Yoga et spiritualité

p13

Un certain nombre de réponses à l'inquiétude contemporaine ont donc la faveur de larges couches du public. Mais il y a deux façons d'aborder ces réponses: une attitude d'intérêt et de curiosité, et une recherche individuelle, intime, vitale, comme celle de l'air par quelqu'un qui étouffe. Quel est le sens de ma vie, à moi? Quel est mon destin entre ma naissance et ma mort? Et aussi, plus concrètement: Qu'est-ce que je peux en face de ma fatigue? Comment dépasser des contraintes qui me briment? Comment résoudre mes propres contradictions? Comment réconcilier une certaine nostalgie de perfection avec mes impulsions, mes désirs et mes peurs?

P110

Vous êtes en train de lire ce livre. Surprenez-vous en train de le lire. Posez-le. Redressez-vous. Un petit peu. Vous êtes là. Voici votre tronc sur le siège. Vos jambes. Vos épaules probablement contractées, ou vos mains, ou votre mâchoire, ou votre front et votre crâne. Oui, c'est relâchez-les. Et relâchez aussi votre ventre, votre meilleur ami. Vous savez le ventre des statues de Bouddha, même celles dont le visage est le plus spiritualisé. Vous êtes là. Qui lit ce livre? C'est vous. Et pourtant vos poumons respirent très bien tout seuls sans vous. Est-ce que vous vous sentez plein de vie? Ou est-ce que vous ne sentez rien du tout? Qui pense? Comment? Et dans votre poitrine, qu'est-ce qui se passe? Heureux? Malheureux? Et oui, ça fait bien des années que notre vie se déroule, avec des succès, des échecs, et beaucoup d'oubli. Mais maintenant, là, ici, tout de suite. Elle est là, cette vie. Vous êtes là. Qu'est-ce qui est là? Qui est là? Qu'attendez-vous? Pourquoi? Vers quoi allez-vous? Pourquoi ?

L'enseignement des Maîtres est essentiellement concret. Nous apprenons à être, à nous connaître, à nous comprendre - et bien plus encore, que nous ne pouvons pas soupçonner au début. Nous avançons, guidés par des connaissances précises, des méthodes. On dit que l'expérience de quelqu'un ne peut jamais profiter aux autres. Le Maître est celui qui sait comment faire profiter les autres de son expérience. Il sait, il voit, il peut. Il propose l'exercice voulu au moment voulu, il crée certaines conditions d'existence et il provoque certains incidents qui nous permettront de voir, de nous voir. Et, par le seul rayonnement de sa présence, il détermine en nous de profondes transformations. Toutes ces possibilités tiennent à son être. Un aveugle ne peut pas guider d'autres aveugles. Celui qui dort à poings fermés ou s'agite en rêvant ne peut pas réveiller ceux qui dorment à côté de lui. Mais le Maître voit. Et il est éveillé.

Ce qui nous aide à un moment n'est pas ce qui nous eut aidé ou nous aidera à un autre moment. Et cela, le Maître le sait. Imiter un Maître de l'extérieur est ce qu'il y a de plus impossible. On ne peut pas jouer au Maître, même avec la plus grande honnêteté. On est ou on n'est pas un Maître. Ce n'est pas une question de connaissance. Indiquer un exercice à une certaine personne, à un certain moment, c'est grave. Heureusement, quand il y a un peu de recherche sincère, la merci de Dieu est aussi vaste que nos imprudences. Sans cela, que de dangers nous ferait courir la bonne volonté de tous ceux qui ont appris quelque chose et qui désirent nous l'enseigner.

Témoigner, aider par une simple présence silencieuse, est parfois donné à celui qui s'y est longtemps préparé en s'oubliant profondément lui-même. Mettre le nez d'un autre au bon endroit au bon moment et lui permettre de se voir n'a de sens que si cela aussi passe à travers nous comme une grâce. Nous ne l'avons pas voulu. Nous avons seulement laissé 'accomplir. Mais enseigner un exercice parait toujours possible. Et c'est grave aussi.

