Vivre

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Niralamba sourit et dit :

- La délivrance n'est rien d'autre que d'être libre des samskâra...

« La signification exacte de samskâra est: préjugé mental, jugement de valeur. Aussitôt le jeune homme se dit : « Qu'est-ce que ceci ? Délivrance des jugements de valeur, c'est-à-dire du sens du bien et du mal? On doit donc renoncer non seulement au mal mais au bien également. Comment peut-on renoncer au bien ? Pourtant Niralamba Swâmi a bien dit : être libre de toutes les valeurs mentales ! Voyons. Il n'y a donc rien de bien, rien de mal, rien d'agréable, rien de désagréable... Il en est ainsi pour tout. C'est la même chose qui est considérée comme agréable par l'un et désagréable par l'autre. La chose est ce qu'elle est en elle-même. Le monde, le monde objectif est considéré comme agréable, comme une source de gloire, etc., pour celui qui s'intéresse à la vie mondaine, qui recherche les biens de ce monde... la prospérité. Il apparaît comme désagréable et pénible pour celui qui sent la vanité de la vie mondaine. Il n'y a donc rien de bien, rien de mal. Cela ne fait qu'apparaître ainsi.

« Niralamba n'en dit pas davantage. Et le jeune homme ne lui demanda aucune explication supplémentaire. Il se mit au travail et continua encore et encore.

- En est-il bien ainsi, Swâmiji? Il n'y a donc rien de bien, rien de mal?

- Tout à fait, répondit Niralamba Swâmi. Cela apparaît comme bien...

« Ce fut tout. Ce fut le deuxième enseignement. La troisième question du jeune homme fut:

- Quel est le chemin de la délivrance?

- Il n'y a rien à faire, répondit Niralamba Swâmi, ou plutôt fais deux choses seulement... Deux choses si tu peux. Et alors tu seras libre.

- Quelles sont-elles?

- D'abord, essaie de distinguer entre ce qui est permanent et ce qui est impermanent. Ensuite, essaie de discerner le Soi et le non-Soi. Si tu peux discerner de manière continue, vigoureusement, ces deux aspects, alors tu seras libre. »

Quand Yogeshvar reçoit cet enseignement, les distinctions entre ce qui est permanent et ce qui est impermanent, entre le Soi et le non-Soi lui sont, théoriquement, familières. Réaliser le Soi est, pour les Indiens, le but de la vie spirituelle.

Le non-Soi, l'impermanent, c'est tout ce qui est changeant, destructible, ce qui apparaît et disparaît, le monde des formes, qui se forment, se transforment et s'évanouissent. Le Soi, c'est ce qui, en chaque être humain, est éternel, permanent, non soumis au changement. Évidemment, tout ce que l'on voit d'un être humain - son corps, son caractère, sa biographie - relève du non-Soi, puisque tout cela est apparu et va disparaître, est né et va mourir. Le Soi correspond à la part la plus spirituelle et impersonnelle en nous, plus profonde que l'âme, plus essentielle que l'esprit, intemporelle, éternelle, indestructible.

« Sache que le Soi est Conscience infinie, évident en soi-même au-delà de la destruction, illuminant également tous les corps; toujours brillant. En Lui il n'y a ni jour ni nuit. » (Avadhût Gîtâ)

Bien sûr, un philosophe matérialiste nierait l'existence du Soi. Yogeshvar n'était pas un philosophe occidental matérialiste, néanmoins il résolut la difficulté par une approche que l'on pourrait qualifier de quasi matérialiste, au moins dans un premier temps. Il commença par buter sur une difficulté, car pour lui la distinction entre Soi et non-Soi, entre ce qui est permanent et ce qui est impermanent, manquait de clarté. Pour distinguer le Soi et le non-Soi, il faut connaître le Soi. Or Yogeshvar constatait qu'il ne connaissait que le non-Soi. Il se posa alors cette question, typique de son approche scientifique fondée sur l'expérience : qu'est-ce qui prouve que le Soi existe?

« Il faut partir des faits. Pourquoi devrais-je supposer qu'il existe quelque chose de permanent ? Pourquoi devrais-je supposer qu'il y a quelque chose comme le Soi ? Pas de jugement a priori. Pour un esprit scientifique, pas de jugement a priori. Je dois partir des faits. Qu'est-ce que je vois ? Voyons, ceci est-il permanent ? Non. Et cela? Non. Aussi tout ce que je connais... Qu'est-ce qui est permanent? Rien n'est permanent. »

Il retourne alors auprès de Niralamba Swâmi :

Swamiji, voici comment je vois les choses. Rien n'est permanent. De même pour le Soi et le non-Soi. Le Soi est impérissable, inaltérable, absolu. Je ne le connais pas. Je ne le trouve pas. Alors pourquoi devrais-je supposer son existence ? Je vois que tout est destructible, que tout est relatif. Comment peut-on dire que tout est absolu ? Où est l'absolu ? Non, il n'y a d'absolu nulle part. Je ne comprends pas. »

Niralamba Swâmi lui répond : « Pour un esprit scientifique comme le tien, c'est le chemin pratique. Très bien, continue ainsi. » Au lieu de distinguer entre Soi et non-Soi, entre ce qui est permanent et ce qui ne l'est pas, Yogeshvar suit une nouvelle piste : réaliser que tout est impermanent, que tout est le non-Soi. Cette approche ne contredit pas la précédente. C'est plutôt une reformulation dont les effets sont loin d'être négligeables.

D'abord, fait remarquable, Yogeshvar ne croit rien d'emblée. Il privilégie les faits et l'expérience : il s'intéresse à ce qui est, à la réalité telle qu'elle est. Ensuite, il observe attentivement le monde dans lequel il vit, il s'y intéresse de tout son être. Plutôt que de se tourner vers un Soi ou un Dieu dont il ne peut être sûr, il s'intéresse au monde tel qu'il est, et constate que rien n'y est permanent, que tout y est changeant et destructible. Et cette vision est déjà acceptation de ce monde tel quel. Vouloir que les choses ne changent pas est vain. L'erreur est d'attendre une permanence de ce qui n'en possède aucune. Comprendre cela aide à se réconcilier avec le changement, la perte, le deuil.

Dernier point, c'est cette acceptation de l'impermanence qui ouvre une voie vers la découverte de l'Absolu et du Soi. Supprimons tout ce qui est changeant, que reste-t-il ? Ce qui est permanent. À force de regarder la réalité relative dans son impermanence, on perd toute fascination, toute complaisance, toute illusion vis-à-vis d'elle et l'Absolu peut se révéler. C'est un aspect essentiel de ce qui sera plus tard son enseignement : qui cherche le silence doit d'abord s'intéresser au bruit. Faisons disparaître le bruit et le silence se révélera; qui cherche le bonheur doit d’abord s’intéresser à la souffrance ; le bonheur se révélera par la disparition de la souffrance. Et ainsi de suite.

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Le mot « idéalisme » peut avoir plusieurs sens. En 1939, Swami Prajnânpad distinguera l'idéalisme juste et l'idéalisme faux. L'idéalisme juste est fondé sur l'amour de soi : je m'aime suffisamment pour me donner les moyens d'avancer, de progresser et d'accomplir ce que je porte en moi.

Cet idéalisme juste se manifeste « quand on éprouve une joie spontanée et le sentiment de sa propre force dans la poursuite de son idéal, même si l'on doit se battre pour y arriver. L'idéal doit correspondre à votre propre nature: il doit être placé un peu plus haut que là où vous vous trouvez maintenant. L'idéalisme faux : juste le contraire. En cherchant à l'atteindre, vous restez sans joie, vous êtes comme émasculé. L'idée que c'est « au-dessus de mes forces » produit un sentiment d'infériorité. L'idéal choisi est trop éloigné, trop distant de votre vraie nature. »

« Si quelqu'un imite un idéal qui lui est étranger, qui est trop éloigné de la situation particulière dans laquelle il se trouve, cela ne peut conduire qu'au désastre. »

Il le définira aussi comme « un refus de la vie » ou de « ce qui est ». Cet idéalisme risque en outre, comme nous l'avons vu, de générer des comportements tyranniques.

Yogeshvar prit donc conscience du fait que son idéalisme était une expression de l'ego, comme il le confiera à un élève : « Swâmiji avait un ego très fort. Cet ego s'en tenait fermement à ce qu'il considérait comme juste, quel que soit le sacrifice que cela impliquait. Si c'est juste il faut le faire. Et rien d'autre. Toute personne qui venait voir Swâmiji était soumise à cette épreuve : si vous pouvez agir ainsi, alors venez, sinon allez-vous-en…Swâmiji a senti que cette attitude était aussi l'expression de l'ego. Bien que ce soit juste d'une certaine façon, ce n'est pas véritablement juste mais partiellement juste parce qu'il ne prend pas en compte la variété, l'infinie variété de la création. Il ne prend en compte qu'un seul modèle. Celui qui s'y conforme, très bien, il est accepté. Mais tout le monde n'est pas comme cela. Chacun a ses limitations et ne peut aller qu'aussi loin que cela lui est possible . »

Par la suite, Swâmi Prajnânpad adoptera une attitude radicalement opposée à cette intransigeance : une compassion et une patience sans bornes, une approche faite de douceur, une acceptation inconditionnelle de l'autre... La prise de conscience du caractère mortifère de l'idéalisme l'amènera également très loin dans l'amour de la vie telle qu'elle est et à la prise en compte des forces profondes qu'elle met en œuvre. Toute la souplesse, toute la patience que Swâmiji prodiguera inlassablement à ses disciples trouvent leur origine dans cette période, dans le martyre de la pauvre Anasuya et dans la capacité de Yogeshvar à se remettre en cause, à reconnaître ses erreurs et à en tirer les leçons.

