dans un domaine ou dans un autre.
Vous ne pouvez aller loin sur le chemin que si vous fonctionnez normalement, si vous avez, pour parler comme en classe, la moyenne, 10 ou 11 sur 20 dans ces quatre domaines. Vous ne pouvez pas atteindre la sagesse en pensant: « Comme je me donne manifestement 18 sur le plan intellectuel, ça ne fait rien que j'aie 2½ sur le plan physique et moteur. Ça vous permet de faire une moyenne finale aux examens: «Comme j'ai une très bonne note en français, une très bonne note en histoire et une très bonne note en anglais, je peux m'offrir un 2 sur 20 en maths. » Non. Il faut réussir à avoir la moyenne dans ces quatre secteurs et ne pas utiliser la spiritualité pour vous aveugler à votre insuffisance dans un de ces domaines.
Beaucoup d'entre vous ont été frappés, en lisant mon dernier livre, par cette parole de Swamiji: «Aucune chaîne n'est plus forte que le plus faible de ses maillons ». Si tous les anneaux portent 500 kilos et qu'un anneau ne porte que 50 kilos, c'est cet anneau-là qui rompra et c'est la totalité de la chaîne qui ne peut soulever que 50 kilos. « Aucun homme n'est plus fort que sa plus grande faiblesse. Voilà une parole dure à entendre, parce que nous aimons bien, nous, prendre notre mesure à partir de notre plus grande force. Sur le chemin, aucun homme n'est plus fort que sa plus grande faiblesse. Vous pouvez considérer que cette plus grande faiblesse est une faille bien particulière qui vous concerne vous, mais vous pouvez aussi entendre cette parole de ce point de vue-là: «Est-ce qu'il y a un de mes fonctionnements pour lequel je suis manifestement en dessous de la moyenne? » Intellectuellement, tout être humain a le droit d'avoir une tête qui fonctionne bien, du bon sens, une capacité à aligner deux idées, à rapprocher un effet et une cause, à tirer une conclusion générale. De même qu'on peut exercer le corps, l'assouplir et le fortifier, la tête aussi peut s'assouplir et se fortifier, ce n'est pas une question d'accumulation de connaissances, c'est une question d'être, vous pouvez ne pas avoir beaucoup de connaissances, avoir fait très peu d'études, et avoir une tête qui soit un bon instrument. Tout le monde peut progresser dans ce domaine, même ceux qui n'avaient pas une très bonne mémoire ou ceux que des blocages émotionnels ont rendus inaptes à s'épanouir à l'école, au lycée ou au collège.
Vous ne pouvez pas imaginer progresser sur le chemin parce que vous avez des dons physiques brillants en matière de yoga, de contrôle de vos muscles, de maîtrise de la respiration et des dons intellectuels pour disserter brillamment sur l'œuvre d'Aurobindo, et être sous-développés émotionnellement, être entendez-moi bien une nullité émotionnelle, avec des émotions infantiles.
Et vous ne pouvez pas non plus être nul physiquement. Mais il ne s'agit pas d'être capable de faire un double saut périlleux. Il s'agit d'une certaine aptitude de sentir, d'avoir la sensation de son corps et de comprendre là où ce corps vous permet de communiquer, est un instrument d'union et de communion, et là où ce corps est un instrument de coupure et de séparation. Et dans le quatrième domaine, la sexualité, je suis obligé de dire: ou bien vous êtes capables de cette transmutation alchimique des yogis, qui obéit à des lois, ou bien vous avez une sexualité naturelle. Ne prenez pas des inhibitions pour une liberté ni le refoulement pour une maîtrise, ni une peur inconsciente pour du détachement. Il est impossible d'espérer atteindre le grand but si vous avez dans un de ces quatre domaines une faiblesse de fonctionnement manifeste.
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Par contre, intellectuellement, je n'avais pas de difficultés. J'étais en avance pour mes études et là je comprenais que quelque chose parlait pour moi: «Oh! vous êtes déjà en première!» Alors, ce qui me valorisait à mes propres yeux, c'était l'aspect intellectuel de l'existence. Sans l'enseignement Gurdjieff - et là je rends hommage à cet enseignement auquel je dois mes premières découvertes importantes - il est probable que je n'aurais pas échappé à cette erreur qui ne pardonne pas: essayer de vivre toute l'existence à travers l'intellect parce que j'avais eu de bonnes notes, au moins dans certaines matières. Le thème d'aujourd'hui, j'en ai d'abord entera parler dans l'enseignement Gurdjieff où on insistait tellement sur ce développement harmonieux des différents aspects de nous-mêmes.
Avant de savoir qu'il existait des gourous, mais à une époque où inconsciemment je cherchais partout des pères qui m'apprendraient à vivre et pas seulement des notions intellectuelles, j'admirais beaucoup un vieil agriculteur qui avait un peu l'allure de Jean Gabin dans ses derniers films, un patriarche de la terre, qui faisait de la viticulture entre Nîmes et Montpellier. Il était fermier d'une vaste propriété, « Le Moulin », près d'Aimargues, et il s'appelait Viala. Il était assez surpris que je fusse si nul dans tant de domaines mais il m'aimait bien et il trouvait étonnant, lui qui avait travaillé dès la fin de son certificat d'études, qu'à dix-sept ans, dix-huit ans, dix-neuf ans, vingt ans je continue encore les études. Chaque été il me demandait: «Alors, qu'est-ce que tu fais dans la vie? Eh bien, je continue mes études. » Et la dernière année, je lui annonce: «Ça y est, j'ai fini, j'ai mon diplôme! Alors redis-moi ce que tu as fait comme études. » (Moi, je ne l'aurais pas tutoyé, bien sûr.) J'avais fait le droit et Sciences po, et il fallait que je lui parle du droit international public et de l'histoire diplomatique. Et, comme il ne voyait pas trop de quoi il s'agissait, il me demanda: «Enfin, c'est pas tout ça, qu'est-ce que tu sais faire ? »
Qu'est-ce que je sais faire? RIEN. J'avais su faire à onze ans des modèles réduits d'avion. Sorti de là, je ne savais pas prendre une photographie, je ne savais pas conduire une auto, fabriquer un meuble, réparer un moteur, monter un mur... Je ne savais rien faire. Cet homme a été mon premier gourou. «C'est pas tout ça, qu'est-ce que tu sais faire ? » Il y a deux sens au mot faire. Il y a le sens que Gurdjieff donnait à ce mot, le to do anglais, que je préfere traduire par «agir» (pour le distinguer de réagir) et il y a to make, fabriquer, accomplir. Cette parole a été une révélation pour moi.
Si on est un tant soit peu doué intellectuellement, il est possible, dans notre monde actuel, de s'illusionner sur soi-même et de ne pas reconnaître que notre plus grande faiblesse, l'anneau le plus faible de la chaîne, c'est notre incapacité à faire quelque chose. Je ne savais même pas faire la cuisine, parce qu'enfin faire cuire des nouilles et des pommes de terre comme on le fait aux scouts, cela ne peut pas s'appeler cuisiner. Ah, si je n'ai pas pensé à le lui dire, je savais faire un feu, même avec du bois mouillé et sous la pluie! Mais je n'aurais pas su piocher, je n'aurais pas su bêcher, tant soit peu dignement. Si c'est pour faire mal, de travers et avec un résultat inutilisable, cela ne s'appelle pas faire.
Il peut vous sembler que cela n'a rien à voir avec la «spiritualité». Eh bien si. Méfiez-vous, j'en parle en connaissance de cause, d'une spiritualité rêvée, d'une spiritualité qui consiste à lire des livres de Krishnamurti, écouter des disques de musique hindoue, faire brûler des bâtons d'encens et traînailler dans la vie avec un certain mépris pour ceux qui ont les pieds sur terre sous prétexte qu'ils sont insérés dans la société de consommation et que vous, vous êtes bien au-delà, dans les hautes sphères de la métaphysique. C'est un immense mensonge. Les moines trappistes travaillent de leurs mains. Même s'ils sont prêtres, donc qu'ils ont fait des études de théologie, ils sont capables de rentrer du foin aussi efficacement qu'un agriculteur. Beaucoup ont le talent de tailler des pierres, de monter un mur, de faire une charpente, de souder, beaucoup l'apprennent au monastère où il y a toujours un certain pourcentage de frères qui sont venus de familles d'artisans. Un moine trappiste, même s'il est théologien, a une part d'activités concrètes tous les jours. Au moment des moissons, même l'abbé travaille aux champs.
Est-ce que je sais vraiment abattre un arbre à la hache comme un bûcheron? Non. Est-ce que je suis capable de cultiver comme un agriculteur? Non. De travailler le bois comme un menuisier? Non. D'installer l'électricité comme un électricien? Non. De tailler la pierre comme un maçon? Non. Qu'est-ce que je sais faire? Déjà, si je sais bien faire la cuisine, c'est quelque chose.
Vraiment je rends grâce à l'enseignement Gurdjieff qui m'a montré l'importance de ce domaine. Un livre dont je peux vous recommander à tous la lecture dans la mesure où il n'est pas introuvable m'a beaucoup marqué, c'est le chef-d'œuvre de Isha Schwaller de Lubicz, Her-Bak Pois chiche, sur la formation d'un futur sage de l'Égypte ancienne à travers les travaux des champs, la poterie, le travail du bois, l'art du tisserand, etc. Ce que j'ai reçu de mes années de scoutisme, c'est d'avoir appris à faire un feu avec du bois humide sous la pluie. Et cette parole m'a marqué d'une manière indélébile: «C'est pas tout ça, mais qu'est-ce que tu sais faire?» A vingt ans j'étais diplômé de «la rue Saint-Guillaume mais je ne savais rien faire.
Il n'y a pas d'espoir dans la spiritualité si vous ne savez rien faire. Votre spiritualité sera un rêve et une compensation à vos manques, le domaine dans lequel vous pouvez briller à vos propres yeux et aux yeux des autres, c'est-à-dire, en fin de compte, parler, parler de sagesse. On peut parler sagesse éloquemment et je suis tombé dans ce piège. A vingt-six ans, lorsque je n'avais aucune affirmation, épanouissement ou réalisation d'aucune sorte parce qu'en plus je cumulais les échecs professionnels et sentimentaux - je parlais magistralement des idées de Gurdjieff. Quand j'avais lu une idée dans un livre, le lendemain, je l'utilisais pour briller auprès de quelqu'un. Mais cela ne pardonne pas. C'est une erreur tragique et sans issue.