C'est vrai que, des exercices, il y en a beaucoup. Il y en a pour la pensée, il y en a pour les sentiments, il y en a pour le corps, et il y en a pour les trois à la fois. Il y en a qui portent sur les associations d'idées, sur la respiration, sur la sensation de tel centre d'énergie, sur la conduite de l'imagination, sur la façon de regarder quelqu'un et sur la façon de l'écouter. Et il y en a qu'on peut utiliser pour le contraire de ce à quoi ils sont destinés. Il y en a qui viennent de l'Inde, d'autres du Tibet, d'autres du Japon et d'autres du Christianisme. Il y en a qui se pratiquent seuls et d'autres en groupe. Et on peut en faire collection: Echangerai respir. yog. tib. produis. chaleur dans tt. organisme contre techn. visualisation muladhara chakra, préfér. tantrisme.

Je me refuse à décrire un seul des exercices, aussi simples soient-ils en apparence, que j'ai pratiqués ou que j'ai vu pratiquer. Et en voici la raison : aucun de ces exercices n'a de sens en lui-même. Ce sont des étapes sur une voie bien précise menant très loin, beaucoup plus loin que nous ne pouvons nous le représenter avec notre compréhension ordinaire. Même un exercice qui paraît maîtrisé ne peut pas être vraiment compris avant qu'on ait atteint le But, avant qu'on soit capable de le situer dans une totalité.

Qu'est-ce qui se produit alors? Différents exercices passent peu à peu dans le domaine public. Des exercices de relaxation, de sensation de son corps, de respiration, par exemple. Et, comme le singe qui veut montrer la lanterne magique et qui a tout compris sauf qu'il fallait allumer la lampe, ou comme le mauvais génie dans les mains de qui les roses se changent en crapauds, nous faisons de l'exercice une vague recette sans portée.

Ou bien encore nous entendons parler d'une technique thérapeutique moderne, en psychanalyse ou en neuro-psychiatrie, et nous disons que c'est la même chose que telle technique hindoue. Alors qu'il n'y a aucun rapport, si ce n'est à la surface.

Tout dépend du but poursuivi. Et, pendant longtemps, le but du chercheur spirituel ne peut être qu'un faux but, une espèce de compromis entre l'aspiration profonde supra-egotistes encore confuse et le désir qu'a l'ego de rester le maître et de s'enrichir par de nouvelles acquisitions.

En fait la situation doit se retourner et l'ego, l'initiative individuelle, doit abandonner la partie. Le prix est élevé. Le Maître demande tout. Mais il promet tout.

Qu'est-ce qu'il promet? Un état dans lequel tous les problèmes seront résolus, dans lequel nous ne voudrons pas autre chose que ce qui se passera, instant après instant, et nous le voudrons dans l'unité de nous-même avec la totalité de nous-même. Un état où conscient, subconscient, inconscient et supra-conscient ne font plus qu'un. Un état où nous savons que rien ne nous menace, où le souvenir même de la crainte n'a pas place. Un état où chaque moment est vécu dans la certitude, l'absence de toute contrainte et la spontanéité. Un état où la conscience de la vie est telle que la naissance et la mort apparaissent comme un rêve. Un état où celui qui a accepté de mourir complètement à lui-même découvre que sa vie s'est élargie aux limites de l'Univers et a dépassé ces limites en transcendant à la fois les prisons du temps, de l'espace et de la causalité. Et bien plus encore, puisque la véritable Réalisation se situe au-delà de toute détermination possible.

Le disciple soufi ou yogi croit de toutes ses forces que cela est vrai. Sa Tradition le lui dit. Son Maître en témoigne. Et, surtout, par la grâce de ce Maître, il lui sera donné de vivre, ne fut-ce qu'une fois, une expérience de cet ordre. Alors il ne sera plus question pour lui d'améliorer sa situation, mais de la transcender. Et le souvenir de cette expérience l'aidera dans les terribles difficultés qui jalonnent la voie. Le disciple oriental diffère radicalement de l'inquiet européen qui cherche un remède à son trouble. L'oriental attend infiniment plus que le chercheur occidental n'oserait jamais espérer, même dans ses rêves les moins sérieux. Mais il mesure ce qu'exige, en contrepartie, une telle prétention. Et ce que l'occidental ---sauf bien rares exceptions ne mesure pas, lui, absolument pas, c'est ce que le disciple hindou ou musulman est tout à fait décidé à payer, en renoncement, en sacrifice, en don de soi, en efforts, en épreuves consenties et assumées.