En juillet 1923, alors qu'il est âgé de trente-deux ans, Yogeshvar fut engagé comme professeur dans un autre établissement, le Kashi Vidyapith, près de Bénarès. Il y enseigna des matières variées, allant de la philosophie à la littérature anglaise en passant par l'histoire de l'art. Il fut un peu mieux payé, mieux logé, et les conditions de vie de son épouse s'en trouvèrent adoucies. C'était un professeur fascinant, exigeant et stimulant, très apprécié de ses élèves. Lui-même sembla guéri de son anxiété et son intransigeance s'était estompée.

Un aspect de son chemin prit alors une importance particulière : mener une vie consciente dont tous les aspects sont examinés, ce qu'il appellera plus tard deliberate living. Il passa ainsi chacune de ses actions à la loupe afin de découvrir s'il l'accomplissait consciemment ou non. Par exemple, un jour, il essuya ses lunettes d'une façon qui ne lui parut pas la plus efficace. Il réalisa que c'est ainsi que procédait son frère et qu'il agissait donc par imitation inconsciente.

Il recommandait aussi à ses élèves de ne jamais se dépêcher. Ayant vu l'un d'entre eux courir pour attraper son train, il prit la parole et fit, selon Sumangal Prakash,

« ...une longue conférence remplie d'idées neuves et étranges sur la nécessité de réguler sa vie de manière ordonnée en suivant une discipline personnelle stricte, sur le fait d'accomplir chaque tâche ou travail après mûre réflexion et dans un temps donné. Même manger doit être un acte réfléchi et calculé, chaque morceau de nourriture doit être traité avec soin et attention, dès le commencement et jusqu'au moment où il est mis dans la bouche. On doit le mastiquer et l'avaler de la même manière avec soin et attention, on ne doit rien faire en se dépêchant, être complètement conscient et attentif en entreprenant un travail, examiner minutieusement chaque détail à l'avance. Les auditeurs étaient troublés et perplexes, mais ils avaient le sentiment d'avoir entendu quelque chose de nouveau, d'extraordinaire, qui les faisaient réfléchir. »

Le thème de la pleine attention à l'action qu'on est en train d'accomplir est assez courant dans le monde spirituel. La priorité est de ne pas être perdu dans ses pensées, de rester en contact avec la sensation du geste en train de s'accomplir, d'être attentif à la respiration et de veiller à la détente du corps. Yogeshvar va un peu plus loin: il suggère de se demander aussi pourquoi on accomplit cette action. Imaginons une personne qui, au moment de faire la cuisine, décide d'être présente à chacun de ses gestes : la manière dont elle épluche les légumes, la qualité d'attention portée à la cuisson... Elle tranche chaque carotte en y mettant toute son attention, mais sans jamais se demander pourquoi elle cuisine ce plat. Or, il peut lui échapper qu'en suivant cette recette, elle reste enfermée dans des dogmes culinaires familiaux qu'elle ne songe même pas à remettre en cause ou qu'elle est prisonnière d'une idéologie particulière sur la diététique et la santé. Il est donc possible d'être très attentif à une action alors même qu'elle est déterminée par un conditionnement, une habitude, une peur ou des préjugés qui nous échappent.

Ce thème est à mettre en relation avec un autre thème important: se déséduquer.

L'enfant, explique Swâmi Prajnânpad, s'imprègne des idées, des émotions, des pensées, des actions de son entourage. Nous absorbons les idées, les opinions, les préjugés, les attirances et les répulsions, les ambiances et les comportements qui se trouvent dans notre entourage sans les examiner, sans les vérifier... Un adulte doit examiner attentivement ses pensées, ses émotions, ses croyances et ses superstitions, ses habitudes et ses méthodes de travail. Il faut tout tester... Ainsi, on devient capable de penser par soi-même et d'agir selon ce que l'on est. Il faut tout remettre en question, les grandes comme les petites choses, et agir en fonction de ce que l'on est. Se déséduquer. »

Par la déséducation, un être humain devient un esprit libre, indépendant et fidèle à lui-même. Yogeshvar appartenait à la caste supérieure, celle des religieux, des intellectuels. Même s'il a eu la chance de naître dans une famille très ouverte et libérale, peu emprisonnée dans ses préjugés, il a senti la nécessité de se déséduquer des conditionnements de sa caste et de son époque. Dès l'adolescence, Yoghesvar commença à remettre en cause un certain nombre d'usages traditionnels. Néanmoins, il se rendit compte que, malgré son ouverture, un sentiment de supériorité subsistait en lui, ainsi que quelques habitudes de comportement, notamment le port d'un cordon sacré et l'interdiction de manger de la nourriture préparée ou touchée par un membre d'une autre caste.

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« Il se levait à 4h du matin, faisait sa toilette, suivie d’une méditation d’une heure. Il partait pour une promenade d’une heure également. A son retour, vers 7h, il prenait son petit déjeuner. Entre 7h et 11h, il lisait ou répondait aux lettres. S’il y avait des disciples, c’était l’heure des entretiens personnels. Après le déjeuner, pris à 11h précises, il marchait un quart d’heure. Puis il se reposait en restant assis. Plus tard on le vit s'allonger. À 3 h de l'après-midi, il se levait et donnait un entretien. À 4 h, on lui servait une collation. Il pouvait ensuite s'occuper d'un disciple ou lire. Entre 5 h et 6 h, il sortait de nouveau et se promenait une heure. environ dans les champs. À 7 h, il dînait. Puis, au moment du coucher de soleil, il restait assis sur une chaise longue à l'extérieur, acceptant d'avoir auprès de lui un ou plusieurs des disciples présents à l'ashram. À 9 h précises, il allait se coucher. »

Swâmi Prajnânpad faisait tout très méticuleusement, toujours de la même façon, toujours aux mêmes heures, que ce soit la prise de son repas, sa toilette ou tout autre activité quotidienne. Ce côté méthodique et précis fascina et intrigua nombre de ses visiteurs et notamment ses disciples français, eux-mêmes impliqués dans une vie familiale et professionnelle moins ordonnée que celle de leur maître. Vue de l'extérieur, cette quasi maniaquerie pouvait paraître soit enviable, par la paix et l'ordre qui s'en dégageaient, soit terrifiante, quand on imagine l'ennui et la frustration qui nous envahiraient si nous devions l'adopter.

Deux raisons peuvent expliquer cette rigueur. La première est qu'elle est le fruit de ce que Swâmi Prajnânpad appelait deliberate living: tout doit être examiné, réfléchi et décidé consciemment, au service d'une intention. Si Swâmi Prajnânpad fait les choses de cette façon, c'est parce que c'est ce qui lui convient le mieux. La deuxième raison est la nécessité absolue, compte tenu de sa santé fragile, de trouver le mode de vie le plus économe possible en énergie. C'était pour lui une question de survie. Il se devait de survivre pour ses élèves, ainsi que pour son épouse et sa fille qu'il aurait laissées dans un grand dénuement s'il avait dû mourir dans les délais prévus par la médecine.

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avec des temps de méditation où il semblait coupé du monde. Il restait assis, confiera Sumangal Prakash, tout à fait immobile, les yeux grands ouverts sans cligner des paupières, pendant une durée assez longue, inconscient de ce qui se trouvait devant lui. » Ses élèves respectaient ce silence, très impressionnant pour celui qui le voyait de l'extérieur.

J'ai souvent entendu mon père, Arnaud Desjardins, me raconter avec admiration et envie ces moments où, dans l'après-midi, Swâmi Prajnânpad passait parfois plus d'une heure complètement immobile sur sa terrasse. Un jour, ma mère, emportée par son agitation, ne put s'empêcher de le déranger dans sa méditation :

« Tous les soirs, à Bourg-la-Reine, pénétrant dans sa chambre, allumant la lumière, je le trouvais assis, les yeux mi-clos dans un repos à la fois quintessence de détente et de concentration rassemblées. La chambre entière me semblait saturée de cette paix que j'osais à peine rompre, de ce silence plein que je ne troublais jamais. Sauf un soir où, préoccupée, égoïste, je ne respectai pas cette tranquillité parfaite. Une question m'obsédait... Je la posai. Sur le champ le visage de Swâmiji changea. L'expression lointaine, le demi-sourire aux lèvres, l'irradiation de calme s'éclipsèrent en une seconde. Le Swâmiji que je connaissais en entretien avait réapparu, immensément présent, à la pointe de son écoute mobilisée pour m'entendre, me comprendre... Ce fut une grande expérience, celle de voir simultanément les deux faces de Swâmiji et son étonnante aisance à passer de la contemplation à l'action. "Soyez fluide comme l'eau." Le conseil était mis en pratique. »

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Cet art [l’art de l’accompagnement), qui aurait pu disparaître avec lui, nous est parvenu de plusieurs façons. D'abord, ses élèves français ont pu en témoigner, soit par écrit, soit oralement. J'ai personnellement souvent entendu mes parents évoquer la façon dont Swamiji les avait accompagnés.

À travers les transcriptions qui en ont été faites, nous pouvons voir comment Swâmi Prajnânpad menait les entretiens avec ses élèves. Nous disposons aussi d'un livre très complet de Sumangal Prakash dans lequel ce dernier décrit sa relation avec son maître et raconte comment il a été accueilli, guidé, et ce pendant quarante ans. C'est donc un document très précieux à cet égard.

Ces témoignages nous permettent d'identifier les différents aspects de cette méthode ou plutôt de cette « non-méthode » que je présente ci-dessous sous forme de liste :

- Être libre de tout dogme.

- Rejoindre la personne là où elle est.

- Faire en sorte que la personne se sente aimée et acceptée telle qu'elle est.

- S'intéresser à tous les aspects de son existence.

- Replacer chacun de ces aspects dans une perspective spirituelle vaste.

- Lui donner de la considération.

- Lui faire confiance.

- L'aider à grandir.

- Faire preuve d'une patience illimitée.

- Déconcerter.

- Savoir attendre le bon moment.

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Un jour, je faisais une intervention en public sur ce sujet et je dis : « La communion est plus importante que l'enseignement. » Et mon père, qui se trouvait dans la salle, lança à voix haute : « La communion, c'est l'enseignement ! ».