Cette obsession de faire m'a poursuivi pendant des années: j'ai suivi des cours de menuiserie on apprenait à faire des tenons et des mortaises à la main, pas avec des machines - mais je n'ai jamais pu faire un meuble qui soit digne de ce nom. En ce qui me concerne, j'ai compris un jour que je pouvais, et que c'était ma seule issue, devenir artisan dans le métier que j'exerçais, c'est-à-dire celui de réalisateur à la télévision et qu'au lieu d'avoir une équipe minimum» avec un cameraman, un preneur de son, un électricien, un assistant, je pouvais faire un film entièrement par moi-même, partir d'une idée: si je faisais un film sur les ashrams hindous » et aller jusqu'au bout, c'est-à-dire un poste de télévision sur lequel, pendant une heure, on voit des ashrams hindous avec cadrages, images, montage, sonorisation, commentaire. Je suis donc devenu mon propre cameraman, mon propre preneur de son et même mon propre électricien. C'est moi qui branchais mes lampes, tirais mes films et j'étais obligé de me mesurer avec des diaphragmes, des volts, des ampères, et un outil: la caméra avec ses objectifs. Quand le film Le Message des Tibétains, que j'avais donc réalisé tout seul, a été choisi pour représenter la France à une certaine compétition internationale qu'on appelle le Prix Italia, j'ai senti: «Ça y est, là je sais vrai-ment faire un film puisque la France l'envoie en concurrence avec des films tournés par la R.A.I., la télé italienne, la B.B.C., la télévision japonaise, tournés par des équipes de huit, dix, douze personnes. Et j'ai repensé à ce Viala du Moulin, ce vieil homme remarquable, maintenant loin de ce monde, comme si je me retrouvais devant lui et que je lui dise: «Mon-sieur Viala, je sais faire un film, j'ai tenu la promesse morale que je vous avais faite à l'âge de vingt ans, pour être digne de votre amitié: j'apprendrai à faire quelque chose. Je n'ai jamais réussi à faire un meuble, mais j'ai réussi à faire un film. »
Je ne dis pas que vous êtes tous obligés de devenir cinéastes mais j'ai dû aussi apprendre parce que, croyez-moi, je n'étais pas doué à ne plus m'affoler devant un moteur de voiture. Plus tard, j'ai eu une Land Rover Diesel (plus de carburateur, ni de bougies) mais j'ai fait deux voyages au moteur à essence et il a bien fallu que j'apprenne à nettoyer des bougies moi-même, mesurer l'écartement, dépoussiérer un carburateur, ce qui n'est rien pour tel ou tel d'entre vous mais, pour moi, était un exploit! Je me suis retrouvé, dans mes années de voyages, confronté uniquement à des problèmes concrets. Il n'était plus question de parler, de discuter. Ce que j'avais à dire n'intéressait personne puisque j'étais dans des milieux de spécialistes hindous ou bouddhistes qui n'avaient pas besoin d'un Français pour leur enseigner le Vedanta, le Yoga ou le Tantrayana. Mes problèmes étaient des problèmes terre à terre et souvent fastidieux tels que dédouanements de pellicule avec les douanes indiennes, désenlisement d'une voiture enlisée, discussion avec un garagiste ne parlant pas un mot d'anglais ni de français pour essayer de comprendre pourquoi la voiture ne fonctionne plus et les problèmes de films.
Swamiji m'a dit: It saved you! Ces voyages qui m'ont mis les pieds sur terre pendant plusieurs années m'ont sauvé, m'ont arraché à toutes mes habitudes intellectuelles. Sinon, j'aurais fait l'erreur de cultiver mon point fort et puis d'essayer de nier mon point faible. Si nous sommes intellectuels, nous décrions les manuels, si nous sommes avant tout un bricoleur, nous portons le travail manuel aux nues et nous ne réalisons pas que notre cerveau n'est pas un instrument suffisamment assoupli et fortifié. Je ne parle pas d'une accumulation de connaissances confirmée par des licences, des maîtrises et des agrégations, je parle d'un bon fonctionnement.
« C'est pas tout ça, Arnaud, qu'est-ce que tu sais faire?» Et faire vraiment, cela implique les trois fonctions à la fois. Vous ne pouvez pas faire quelque chose sans le faire à la fois avec votre cœur, y aller de tout son cœur, avoir du cœur à l'ouvrage, avec votre tête, réfléchir, se demander quel va être le moyen d'un résultat et bien sûr avec votre corps, pas seulement vos mains, votre corps entier, faire corps avec son outil.
On ne fait pas avec les dix doigts, on fait avec la totalité de son corps. Pour moi, la caméra était réellement devenue un outil et un film se tourne avec le corps entier, surtout quand on fait du reportage et qu'on prend l'habitude de tenir la caméra à la main; il fallait que malgré un accident au bras assez grave et mal consolidé je puisse tenir la caméra sans trembler et j'ai tendance à trembler de la main droite du fait de cet accident. Le yoga que nous pratiquions avec Shri Mahesh à Paris, m'a aidé: bloquer la respiration ni trop ni trop peu, parce que si on respire, la caméra bouge, et prendre toutes les positions imaginables pour cadrer. Quand des cérémonies se déroulent, on ne peut pas manœuvrer des moines tibétains comme on dirige des figurants, même s'ils sont pleins de bonne volonté coopérative. Il fallait me coucher au sol, bondir, grimper dans un arbre, redescendre, me tenir immobile, pivoter. C'est ça qui fait un cameraman, devenir soi-même une tête gyroscopique». Je n'aime pas beaucoup l'expression « que savez-vous faire de vos dix doigts»? Que savez-vous faire de votre corps entier? Je filmais, mes jambes participaient, mes hanches participaient, mes épaules participaient, mon ventre participait.
Si vous tombez dans le travers d'écouter des causeries, de lire des livres, ceux d'Arnaud Desjardins, plus ceux de Krishnamurti, plus ceux de K. von Dürckheim, plus ceux de Rajneesh traduits en français et que sais-je encore, vous allez souligner des kilomètres de pages mais cela ne vous apprendra pas à faire. C'est par cette action complète que vous progressez et dans les spiritualités encore vivantes, vous ne pouvez pas échapper à cette nécessité de faire; dans les films que j'ai tournés, vous avez vu la minutie des gestes dans les monastères zen: il faut qu'un coup de balai soit un geste harmonieux. Les moines tibétains participent aux travaux de construction de leur propre monastère. Quant aux soufis, ils sont tailleurs, boulangers, donc ils savent faire un vêtement, ils savent faire du pain. C'est une voie de développement essentielle.
Il ne faut pas que le fait d'écouter des causeries dans cette salle vous aveugle. Ces causeries doivent être un mode d'emploi pour savoir comment bien mener votre existence d'êtres humains incarnés avec ces quatre fonctions intellectuelle, émotionnelle, motrice et sexuelle.
P176
A ce sujet, je voudrais lire un petit passage d’une lettre que l'un d'entre vous m'a écrite il y a quelque temps. Un des quatre piliers de l'enseignement de Swamiji s'appelait Vedanta vijnana. Vijnana veut dire la science au sens moderne du mot science, la science du Vedanta, les idées qui peuvent être transmises, qui sont des paroles, des paroles de vie. Voici cette lettre: «Vedanta vijnana, sous cette rubrique je regroupe tout le travail intellectuel fait pour approfondir la compréhension théorique de la voie. » Et celui qui écrit me dit qu'il a essayé de reprendre une lecture méthodique de l'ensemble des ouvrages que j'ai publiés et qu'il a même essayé de se refaire ses propres cadres, ses propres résumés. C'est un peu ce que j'avais fait à partir de mes notes en écrivant les trois tomes des Chemins de la sagesse. Cela m'obligeait à me battre avec les notes que je prenais, en anglais, à l'issue de mes entretiens. Vous, vous arrivez au Bost avec les livres d'Arnaud, mais nous, auprès de Swamiji, nous n'avions que nos entretiens. Et tout est venu peu à peu, heure après heure, année après année. En reprenant mes notes, en les confrontant d'une année à l'autre, la rédaction des trois tomes des Chemins de la sagesse m'a obligé à trouver ma propre formulation. Et puis il fallait m'exprimer en français, alors que Swamiji parlait en anglais, et cela a suscité une profonde réflexion sur son enseignement.
Et la lettre continue: «La mise en œuvre de ce projet de rédiger pour moi quelque chose de cohérent m'a mis devant alors là je lis m'a mis devant le fait de la grave sous-exploitation de vos ouvrages. Je m'explique: en étudiant, crayon en main, vos livres, je m'aperçois que vous avez déjà donné une masse considérable d'éléments de travail, masse dont nous ne prenons pas toujours la peine de tirer vraiment parti. Bien sou-vent, me semble-t-il, nous venons, moi ou un autre, vous pomper votre énergie en vous posant des questions dont vous avez pourtant traité de manière parfaitement satisfaisante sur plusieurs pages, mais qui sont complètement oubliées de nous. Je ressens pour ma part qu'il m'incombe de mettre un terme à de tels oublis indignes d'un véritable candidat-disciple. Je m'efforce donc de devenir suffisamment familier de votre enseignement écrit, pour ne plus vous obliger à vous répéter sans arrêt sur des points que j'aurais dû connaître, ne serait-ce que pour pouvoir avoir vraiment le temps d'aborder les points réellement non encore compris. Bref, le premier résultat de mon travail, c'est un double sentiment: celui de profonde gratitude devant la profusion et la valeur de ce qui est donné et celui d'insatisfaction et de contrariété devant tout ce que j'oublie, même du seul point de vue théorique. Enfin, un des bénéfices de ce travail est de m'amener à mettre au jour certaines imprécisions de l'œuvre écrite; dans ma tentative de reconstitution globale du puzzle, il m'arrive en effet d'avoir parfois l'impression qu'il manque un morceau ou encore que deux éléments ne s'ajustent pas tout à fait l'un à l'autre. Ce sera là l'occasion de nouvelles questions, véritables, celles-là. »
Je suis bien d'accord aussi avec cette dernière remarque. C'est si vous vous efforcez d'accomplir un rigoureux travail intellectuel que vous arriverez à certaines contradictions, incompréhensions ou lacunes que vous portez en vous. Vous ne pouvez pas être sûrs de cet enseignement, et vous ne pouvez pas vraiment le mettre en pratique. Je peux vous promettre qu'un jour est venu où tout ce que j'avais pu faire, lire, ressentir, chez Gurdjieff, chez les trappistes, chez les Tibétains, chez les soufis, dans les ashrams hindous, auprès de Swamiji, est devenu cohérent. Il n'y avait plus rien qui ne fût à sa place, qui n'eût une réponse ou bien il s'agissait de questions dont la réponse ne m'était nullement nécessaire pour vivre en paix. Vous savez, la libération, ce n'est pas un état dans lequel on a la réponse à toutes les questions, c'est un état dans lequel on n'a pas besoin de poser des questions.
J'ai intensément souffert des contradictions entre les auteurs que je lisais. L'effort, le non-effort, les chemins progressifs, les voies abruptes, l'illumination soudaine, c'était presque angoissant de ne plus comprendre. Et grâce à Swamiji, peu à peu tout est devenu clair. Je suis bien d'accord qu'il y a des moments où nous avons l'impression de contradictions entre tel ou tel aspect de l'enseignement et c'est la fonction du gourou que d'être inlassablement patient.
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Enfin il y a cet aspect de votre existence, notamment au Bost: le ménage, nettoyer les salles de bain, passer l'aspirateur. Pour beaucoup, cela paraît seulement une nécessité concrète pour que le Bost vive et qui serait inutile si on était en Inde avec plusieurs serviteurs payés quelques roupies par jour et cou-chant sur une natte à l'ashram. Mais certains d'entre vous, qui ont un métier de cadre dans un bureau, de professeur, de psychologue ou que sais-je, risquent de n'avoir presque jamais l'occasion de faire quelque chose d'aussi concret. C'est très important, au Bost au moins, d'en avoir l'occasion. Heureux celui qui peut dire: «Je nettoie et je fais le ménage de façon parfaite. C'est très difficile.