Ce qui nous paraît réservé à des saints ou des héros avec lesquels nous ne nous attribuons aucune commune mesure est considéré par l'hindou traditionnel comme la norme d'une vie humaine normale. Certes il y a toujours en des exceptions et des ambitions spirituelles beaucoup plus tièdes - autrement dit des lignes de vie beaucoup plus égoïstes. Mais elles apparaissent comme anormales, comme apparaissent chez nous la brutalité à l'égard des enfants, l'abandon des parents sans ressources, l'escroquerie.

Les Hindous ont d'ailleurs un mot pour désigner cette norme de vie. Un mot presque aussi célèbre que ceux de maya ou de yoga le dharma.

Dharma est généralement traduit par devoir et en anglais par duty. Les Hindous emploient eux-mêmes souvent ce mot duty. Mais ils lui donnent un sens bien différent de celui que nous attribuons à e devoir ». Je me souviens d'un swami me décrivant un jour les dégâts causés à Bénarės par les singes qui y pullulent et concluant la description d'une longue série de méfaits par cette remarque: «The only duty of theese monkeys is to do mischiefs ». « Le seul devoir de ces singes est de faire le mal ».

Le dharma du singe est de faire le mal. Celui de l’homme est de s'éveiller à sa véritable nature d'homme. Et cela il ne peut le faire qu'en s'efforçant d'occuper la place qui lui est dévolue dans la Manifestation universelle.

Le dharma d'un maître de maison ou celui d'un yogi ne sont pas les mêmes. Mais il n'y a pas entre eux la différence radicale qui existe chez nous entre un Chartreux ou un Trappiste, par exemple, et un homme dans le siècle.

Ni le yogi, ni le chef de famille ne vivent pour eux. Ils vivent pour le dharma. Et ils sont convaincus que c'est la meilleure vie pour eux, la plus satisfaisante et la plus riche.

L'homme d'affaires qui se fait sannyasin change de dharma. Mais il était déjà lié à un ordre qui dépasse ses appétits, ses répulsions et ses réactions. Un ordre conforme non plus aux impulsions des hommes non régénérés et non conscients, mais à la Loi universelle perçue, réalisée », par les Sages de tous les siècles, par ceux qui ont atteint une conscience supra-personnelle et la Connaissance », celle de la Réalité au-delà des apparences et de l'Unité au-delà de la multiplicité (Brahmavidya).

P126

« le cadre qui mettra en valeur votre personnalité ». C'est l'opposé de la Voie, la course joyeuse vers la prison, l'esclavage et la mort. L'empire de la publicité, de la mode, des romans, des films, des journaux, 90% des conversations, sont un poison qui nous tue, qui nous tue en ne nous parlant que de vivre sa vie.

Bien sûr, l'éveil doit avoir lieu au sein même de l'existence. Rechercher des conditions exceptionnelles, à l'abri des difficultés, n'est que remplacer un rêve par un autre, un hypnotisme par un autre, rester dans l'irréel. Mais la vie doit prendre un sens qui est exactement le contraire de celui que nous lui donnons aujourd'hui.

Tous les Maîtres Spirituels sont d'accord sur la nécessité d'un certain nombre de conditions esprit de pauvreté, simplicité, soumission à un ordre, acceptation, renoncement, etc... Le guerrier, le roi, les commerçants, dans une Société traditionnelle, sont parfaitement convaincus que la richesse est un dharma, comme la sottise pour les singes, une fonction sociale qui leur impose aussi une attitude de service et un grand nombre de devoirs et de responsabilités, que tout leur est donné et qu'ils n'ont droit à rien.

Or notre civilisation actuelle va exactement à l’opposé et, sous prétexte de progrès, veut apporter au monde entier notre plaie : « augmenter les besoins » . L'Hindouisme et l'islam sont considérés comme rétrogrades dans la mesure même où ils sont justement fondés sur la limitation des besoins, une certaine pauvreté, un ordre auquel […]

p128

Tout se tient. Nous partons de notre insatisfaction. Nous cherchons dans cent directions fausses. Nous découvrons un jour que la solution réside dans un renversement, quelque chose comme le passage du positif au négatif en photographie. Cette expérience est si totalement convaincante, si supérieure à tout ce que nous avons jamais connu que, si nous l'avons faite ne serait-ce qu'une fois, nous ne pouvons plus l'oublier. Et, dans la lumière de ce renversement, nous voyons bien ce qui nous paraissait le plus certain n'être en effet que l'inversion de la Vérité.