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Il existe quelques grandes familles de voies spirituelles. Certaines d'entre elles exigent le renoncement, comme la vie monastique ou érémitique, d'autres se déroulent dans notre existence telle qu'elle est, et sont compatibles avec une vie amoureuse, familiale et professionnelle. Certaines voies requièrent de leurs adeptes qu'ils errent sur les routes, qu'ils renoncent à tout domicile fixe, d'autres sont fondées sur la vie en communauté. Certaines voies sont très sophistiquées, elles proposent des rites et des mythologies flamboyantes, d'autres sont très sobres et discrètes.

La voie de Swâmi Prajnânpad ne comprend ni rites, ni prières, ni chants, ni dévotion à quelque divinité. Elle repose avant tout sur une disposition intérieure faite de vigilance, d'acceptation, de discrimination et de sensibilité tout au long de la journée ; et le chercheur engagé sur cette voie peut être aux prises avec une intense pratique sans que ce soit visible de l'extérieur.

C'est une voie dans le monde, qui se pratique dans le concret de notre existence telle qu'elle se présente, en famille, au travail, en vacances, dans nos responsabilités comme dans nos loisirs, dans le devoir comme dans le plaisir. En revanche, il est nécessaire de faire des pauses et de prévoir des temps. ponctuels de retraite. Les disciples français de Swâmi Prajnânpad avaient une vie familiale et professionnelle intense avec des responsabilités importantes. Mais ils s'absentaient une fois par an pour passer un mois, parfois plus, auprès de leur maître, dans un temps de silence, de solitude complète et d'intériorisation.

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Le sentiment est l'émotion purifiée, acceptée et ressentie avec plus de profondeur et de vulnérabilité, et surtout dépouillée de tout le fatras de pensées qui l'accompagnent. La pureté, dans le vocabulaire de Swâmi Prajnânpad, n'est pas une notion morale mais chimique. Elle est la qualité de ce qui est sans altération ou sans mélange. De même que l'or est pur quand il n'est pas mélangé à d'autres matières, un ressenti est pur quand il est unifié, profond et intense, quand il n'est pas mêlé d'illusion ou de complaisance.

« L'émotion, de la manière dont nous la ressentons, est impure. Le sentiment est pur. Si on enlève son impureté à l'émotion, elle devient une émotion pure, c'est-à-dire un sentiment. Cette impureté est due au fait que nous ne voyons pas les choses comme elles sont. Nous les voyons d'une manière partielle, ou bien nous voyons quelque chose qui ne s'y trouve pas, quelque chose que nous désirons voir. Si nous voyons une chose comme elle est, nous avons un sentiment d'unité avec elle. »

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Reprenons l'exemple de l'homme jaloux qui voit sa compagne parler avec un autre homme. Il peut, dans un premier temps, nier cette jalousie et prétendre que tout va bien. Il peut aussi s'en vouloir et se juger : je suis ridicule. Ou juger sa compagne. Mais Swâmi Prajnânpad nous propose juste d'accepter et de ressentir, de nous incliner devant notre vérité intérieure. Reconnaître : oui, je suis jaloux. L'acceptation de la jalousie va nous amener à la profondeur. C'est un saut dans l'inconnu. À l'arrière-plan immédiat de la jalousie sommeille peut-être le ressenti d'une immense solitude qui a son origine dans un passé lointain. Des souvenirs peuvent remonter, comme celui d'une scène d'enfance douloureuse où les parents n'en avaient que pour le petit frère, si mignon. Dans cette perspective, au lieu d'être tourmenté par la frustration et les demandes infantiles que provoque la jalousie, il est possible de contacter un ressenti de détresse profondément humain, de réaliser que la situation présente réveille des blessures anciennes, que le refus actuel est amplifié par des refus plus anciens. Ressentir, c'est donc également retrouver des émotions enfouies, laisser s'exprimer ce qui a été réprimé. Cela signifie aussi que les demandes infantiles, les distorsions issues d'une éducation maladroite, les blessures non cicatrisées de notre psyché si sensible seront entendues et prises en compte. D'où l'importance d'un travail sur l'inconscient et la mémoire refoulée : « En revivant votre expérience passée, vous devez l'accepter et en prendre possession », recommandait Swamiji.

La descente dans la profondeur déclenche un processus alchimique de transformation. L'émotion est certes la pointe étriquée, pauvre et conflictuelle du cœur, mais elle a sa racine dans le cœur, le cœur capable d'aimer et de comprendre, et elle peut nous y ramener. Finalement, derrière toutes les manifestations de surface se trouve toujours plus ou moins la même histoire : l'amour déçu, la souffrance de la séparation, la détresse, la solitude et la peur d'être confronté à nouveau à ces expériences douloureuses.

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« Arrive un stade dans la vie où l'on sent et où l'on réalise que les désirs ne peuvent donner la satisfaction à laquelle on aspire. Ou, en d'autres termes, on sent: "Oui, j'ai tout reçu de l'extérieur, mais pas ce qui peut me satisfaire, et cette satisfaction, je ne peux pas l'obtenir de l'extérieur, parce que j'ai vécu, vu et joui de toutes choses." Alors et alors seulement surgit un besoin impérieux. Que se passe-t-il donc ? Ni à l'extérieur, ni dans la dualité, ni dans le "moi", ni dans “l'objet”, ni dans cet état de séparation je ne peux trouver satisfaction. Alors apparaît un sentiment de vide! Un sentiment de vide qui vient du fond du cœur, un sentiment exigeant qui ne tolère aucune frustration, qui ne peut que trouver ce qui ne change pas et qui dure, c'est cela le besoin de vérité, de ce qui n'est pas deux, de ce qui n'est ni sujet ni objet, mais un état où on est libre des deux. Voilà ce qu'est le besoin impérieux d'aller de la non vérité à la Vérité ou des vérités à la Vérité, de la dualité à l'Unité, de l'obscurité à la Lumière . »

Nous sommes tous victimes de conditionnements divers en fonction de notre histoire, de notre éducation, de la société dans laquelle nous vivons. Nous perdons facilement contact avec qui nous sommes vraiment, étant soumis à tant d'influences et d'expériences qui nous « déforment ». D'où la nécessité pour Swâmi Prajnânpad de se « déséduquer » :

« Nos pensées sont des citations, nos émotions des imitations. Nous absorbons les idées, les opinions, les préjugés, les attirances et les répulsions, les ambiances et les comportements qui se trouvent dans notre entourage sans les examiner, sans les vérifier. Il s'ensuit que nous devons d'abord nous défaire de tous les ouï-dire, préjugés, superstitions, attirances, répulsions, croyances, etc., pour commencer une nouvelle vie.

Un adulte doit examiner attentivement ses pensées, ses émotions, ses croyances et ses superstitions, ses habitudes et ses méthodes de travail. Il doit examiner, voir ce qui est favorable et ce qui ne l'est pas. Il doit devenir conscient de chacune de ses pensées, de chacune de ses émotions, de chacune de ses actions. Il faut tout tester et vérifier si c'est compatible avec la raison. Cette pensée, cette émotion est-elle vraie ? Cette action est-elle juste ? Cette méthode est-elle la meilleure? Si c'est le cas, très bien. Sinon, il faut faire quelque chose pour les rectifier. Ainsi, on devient capable de penser par soi-même et d'agir selon ce que l'on est. Il faut tout remettre en question, les grandes comme les petites choses, et agir en fonction de ce que l'on est. Le premier pas consiste à se défaire de toutes les pensées, émotions et actions qui viennent de l'extérieur. Se déséduquer. Se débarrasser carrément d'un objet cher ou d'une répulsion ou d'une croyance en un Dieu personnel, au paradis, à l'enfer, ou d'une respectable pratique religieuse quelle qu'elle soit. »

Cet aspect de l'enseignement rappelle ce que la modernité a apporté à l'Europe : une remise en cause de toute autorité, de toute croyance, de tout ordre établi. Tout peut être remis en cause. En fait, il ne s'agit pas tant de remettre en cause des autorités extérieures comme l'Église ou la tradition que son propre système de valeurs, de goûts et d'opinions. Qu'est-ce qui me vient de mes parents? De l'école ? De la société ?

Pensées, opinions et idéologies doivent être passées au crible. Les opinions politiques, bien sûr : j'ai des idées de gauche ou de droite, pourquoi ? Mais aussi tout ce que je considère comme bien ou mal. Il n'y a plus de certitudes protégées : tout doit être examiné, tout peut être remis en cause. Quand Swâmi Prajnânpad a compris qu'il était encore soumis aux jugements de valeurs et aux principes de pureté de sa caste brahmane qui interdisent notamment de manger une nourriture touchée par un membre d'une autre caste, il ne s'est pas contenté d'une prise de conscience. Il a décidé de passer à l'action : inviter un membre d'une autre caste, lui servir un repas et manger ses restes.

Il faut aussi regarder de près toutes les actions, y compris les actions quotidiennes, banales, habituelles. Quelqu'un de très méticuleux peut se demander pourquoi il est si méticuleux. Nous pouvons questionner toutes nos manières de faire, toutes nos habitudes.

« Remettez toujours en cause votre manière d'agir. Demandez-vous: "Pourquoi j'agis ainsi ? N'y a-t-il pas une autre méthode ? Est-ce que j'atteindrai mon but? Est-ce que je me comporte ainsi parce que mes parents faisaient de même ?" Ainsi, nous devons nous poser toutes sortes de questions, sous tous les angles, et changer notre comportement ou notre manière de faire si nécessaire. »

Se déséduquer concerne ce que je fais mais aussi ce que je ne fais pas, ce qui ne se fait pas. Si, dans ma famille, il y a toujours eu des jugements sur telle activité humaine, je peux m'interdire cette activité, alors qu'elle pourrait me convenir, comme un artiste qui naîtrait dans une famille utilitariste fermée à l'art, ou un sportif issu d'un milieu d'intellectuels méprisant le sport.