Il y a quelque temps, la petite maison, à force de n'avoir pas été entretenue, était devenue dans un sérieux état de crasse et de désordre, et un couple de Portugais, dont l'épouse est femme de ménage à Clermont-Ferrand, est venu la nettoyer. Ah! que c'était beau de les voir faire. D'abord c'est beau de voir un homme et une femme travailler ensemble, en couple; l'homme ne croyait pas déchoir en donnant un coup de main. Je suis resté plus que ma présence n'était vraiment nécessaire, à regarder ce mari et cette femme. Quelle efficacité ils avaient, quelle merveille de savoir si bien nettoyer une vitre, dépoussiérer, ranger, beau-coup mieux et plus rapidement que je n'aurais su le faire moi, par conséquent c'est à moi de m'incliner devant eux avec respect. Même si vous êtes docteur en sciences, agrégé de philosophie, P.-D.G. d'une société, sachez respecter un couple de Portugais qui font ce que vous ne pouvez faire. Leur tête fonctionnait très bien: ils savaient dans quel ordre ils allaient agir et ce qui serait le plus efficace. Ils n'ont pas nettoyé ici pour resalir là ensuite. Leur intelligence menait l'opération. Leur émotion fonctionnait bien au moins sur un point, la coopération entre eux. On aurait dit un duo parfait.
C'est très important au Bost. Je vous regardais ces jours-ci charger le foin dans la remorque de la 504 et je me souvenais de mon premier séjour à la Trappe, en 1958, où j'étais resté plu-sieurs semaines et où j'avais obtenu de partager à peu près totalement la vie des moines. Il s'agissait de charger avec des fourches sur des grands plateaux traînés par un tracteur des balles de foin déjà fixées. Les moines posaient ces balles de foin les unes sur les autres, mais la mienne me retombait dessus et en faisait tomber une autre. Et je voulais y arriver, je voulais. À la fin du séjour, je rendais plus de services aux moines que je ne les perturbais et j'arrivais à apporter ma petite main-d'œuvre. Si c'est dans un monastère de trappistes, qu'on est vêtu, pour passer inaperçu, d'une grande robe marron avec un capuchon, un vêtement de travail de moine, un peu de romantisme s'y mêle, «le moine est un défricheur, le moine est un bâtisseur». Mais, romantisme à part, c'est la même chose au Bost. Je vous en prie, tous et toutes, ne considérez pas vos tâches matérielles comme des corvées mais comme une part importante de votre sadhana. Je voudrais être capable de vous convaincre! «Moi je sais vraiment nettoyer une baignoire, personne ne peut nettoyer la baignoire plus vite que moi et mieux que moi et avec une économie de gestes et une économie de détergent. » « Moi je sais enlever la poussière, quand j'ai passé l'aspirateur, il n'y a plus un grain de poussière et j'ai été vite. » Parce que c'est important aussi de ne pas mettre trois heures si un expert est capable de mettre une demi-heure. Faire la vaisselle, faire la cuisine, tout peut être accompli bêtement, mécaniquement, non consciemment et «faire>> met en jeu tous les aspects de vous-mêmes. L'intelligence est nécessaire pour planifier, organiser, voir: voilà comment il faut m'y prendre, voilà où il faut poser les légumes, voilà où il faut poser les légumes lavés, voilà quelle casserole il faut utiliser. La participation du cœur est nécessaire. L'émotion brouille tout, le refus, l'énervement parce que le couteau coupe mal, parce que les pommes sont trop mûres pour la compote que vous vouliez préparer. L'émotion intervient aussi parce qu'il y a une inévitable insertion dans un ensemble: vous « faites à fond la salle de bain un jour et le lendemain il y a une couche de crasse circulaire, bien connue des nettoyeurs de baignoire. L'émotion se lève contre le salaud qui aurait bien pu rincer quand son eau était encore chaude au lieu de me faire de la crasse figée». Dès qu'il y a un soupçon d'émotion, votre faire ne peut plus être juste.
C'est un grand chemin, mais qui n'intéresse plus du tout les merveilleux Occidentaux si fiers de leur technique. C'est le vrai chemin des moines zen, le vrai chemin des moines tibétains, le vrai chemin des moines trappistes. Et pourquoi n'arriveriez-vous pas à manier l'aspirateur comme moi j'avais fini par manier la caméra? C'est le corps entier qui manie l'aspirateur. Peut-être vous allez sentir où vous devez fléchir, où vous devez pivoter, la juste façon de vous mouvoir. Que c'est intéressant de voir des professionnels qui savent bien travailler!
Si Swamiji m'a dit: «It saved you» je dois reconnaître: «Ce sont les groupes Gurdjieff qui m'ont sauvé», parce que ce travail y était très prisé. Je me souviens d'avoir raclé une surface de plancher qui faisait au moins 180 mètres carrés. C'était des parquets très abîmés et il fallait les racler non pas à la paille de fer mais avec des morceaux de verre brisé. J'avais accepté cette tâche, n'étant pas capable de faire mieux. J'essayais de voir comment économiser mon énergie, ne pas être fatigué, bien me tenir accroupi, me relâcher dans le mouvement que j'allais faire; vous ne grattez pas un parquet uniquement avec la main qui tient le morceau de verre, c'est le corps entier qui doit participer. Dans le contexte des groupes Gurdjieff, j'avais l'impression de faire quelque chose d'aussi important que de rester en méditation pendant une heure, tellement on insistait pour nous sur cette capacité d'artisan. Gurdjieff disait: «Un cordonnier qui sait vraiment faire des chaussures est un homme avec qui on peut parler de sagesse. »
Tous les éléments qui composent la vie du Bost font partie du chemin. Aucun n'est une corvée, une concession: «Il faut bien, c'est casse-pieds comme tout mais... » Alors on le fait mal, émotionnellement et l'attitude physique n'est pas bonne. Qu'est-ce que ces attitudes infantiles dont j'ai été si souvent témoin depuis six ans? Ce n'est pas l'aspect casse-pieds du Bost», c'est aussi important que d'écouter des causeries. Ce qui fait un ashram, c'est cette mise en œuvre de la totalité de vous-mêmes: le bon sens, le cœur à l'ouvrage et l'intelligence du corps. Un ashram est à l'image de l'existence. Il y a des gens qu'on aime et des gens qu'on aime moins, des anciens qui ont autorité pour nous donner certaines instructions, des condisciples qui font mieux que nous, d'autres qui font moins bien que nous.
Le Bost est un résumé de l'existence. Cette bénédiction vous a été donnée puisque le Bost, au lieu d'attirer uniquement des intellectuels comme c'était le cas auprès de Swamiji (nous avions tous fait des études supérieures) - concerne des aristocrates et des ouvriers d'usine, des professeurs, des employés, des secrétaires, des médecins, des hommes d'affaires. C'est un résumé de l'humanité occidentale, les sexes diffèrent, les milieux d'origine, les âges, les capacités différent.
Voilà une opportunité de se situer par rapport aux autres. Le Bost est à l'image de la vie et vous n'êtes pas dépaysés comme au sein d'un monastère de trappistes. Dans l'atmosphère sereine et pieuse du monastère, il y a un danger. Comme vous n'êtes pas vraiment moines trappistes, vous avez les « avantages sans avoir les inconvénients » et, quand vous retournez dans la vie ordinaire, finie la paix du cloître. Au Bost, il n'y a pas la paix du cloître: il y a le chien qui aboie la nuit, l'aspirateur qui fait du bruit quand je voulais rester silencieux dans ma chambre, la personne supposée m'aider à faire la cuisine et qui ne m'aide pas du tout comme je m'y attendais. Comme c'est intéressant! Sainte Thérèse d'Avila, elle qui s'élevait en lévitation, a dit: « Mes sœurs, vous trouverez Dieu dans les casseroles de la cuisine. »
Encore plus au Bost où vous ne vivez pas le mysticisme, les prières, les veilles nocturnes de Thérèse d'Avila. Bien sûr, ce n'est pas dans l'aspirateur que vous trouverez Dieu, mais dans la juste façon de passer l'aspirateur. Il n'y a pas de grandes actions et de petites actions, il n'y a pas d'actions extraordinaires et d'actions médiocres. Il y a les actions qui sont accomplies de façon médiocre ou de façon extraordinaire. Le couple de Portugais a nettoyé la petite maison de manière parfaite. C'était admirable de les voir faire, c'était grand, c'était noble. Au Bost, vous vous exercez pour retourner dans l'existence, où vous allez retrouver votre vie de mère, d'épouse, de secrétaire, de professeur, d'artisan, de cadre, de directeur.
Dans l'enseignement de Gurdjieff, le mot clé était le mot faire: «L'homme ne fait rien, tout arrive; et ce qui est vraiment miraculeux, c'est d'être capable de faire. J'ai retrouvé cette même vérité chez Swamiji avec le verbe anglais to do que je traduis donc par agir pour pouvoir jouer sur les mots agir et réagir. Être vraiment capable d'agir, être un agissant, c'est un grand accomplissement. Mais, si cela ne doit pas rester simple-ment des mots, en quoi consiste le fait d'être un agissant? Cela consiste d'abord, pour s'entraîner, à faire au sens de fabriquer, fabriquer quelque chose de vos mains ou bien faire la vaisselle, faire le ménage et le faire bien.
C'est le mode d'emploi de l'enseignement. Profitez de ce que vous êtes ici pour vous entraîner, vous exercer dans de bonnes conditions pour pouvoir ensuite mettre en pratique dans votre existence. Il est plus facile au Bost de se souvenir de l'enseigne-ment, de se souvenir de la vigilance et on est moins emporté. C'est aussi un lieu différent de l'existence ordinaire, il y a une certaine atmosphère, une aide mutuelle que vous vous apportez, et les efforts de chacun profitent à tous. Quand quelqu'un se conduit de façon juste, il est d'abord un peu jalousé et ensuite la meilleure part de vous reconnaît et accepte la leçon. Le Bost est à la fois un endroit proche de la vie ordinaire et un endroit différent où la mise en pratique de l'enseignement est favorisée.
Ce que j'ai dit aujourd'hui paraît terre à terre mais je vous promets que c'est essentiel: allez dans un monastère zen et voyez les moines zen passer le balai dans les interminables couloirs de ces bâtiments de terre; allez voir une équipe de moines tibétains reconstruisant un petit monastère, comme je l'ai vu à Ghoom, près de Darjeeling, chez Chatral Rinpoché; allez voir les moines trappistes. La seule façon de ne pas rêver la spiritualité, c'est de l'incarner dans la manière dont vous frottez une assiette ou dont vous êtes conscients en jetant la quantité nécessaire de produit dans l'eau de la lessive au lieu d'en user trop ou trop peu.
Et je vais conclure sur une parole que j'aime beaucoup, elle est de Rinzaï (Lin-Tsi en chinois, Rinzaï en japonais), un des grands maîtres du zen ou plutôt du tch'an. Un groupe de disciples discutait pour savoir ce qui était le plus miraculeux des deux grands « pouvoirs», marcher sur les eaux ou s'élever dans les airs en lévitation. Rinzaï s'approche, les entend discuter et intervient avec la puissance du maître zen: «Minables tondus! ce qui est réellement miraculeux, c'est de marcher sur la terre! »
Voilà une parole de gourou.
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Ce sentiment d'être grandit à mesure que l'ego guérit, comme le poussin grandit en dévorant le jaune d'œuf. Comme le petit germe qui grandit à l'intérieur de la coquille, ce «je-suis >>> grandit en vous en se nourrissant de ce qui, aujourd'hui, paraît au contraire vous dévorer, c'est-à-dire de ce qui vous constitue et ce qui constitue votre existence. C'est comme cela que le Soi s'épanouit, jusqu'à ce que toutes les limites et les impuretés aient disparu, jusqu'à une existence qu'on peut appeler absolue. Sur cette existence absolue du Soi on a beaucoup dit ou écrit. Mais c'est de vous qu'il s'agit. Le point de départ c'est vous, le point d'arrivée aussi. Vous verrez bien comment vous allez grandir, vous verrez bien comment vous allez dépasser le sens de la séparation, le sens de la limitation. Vous allez devenir infinis, vous allez découvrir que votre propre conscience est aussi vaste que l'univers entier.