Pour nous, avec nos chantiers, nos laboratoires et nos instituts de statistiques, nos plannings et notre rendement, les Orientaux apparaissent comme des rêveurs. Mais pour les Asiatiques qui ont conservé la mentalité traditionnelle et qui se comptent encore par dizaines de millions il n'y a pas de doute que c'est, au contraire, nous qui sommes en plein rêve, consacrant nos énergies à des fins infantiles, à des amusements dangereux qui ne peuvent que nous détourner de plus en plus du seul but de la vie humaine, et du bonheur.

Le terme qui revient sans cesse, c'est celui de « Réel », Sat. De l'irréel, conduis-nous au Réel. Le Dieu des Bhaktas, le Soi des gnanins est ce qu'il y a de plus réel: c'est la Réalité par excellence. Celui qui cherche Dieu ne renonce pas à des choses solides et bien présentes pour se tourner vers un mythe qui le berne. Il renonce à une façon d'être irréelle et illusoire pour la plénitude de la Vie, de la Connaissance, et de la Joie. Pourquoi donner un prix si élevé pour acheter des richesses éphémères et tant travailler pour cela, au lieu d'acquérir les trésors que rien ne peut nous ravir et la Paix que nulle puissance ne peut détruire?

P134

Une façon de manger qui éloigne du But et une façon qui en rapproche. Et il faut bien dire que, chaque jour un peu plus, notre vie moderne est organisée pour nous éloigner du But autant qu'il est possible.

Je prendrai un exemple: l'attitude physique. La posture est la première condition d'une croissance de la conscience. L'Islam, l'Inde, le Japon connaissent les lois bien précises qui déterminent comment s'asseoir, se tenir debout, marcher, se reposer une certaine tenue de la colonne vertébrale, un certain relâchement des épaules et de la nuque, une certaine position du bassin, une certaine liberté du ventre, et, en posture assise, une certaine position et hauteur des genoux par rapport à l'os iliaque.

Ce sont des règles qui se vivent et qui se déduisent de la connaissance de soi plus qu'elles ne s'apprennent par cœur et ne s'imitent de l'extérieur. Et ce sont des règles fondamentales dont l'observance rend possible une intégration intérieure et l'éveil de la conscience de soi, mais dont l'inobservance condamne à se connaître et à se com-prendre de moins en moins, à être de plus en plus divisé intérieurement. Sans parler, à un niveau plus ordinaire, d'un perpétuel manque d'énergie et d'une incapacité à résister aux pressions et aux chocs de l'extérieur.

Or tout notre confort moderne, tout notre ameublement, les sièges de nos maisons et ceux de nos autos, vont à qui mieux mieux à l'encontre de ces lois, jusques et y compris les fauteuils dits de relaxe ». Le malheur est que l'homme moderne, même celui qui ne songe pas à consulter le kinésithérapeute, est devenu tellement incapable de prendre une attitude juste que lorsqu'on lui donne la possibilité de s'asseoir, de se tenir, comme il le devrait, cela lui paraît si inconfortable qu'il se sent au supplice au bout de quelques minutes.

Alors il renonce à une des premières conditions de son salut, sans renoncer pour autant à parler d'évolution, à donner des réponses, à remuer des théories, à pratiquer des exercices.

Sauf quelques cas privilégiés il y en a tout de même il faut à l'homme et à la femme occidentales contemporaines de trente ou quarante ans plusieurs années de pratique méthodique pour récupérer un corps capable de servir le Grand But, ou capable, tout simplement, de leur assurer une vie harmonieuse.

Il n'y a pas de miracle et aucun chiropraticien, professeur de Yoga ou masseur, ni le plus authentique des Maîtres spirituels ne peut réparer en quelques semaines vingt ans et plus d'habitudes désastreuses.

P153

Bien souvent, l'honnêteté vis-à-vis de nous-même nous montre que nous voulons une chose et que nous désirons en même temps le contraire. Au niveau ordinaire ces incompatibilités ne peuvent pas être résolues. Mais ces désirs, ces « pulsions » comme disent les psychologues occidentaux, en apparence, ou à la surface, irréconciliables - sont les expressions différenciées d'une même unique énergie profonde, d'un même dynamisme vers la croissance et la liberté, vers la paix et la joie, comme deux... ou cinq doigts sont l'expression d'une même main.