Nous devons aussi être très vigilants à ce qui prend l'apparence d'une liberté mais qui n'est qu'une réaction aux valeurs de nos parents. Un jeune homme issu d'une famille bourgeoise catholique de droite très rigide peut adopter, en réaction à son éducation, des idées d'extrême gauche anticléricales. Est-il pour autant devenu véritablement lui-même ? Souvent, l'être humain est comme un cerisier sur lequel on aurait exercé une pression pour qu'il produise des pommes, et qui résiste à cette pression en produisant des prunes. Mais ce n'est pas la liberté...

Se déséduquer implique un travail très profond et souvent inconfortable de connaissance de soi. Inconfortable parce qu'il faut renoncer à l'identité que l'on s'est forgée sans toujours savoir où cela nous mènera. Qui suis-je vraiment derrière toutes ces couches sédimentées d'influences et de déformations? Est-ce que je suis seulement encore quelqu'un ? On peut traverser de longs passages à vide durant lesquels nous ne recourons plus aux anciennes habitudes dont nous nous sommes déséduqués sans trop savoir ce qui les remplacera.

Devenir authentique demande de la persévérance.

Être vivants, ce n'est pas uniquement ressentir et désirer, c'est aussi assumer nos responsabilités, jouer notre rôle dans l'existence.

Vivre, c'est vivre dans la réalité au sein de laquelle les actes ont des conséquences. Il s'agit donc, d'une part, d'éviter les actions dont nous sentons que nous ne pourrons pas en assumer les conséquences évidentes et, de l'autre, d'accomplir en connaissance de cause celles dont nous devrons assumer les effets, qu'ils soient positifs ou négatifs. En somme, il faut être beau joueur. Être vivant, c'est accepter le jeu et la règle du jeu. Parfois nous perdons, parfois nous gagnons. Demeurer en retrait, c'est refuser ce jeu. Tricher, ne pas vouloir perdre, abandonner la partie nous condamne à l'incohérence. Il nous faut examiner avec attention tous les domaines de notre existence pour découvrir quels sont ceux dans lesquels nous trichons ou refusons de jouer. La voie proposée par Swâmi Prajnânpad s'insère dans le cadre normal, concret et quotidien de notre existence, mais à condition que celle-ci soit d'abord remise en ordre : une existence dans laquelle nous ne jouons pas le jeu ne pourra pas servir de support à une démarche dont l'essence est de nous remettre toujours en cause.

Nous avons été conditionnés à nous faire de l'ordre une image rébarbative: l'ordre, c'est lourd, c'est la contrainte, l'ennui, l'obligation, la frustration, le devoir.

Sur le plan spirituel, l'ordre est une notion vivante et libératrice, c'est la vie, c'est ce qui sonne juste. La pratique permet d'ailleurs de développer une oreille sensible à ce qui sonne juste et à ce qui sonne faux. Que penserions-nous d'un musicien qui jouerait sur un instrument désaccordé sous prétexte que l'accorder serait une obligation fastidieuse ? Quelle expérience ferait-il de la musique dans ces conditions?

Le désordre est au contraire ce qui étrangle la vie, ce qui immobilise l'énergie et nous laisse un sentiment de malaise diffus. C'est tout ce qui, dans notre vie, est approximatif, ou que nous souhaiterions occulter, à l'image d'un moteur mal réglé dont nous ne voudrions pas soulever le capot. Le paradoxe, c'est que nous disons : « Je ne veux pas perdre de temps à vérifier le moteur, parce que, la vie, c'est rouler, c'est circuler.» Mais une voiture, dont le moteur n'est pas bien réglé, ne donnera pas sa pleine puissance.

Il s'agit donc, pour commencer, de mettre de l'ordre au sens le plus concret: ranger nos affaires, être ordonnés. Mais, plus profondément, ne rien laisser dans le flou ou l'inachevé, prendre conscience du caractère énergivore de tout ce que l'on a commencé et jamais terminé. Cela inclut : régler nos dettes morales (et financières), tenir notre parole, savoir reconnaître nos erreurs et les réparer, bannir toute mauvaise foi, ne pas esquiver nos responsabilités, faire avec soin ce que nous faisons, ne pas nous donner d'excuses. «  Vous ne devez laisser inachevée aucune de vos transactions avec autrui. Quoi que ce soit que vous laissiez à moitié fini, vous créez par là une division en vous et vous vous chargez du fardeau de ce qui n'a pas été accompli. »

Mettre de l'ordre signifie naturellement que chaque chose est à sa place, mais aussi que chaque chose est faite en son temps. What you have to do, do it now (« Ce que vous avez à faire, faites-le maintenant »).

Précisons que pour celui qui est un maniaque de l'ordre et de la propreté, « mettre de l'ordre dans sa vie » signifie se détendre et trouver un rapport plus souple à son environnement et non utiliser des paroles de ce type pour renforcer cette tendance déjà excessive.

Fondamentalement, mettre de l'ordre dans sa vie revient à clarifier ses intentions, à pouvoir répondre à la question fondamentale que posait Swâmi Prajnânpad à ses élèves : What do you want? « Qu'est-ce que vous voulez ? » L'intention est à mi-chemin entre le désir et le rêve. Elle est plus profonde que le désir et plus réaliste que le rêve. Une intention peut être accomplie, elle implique la conscience du prix à payer, des moyens à mettre en œuvre. Si je veux participer à un marathon, je sais qu'il faut que je m'entraîne tous les jours. Si je veux passer ce concours, je mesure la somme de travail personnel que cela va représenter. Nos intentions peuvent être spirituelles, comme celle de progresser sur la voie, d'autres peuvent être plus profanes : changer de profession, devenir parent, apprendre l'anglais, faire le tour du monde à la voile, pratiquer un sport ou un art, fonder sa propre entreprise, etc.

Nos intentions peuvent être très diverses, très personnelles, peu importe. Quelles qu'elles soient, il est très important de prendre le temps de les clarifier, de prendre la mesure de ce qui, dans la profondeur, est vraiment important à nos yeux. Si nous ne prenons pas le temps de sentir dans quelle direction nous orienter, nous passons notre temps à gérer les urgences et perdons le contact avec nous-mêmes. Nous sommes entravés par des peurs plus ou moins conscientes, nous sommes soumis à toutes sortes d'influences, toujours tiraillés entre ceci et cela. Beaucoup de forces, de peurs, de dénis, de blessures, de conditionnements peuvent nous avoir coupés de notre capacité à contacter nos intentions profondes.

Une fois que nous avons clarifié nos intentions, l'étape suivante est d'établir des priorités et de nous donner ensuite les moyens nécessaires à leur réalisation. Cela nous amène très concrètement à trois thèmes importants : le temps, l'argent et l’énergie, dont nous disposons en capital limité. Le temps que nous consacrons à une activité n'est plus disponible pour une autre, de même pour l'argent ou l'énergie. Or nos limitations, nos conditionnements, nos émotions, nos emportements, nos fascinations sont très gourmands en argent, en temps et en énergie. Sommes-nous sans cesse en retard, en train de courir? Où passe notre argent ? Dans quel type de dépenses ? Sommes-nous toujours fatigués ? Qu'est-ce qui nous fatigue particulièrement ? Que reste-t-il pour prendre contact et honorer ce qui est vraiment fondamental pour nous ?

Cela nous amène à nous poser une autre question, cruciale: si ce n'est pas l'intention qui dirige mon existence, alors qu'est-ce donc qui la dirige? Le hasard ? L'opportunité ? L'influence des autres ? La mécanicité, l'habitude, les conditionnements, la peur, le mental, la dévalorisation, le confort, la facilité, ou encore ce qui se présente ? Des schémas, des modèles qui viennent de l'extérieur, des idées que l'on m'a inculquées ? Des principes moraux : ça, ça se fait, ça, ça ne se fait pas ? Pierre Wack, un disciple français de Swâmi Prajnânpad, lui demandait si tous les êtres humains exprimaient leur être, leur nature profonde ?« Non, pas tout le monde, répondit-il. Généralement non. Généralement, les gens sont guidés par les circonstances, ils sont seulement la proie et les instruments des circonstances. Selon les circonstances, ils changent. »

Le thème de l'ordre est très cohérent avec le précédent, se déséduquer. On pourrait presque dire qu'il en est le pendant matériel. Il faut se désencombrer pour faire de la place à ce que nous voulons vraiment en profondeur. Si nous ne nous déséduquons pas, nous ne pourrons pas mettre d'ordre, parce que nous continuerons à agir et à fonctionner selon des principes qui ne sont pas vraiment nôtres. À l'inverse, si nous ne mettons pas d'ordre, nous ne pourrons pas nous déséduquer, tout simplement parce que notre existence sera trop encombrée et nous obligera à passer d'une urgence à l'autre. Retrouver notre propre fil conducteur interne, dégagé de toutes les influences qui nous ont éloignés de nous-mêmes, est aussi une caractéristique d'un ordre profond et juste.

Ainsi, dire que la voie de Swâmi Prajnânpad n'exige de nous aucun renoncement n'est pas tout à fait exact puisqu'elle exige de nous un renoncement précis : c'est, dans tous les domaines, le renoncement à l'approximation et au flou. Cela signifie qu'aucune part de ce qui nous constitue ne doit être niée ou condamnée, mais qu'en revanche, peu à peu, chacune de nos pensées, émotions, actions, paroles, chacun de nos désirs doivent être examinés au regard de la conscience, de la vérité. Tout doit être passé au crible avec, certes, une grande bienveillance vis-à-vis de nous-mêmes, mais également avec une précision qui ne laisse aucune place à l'à-peu-près. Il ne s'agit donc pas de renoncer aux biens matériels, à la sexualité ou au pouvoir, mais de renoncer à toute forme d'évitement. C'est une forme de sacrifice plus difficile qu'on ne l'imagine...