Vous savez, auprès de Swamiji, il m'a fallu des années pour croire en moi. Maintenant je peux comprendre à quel point je ne croyais pas en moi, à quel point je doutais et tout le monde doute. Par conséquent j'étais obligé de donner une importance exagérée au peu qui me rassurait. J'étais assez bon élève, je passais toujours dans la classe supérieure sans redoubler, j'ai eu mon baccalauréat à seize ans. Et puis je suis rentré en hypokhâgne pour « faire Normale supérieure» et, au bout de trois mois d'hypokhâgne, j'ai vu que je ne pouvais pas suivre, je m'essoufflais. Ah, j'ai compris que même ce point d'appui intellectuel me trahissait: je ne suis même pas si doué intellectuellement que je le croyais parce que j'ai été premier en français, second en philo; avec ceux qui sont vraiment forts je ne peux plus me mesurer. Alors j'ai commencé à compenser, par n'importe quoi et je ne vous donne là qu'un exemple, il y en aurait beaucoup d'autres.
Si nous disséquons un corps subtil et non plus un corps physique, nous retrouvons une grande complexité ou, si vous préférez, une grande richesse d'émotions, de peurs, de désirs réagissant les uns sur les autres. Tout devient compliqué, plus rien n'est aisé, naturel, et cela parce que nous n'osons pas nous affirmer. Nous ne pouvons pas proclamer: «j'existe, c'est moi, j'ai le droit d'être». Et entendez bien cette phrase de Swamiji: Mes patients sont pour moi, pour me permettre d'être un médecin, pour me permettre de grandir. Mon dharma est d'être médecin, donc il faut que j'aie des malades à soigner, sinon je ne suis plus médecin; donc les malades sont pour moi. Tant mieux pour eux s'ils guérissent, mais mes malades sont pour moi parce que c'est de vous qu'il s'agit.
Soyez intelligemment égoïstes, et l'ego peu à peu deviendra le Soi. Osez, osez vous affirmer: «Je suis un père et je vais réussir l'éducation de mes enfants. Je suis un père, je suis un époux, je suis un médecin, je suis un directeur, je suis une secrétaire, je suis un maçon, c'est moi. » Et je suis un être divin, voilà la vérité, je suis Shiva, je suis l'atman. Si le sentiment de soi réel grandit, les compensations inutiles tomberont, les susceptibilités infantiles tomberont.
Mais proclamez ce que vous êtes, pas ce que vous voudriez être parce que, cela, c'est un mensonge. J'ai plusieurs fois fait référence à cette comparaison (véridique) que Swamiji m'avait donnée un jour: un petit garçon indien dont le père était médecin s'était emparé du stéthoscope et le traînait derrière lui en proclamant: je vais soigner les malades pour gagner de l'argent. Combien d'adultes sont aussi infantiles et aussi éloignés de la vérité que cet enfant? N'affirmez pas ce que vous n'êtes pas, comme le fait l'ego à longueur de journée pour essayer d'améliorer un peu la situation affirmez ce que vous êtes. Et en affirmant ce que vous êtes, peu à peu vous affirmerez le Soi lui-même et les limites, les finitudes disparaîtront. Un ego doutant trop de lui ne peut pas réaliser l'atman. Jamais.
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Si l'affirmation suprême, celle de Dieu Soi-même, c'est «Je suis ce que Je suis», si, pour les chrétiens, l'affirmation suprême du Christ, c'est: «Avant qu'Abraham fût, Je suis», n'importe lequel d'entre vous, aussi débutant soit-il sur un chemin d'éveil -et même en dehors de tout chemin d'éveil -, peut dire aussi : « Je suis.» Rien que cela, si vous l'entendiez vraiment, devrait vous laisser le souffle coupé. Dieu dit: «Je suis » et moi aussi, je peux dire: « Je suis. » Et d'ailleurs vous le dites toute la journée! Mais alors, je tiens le langage même de Dieu? Eh oui!
Mais que signifie exactement: «Je suis»? L'enfant apprend très vite à dire « je suis». Pour commencer, la plupart des petits enfants parlent d'eux à la troisième personne. Ils comprennent leur prénom, ils comprennent que c'est eux qui sont désignés par Carole ou Jean et ils commencent par parler d'eux à la troisième personne. Ensuite ils adhèrent à cette première personne et, quand ils utilisent «je suis», on dit qu'ils ont trouvé leur propre identité.
Chaque fois que vous employez l'auxiliaire « être » à la première personne, vous tenez le langage même de Dieu, si vous acceptez que je me réfère à l'Ancien Testament, ou, si vous voulez que nous nous en tenions strictement au Vedanta hindou, vous employez le mantram: aham asmi» et vous affirmez l’Être, vous affirmez la réalité. «Je suis est la parole la plus sacrée que vous puissiez prononcer puisque c'est celle même que Dieu a prononcée. Oui, chaque fois que vous dites: « Je suis », cela illustre ce que j'ai dit au début de cette réunion: la réalité suprême, l'extrémité du chemin, d'un certain point de vue, est bien moins éloignée de vous que vous ne l'imaginez.
Avant d'entrer un peu plus dans les détails, je voudrais rappeler aussi pour ceux qui connaîtraient tant soit peu l'hindouisme et notamment le Vedanta, qu'un des passages les plus souvent cités des Upanishads commence par asato ma sat gamayo: de asat conduis-nous à sat (le petit mot sanscrit sat, avec le a privatif comme en français donne asat). On traduit parfois par: du non-vrai, conduis-nous au vrai, ou bien: «du non-être conduis-nous à l’Être, ou bien: de l'irréel, conduis-nous au réel, ou bien encore: de ce qui n'est pas, conduis-nous à ce qui est». Et toutes ces traductions sont justes.
Effectivement, si le langage que nous utilisons a un sens autre que ce qui convient à notre mental et nous maintient dans l'aveuglement, la vérité, c'est ce qui est et la non-vérité, c'est ce qui n'est pas. La vérité, c'est ce qui est. Entendez bien ces mots. Ils sont décisifs.
Ce petit mot sanscrit sat est très important. La vérité, c'est ce qui est. Swamiji employait beaucoup en anglais le mot vérité, truth. Les hindous disent aussi « seeker of truth», «chercheur de vérité ». Qu'est-ce que cette recherche de vérité ou cette recherche du réel, par rapport au monde irréel dans lequel on vit. L'opposé de vérité, dans le langage de Swamiji, n'était pas le mot lie (qui signifie «mensonge» au sens ordinaire du mot), c'était untruth. Maintenant, si vous voulez considérer que untruth, non-vérité, pourrait être traduit par «mensonge», pourquoi pas? Untruth, «non-vérité». Entre nous, n'ayons pas peur des mots, untruth - «non-vérité » - veut dire « mensonge». Seulement généralement, nous employons le mot «mensonge» pour les mensonges conscients. Ces mensonges délibérés, plus ou moins conscients, ceux qu'on punit le plus sévèrement chez un enfant, ne sont hélas pas les plus graves. Ce qui est grave, c'est le mensonge dont vous êtes dupes vous-mêmes. Le mot « mental» a la même origine que mens, mentiri en latin ou «mensonge, comme manas en sanscrit. L'état ordinaire de conscience est un état de non-vérité, de mensonge même si c'est un mensonge apparemment sincère, de bonne foi. Tout le mal, ou tout le Malin comme disait le Christ, donc toute la souffrance, vient de ce que vous vivez dans un monde de mensonges, même quand vous croyez connaître la vérité.
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Des mots, passez à la compréhension et que ce ne soit plus Arnaud qui le dise ; vous le reprenez à votre compte. « Digest, assimilate, make it your own » disait Swamiji. « Digérez, assimilez, faits-en votre propre bien, votre propre substance, votre propre être » pour que cet enseignement vous l’ayez dans le sang, comme on dit.
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Entendez-moi bien: vous pouvez cesser de penser. Cela ne veut pas dire avoir un tracé plat sur l'électroencéphalogramme; cela veut dire voir, au lieu de penser. Je vous promets une fois de plus que ce que je vous dis, je l'ai vérifié, je le prends à mon compte. Manonasha, «destruction du mental». Thoughtlessness, « le fait de ne plus penser ». C'est l'affirmation des sages hindous ou bouddhistes. Il vous faudra peut-être quelque temps pour faire la différence entre penser et voir mais au moins je vous assure que vous ne serez pas dans cette situation tragique d'avoir consacré quarante ans de votre vie à la «spiritualité » et à soixante ans d'être toujours dans la dualité, toujours dans la souffrance, toujours à rêver de quelque chose qui n'est pas.
Je me souviens qu'un jour, j'avais parlé pendant une demi-heure à Swamiji, et avec quelle intensité, de ce qui me faisait mal, de ce qui me touchait, de ce que je considérais comme important. Au bout d'une demi-heure, il a bien fallu que je reprenne mon souffle; Swamiji a enfin pu placer un mot et il a dit: « only thinking» («uniquement de la pensée»). Inutile de vous dire que s'il me l'avait dit tout au début du chemin, je n'aurais pas compris; s'il me l'avait dit un peu moins au début du chemin, cela m'aurait fait tellement mal d'être rabroué à ce point qu'il m'aurait fallu quatre jours pour m'en relever. Mais j'avais un peu grandi, j'étais un peu moins infantile et il pouvait devenir « un peu dur» (a little hard) avec moi.
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Aujourd'hui, je m'exprime d'une manière un peu différente: ce que je suis, je le suis. « Je suis ce que je suis», c'est tout. Sinon, je crée un second et je commence de nouveau à nier la réalité. Affirmez toujours! Toujours, affirmez la réalité. C'est l'acte sacré entre tous. Et l'acte blasphématoire entre tous, c'est de nier la réalité. Considérez que la réalité, c'est la volonté de Dieu. Et je ne peux pas la nier, sans être dans une attitude de péché, sans être soumis au «Prince de ce monde».
Cette parole: «je suis ce que je suis est miraculeuse. Et, quand je dis « miraculeuse», ce n'est pas une façon de parler. Si je dis « miraculeux», je le dis avec une totale conviction. Par rapport aux lois ordinaires qui sont celles du Prince de ce monde et qui sont celles du mental et de la dualité, si vous osez affirmer que ce qui est est, et affirmer ce que vous êtes, c'est miraculeux. Tout change. Vous découvrez le centre en vous, la souffrance disparaît, la vie est éclairée et illuminée. Enfin, vous vous êtes trouvés vous-mêmes; enfin, vous êtes nés ou re-nés d'esprit et d'eau. Enfin vous sentez: je suis sur le chemin.
Lorsque vous n'êtes pas sur le chemin, vous avez beau essayer de vous mentir, vous savez bien que vous n'êtes pas sur le chemin. Vous continuez à être tristes, découragés, facilement emportés par les déceptions de la vie. Qu'est-ce qui peut encore décourager, qu'est-ce qui peut encore atteindre un être qui sait qu'il est sur le chemin? Plus rien. C'est parce que tant de gens qui ont consacré leur vie à l'ésotérisme ou à la spiritualité savent qu'ils ne sont pas sur le chemin, qu'il y en a tant qui au bout de trente ans d'ashrams sont toujours malheureux, Moi je savais bien que je n'étais pas sur le chemin, même après avoir passé plus d'un an de ma vie auprès de Ma Anandamayi. Je savais que la voie existait mais je savais que je n'étais pas sur la voie.