Vivre cette contradiction a toujours fait peur à tout le monde et c'est ainsi que chacun est condamné à s'épuiser pour nager à la surface de lui-même et fuir sans cesse sa vérité, chemin de la vérité. Mais si nous assumons consciemment nos conflits, au moment même où il semble que cette division va nous briser en deux, à cet instant nous nous trouvons situé à la racine unique de nous-même, unifié, donc dans la paix que seule la vérité peut donner. Le conflit fait place à la certitude.

Et cette démarche, cette attitude, est toujours à notre disposition, « ici et maintenant ».

Qu'est-ce que c'est que de vivre? C'est d'exprimer ou de manifester une certaine quantité et une certaine qualité d'énergie sous les formes que sont les pensées, les sentiments, les gestes, les actions. Mais quelles pensées, quels désirs, quels refus, quels actes? Pourquoi? Et pour quoi? Regardons, voyons si nous nous arrêtons un instant pour faire le point, quel mystère nous représentons pour nous-même et combien aveuglément, maladroitement, nous recherchons le bonheur et la paix qui sont le but de toutes les existences, des plus égoïstes aux plus « altruistes ».

Le but concret de la Voie c'est de nous permettre d'entrer en relation avec une Réalité qui est déjà en nous, une Réalité qui est notre véritable nature mais dont nous nous trouvons, d'une certaine façon, coupé ou exilé. Le Royaume des Cieux dont Adam et Eve ont été chassés est au-dedans de nous et la voie est un retour.

Pourquoi ne pouvons-nous pas tout de suite réintégrer, et réintégrer définitivement, cette Réalité bienheureuse en nous, en laquelle tout est résolu? Parce qu'un conducteur ne peut pas passer directement de première en quatrième, ni un électricien brancher sur un courant de mille volts un appareil conçu pour cent dix. Une transformation et, si le branchement est immédiat, la transformation ne peut être que progressive une transformation préalable de toute notre nature est nécessaire. Oh! je sais bien qu'on entend souvent répéter que « l'homme ne change pas sa nature ». Mais la nature de l'homme c'est justement de pouvoir changer. Et en quoi consiste ce changement? En une transformation de la quantité et de la qualité d'énergie que nous mettons en œuvre.

Cette énergie nous la prenons au-dehors, nous la préservons ou nous la consommons, nous l'utilisons pour produire des pensées, des émotions ou des actes qui nous rapprochent ou, au contraire, nous éloignent de la possibilité d'entrer en relation avec cette Réalité en nous. Cette énergie nous vient des aliments et de l'oxygène de l'air mais aussi de tout ce que nous voyons, entendons, recevons de l'extérieur, de toutes les vibrations que nous percevons consciemment et inconsciemment. Sarvam annam, tout est nourriture, dit le Vedanta. Voilà pourquoi la qualité de ce que nous regardons, écoutons, lisons: spectacles, programmes de radio et de télévision, disques, livres, journaux, magazines est si importante. Jusqu'à ce qu'il ait, comme le Sage, la possibilité d'absorber et de digérer impunément n'importe quel poison, celui ou celle qui veut s'éveiller et accéder à la véritable vie doit faire un choix conscient des sensations et impressions dont il se nourrit. Certaines, dans le désordre de notre fausse civilisation et de notre fausse culture contemporaines, ont un tel pouvoir hypnotique qu'elles nous enlèvent toute possibilité de nous éveiller et d'accéder aux plans supérieurs de la conscience. Inoffensives en apparence, elles n'en sont pas moins des forces efficaces pour nous main-tenir dans l'ignorance et l'aveuglement. Mais, comme nous sommes nés dans ce monde moderne profane dont toute trace de l'ancienne connaissance disparaît peu à peu, comme nous en sommes, depuis notre petite enfance, les produits, comme nous avons été formés ou plutôt déformés sentir de cette façon, il nous faut d'abord acquérir une connaissance réelle, certaine, bien prouvée de cette science des nourritures [...]

p165

« Ne vous souciez ni de ce que vous mangerez, ni de ce dont vous serez vêtu, laissez cela à votre Père qui vêt les lis des champs déclarait le Christ.

« Vous êtes dans le train, disait le Maharshi, ne gardez pas votre fardeau sur les genoux, déposez-le dans le filet, il fera le voyage aussi bien sans vous ».