La « déséducation » et la mise en ordre de son existence sont les deux ingrédients essentiels de ce que Swâmi Prajnânpad appelait delibarate living, une existence menée de façon délibérée, voulue, réfléchie, examinée.

« Avant de commencer un travail, disait-il, et au cours de celui-ci, voyez quel est votre but. Après avoir terminé, voyez si vous avez atteint votre but. C'est cela, une vie consciemment menée. Avec sa propre lumière, le disciple doit tracer son propre chemin à travers les difficultés de la vie. Faites de votre mieux, jamais plus, jamais moins, et soyez heureux. N'essayez jamais de faire plus que ce que vous pouvez faire avec bonheur et tranquillité. Agir, ce n'est ni se laisser aller à... ni s'empêcher de... Vous devez examiner chaque problème et décider quelle est l'action à accomplir, qui ne vous mettra pas en situation de conflit. L'action parfaite est celle qui vous conduira au bonheur du moment, dans le lieu et les circonstances où vous vous trouvez. Ne vous fiez pas aux jugements de valeurs, ne vous comparez pas aux autres. Soyez vous-mêmes »

Une vie délibérée implique donc connaissance de soi, fidélité à soi-même, examen minutieux de tous les aspects de son existence. Et cette vie nous donnera accès au contentement et à la paix intérieure, si nous agissons instant après instant avec « bonheur et tranquillité ». Sinon, nous aurons l'impression plus ou moins lancinante que notre existence nous échappe, que nous ne sommes pas exactement à notre place.

Ressentir, désirer, se déséduquer, mettre de l'ordre dans sa vie, tous ces thèmes sont indissociables du thème central de l'action. L'ensemble de cet enseignement a pour finalité de faire émerger en nous ce qu'en Inde on nomme « le grand agissant » (Mahakarta), de faire de nous de véritables êtres humains accomplissant des actions dignes de ce nom. Si nous faisons les choses à moitié, emportés par des émotions ou des désirs, obéissant à des conditionnements, que valent nos actions? Si y on regarde de près, beaucoup d'actions sont conditionnées par la peur, l'avidité, le manque de confiance en soi, l'influence des autres ou la peur de leur regard, l'habitude ou la paresse. Elles peuvent être accomplies très machinalement, sans vigilance ni présence. Où est alors la dignité de l'être humain? Action et dignité se nourrissent mutuellement. La dignité se manifeste dans nos actions. Le but est de pouvoir éprouver la détente et la paix que procure une journée dans laquelle aucune de nos actions n'a altéré le sens de notre dignité.

L'action est l'épreuve de vérité ; c'est l'ensemble de nos actions qui révèle qui nous sommes et fait notre destin. Toutes les voies spirituelles insistent sur l'acceptation, l'accueil, l'instant présent, le calme intérieur et le lâcher-prise, ce qui fait parfois négliger le caractère crucial de l'action qui en est le complément indispensable. Si nous sommes irrésolus, résignés, mous, que peut bien signifier accepter? Sans l'action, ce que nous avons compris et intégré ne peut prendre corps. C'est par l'action que nous réalisons nos désirs légitimes, mettons de l'ordre dans notre vie et luttons contre l'inertie des habitudes. C'est par l'action que nous allons faire des expériences nouvelles qui nous feront grandir.

On pourrait dire que l'essentiel est dans l'être, pas dans le faire. Cette opposition entre être et faire ne doit pas nous faire oublier que ce que nous faisons émane de ce que nous sommes. L'évitement de l'action est parfois justifié par la croyance que, si nous changeons dans la profondeur, alors notre comportement évoluera tout naturellement. C'est vrai mais incomplet. D'abord, il n'est pas tout à fait exact qu'un tel changement suffise à modifier un comportement, parce que notre manière habituelle de fonctionner est alourdie par la force d'inertie des habitudes ou des peurs plus ou moins profondes. Il faut beaucoup de détermination et de persévérance pour modifier une habitude et surmonter la peur, c'est un véritable labeur, et nous aimerions qu'une prise de conscience foudroyante nous en dispense.

Par ailleurs, s'il est vrai qu'une guérison dans la profondeur de notre psychisme peut se traduire par un changement de comportement, l'inverse est également vrai : un changement du comportement influe sur la profondeur. La thérapie n'est pas le seul moyen d'agir sur l'inconscient, toute action positive qui contrarie nos habitudes et nos peurs dans le présent envoie un message libérateur à l'inconscient.

L'action est nécessaire à la destruction des croyances restrictives qui nous enferment dans notre monde : ne fais pas ceci, cela ne se fait pas, cela n'est pas pour toi. Ces croyances limitent nos actions à un éventail restreint de possibilités, elles nous contraignent à agir toujours de la même façon et nous rendent totalement prévisibles. Mais grâce à des actions conscientes, nous pourrons entrer en contact avec le réel tel qu'il est. « Soyez audacieux », disait Swâmi Prajnânpad. L'action libératrice brise le mensonge de nos croyances en leur apportant un démenti concret.

De même que Swâmi Prajnânpad distingue penser et voir, émotion et sentiment, acceptation et refus, il distingue action et réaction. Nous passons notre temps à « agir », à nous com- porter et nous positionner de façon plus ou moins heureuse face aux situations de notre existence. Or, de même que nous devons examiner nos pensées, nos émotions, notre éducation, nos désordres, nous devons examiner nos actions. La question que nous pose la voie est : de toutes ces actions que nous posons à longueur de journée, lesquelles sont vraiment conscientes ? Lesquelles sont vraiment l'expression de notre être profond, de notre liberté, de notre dignité ? Lesquelles ont été accomplies avec vigilance et lucidité, au service d'une intention claire?

Sinon, passer d'un désir à l'autre, d'une émotion à l'autre, d'une illusion à l'autre, d'un espoir à l'autre, fuir, réagir, se résigner, s'exciter, se décourager, alterner entre la saisie et le refus, reproduire les mêmes schémas psychologiques, tout cela Swami Prajnânpad l'appelle réaction. Don't mistake reaction for action, « Ne prenez pas la réaction pour l'action », disait-il. Si je ne peux pas faire face à la réalité telle qu'elle est et accomplir l'action adéquate qui en découle, qui suis-je ? Quelles sont les forces qui sont à l'œuvre ? « Vous faites quelque chose en connaissance de cause, de manière complète, mais si vous avez une émotion, aussi légère soit-elle, elle induira une réaction équivalente. »

La voie nous demande donc d'observer et de remettre en cause notre façon de fonctionner. Before any action, check the actor, « Avant chaque action, vérifiez qui agit », dit Swâmi Prajnânpad. Il propose aussi de se poser les questions suivantes : What? What for? Why? How? « Quoi ? Pour quoi (avec quelle intention) ? Pourquoi (quelles sont les causes)? Comment ? » Il s'agit de prendre quelques secondes ou quelques jours, selon l'action à poser et ses enjeux émotionnels, pour se tourner vers l'intérieur et prendre conscience de tout ce qui nous anime.

« Une expérience vraie est cette action dans laquelle l'agissant sait ce qu'il fait, pourquoi il le fait et l'obtient. En même temps, il se demande constamment s'il obtient ce qu'il cherche. Il agit et voit en même temps ce qu'il fait. Dans l'expérience vraie, on est totalement présent à ce que l'on fait. »

Dans les lettres et les entretiens enregistrés dont nous disposons, Swami Prajnânpad se positionne comme un véritable coach par rapport à l'action. Nous pourrions écrire un traité complet à partir de tous les conseils concrets qu'il donne: faire une chose à la fois, ne pas aller trop vite, attendre le bon moment, éviter les maladresses, ne pas céder au souci ou à la panique, réessayer jusqu'à ce que cela marche... Les recommandations sont nombreuses. En voici un petit échantillon:

« N'essayez jamais de faire plus que ce que vous pouvez faire avec bonheur et tranquillité. S'il est vrai qu'il est nécessaire de planifier avant d'entreprendre un travail, mettez-vous au travail immédiatement, car vous avez déjà fait assez de plans. Agissez et quand vous aurez fini, planifiez encore si nécessaire. Dans le travail vous trouvez le bonheur, pas dans la planification. Agissez avec lenteur et régularité. Ne vous dépêchez pas. Se dépêcher est le résultat d'une réaction. Méfiez-vous de l'activité excessive. Si le corps est faible, il faut vous préserver des intervalles de repos... Les petites choses forment le caractère. En fait, ce ne sont pas des petites choses. Les petites choses ont un avantage, vous pouvez en faire beaucoup dans un laps de temps donné. Vous prendrez confiance en vous et votre caractère se formera ...»

Cette citation ne donne qu'un petit aperçu des conseils que prodiguait Swâmi Prajnânpad sur ce sujet. Il donnait non seulement de nombreux conseils généraux mais aussi toutes sortes de conseils précis sur des sujets comme l'alimentation, l'heure du coucher, l'éducation, etc., auxquels il faut ajouter tous les conseils spécifiques donnés à tel élève, à tel moment, dans telle situation.

Il ne se limite pas à recommander qu'on agisse avec conscience et méthode. Il associe action et joie : la joie vient d'une action accomplie jusqu'au bout, dans laquelle nous sommes totalement unifiés et avons fait tout ce qui était en notre pouvoir.

« Ananda (la joie), c'est la prise de conscience de sa propre force. »

« Ananda, c'est le sentiment qu'on éprouve après avoir surmonté les difficultés ; c'est l'expérience de la victoire, de son énergie créatrice.

Quand on est allé jusqu'au bout de ce que l'on a à faire, on éprouve une profonde satisfaction.»