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Il n'y a rien d'autre à dire. Tout le reste peut être récupéré par le mental. Dieu peut être récupéré par le mental. Il l'a été tant et plus à travers les siècles. Mais le mental ne peut plus récupérer l'affirmation positive de la réalité: «je suis ce que je suis. Enfin, vous marchez sur un sol ferme. Enfin vous cessez de vous nier vous-même, de créer le conflit, le doute, l'incertitude. Surprenez-vous en train de penser ou de dire: je ne suis pas. Voyez comment vous pouvez inverser la proposition pour dire: je suis sans discuter. Je suis, oui ou non. Et affirmez-le de tout votre cœur parce que c'est ce que vous avez de plus précieux.
Tout le reste est imaginaire, illusoire et mensonger. « Je suis paralysé ». Vous avez affirmé «je suis», «je suis ce que je suis». Et c'est tout le secret de ceux que vous avez peut-être approchés et que vous avez reconnus comme des sages. Ils incarnent ce que je dis aujourd'hui. Prenez la question sous tous les angles, regardez, vous verrez: ils sont ce qu'ils sont. J'ai rencontré des sages infirmes, j'ai rencontré des sages paralysés, j'ai rencontré des sages malades mais, parce qu'ils affirmaient je suis ce que je suis, ils témoignaient pour «Je suis». Et le simple fait d'entrer en contact avec eux nous aidait un peu à nous situer dans notre propre «Je suis réel et véridique.
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«Je suis! » Sobrement. La vérité et le respect sacré de la vérité. Alors, vous découvrirez ce qui est au-delà des contraires. Il y a un « fatigué » qui est le contraire de «reposé » et il y a une réalité qui n'a pas de contraire, qui n'est pas le contraire d'autre chose, et c'est cela que vous cherchez. Vous ne la trouverez pas seulement en méditation, quand toutes les pensées s'arrêtent, dans un samadhi quelconque, à condition encore que vous soyez capables d'arrêter les pensées et d'entrer en samadhi. Vous la découvrirez dans la réalité relative qui est toujours à votre disposition pour devenir la réalité absolue. Un « je suis » pleinement d'accord avec la vérité parce que rien d'autre n'existe que celle-ci. Et «je suis fatigué cesse d'être pénible; «je suis fatigué » cesse d'être le contraire de «je suis reposé » ou «je suis en pleine forme». « Fatigué » devient neutre. «Tout est neutre, et vous, vous qualifiez de bon et de mauvais. »
Tout cela est vrai et c'est le chemin le plus rapide. Et ça paraît clair. Bien sûr, je le dis à l'aide d'un vocabulaire simple. Quand nous avons découvert Swamiji et quand nous avons commencé à comprendre, nous nous sommes dit: «C'est fantastique!» Ces petites phrases, cette puissance de clarté à laquelle il n'y a rien à répondre. Voilà qui me conduit à la neutralité. Un «Je suis fatigué», qui est neutre. Et si ce «fatigué est vraiment neutre, le «je suis» s'affirme également neutre, libre. Et ce qui peu à peu se dégagera, dominera, c'est « Je suis». Et ce « je suis», c'est la porte directement ouverte sur le Soi, c'est la porte directement ouverte sur le réel.
Voyez le lien entre la plus haute métaphysique des Upanishads et du Vedanta et votre existence ce soir et demain. Pour moi, le grand apport de Swamiji a été de faire passer la vérité métaphysique dans l'immédiat de ma journée qui allait venir si j'avais mon entretien du matin, ou du lendemain si j'avais mon entretien le soir. Cela devient vrai tout de suite, libre à moi de continuer à écrire des bouquins de métaphysique ou de m'engager sur le chemin réel.
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Certes, on trouve bien, dans la littérature chrétienne, l'abandon de la volonté propre, l'effacement de soi, l'humilité, le renoncement à soi-même («Ce n'est plus moi qui vis, c'est le Christ qui vit en moi ») mais aujourd'hui, cette vérité ne nous est plus proposée à nous hommes modernes dans un langage aussi fort, aussi étayé intellectuellement, aussi convaincant que celui de l'hindouisme et du bouddhisme. Très souvent, elle est associée pour vous à de vieux souvenirs plus ou moins décevants de votre éducation catholique ou protestante. Dans l'hindouisme et le bouddhisme, cet effacement de l'affirmation individuelle est présenté comme le but suprême, le suprême accomplissement de l'existence, qui va exactement au rebours de notre inclination normale, pour laquelle le « je suis quelqu'un apparaît comme le but à poursuivre dans tous les domaines.
De cette manière, le problème est bien posé, le chemin est clairement tracé. Ensuite, il y a les modalités, les détails; je ne prétends pas que tout puisse être résumé en quelques minutes. Plus je m'affirme, plus je m'emprisonne dans ma limite, que ce soit dans un domaine ou dans un autre ou dans plusieurs domaines à la fois. Mais je peux trouver le secret de la non-affirmation individuelle, le moyen d'exprimer: «je suis mais je ne suis rien de particulier, je lâche prise complètement, j'abandonne. Si vous renoncez à être quelqu'un, alors vous avez une chance de dépasser toutes les limitations et de résoudre tous les conflits. Parce que je ne suis rien, je suis tout, je suis chaque chose, je suis un avec l'univers entier.
Bien sûr, je me suis beaucoup débattu avec ce point de l'enseignement. J'ai assez vite senti qu'il devait être la vérité et j'ai dû mesurer la puissance de la vitesse acquise, qui continuait à me pousser dans une direction dont, en même temps, j'entre-voyais qu'elle n'était pas la direction juste; et je mesurais en moi la puissance de ces vasanas qui continuaient, elles, à vouloir proclamer: je suis « Arnaud Desjardins» et «Arnaud Desjardins producteur à la télévision», «Arnaud Desjardins auteur de livres »...
Cette affirmation égocentrique peut s'exprimer professionnellement face à la société si l'on a une carrière tant soit peu publique, dans un métier comme le spectacle ou comme la politique. Mais elle peut aussi se faire chez soi et un père en arrivera à affirmer: «je suis quelqu'un en face de son propre enfant ce qui est très facile parce que l'enfant est faible et fragile, même s'il est têtu et je décide «qu'il va voir ce qu'il va voir et ça ne se passera pas comme ça et ici c'est moi qui dirige - c'est-à-dire dans ma petite famille. Vous pouvez aussi manifester cette affirmation individuelle en dehors de toute ambition de réussite mondaine, sociale ou politique.
Si vous êtes un peu attentifs, observez - et vous l'avez peut-être déjà observé ce qu'il y a tout de même d'étonnant et de tragique à voir un homme ou une femme de trente ans, père ou mère, entrer en conflit direct et ouvert avec un enfant de quatre ans et demi et se mettre à égalité avec lui, chacun affirmant: «je suis moi». C'est forcément l'éducation de l'enfant qui en fait les frais. Et cet enfant qui aura été « contré » gardera en lui la nécessité de prendre sa revanche et fera les mêmes erreurs avec ses propres enfants. Nous pouvons plus facilement affirmer: « je suis quelqu'un et vous allez voir qui je suis auprès de nos « petits » qu'auprès de collègues ou de concurrents sérieux dans la vie professionnelle ou dans nos autres activités.
En vérité, c'est très simple. Tout est contenu dans une seule phrase à laquelle vous pouvez réfléchir pendant bien des jours: « Si je suis quelque chose, je ne suis pas tout le reste. » Si je suis blanc, je ne suis ni rouge, ni bleu, ni noir. Si je suis rond, je ne suis ni triangulaire, ni carré, ni rectangulaire. Par conséquent je sens ma limite, «tout le reste m'échappe, m'attire ou me repousse, et je ne peux pas être vraiment en paix et satisfait. Si je ne suis à titre personnel - rien, eh bien, par là même, je suis tout. Je suis chaque chose ou, si vous préférez, je suis un avec chaque chose. C'est l'accès à ce qu'on a appelé la conscience cosmique, la conscience supramentale, la conscience supra-individuelle, les états supérieurs de conscience.
Si, y ayant réfléchi un peu, l'on se convainc de cette affirmation, le chemin commence parce qu'on est bien obligé de se rendre compte avec étonnement que cette affirmation individuelle, qui ne peut aboutir qu'à une impasse, demeure très forte. Eh oui, elle est faite de ces vasanas dont parlent les sages hindous. Ce sont les vasanas, les demandes que vous portez en vous, qui vous exilent du Royaume des Cieux ou du Soi et de votre souveraine liberté.
Voyez bien le paradoxe: plus je m'affirme, plus je m'emprisonne; plus je renonce à m'affirmer, plus je deviens vaste, plus je deviens libre, plus je me sens fort. « Celui qui veut sauver son âme la perdra», a dit le Christ. Celui qui est prêt à perdre son âme la sauvera. Je pourrais décrire le chemin comme la découverte de notre difficulté à mettre en œuvre cette vérité à condition que vous l'ayez tant soit peu acceptée, c'est-à-dire que vous aspiriez à cette liberté intérieure. Une force toute-puissante nous pousse à continuer de proclamer à travers nos pensées et nos comportements: « je suis quelqu'un, je suis moi, vous allez voir qui je suis».
L'analyse des composantes de cette force absurde constitue la presque totalité des connaissances yogiques ou psychologiques du Vedanta hindou, ou du bouddhisme. Les hindous et les bouddhistes vont même plus loin; ils montrent que, dans ce monde humain, nous n'échapperons jamais à la limitation et que le but suprême de l'existence est de ne plus revenir dans ce monde humain sous la forme physique. Mais, tant que ce désir d'affirmer «je suis moi subsistera insatisfait en vous, vous reprendrez une forme physique pour continuer, d'existence en existence, cette vaine tentative de triompher là où aucune victoire définitive n'est possible.
C'est le renversement de cette démarche qu'on appelle nirvana chez les bouddhistes et libération chez les hindous. J'ai fini de m'affirmer à titre individuel. J'ai retrouvé en moi la
conscience de la totalité et je n'ai plus de raison de continuer ce jeu sans issue. Ou alors - c'est la conviction des bouddhistes du Mahayana je peux continuer à revenir dans ce monde mais librement, non pour m'affirmer moi-même mais pour l'amour de la manifestation, comme un danseur danse par amour de la danse, ou pour aider les autres. C'est ce qu'on appelle l'idéal du bodhisattva: renaître sous forme humaine, physique, tant qu'il y aura des êtres qui tâtonnent - encore dans l'erreur, l'aveuglement et l'illusion.
Mais, même en admettant que votre conviction soit réelle, même en admettant que vous ayez été touchés par l'essence unique de tout message spirituel - l'effacement de cette prison de l'individualité, une tentation vous poursuit jusque dans votre ascèse: vous voulez devenir quelqu'un dans le domaine de la spiritualité. Le Malin est vraiment malin! Mind is so tricky», disait Swamiji: «le mental est si retors». Nous fabriquons encore une impasse. « Je veux m'affirmer comme un grand disciple»; ou «je veux m'affirmer même, pourquoi pas, comme un grand sage». Comme le disait récemment l'un d'entre vous: « Dans tous ces mouvements spirituels, ashrams et autres, tout le monde veut être général!»
Soyez honnêtes avec vous-mêmes, je pense que vous serez d'accord. Pendant des années j'ai constaté cette force en moi dont je devais bien tenir compte, et, même lorsque j'étais conscient de mes intérêts spirituels, c'est-à-dire quand je n'étais pas complètement emporté dans une poursuite amoureuse ou professionnelle, en fait - c'était me mettre en contradiction stupide avec moi-même mais c'était là je rêvais d'être un nouveau Ramana Maharshi. Et atteindre la libération sous la forme d'un humble et anonyme frère convers qui vit en communion permanente avec Dieu et dont la vie consiste, dans l'anonymat, à éplucher des légumes pour soixante autres moines, ne me faisait guère envie!
Là où notre mental est absurde, c'est quand il s'engage dans un chemin tout en venant immédiatement fausser celui-ci. Même dans un ashram hindou, cette revendication individuelle subsistait. Eh bien oui, elle ne s'efface pas tout de suite. La vérité est que la maladie de la comparaison est toujours active : « je veux m'affirmer comme un grand disciple. Je veux être reconnu comme un grand disciple», avec cette pensée aberrante et monstrueuse: « je veux réussir dans la spiritualité». Qu'est-ce que cela peut bien signifier? Je veux réussir dans la politique, je deviendrai un Chirac ou un Rocard; je veux réussir dans les affaires, je gagnerai beaucoup d'argent; je veux réussir dans le monde et je serai reçu chez les Montmorency et les Rohan-Chabot; je veux réussir dans l'art et on fera trois heures de queue pour m'entendre jouer du violon et je veux réussir dans la spiritualité.
Si nous parlons le langage de la sagesse, votre réussite ou non-réussite n'est plus votre affaire, c'est l'affaire de Dieu ou l'affaire de la Shakti, de l'énergie cosmique et de la marche générale de cet univers. Cela vous est donné «par surcroît». Si la sœur Thérèse s'était mis en tête qu'on construirait une immense basilique à Lisieux et que des pèlerins y viendraient du monde entier à cause d'elle, elle ne serait jamais devenue sainte Thérèse de Lisieux. Elle serait devenue une nonne paranoïaque et elle aurait manqué sa vie mystique. Il se trouve que maintenant Lisieux est devenu un haut-lieu par l'effacement même de Thérèse.
Cette ambition est la plaie de la spiritualité. L'Inde n'est nullement épargnée dans ce domaine. Des « grands Swâmis » avec de très belles robes saumon ou orange entendent être traités comme des grands Swâmis et il y a des petits sâdhus que les grands Swâmis regardent avec mépris. Ne croyez pas que tout soit parfait dès qu'on foule le sol de l'Asie.
De même, on voit chez les chrétiens des ambitions de réussite tout à fait étonnantes. Certains jeunes gens font leur séminaire pour être prêtres avec l'idée bien arrêtée de devenir au moins évêques, si ce n'est pas cardinaux! Je me suis autre-fois occupé des émissions catholiques du dimanche matin à la télévision, et, approchant certains membres du clergé, j'ai été étonné de voir leur désir de publier des livres, de savoir combien leurs livres avaient été tirés, s'ils allaient être traduits en plusieurs langues. Ah, quel enseignement! Ils écrivent un: « Jésus-Christ pour l'homme moderne» ou un «Dieu au xx siècle» avec une ambition humaine de tirages et de traductions. À un échelon plus subtil, cela devient le rêve d'être un grand saint, un grand mystique, un nouveau saint Jean de la Croix et non pas un frère anonyme comme il en existe dans tous les monastères.
Nous nous trouvons à la croisée des chemins. Qu'est-ce que je veux? Être un grand disciple de Mâ Anandamayî, une grande figure de la spiritualité ou échapper à l'affirmation individualiste de l'ego? C'est vite fait de se dire: «Oh, moi, mes ambitions sont spirituelles, je ne cherche pas du tout à devenir un grand écrivain, un grand homme d'affaires, un grand homme politique. Je cherche à devenir un grand sage.» Mais ça ne fait pas beaucoup de différence quand ça n'est pas un mensonge encore plus pernicieux: je suis incapable de devenir un grand homme politique, incapable de devenir un grand homme d'affaires et incapable de devenir un grand écrivain parce que je n'ai ni la capacité intellectuelle, ni l'audace, ni les dons, ni la puissance de travail - par conséquent je deviendrai un grand personnage dans la spiritualité et ce sera ça ma réussite.
C'est la plaie de tous les centres spirituels où chacun essaie de s'affirmer, généralement par l'imitation du gourou, imitation qui parfois touche à la caricature, ou l'imitation d'un certain style. On se fait par exemple une certaine idée de ce qu'est le style zen: des paroles incongrues, des éclats de rire bruyants, des gestes qui ne signifient rien mais qui sont censés avoir une grande profondeur symbolique. J'ai autrefois approché des gens qui avaient leur sincérité comme j'avais la mienne et leur aveuglement comme j'avais le mien, chacun dans son domaine, et qui m'affirmaient à titre individuel en tant que moines zen, yogis hindous ou autres pourvu que cela mette en valeur leur personnalité. La robe noire avec les larges épaules a beaucoup d'allure; le crâne complètement rasé, ça impressionne les profanes. Quelle puissance du Malin pour nous rouler!
Le personnage du moine zen est plus intéressant, plus pittoresque, plus facile à manifester. Mais c'est vrai toujours. Et je peux vous en parler honnêtement comme d'une tragédie. Pendant des années, je me suis débattu à l'intersection de ces deux possibilités, celle de renoncer à être quelqu'un pour « être » tout simplement, et celle de l'ego qui ne pouvait pas imaginer un accomplissement dans le lâcher prise, qui «récupérait toutes les tentatives et qui me poussait à m'affirmer dans mon individualité comme un personnage spirituel.
Dans ce domaine, les ruses de l'e n'ont pas de cesse. Il est inépuisablement capable de nous rouler. Quand nous avons démasqué les formes les plus grossières, nous butons sur une forme plus subtile mais qui est toujours une affirmation individuelle. Il semble que c'est comme de peler un oignon ou un artichaut qui n'aurait jamais de fin: plus on enlève de feuilles, plus il en reste.
La forme la plus grossière, bien sûr, c'est que la spiritualité devienne le domaine dans lequel vous soyez à l'aise, dans lequel vous vous fassiez un nom, dans lequel vous réussissiez à vous imposer auprès des autres. Celui qui est « disciple» depuis trois mois commence déjà à avoir ses admirateurs et sa petite cour d'auditeurs et, si possible, d'auditrices. Et puis viennent tous les infantilismes: Est-ce que les autres disciples reconnaissent ma grandeur de disciple? Est-ce que le gourou reconnaît suffisamment ma valeur? Est-ce qu'il m'a suffisamment regardé, est-ce qu'il m'a suffisamment honoré? Et certains «gourous» sans scrupules réussissent splendidement comme « maîtres » en jouant sur cet infantilisme des disciples, en donnant des titres et des promotions, qui font que tout le monde attend, espère et persiste avec l'idée d'atteindre un jour certains honneurs et certaines consécrations.
Je peux vous dire sincèrement que, vivant à l'ashram de Swamiji, à l'ashram de Må Anandamayi, à l'ashram de Swami Ramdas, auprès de maîtres d'autres traditions que l'hindouisme,et cela pendant plusieurs années de ma vie, je pouvais mesurer chaque jour l'immensité de cette affirmation individuelle a laquelle j'étais censé tourner le dos.
Les formes les plus caricaturales sont d'abord les apparences physiques, le plaisir d'être habillé en hindou avec un dothi, une pièce d'étoffe nouée autour des reins, et de regarder avec un peu de condescendance l'Européen nouvellement débarqué, le plaisir de manger avec les doigts pour faire plus « disciple hindou»... Que suis-je venu faire en Inde? M'affirmer en tant que grand disciple français de Mâ Anandamayî et si possible, pourquoi pas, le plus grand disciple français de Mâ Anandamayî? Ou dépasser les mesquines identifications de l'ego, abandonner la vanité, les comparaisons, les compensations, les prétentions?
Être, tout simplement. Et le reste repose entre les mains de la Providence. En fait, c'est si simple. Et c'est insensé de tourner le dos à cette direction, de s'emprisonner de plus en plus et de rester cramponnés à cet ego qui est la cause de tous les malheurs. Il n'y a que l'ego qui puisse souffrir; il n'y a que l'ego qui puisse recevoir des coups, être mis en question, brimé, trahi, nié, tué. Tant que j'affirme: «je suis quelqu'un», l'existence peut me nier dans cette affirmation et m'envoyer en pleine figure: Non, NON! Vous êtes quelqu'un dans le domaine politique, vous avez été député pendant vingt ans et, à de nouvelles élections, c'est un autre candidat qui triomphe. Vous êtes nié dans votre affirmation individuelle. Ou je suis le grand disciple français de Mâ Anandamayî. Je peux être nié parce qu'un autre disciple est beaucoup mieux traité, que Mâ l'appelle plusieurs fois dans sa chambre ou qu'elle ne me regarde même pas et me voilà blessé, douloureux, souffrant.
Si « je suis », mais je ne suis rien, plus rien ne peut me nier, me refuser le droit être. Si je cherche à être quelque chose de particulier, l'existence peut me le dénier. Seulement, comme il se trouve que certains de ceux qui sont arrivés à cet effacement spirituel ont, même de leur vivant, obtenu la notoriété: Swâmi Ramdas, Mâ Anandamayi, Ramana Maharshi, Gyalwa Karmapa, l'ego retrouve une échappatoire. Je vais m'effacer complètement, atteindre l'ultime dépouillement et l'ultime renonce-ment à moi-même, et ainsi j'atteindrai la sagesse et je deviendrai un vrai sage. Et tout recommence: l'ego a encore repris à son compte nos malheureuses tentatives de sadhana.
Pour s'engager sur ce chemin suprême: «je ne suis rien, donc rien n'a de pouvoir sur moi et je n'ai plus de limites », il faut n'avoir aucune arrière-pensée, ne faire aucun calcul, sinon tout est faussé. Il ne faut pas s'engager avec l'idée: « Je vais aller jusqu'au bout de l'effacement, et je me trouverai reconnu comme un sage. » C'est une impasse dont vous ne sortirez pas tout de suite. Mais il y a un chemin hors de ce sens de l'ego (ahamkar) enraciné dans l'inconscient ce qui rend la partie encore plus difficile et fait de toutes vos demandes contradictoires.
L'état-sans-ego est la véritable liberté, la réponse absolue. L'existence ne peut avoir aucune prise sur nous. C'est bien en effet ce qui nous est dit du sage. Non seulement c'est vrai à un niveau psychologique parce que nous sommes libérés de la comparaison, de la vexation, de l'humiliation, de la déception. Mais c'est vrai au niveau ultime. C'est la conviction que plus rien ne peut nous atteindre. C'est la découverte de la conscience libre, non identifiée au corps physique, au corps subtil, aux pensées, aux émotions. Si nous allons jusqu'au bout dans cette direction, nous quittons assez vite le niveau psychologique pour atteindre un niveau métapsychologique ou métaphysique. Je ne suis ni le nom, ni la forme; je ne suis ni le corps causal, ni le corps subtil, ni le corps physique; je ne suis ni les pensées, ni les émotions, ni les sensations. Je suis la conscience suprême, je suis la pure conscience d'être.
Ces certitudes ont été répétées de siècle en siècle par le Vedanta hindou. Je suis brahman, je suis l'absolu, je suis la conscience, je suis la réalité et je ne suis rien de particularisé ou de défini, à un point que l'expérience ordinaire peut entrevoir intellectuellement mais ne peut nullement se représenter. Que signifie vraiment l'hymne célèbre de Sankaracharya: « Je ne suis ni le mental, ni l'intelligence objective, ni l'ego, ni la mémoire subconsciente; je ne suis ni celui qui mange, ni celui qui est mangé...» Shankara, dans cet hymne, reprend tout ce qui fait la vie de l'hindou, les sacrifices rituels, les initiations: «Je ne suis ni disciple, ni gourou. » Tout est éliminé. «Chitananda rupa, shi-voham, shivoham», «je n'ai d'autre forme que la pure conscience et la béatitude, je suis Shiva, je suis Shiva».