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Tous les aspects du chemin - ressentir, désirer, se déséduquer, clarifier ses intentions, agir - vont dans le même sens :) nous permettre de vivre l'expérience humaine complètement et sans réserve, participer à la fête, prendre la réalité à bras le corps, en devenant à la fois vaste et authentique. Une fois ma nature profonde déconditionnée de tout ce qui la recouvre, je peux la laisser s'exprimer, dans un échange honnête avec le monde extérieur. Je ne triche pas, je ne fais pas semblant, je suis là, sans déni, nu et transparent. Je ne pointe pas juste un doigt de pied dans l'eau, je plonge dans la rivière ; je ne reste pas sur les gradins, je descends dans l'arène. « On ne peut pas trouver de satisfaction ou de liberté en se tenant à distance... On ne peut pas apprendre à nager sans entrer dans l'eau. Ou encore : « On n'apprend rien simplement en lisant des livres. On n'apprend qu'en recevant des coups, lorsqu'après avoir fait des efforts on connaît le succès ou l'insuccès. » Là où la vie est exigeante, là où les relations avec les autres nous confrontent, là où l'action est une prise de risque, là je pourrais tester si l'ouverture du cœur et la détente ne sont que des mots ou s'ils correspondent à des états intérieurs réels.

Dans ce parcours initiatique, je vais découvrir deux ennemis intérieurs : la division et l'anesthésie.

L'expression de Swâmi Prajnânpad être un avec signifie accepter, mais aussi être unifié : être entier, être là où je suis à 100 %. « Vous ne savez pas jouir, vous ne savez pas prendre, vous ne savez pas goûter, vous ne savez pas donner, vous êtes toujours en retrait, jamais complet, jamais entier dans ce que vous faites116. »

La division intérieure est un des obstacles principaux sur la voie, une grande cause de souffrance et de déperdition d'énergie. « Ne vous divisez pas. Quand on se divise, on se tue et on tue. Cette division, cette tuerie, ce meurtre de soi-même, est à la source de la souffrance et de la peine, de la haine, de la tristesse et du dégoût. »

Soit nous faisons une chose, soit nous ne la faisons pas ; soit nous sommes dans une situation, soit nous nous en extrayons. Parfois nous avons le choix, parfois non. Peu importe. Quoi que nous fassions, par choix ou par obligation, que nous soyons en train de nous reposer ou d'agir, de nous faire plaisir ou de faire notre devoir, de prendre du temps pour nous ou d'en consacrer aux autres, l'objectif est de le faire sans hésitation, sans culpabilité, sans arrière-pensées, sans réserve. Il n'y a même plus de question, on ne se demande pas si on est unifié ou non, on l'est et l'action s'impose.

À cet égard, il est intéressant de remarquer que Swâmi Prajnânpad a parfois contesté l'utilisation de mots tels que pleinement, complètement ou entièrement. Pour lui, ces adverbes, qu'on ajoute à des mots comme « unifié » (complètement unifié) ou « présent » (pleinement présent) sont des pléonasmes. On est grandiloquent pour maintenir un certain flou et se réserver une échappatoire. Pour Swâmi Prajnânapad, si on est unifié, on est forcément pleinement unifié ; et si on n'est pas pleinement unifié, on n'est pas unifié du tout.

« Vous autres, vous dites toujours "complètement, pleinement". Mais que signifie complètement, pleinement ? Quand vous avez quelque chose à faire, faites-le. La question de le faire pleinement ou complètement ne se pose pas. Une action est une action. Quand la question de l'accomplir complètement ou incomplètement, de tout son cœur ou non, se pose, pouvez-vous appeler ça une action? Non, ce n'en est pas une.»

On fait ou on ne fait pas et si on fait, on fait pleinement. Une fois que ce principe est intégré, il n'y a plus besoin de préciser pleinement. Cet ajout n'apporte aucune information pertinente.

Cela implique d'effectuer un travail sur la division elle-même, qui est notre point de départ. Un travail de prise de conscience: reconnaître que nous sommes rarement unifiés, rarement présents, toujours un peu là et un peu ailleurs. Puis une recherche pour comprendre les causes de cette division: la culpabilité ? Le perfectionnisme? La peur ? La fuite?

Unifié, je vais pouvoir agir et vivre des expériences nouvelles, que j'ai cherchées et voulues et qui me correspondent.

Il ne s'agit pas juste de les vivre, il faut être capable de les goûter et de s'en nourrir.

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il est douloureux d'être déprécié. Refuser de goûter à quel point la critique fait mal, c'est se condamner à rester un puits sans fond, à mendier toute sa vie des compliments et à être si fragile face à la critique.

Un autre obstacle de taille à la jouissance consciente, c'est la peur : peur de perdre, peur que ça ne dure pas assez longtemps, peur de l'échec, peur du regard de l'autre, peur de mal faire. Pour Swâmi Prajnânpad, la peur est la racine de toutes les émotions: « Le plus grand ennemi de l'homme, c'est la peur, qui apparaît sous des formes aussi diverses que la honte, la jalousie, la colère, l'insolence, l'arrogance... Quelle est la cause de la peur ? Le manque de confiance en soi.

La peur est liée à l'identification à l'ego mortel, à la séparation et à la dualité. «< Dès qu'il y a deux, la peur apparaît. Peur de perdre quelque chose, peur de l'insécurité, peur de la peur et, en fin de compte, peur de la mort. Ce deux... deux... deux... cette dualité est la source de tous les maux...» Ne plus vivre dans la peur, ne plus avoir peur est une des aspirations les plus profondes de l'être humain, même s'il n'ose pas la formuler consciemment tant la peur fait partie du décor.

Pour éprouver une satisfaction totale lors d'une expérience, il faut que la peur en soit absente. Ce n'est qu'à ce moment-là qu'on la goûte pleinement et qu'on se sent profondément nourri. « Une seule jouissance peut satisfaire, alors que mille peuvent ne rien vous apporter », dit Swâmi Prajnânpad. Une seule jouissance, si elle est vécue sans peur, vaut mieux que mille vécues avec la peur.

Parfois, il est nécessaire de faire et refaire l'expérience de très nombreuses fois pour que la peur disparaisse. Et en attendant qu'elle ait disparu, il est possible d'entrer en amitié avec elle, de l'accueillir, de lui donner sa place, d'agir avec elle. Si, quand la peur est là, on l'accepte complètement, alors elle altère beaucoup moins le goût de l'expérience.

Cette façon de vivre, unifiés, dans l'appréciation consciente des expériences, avec de moins en moins de peur, nous permettra d'avancer et de tourner la page. La capacité à vivre les expériences consciemment, à en avoir la jouissance profonde conduit au détachement. Quand on s'investit à fond dans une expérience, le désir qui nous y a poussés finit par s'éroder, et l'envie de passer à autre chose, à un niveau plus profond, se présente naturellement. Au bout d'un certain temps, on aspire davantage à la liberté et beaucoup moins à faire des expériences nouvelles.

Pour reprendre l'exemple précédent, celui qui a besoin de reconnaissance devra, pendant un certain temps, goûter combien il est bon d'être admiré et douloureux d'être dénigré. Mais, après un certain temps, il pourra sentir qu'il a fait le tour de la question. Que va lui apporter un éloge de plus ? De quoi va le priver une critique de plus ? Cela s'imposera naturellement : ce dont je veux faire l'expérience maintenant, c'est la liberté, l'indépendance. On me flatte, cela m'est égal, on me déprécie, cela aussi m'est égal.

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Swâmi Prajnânpad parlait du « sceau du moi apposé sur le non-moi ».

L'impérialisme de l'ego, c'est la tendance à voir l'autre comme le prolongement de soi. Je suis là avec mes émotions, mes besoins, mes opinions, mon rythme, et l'autre doit s'aligner. Si j'ai besoin de sécurité, il doit me sécuriser ; si j'ai envie d'aller au cinéma, il doit également en avoir envie. Un cas de figure fréquent est celui d'un père qui veut imposer une carrière professionnelle à son fils. Le fils doit réussir là où le père a échoué ou bien il doit reprendre l'entreprise familiale de plomberie ou encore devenir joueur de football parce que c'est la passion de son père. Impérialisme de l'ego...

Fondamentalement - et c'est l'un de ses apports les plus précieux - Swami Prajnânpad dissocie mental et ego: le mental est le véritable ennemi de la vie, et à ce titre il doit être détruit En revanche, l'ego étant composé de toutes les blessures, de tous les désirs non satisfaits, il doit être traité avec bienveillance, consolé, nourri, satisfait et épanoui. Le mental est vu alors comme ce qui nous empêche d'honorer les besoins de l'ego, parce qu'il s'alimente à la haine de soi. Le mental est ce qui replie l'ego sur lui-même ; quand le mental diminue, l'ego s'ouvre au mouvement d'expansion de la vie, se confronte à la réalité telle qu'elle est, sort de son monde et voit les choses plus objectivement.

Supposons un garçon qui aurait été abandonné par sa mère. Cet abandon, à coup sûr, va créer une blessure profonde et un grand besoin d'amour. Voilà pour ce qui est de l'ego. Maintenant, ce même abandon va produire, chez ce garçon devenu adulte, une croyance : « Toute femme que j'aimerai finira par m'abandonner. » Et cette croyance va interférer, polluer et probablement faire échouer chaque rencontre amoureuse. Cet homme ne verra pas Juliette, il verra sa Juliette, une Juliette redéfinie à partir de sa blessure d'abandon, une Juliette dont il est persuadé qu'elle finira fatalement par l'abandonner.

Aussi la croyance: « toute femme que j'aimerai finira par m'abandonner », doit-elle être vue et désactivée, « détruite » selon le vocabulaire de Swâmi Prajnânpad, pour que l'amour, qui guérit la blessure, puisse être vécu. Plus cet homme pourra se libérer de cette croyance, plus l'ego pourra grandir, guérir et s'épanouir, en faisant l'expérience réelle de la vie amoureuse et de la relation. En guérissant, il verra de moins en moins sa Juliette et de plus en plus Juliette, telle qu'elle est.