Commencez avec ce que vous pouvez comprendre tout de suite. Je renonce à m'affirmer de la manière ordinaire, comme je l'ai fait depuis mon enfance et je vais donc cesser d'être en conflit, je vais atteindre une paix du cœur que l'ambition ordinaire ne me donnera jamais. Mais cet effacement va plus loin que la paix du cœur telle que votre expérience ordinaire vous permet de l'entrevoir. C'est le chemin qui conduit aux réalisations mystiques, à l'éveil, à la conscience infinie, à la réalité métaphysique. À cet égard, le mot «expérience » est souvent utilisé mais il n'est pas le plus juste, parce que cette réalité règne bien au-delà de tout ce qu'on peut appeler «état» ou « expérience».
C'est le choix qui vous est ouvert. C'est le seul domaine dans lequel vous avez une réelle liberté Dans tous les autres, les chaînes de causes et d'effets sont bien trop puissantes pour que nous soyons libres mais il y a tellement de chaînes de causes et d'effets à l'œuvre que vous ne les voyez pas toutes, d'où l'illusion que c'est nous qui manions les événements. Notre existence est implacablement déterminée. Et pourtant il vous est proposé une libération. Mais cette libération, ou cette liberté, ne sera jamais le libre-arbitre au sens ordinaire du mot, qui n'est qu'une illusion: moi je fais ce que je veux». Trop de paramètres sont en cause. L'univers est une totalité dans laquelle chaque élément réagit sur tous les autres. Nous sommes des cellules de cette totalité, absolument liés à cette totalité et vouloir jouer notre petit solo individuel ne peut nous conduire qu'à la souffrance.
Nous pouvons trouver notre liberté dans un autre domaine. C'est une liberté intérieure, la liberté souveraine de la conscience d'être par rapport à tout ce qui la détermine, la conditionne, la circonscrit et la limite. À chaque seconde, le choix est renouvelé entre ces deux chemins: celui qui sous mille et une formes nous maintient dans l'affirmation individuelle, fût-ce un «moi», un ahamkar, épris de spiritualité; et le lâcher prise intérieur, la recherche de l'être au cœur de nous-mêmes. C'est une affaire entre notre propre Soi et nous, ou entre Dieu et nous, dans laquelle les questions de réussite et d'échec ou de comparaison avec les autres n'ont plus aucune place.
À chaque instant, ces deux voies sont ouvertes devant nous. La voie de l'affirmation et la voie du détachement par rapport à tout ce qui fait quelqu'un notre physique, notre titre, notre réputation, notre succès, tout notre avoir grossier ou subtil -, simplement pour être. Et dans ce choix qui est notre seule vraie liberté, interviennent toutes les vasanas (demandes) dont nous devons bien tenir compte et qui crient si fort en nous: «Je veux être quelqu'un!» Deux voies et deux voix: une qui nous dit que ce lâcher prise est la solution suprême, ultime, absolue; et une autre qui crie « je veux être quelqu'un». Vous devez bien en tenir compte.
S'il suffisait d'être d'accord avec ce que je dis aujourd'hui pour que la partie soit gagnée, ce serait beaucoup plus facile. On peut être d'accord et devoir ensuite lutter habilement avec tout ce qui continue à réclamer: «je veux avoir», de toutes les manières imaginables. Sinon tous ceux qui sont tant soit peu en contact avec un maître spirituel ou un enseignement ésotérique seraient libérés en quelques jours.
Quand nous cessons de vouloir être quelqu'un dans un domaine, nous voulons être quelqu'un dans un autre. Et nous renforçons nous-mêmes notre propre prison. Notre seule vraie prison, c'est cette prison psychologique, cette identification aux « noms » et aux « formes». Le nom c'est d'abord tout simplement notre nom propre: « je suis Arnaud Desjardins». Voilà la meilleure définition qui puisse être donnée de la prison. « Je suis un homme, je suis un écrivain, je suis un père de famille, je suis un Français, je suis... tout ce que nous pouvons nommer. Et la forme la plus contraignante est la forme physique: « Je suis beau, je suis laid, je suis trop gros, je suis trop maigre, je suis trop grand, je suis trop petit.
Ce dont je parle aujourd'hui n'a rien de mystérieux. Vous en entendrez parler du matin au soir dans les ashrams hindous ou les monastères bouddhistes, d'une façon qui vous sera plus ou moins immédiatement compréhensible, sous le nom de «ego», the ego, en anglais. C'est le mot-clé autour duquel tourne toute la discipline. Egoless state», «l'état-sans-ego»; «egofree state», « l'état-libre-de-l'ego». Et ce mot latin, devenu un mot anglais, traduit un mot sanscrit bien précis: ahamkar.
Ce n'est pas un enseignement personnel ni un enseignement propre à Swami Prajnânpad. Il n'y a que la façon de l'exprimer qui puisse changer. Sa valeur n'est réelle que si vous le ressentez chacun pour soi; personne ne peut le ressentir à votre place, et personne ne peut «peiner à la tâche à votre place; personne. Un effort individuel vous est demandé, que vous ne pouvez pas éviter, mais qui débouchera un jour sur un état au-delà de l'effort, libre et spontané.
Encore faut-il que ce ne soit pas un effort que l'ego puisse reprendre à son compte. Certains sont capables de faire des efforts immenses pour sortir à la fois de Polytechnique et de l'École nationale d'administration et avoir une chance de devenir au moins ministre. D'autres font un effort intense pour devenir champion de France de boxe ou champion cycliste. Vous croyez qu'il suffit de faire un peu de vélo de temps en temps pour avoir le « maillot jaune »? Les coureurs du Tour de France sont des héros à leur façon.
L'ego est capable aussi d'efforts immenses dans le domaine spirituel et c'est ça qui est diabolique. L'ego est capable de crever de chaleur et de soif en Inde, de se lever tous les jours à quatre heures du matin, de rester sur la tête une demi-heure en posture de yoga, de pratiquer des exercices de méditation et de concentration. L'ego est capable d'efforts fantastiques pour devenir quelqu'un dans la spiritualité. Ah, le Malin est très malin et la partie est difficile. On se bat avec un adversaire qui est un partenaire intéressant. Si vous êtes un bon joueur de tennis, cela ne vous intéresse pas de jouer uniquement avec des débutants; si vous êtes ceinture noire de judo, cela ne vous intéresse pas de faire randori uniquement avec des ceintures blanches. Si vous avez une âme de disciple, eh bien dites-vous que vous aurez un adversaire digne de vous, celui que les musulmans appellent « Sheitan», que le Christ appelait «le Malin» et que Swamiji appelait le mental ou mind en anglais - un adversaire digne de vous.
Qui va être le plus habile? Le mental ou vous? D'un point de vue, cet adversaire est vraiment satanique, diabolique - et c'est tragique pour maintenir l'homme dans l'aveuglement, dans l'illusion, l'erreur et la souffrance, sous une forme ou sous une autre. D'un autre point de vue, c'est une aventure passionnante. Très souvent les hindous traduisent le mot «lila» qui veut dire «le jeu de la Création» par le mot anglais «sport». Cela dépend comment vous vous situez. C'est un adversaire qui vous demandera toute votre habileté. Vous ne pouvez pas jouer distraitement la partie contre lui. Ses ruses sont innombrables. Chaque fois que vous croyez avoir laissé tomber une couche d'affirmation individualiste vous en découvrez une autre derrière, ou vous découvrez que cette première victoire était en fait une habileté de l'ego. L'ego réussit à se glorifier self glorification (mais pas en donnant au mot self le sens suprême de Soi) - dans toutes les circonstances. Un petit moment de vérité et l'ego s'en empare: Ah, là, j'ai atteint la vraie humilité; là, j'ai atteint le vrai effacement; là, j'ai atteint le vrai silence. » Et bien entendu, par le simple fait de le constater et de s'en enorgueillir, vous êtes retombés sous la coupe du mental.
Depuis que vous êtes enfant, toute l'existence vous demande d'être quelqu'un: soyez quelqu'un de bien, réussissez. Dans notre monde moderne, antispirituel et antireligieux, tout vient renforcer cette identification au nom et à la forme, à commencer par les comparaisons avec votre frère aîné, votre frère cadet, votre cousin, votre père quand il avait votre âge, le premier de la classe, la petite fille de l'étage en dessous qui est si mignonne et qui dit si bien bonjour dans l'escalier.
Votre vie a été une lutte pour cette affirmation individuelle: « moi, je suis quelqu'un». Je m'affirme dans ma forme limitée; je suis nié dans ma forme limitée et j'essaie de m'affirmer de mieux en mieux dans ma forme limitée. Je suis Arnaud, je ne suis pas Gilbert, Alain ou Bertrand. Et je n'ai pas arrêté d'être nié - ou, de temps en temps, mis en valeur, ce qu'on appelle, dans le vocabulaire moderne, gratifié ou frustré. Il ne peut y avoir gratification ou frustration que pour l'ego. Et nous disons aussi dans le vocabulaire moderne, sécurisé ou insécurisé; il ne peut y avoir sécurité ou insécurisation que pour l'ego, qui se sent nié ou, au contraire, confirmé.
Tant bien que mal, nous avons cherché à faire triompher l'affirmation sur la négation. Mais quelle affirmation? Pas l'affirmation de la vie sur la mort ou celle de l'être sur le néant. L'affirmation de «je suis moi, je suis quelqu'un, je suis quelque chose » contre tout le reste de l'univers. Peu à peu nous sommes arrivés, à force de crispation, à une construction qui devra être mise en cause, qui devra être défaite. Ce qui a été fait devra être défait, ce qui a été composé devra être décomposé, pour abandonner l'identification à ce que nous avons si laborieusement et si patiemment construit: les résultats que nous avons obtenus, que ce soit sur le plan physique en ayant fait beaucoup de gymnastique, sur le plan social en ayant eu une promotion dans notre métier par rapport à nos possibilités d'origine, ou sur le plan d'un orgueil spirituel qui est le plus pernicieux pour un vrai disciple. La démarche que vous pro-pose la spiritualité, qu'elle soit évangélique ou qu'elle soit védantique, va à l'inverse de ce que la vie y compris vos parents vous a proposé, de ce que vous avez cru vrai et de ce sur quoi vous avez bâti vos existences et votre être relatif, déterminé, conditionné.
C'est difficile à entendre. Tout ce dont vous êtes certains, tout ce pour quoi vous vous êtes peut-être donné tant de mal, dans la mesure où vous y êtes identifiés je dis bien: dans la mesure où vous y êtes identifiés - je vous le présente comme votre prison. Et vous qui en étiez si fiers! Je suis si fier d'être devenu premier prix du Conservatoire, d'avoir eu le prix Marguerite Long et maintenant de donner des récitals de piano dans le monde entier. Si vous vous identifiez à votre personnage de pianiste, à cette réussite, c'est votre prison.
Mais vous pouvez être un grand virtuose de piano et être libéré; vous pouvez être médecin-chef d'un hôpital parisien et être libéré; vous pouvez même être président de la République et être libéré. L'empereur Açoka, le roi Janaka des Upanishads étaient libérés et il semble que Marc Aurèle l'ait été aussi. On peut admettre que vous puissiez être empereur et libéré. Mais cela n'est tout de même pas tellement courant.