Swami Prajnânpad distingue deux notions: voir et penser. Il donne à chacun de ces termes un sens précis qui n'est pas exactement celui qu'on leur donne habituellement. Chacun sait que la pensée peut être l'expression de l'intelligence. Au service de la discrimination, de la compréhension, de la recherche de la vérité, elle est très précieuse. Mais la pensée peut aussi dysfonctionner : elle produit alors le mensonge, l'illusion, l'idéologie, la mauvaise foi, quand ce n'est pas le délire. Swâmi Prajnânpad distingue donc voir et penser. Il réserve le verbe voir à la pensée intelligente et le verbe penser à la pensée dysfonctionnante.

Penser, c'est déformer la réalité, c'est justifier ses peurs et ses désirs, c'est chercher à convaincre, c'est rester à la surface. C'est aussi généraliser, étiqueter, comparer, juger, exagérer. Penser est une tension.

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Sur ce sujet central, l'originalité de Swâmi Prajnânpad réside dans le fait qu'il a déplacé le centre d'intérêt de la vérité vers le mensonge. L'expression « chercheur de vérité » était très courante en Inde mais il la qualifiait de « non-sens ». Pour lui, ce qu'il fallait chercher était non pas la vérité mais la non-vérité ». « Soyez des chercheurs de non-vérité » conseillait-il (seeker of untruth)...

Pour être un chercheur de non-vérité, il faut déjà se libérer du désir d'avoir raison ainsi que de la soif de pouvoir que pourrait donner la « possession de la vérité ». Le chemin spirituel est intime et personnel, il est là pour donner du sens à notre existence, non pour corriger celle des autres, pour démasquer ses propres mensonges plutôt que ceux de son voisin, pour nous remettre en cause et non pas pour convaincre.

« Celui qui ne se voit pas lui-même n'arrête pas de parler des autres. Il passe son temps à repérer et à mépriser en autrui des fautes et des faiblesses qui sont en fait camouflées et refoulées en lui-même. Essayez de vous observer continuellement. C'est très facile de vous débarrasser de vos erreurs et de vos insuffisances si, dès que vous les remarquez, vous leur faites face et ne les refoulez pas. Vous ne pouvez nettoyer une chambre que si vous voyez nettement la saleté qui s'y trouve. »

La vérité, c'est alors ce qui reste quand tous les mensonges ont été débusqués, quand nos croyances lâchent et nous rendent disponibles à la nouveauté et à la fraîcheur de l'instant présent.

Ainsi, le chemin pour voir est une succession de remises en cause et de prises de conscience : là, je me suis trompé ; là, je suis encore tombé dans ce piège; là, je me suis encore fait prendre par l'apparence; là, j'ai encore généralisé ; là, j'ai encore affirmé avec certitude alors qu'au fond je n'en suis pas si sûr... Et à chaque fois, on peut se demander pourquoi ? Par précipitation, par mépris, par arrogance, par besoin de convaincre, pour séduire, pour obtenir je ne sais quel gain?

Pour découvrir la vérité, il faut débusquer le mensonge. Pour voir, il faut penser de moins en moins. Voir n'est pas à « fabriquer » ou à « conquérir ». On ne progresse donc pas dans l'art de voir, mais dans l'art de penser de moins en moins.

« On progresse dans le fait de ne pas penser. Alors voir peut advenir. Plus vous vous rendez libre de penser, plus vous vous remplissez de voir. Ce n'est qu'un jeu de forces. Penser a donc une certaine force qui vient du passé. C'est une habitude, elle est là. Ainsi, on commence par penser, voir n'est alors pas du tout présent. Puis quand penser a quelque peu diminué, alors voir apparaît. Vous n'avez donc rien à faire pour voir. Si un homme porte des gants, pouvez-vous dire : « Je vais faire tout mon possible pour lui toucher la main ? » Enlevez les gants. Sinon, ce n'est pas possible. »

Démasquer le faux en nous est loin d'être confortable et peut provoquer bien des remous intérieurs mais il n'y a pas d'autre issue. Comme le dit Musset:

Quand j'ai connu la Vérité, J'ai cru que c'était une amie;

Quand je l'ai comprise et sentie, J'en étais déjà dégoûté.

Et pourtant elle est éternelle,

Et ceux qui se sont passés d'elle Ici-bas ont tout ignore.

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« En acceptant mentalement et émotionnellement, vous vous rendez libre. Et toute votre énergie est à votre disposition à ce moment-là. Vous pouvez l'utiliser de la manière que vous voulez. Et si vous n'acceptez pas, la majeure partie de votre énergie se trouve bloquée. Que pouvez-vous faire alors ? »

Nombreuses sont les paroles de Swâmi Prajnânpad qui associent acceptation et action : « Acceptez émotionnellement chaque chose, y compris vous-même et voyez intellectuellement ce qui peut être fait si quelque chose peut être fait. Dans la réalité, faites-le. » Ou encore : Mend, leave or accept, « Améliorez, partez ou acceptez. » Si je veux être en paix quand une situation ne me convient pas, trois choix se présentent à moi : soit je la transforme par l'action jusqu'à ce qu'elle me convienne; soit, si ce n'est pas possible, je m'en extrais, je m'en vais; soit, si les deux solutions précédentes sont impossibles, je l'accepte telle qu'elle est. Cela rappelle une maxime anglaise : « Si tu n'aimes pas cela, change-le ! Et si tu ne le changes pas, aime-le ! »

L'acceptation n'est pas le contraire de l'action mais du déni. Imaginons un homme atteint d'une maladie grave. Après maintes résistances, il voit un médecin qui lui donne un diagnostic inquiétant qu'il ne veut pas entendre et cherche un autre médecin. Le déni, l'incapacité à intégrer la réalité est le signe que celle-ci n'est ni vue, ni acceptée. Bien sûr, cette réalité n'est pas facile à intégrer. Le processus de l'acceptation peut prendre un certain temps mais il conduit à l'apaisement. Et dans ce cas, l'apaisement permet de suivre dans les meilleures conditions les traitements thérapeutiques nécessaires.

C'est en voyant une difficulté qu'on peut y faire face. « Qu'allez-vous gagner en adoptant la mentalité d'une autruche ? »

Le déni de la réalité ne conduit pas toujours à l'inaction, il peut aussi conduire à la toute-puissance et au volontarisme, qui serait l'excès inverse. Le volontarisme, cette frénésie dans l'action, est souvent un indicateur qui montre que la réalité n'est ni vue ni acceptée. Dans ce cas, le moteur de l'action est la peur ou l'avidité.

L'acceptation diffère de la résignation par l'action, mais aussi par le climat intérieur qu'elle génère. Dans la résignation, on se raisonne, on se dit qu'il n'y a pas le choix, mais le cœur n'y est pas. L'acceptation engendre en revanche un sentiment d'aisance en toute situation, la sensation d'être dans un contact vivant avec toute chose, une capacité à inclure l'en- semble de la réalité. C'est se sentir chez soi partout. « Ayez le sentiment que toutes les choses sont à vous et acceptez-les. Dites oui à tout. Ne refusez rien et encore moins quelque chose qui se trouve en vous-mêmes. » C'est un processus, parfois immédiat, souvent progressif, d'assimilation de la réalité qui aboutit à l'apaisement et à l'unification. Dans le cas d'un processus progressif, quand la réalité nous semble indigeste, il est fréquent de passer par des phases de révolte, de découragement ou d'illusion, avec des émotions contradictoires.

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Voir, c'est regarder la réalité en face et rendre digestes les aspects difficiles de la condition humaine. Comme nous sommes tous différents, chacun de nous devra passer par des prises de conscience spécifiques. En même temps, sur le plan spirituel, nous devrons tous passer par le même endroit : réaliser que la plupart des attentes de l'ego ne seront jamais satisfaites. En être informé est assez facile, le voir est beaucoup plus difficile.

Voir, c'est donc voir que le monde ne tourne pas autour de moi, que la réalité ne peut pas toujours correspondre à mon désir, que l'autre ne m'aimera jamais comme je souhaite qu'il m'aime, qu'il n'y a aucune sécurité absolue, que le réel est tragique et que nous sommes mortels. Nous le savons, bien sûr, mais nous ne le voyons pas. Si nous le voyions, nous cesserions d'attendre, nous goûterions la paix de l'instant présent et l'ego disparaîtrait.

Voir avec la totalité de son être est un long chemin d'assimilation de la réalité. Il va falloir y revenir et y revenir encore. C'est pour cela que Swâmi Prajnânpad insistait sur les lois de la vie, qu'il fallait comprendre, reconnaître et assimiler.

Swâmi Prajnânpad mettait en avant certains aspects de la réalité, inéluctables, sur lesquels le mental peut buter indéfiniment. En eux-mêmes, ces aspects ne sont ni bons ni mauvais, ils sont. Swâmi Prajnânpad les appelle les « lois de la vie » : la différence, le changement, les lois de cause à effet, la dualité.

Première loi : la différence.

« La première grande vérité à laquelle nous sommes confrontés est celle de la différence. Bien qu'il y ait un nombre infini de choses dans l'univers, il est remarquable que jamais deux choses ne soient pareilles.

« Rien n'est semblable. L'autre est un autre. Tous les êtres humains sont différents, ils ont des désirs différents, des valeurs différentes, des réactions différentes donc, parfois ils se comporteront comme nous avons envie qu'ils se comportent, bien souvent non. »

Deuxième loi : le changement.

Tout change, tout est soumis à apparition et disparition. « La deuxième grande vérité qui saute aux yeux, c'est le changement. Les choses infiniment nombreuses que nous avons énumérées précédemment ne demeurent pas les mêmes. Au contraire, elles changent continuellement. Ce qui ajoute une nouvelle dimension au déploiement des différences. »

L'expérience banale montre que tout ce qui vient s'en va. Toujours. Le jour se lève, reste quelque temps et disparaît, laissant la place à la nuit. De même la tristesse vient et, après quelque temps, elle s'efface. Pareillement la joie, la jalousie, la colère etc. Rien n'est permanent. Tout passe et s'enfuit. Même les étoiles du ciel ne sont pas éternelles. Tous, nous sommes venus dans ce monde un jour et, un autre jour, nous disparaîtrons aussi. Aussi, il ne faut pas se réjouir de notre fortune ou se désoler de notre malchance. Ce sont des états temporaires, qui vont disparaître. »

Troisième loi: la dualité.