Renoncer à l'affirmation individuelle ne veut pas dire obligatoirement que vous devez vous mettre extérieurement dans une condition d'effacement. Certains l'ont fait parce qu'ils sentaient que cela les aidait à se libérer intérieurement. Ils ont « renoncé». En Inde, on a toujours pratiqué: sannyas, le «renoncement: abandonner la richesse, les fonctions et devenir une espèce de mendiant hirsute sur les routes. Parfois, dans certaines villes saintes comme Brindavan ou Bénarès, on vous montre de loin un homme tout nu et couvert de cendres: « Vous voyez ce sâdhu, là-bas, celui qui lave son petit bol dans le Gange? Eh bien c'était le président du Tribunal de Calcutta et un beau jour il a tout abandonné pour ce suprême renoncement. » Mais ça n'est pas une condition sine qua non.
Tous les maîtres et toute la tradition nous disent qu'il peut y avoir une activité extérieure importante, que ce soit comme homme d'affaires, général de corps d'armée ou violoniste virtuose, mais aucune identification intérieure, dans un détachement comparable, comme l'a dit Ramana Maharshi, à celui du comédien en scène. « Je suis le Soi», le pur « Je suis ». La pure conscience d'être, n'ayant aucune forme particulière, ne peut être niée ou contredite par rien. Rien ne peut m'insécuriser, rien ne peut m'humilier, rien ne peut me frustrer, rien ne peut me priver, et la vie ne peut rien me prendre. Simplement, « je suis » - comparable à l'écran sur lequel le monde phénoménal peut projeter n'importe quel film.
Vous êtes semblable à un acteur qu'on distribue dans un rôle ou dans un autre, et qui à l'intérieur de chaque rôle, conserve son identité - et pas son identification - et sa liberté. Demandez à un comédien de jouer le rôle d'un malade, il sait très bien qu'il est en bonne santé; demandez-lui de jouer le rôle d'un homme ruiné, il sait très bien qu'il gagne sa vie convenablement.
Vous êtes l'atman, le Soi, ce Soi «qui ne naît pas, ne meurt pas», «ne mange rien et que rien ne peut manger», «qui existe par Lui-même, incréé, sans limite, infini». Et ce Soi, « à qui rien ne peut être ajouté, à qui rien ne peut être enlevé », qui est Étre-Conscience-Béatitude, ce Soi, par les effets du karma, « prarabda karma», «le karma qui va produire des effets de toute façon», même si nous sommes libérés, ce Soi est distribué dans un rôle ou dans un autre. Ah!... Est-ce que je suis prêt à être distribué dans n'importe quel rôle? Ce Soi est distribué dans un rôle ou dans un autre et, tant que vous exigez d'être distribué dans un rôle plutôt que dans un autre, le chemin de l'atman, de la réalité suprême en vous, vous est fermé.
Ah! Jusque-là, vous m'avez bien suivi, cet atman vous paraît en effet enviable, les citations des Upanishads sont éloquentes, le visage de Ramana Maharshi sur une photographie est vraiment enviable... et sa célébrité aussi. Ce Soi est l'égal de brahman, l'absolu; voilà qui continue à vous faire envie. Et ce Soi n'est jamais atteint, jamais affecté? Toujours très intéressant. Il est comparable à un acteur qui peut être distribué dans n'importe quel rôle? Magnifique!
Oui, simplement - laissez-moi terminer - je dois vous dire que votre karma fait que ce Soi va être distribué dans le rôle d'un homme tout à fait obscur, inconnu, souffreteux et malade.
QUOI?
Alors là, vous ne pouvez plus entendre la conclusion de ce raisonnement védantique. L'ego se redresse et pense: «on va voir ce qu'on va voir». Et il reprend en main l'affirmation individuelle. « Vous allez voir qui je suis et ce à quoi je vais arriver. »
Et une ambition, fût-ce une ambition spirituelle, reprend le dessus.
Eh oui, voilà le sens de l'ego fait de toutes les vasanas et voilà cet adversaire digne de vous dont je parlais tout à l'heure. C'est cette affirmation individuelle qui peut prendre tant de formes, des formes tellement contradictoires qui vous torturent. L'enfant qui réussit à tomber malade récupère son vedettariat: il n'y a plus que lui qui compte. La maman met la main sur son front: « Oh, tu es brûlant. On va mettre le thermomètre. On appelle le docteur, on achète un petit cadeau. Et puis cette habitude est prise et l'enfant demeuré vivant dans l'adulte réussit cet exploit douloureux pour l'adulte de le rendre malade avec l'idée: « ça va me rendre intéressant». En fait, ça ne rend pas l'adulte intéressant, ça le rend incapable de mener à bien sa vie professionnelle et il finit par lasser son mari ou sa femme.
Cette affirmation de l'ego prend des formes de plus en plus contradictoires, qui reposent toujours sur le même principe - « je suis quelqu'un». Et je veux être à la fois des formes incompatibles entre elles. Quelle tragédie! Si on me propose d'échapper à cette tragédie, la puissance de l'ego en moi refuse. Je ne peux pas admettre de n'être plus rien ce qui est ma seule chance d'être tout. Si vous n'êtes rien d'individualisé ou de particularisé, l'immensité du « e suis » intérieur se révèle: « Je suis brahman, je suis Shiva. » Vous êtes... tout, toutes les formes sont votre forme, toutes les opportunités sont votre opportunité.
Dans la conscience cosmique», la distinction si radicale entre « moi » et « tout ce qui n'est pas moi» est effacée. Le mot français qui désigne ce dont je parle et que vous pouvez tous comprendre, c'est le mot « communion » - union avec.
Mais union, cela veut dire «un » pas deux. Vraiment « un », comme si nous étions agrandis à une dimension non plus individuelle mais universelle et que tout l'univers fasse partie de nous, comme chaque cellule de notre corps fait partie de nous. C'est une expérience à laquelle certains ont eu un accès provisoire à travers des drogues. C'est l'expérience du samadhi, du satori, de l'extase, dans laquelle la conscience limitée est transcendée, expanded consciousness » en anglais. Conscience étendue, élargie, et non plus limitée à l'intérieur du corps physique et du corps subtil. Et pourtant nous le refusons. Une puissance nous ramène dans cette affirmation de l'ego. Dès qu'on touche à l'ego, dès qu'on l'égratigne, nous nous dressons. Quelle folie!
Je me souviens de ce que je dois à Mâ Anandamayî avant d'avoir connu Swamiji. De 1959 à 1965, mon chemin a été centré sur elle. Les autres intérêts subsistaient: sexuel, émotionnel, mondain, professionnel, toutes les vasanas non accomplies réclamaient dans la profondeur (je veux, je veux, je veux). Mais la fascination de la spiritualité était devenue plus puissante que toutes les autres. Je me trouvais irrésistiblement attiré par cet ashram de Mâ, par un enseignement et des conditions destinés à permettre l'effacement de l'ego et tout le temps meurtri dans mon ego: « Mâ ne m'a même pas regardé aujourd'hui, j'ai été maltraité par des brahmanes prétentieux, pour qui me prend-on?» Jamais je n'avais autant vu la puissance de l'ego qu'auprès de Mâ Anandamayî.
À certains moments bénis, par son rayonnement, son influence et sa puissance spirituelle, j'entrevoyais ce que pouvaient être la paix et la liberté suprêmes. Et immédiatement l'ego reprenait le dessus. J'avais même l'impression d'une surexcitation du sens de l'ego. C'était en partie vrai parce que, dans la mesure où je faisais des effets maladroits pour dépasser cet ego, mon action faisait lever la réaction de force égale et opposée. Mais, en vérité, il y avait enfin la possibilité de voir, alors que dans les conditions ordinaires de la vie on est tellement emporté, tellement endormi qu'on ne voit rien on ne se rend compte de rien.
Et là, dans cet ashram, c'était par moments intolérable d'entrevoir ce que pourrait être l'abandon de l'ego et de mesurer sa puissance. Je sentais crier ce «moi, moi, moi avec l'impression d'être mal considéré, de ne pas être bien traité, de ne pas être reconnu, d'être nié - nié par les brahmanes qui m'interdisaient l'accès à une partie de l'ashram, nié par Mâ Anandamayî elle-même qui est restée plusieurs jours en détournant la tête chaque fois que je la regardais. C'était presque insupportable.
Et quand il y a cette négation de l'ego, eh bien que fait-il? II cherche par n'importe quel moyen à récupérer son affirmation. Des moyens vraiment infantiles! J'étais blessé ou frustré mais, du fait que j'avais écrit le livre Ashrams, j'étais reconnu par certains Français voyageant en Inde: «Oh, vous êtes Arnaud Desjardins, j'ai vu votre film à la télévision, j'ai lu votre livre... » Je suis revenu en Inde pour quoi? À dix mètres de la chambre de Ma Anandamayî, ah! enfin quelqu'un qui me reconnaît dans mon affirmation individualisée: «Je suis Arnaud Desjardins. » Oui: pourquoi et pour quoi suis-je revenu auprès d'elle?
Voilà la prison pour chacun. Ce qui est inscrit sur votre carte d'identité, c'est votre carte d'identification. Tout est marqué sur la carte d'identité: votre nom, votre date de naissance -donc votre âge et votre souci de vieillir, votre adresse - on voit tout de suite si, à Paris, vous habitez rue de Belleville ou avenue Foch, votre profession. Voilà à quoi nous nous identifions. Et voici la conscience suprême, l'atman, le satchidananda, être-conscience-béatitude, limité, circonscrit, un petit personnage parmi quelques milliards d'autres, tellement vulnérable.
Grâce à Ma Anandamayî, j'ai vu la puissance de cette affirmation de l'ego. J'entendais des discours sur le vedanta, je lisais les textes des Upanishads, je voyais Mâ Anandamayî elle-même, je me rendais bien compte que certains des swâmis les plus effacés de l'ashram avaient atteint une liberté évidente - peut-être même la libération - et que d'autres swamis qui se mettaient en vedette étaient prisonniers de leurs mécanismes, et je mesurais la puissance de cet ego, de cette affirmation individuelle. L'enfant, qui ne se sentait pas assez reconnu criait en moi, adulte, reconnaissez-moi, reconnaissez-moi, dites-moi que je suis quelqu'un d'important, dites-moi que vous m'aimez. Et ce sens terrible de la comparaison: «dites-moi que je suis supérieur aux autres ». Les deux étaient là en même temps: la compréhension de ce qu'était cet effacement de l'ego et la vision de l'ego dans sa puissance.
Quand je n'ai plus pu continuer comme ça, quand je n'ai plus pu le supporter, j'ai pris mon courage à deux mains et je suis allé voir un certain Swâmi Prajnânpad dont je traînais l'adresse sur moi depuis six ans. J'avais eu certaines informations sur Swamiji qui avaient été inoubliables mais qui faisaient que l'ego, lui, n'était pas du tout pressé d'y aller! C'est Mâ Anandamayî qui m'a acculé à me rendre chez Swamiji en me faisant tellement sentir ce dont je parle aujourd'hui, le conflit entre cette aspiration à dépasser le: «je suis moi» et la puissance du «je suis MOI dans mon individualité laquelle est ma prison. Quant à la suite de l'histoire, vous la connaissez. C'est la façon dont Swâmiji s'y prenait pour nous sauver de cette impasse et nous enseigner l'habileté avec laquelle nous pouvions faire taire cette affirmation individuelle sans nous meurtrir, sans nous détruire et sans que tous nos efforts fassent lever en nous une réaction encore plus forte.
Ce que vous devez sentir, c'est le cœur même de la question. «Je suis - tout court - ou « je suis moi». C'est ce qu'on appelle en Inde l'ego, ahamkar, et c'est ce qu'on nomme «l'état-sans-ego».
Puissiez-vous tous découvrir celui-ci.
Citations recueillies par Viafx24 et publiées en juillet 2026.
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