Il n'y a pas de concave sans convexe. Toute pièce a un côté pile et un côté face. Pas de relation sans séparation, pas de succès sans échec, pas de louange sans blâme, etc.

« La vie et la mort se côtoient. Il y a la lumière et l'obscurité, le soleil et l'ombre, le plaisir et la peine, la chaud et le froid, l'amour et la haine etc. Ces opposés sont innombrables, mais nous en aimons certains et détestons les autres. Nous voulons les bons et pas les mauvais. Nous avons soif de plaisir et détestons la souffrance. Mais la vie se compose de toutes les expériences. »

Et dernière loi : la relation de cause à effet.

Les causes produisent des effets, donc quand les causes sont réunies, l'effet se produit.

« Vous devez faire des efforts répétés pour découvrir la relation de cause à effet dans les événements qui se produisent. Il n'y a pas d'action sans cause; essayez de voir cette relation dans toutes les situations: samsara est un autre nom pour le courant ininterrompu de causes et d'effets. Cette loi de cause et d'effet s'applique partout, autant dans le monde intérieur que dans le monde extérieur. »

Rien n'arrive au hasard. Tout dépend d'une cause. Ce qui vous est arrivé est un effet, il y a donc une cause. Si vous ne voulez pas de cet effet, trouvez la cause et attaquez-vous y. L'effet cessera. Si vous ne pouvez pas éliminer la cause, ce qui arrive est inévitable ou irrémédiable, vous ne pouvez rien faire d'autre que l'accepter. »

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« Les êtres vivants, les animaux, les oiseaux, les hommes, tous les êtres vivants sont enclins à souffrir. Pourquoi ? Parce qu’ils fonctionnent contre la loi. Personne ne suit les règles. On pense que dans ce monde « tout ce que je possède va rester toujours », mais rien ne reste, car ce n’est pas la loi. Pourtant chacun espère et attend des autres en fonction de ses propres désirs; mais quel en est le résultat? Seulement de la souffrance! Qu'est-ce qui te fait souffrir? Tu es frustré, la raison en est que tous sont différents et donc personne ne peut faire ce que tu voudrais qu'il fasse : c'est la loi, c'est la destinée; et c'est là que se trouve la cause de la souffrance. À tous moments toutes sortes d'êtres vivants passent par le processus de mort ou de destruction; le monde continue son mouvement, rien n'est stable; la mort est la destinée, la mort est la règle. Et cependant celui qui vit pense qu'il ne va pas mourir, et qu'il vivra toujours. Qu'y a-t-il de plus surprenant qu'une personne qui, ayant observé la mort arriver partout, tout le temps, croit qu'elle vivra toujours et ne mourra pas? »

L'enseignement n'est pas «< rabat-joie », comme si on ne devait plus apprécier les plaisirs de l'existence sous prétexte qu'ils ne durent pas. Au contraire, comprendre les lois de la vie libère de la peur, à condition, bien sûr, que cette prise de conscience soit réelle et profonde. Le mot « voir » prend alors tout son sens. Si je sais du bout des lèvres que les choses changent, cela ne suffira pas à m’ôter tout regret au moment de leur départ. Il faut vraiment le voir. Voir entraîne une dissolution totale de la croyance que ce qui existe maintenant existera toujours, croyance qui provoque la peur.

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Sans bien entendu blesser personne, soyez ce que vous êtes, restez fidèle à votre vraie nature et soyez établi dans la splendeur de votre propre nature. Alors seulement, on peut faire l'expérience de sa propre énergie créatrice, et c'est cela seulement qu'on appelle la joie.

« La joie est l'essence de la vie. Une vie sans joie n'est pas une vie pour un être humain, c'est une vie d'animal ou plutôt une vie de brique et de pierre. Sans joie, le flux de la vie s'arrête et stagne. Une vie d'être humain se reconnaît au flux d'énergie pure et spontanée qui porte avec lui la béatitude. »

En prenant appui sur ce que nous sommes, la vie a un goût de nouveau, une fraîcheur toujours renouvelée. « Je suis ce que je suis, maintenant et toujours, éternellement dans une illumination progressive de la conscience. Chaque instant nouveau est porteur d'une perfection nouvelle, toujours neuve, toujours belle, une "joie éternelle". »

Si l'être s'exprime sans entrave, vient un moment d'aboutissement où ce qui devait être vécu a été vécu, ce qui devait être accompli a été accompli. Un moment où, selon les mots de Swâmi Prajnânpad, la « nécessité urgente de sa propre vie » a été honorée à sa juste mesure. Alors une détente profonde s'installe.

C'est à ce sujet que Swâmi Prajnânpad a prononcé une de ses formules célèbres : « Le plus grand accomplissement pour un être humain est de pouvoir dire : j'ai fait ce que j'avais à faire, j'ai donné ce que j'avais à donner, j'ai reçu ce que j'avais à recevoir. » Donner et recevoir sont très importants dans cette voie, surtout si ce qu'on donne émane de l'expression de l'être et si ce qu'on reçoit vient nourrir l'être. Donner et recevoir sont des besoins fondamentaux. Donner dépend de nous, recevoir dépend des autres, de ce que la vie nous donne. Mais si on agit avec cœur et qu'on commence par donner, on a plus de chances de recevoir. « Pour recevoir, il faut donner. Si vous donnez de l'amour, il vous en reviendra en retour »

Mon père utilisait une image très parlante. Selon lui, avoir fait ce qu'on avait à faire, donné ce qu'on avait à donner, reçu ce qu'on avait à recevoir, c'est comme avoir vu un film jusqu'au bout: ce n'est pas un arrachement de sortir de la salle. Alors que deux minutes avant la fin du film, on n'en a pas du tout envie. Ayant accompli ce que j'avais à accomplir, c'est comme si j'avais vu le film de ma propre existence jusqu'au bout. La peur de la mort se dissout dans un sentiment de liberté et de détente : je peux rester dans la salle ou en sortir.

Il en découle une forme de détachement, de renoncement naturel. Il n'y a pas à fabriquer la paix intérieure, on s'y installe par la détente. « Ce n'est pas Swâmiji qui a renoncé au monde, c'est le monde qui a renoncé à Swâmiji. » En anglais, le verbe renounce est un transitif direct : the world renounced Swâmiji. Littéralement, cela donnerait : le monde a renoncé Swâmiji plutôt que renoncer à Swâmiji. Peut-être vaudrait-il mieux traduire par : le monde a lâché Swâmiji ou libéré Swâmiji ou encore le monde a donné son congé à Swamiji.

Nous nous détachons de l'ego comme le fruit se détache de l'arbre. Ce n'est pas le fruit qui, de lui-même, s'arrache de l'arbre. D'ailleurs, il n'y a pas d'arrachement. L'arbre laisse tomber le fruit quand il est mûr. « Non pas un effort pour se détacher mais le désir qui tombe automatiquement de lui- même. » Le chemin ne consiste pas à forcer le mûrissement, mais à l'accompagner. L'ego passe de la crispation à la détente, des tensions au relâchement de ces tensions par l'épanouissement de l'être, quand on a accompli ce qu'on portait en soi d'accomplir, quand on a vécu ce qu'on avait à vivre.

L'homme doit être libre de ce qu'on appelle généralement le désir. Qu'est-ce que le désir ? Le désir de prendre et le désir de donner. Rien de plus. Si on peut être libre de cette tendance à donner et recevoir, alors on est libre. Alors on réalise : "Oui j'ai reçu ce que je souhaitais recevoir, j'ai tout reçu ; j'ai donné tout ce que j'avais à donner! Oui. C'est terminé !" Vous êtes libre, vous avez atteint votre salut. »

À ce moment-là émerge un sentiment de plénitude stable qui libère de la peur de la mort et qui permet de vivre chaque instant comme un cadeau.

« Tout ce que j'avais à faire, je l'ai fait ; tout ce que je devais obtenir, je l'ai eu; tout ce que je devais donner, je l'ai donné. Ceci est l'idée complète. L'aspect émotionnel sera un calme parfait et une satisfaction complète qui ne peut jamais être perturbée par rien. »

« C'est le stade ultime où vous sentez : "Oh ! Je suis libre maintenant de la tendance à donner ou à recevoir. Je n'ai rien à obtenir, rien à recevoir. Oui, je suis heureux !" Vous réalisez la Sérénité, vous réalisez la Lumière, vous réalisez l’Illumination. Vous pouvez lui donner le nom que vous voulez, mais le fait est que cet équilibre est atteint. »

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« Laissez-vous absorber dans votre être véritable et éternel: vous êtes en fait cette eau, océan infini et insondable, et non pas une petite vague. La pression du passé sous la forme de "cette petite vague que je suis" persiste encore. Montrez-lui que la vague n'est rien d'autre qu'une forme, une de vos formes. Vous n'êtes rien que de l'eau, petite sotte! Pourquoi considérez-vous chaque forme dans laquelle vous vous manifestez de temps en temps comme vous-même ? Si vous versez la même quantité d'eau dans des récipients différents, un bol, une cruche, un verre, une éprouvette, une timbale, partout où vous l'avez versée l'eau prend tant de formes différentes. Quelle est sa forme propre ? Toutes les formes ne sont-elles pas les siennes ? La potentialité de formes infinies demeure en elle. Mais en elle-même, elle est sans forme. C'est de l'eau, ce n'est que de l'eau. Il en est de même pour vous: vous avez la potentialité de tant de formes! Parmi l'immense variété des formes et des couleurs, des goûts et des parfums, le jeu des vagues de joie et de béatitude continue, mais, au fond de vous-même, vous êtes la même, tranquille, harmonieuse, sans limite. Immergez-vous dans la douce beauté des formes et des couleurs infinies. »

Citations recueillies par Viafx24 et publiées en juillet 2026.

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