Le sens, l'importance et la valeur pratique de ces affirmations déroutantes ne peut se découvrir que peu à peu et par réalisation personnelle. A cela, trois conditions: vivre parfois, dans la méditation, une vie de pure Conscience, au-delà de tous les phénomènes, transcendant même notre corps et notre pensée; retrouver cette vie au sein de l'existence quotidienne dont tout le sens devient alors différent parce qu'elle se trouve reliée à une autre Réalité qui la dépasse; garder toujours le souvenir de cette double expérience.

Notre existence prend alors un aspect beaucoup moins contraignant. Et un extraordinaire sentiment de sécurité s'installe peu à peu en nous, fondé à la fois sur une conviction intellectuelle, sur une certitude émotionnelle et sur une expérience organique.

P173

C'est vrai, le yoga, ça marche. Les asanas sont une gymnastique tellement subtile et complète que, dès la première séance, on ressent généralement un bien-être, une sensation de force tranquille, un calme intérieur qu'on ne peut attendre d'aucune forme classique de culture physique. Le jeu des étirements et des contractions, l'irrigation de tous les organes y compris les nerfs, la répartition dans le corps entier de l'énergie bloquée en certains points particuliers donnent vite une sensation nouvelle et inconnue de la vie en soi et un sentiment de liberté intérieure et de confiance.

Dès qu'ils sont pratiqués un peu longuement, les exercices respiratoires et la concentration de l'attention en telle ou telle région du corps produisent aussi des effets manifestes.

L'arrêt du courant habituel des associations d'idées permet assez vite d'entrer en contact avec des zones plus profondes du psychisme, et les « expériences » ou les « états de conscience espérés » en dehors de tout éveil véritable de l'énergie appelée kundalini ne tardent pas à se produire, donnant l'impression réconfortante qu'on se trouve bien sur la voie.

Sur la voie de quoi?

C'est toute la question.

Ceux qui cherchent une meilleure santé et un meilleur équilibre nerveux les trouveront certainement (1). Ceux qui cherchent une aide pour atteindre leurs buts ordinaires ( Soyez cet homme sûr de lui à qui tout réussit ) trouveront aussi quelques trucs efficaces pour faire meilleure figure en face des femmes ou des collègues (2). Et ils se fermeront la seule Porte qui compte.

Mais les autres, ceux qui espèrent plus, beaucoup plus peut-être? Les rencontres et les constatations que j'ai faites en Inde m'obligent à leur avouer certains faits.

D'abord que les expériences des premiers temps peuvent fort bien ne plus revenir. Au début, nos mécanismes habituels de sommeil et d'aveuglement sont comme tournés par surprise et un autre niveau de conscience se manifeste tout à coup, qui nous laisse émerveillés. Mais ce résultat ne nous appartient pas et plus nous nous contraindrons intérieurement pour le reproduire, moins nous lui donnerons sa chance de se révéler encore.

Les textes orthodoxes fondamentaux sont, pour le Raja-Yoga, les célèbres et brefs sutras (aphorismes) de Patanjali dont les maîtres ont donné des milliers de commentaires à travers les siècles et pour le Hatha-Yoga: le hatha-yoga pradipika et le yoga mimansa. Hatha et Raja-Yoga débutent tous deux par l'observance des injonctions morales de yama et niyama. Yama comprend la non-violence (ahimsa), la véracité (satya), l'abstention de vol (asteya), l'abstention de recevoir le moindre cadeau (aparigraha) et la continence (brahmacharya). Cette dernière exigence est fondée sur l'idée que le yogi, comme l'atma, est au-delà de la distinction entre les sexes et que c'est en lui qu'il doit unir l'homme et la femme; et sur une base de physiologie spirituelle: l'énergie sexuelle (ojas) est transmutable et utilisable pour la croissance intérieure.

Niyama inclut la pureté ou purification extérieure et intérieure, le contentement (santosha), l'étude des Écritures, la foi et l'adoration de Dieu (Ishwara pujana), et les austérités (tapas). Tapas signifie brûler et a pour but de produire une énergie créatrice qui sera elle aussi, utilisée aux fins de la croissance intérieure.

Voilà qui donne une idée du climat particulier dans lequel pratiquent en Inde les yogis authentiques, ceux qui obtiennent les résultats et les pouvoirs qui ont tant émerveillé les premiers observateurs occidentaux.

Vient ensuite le travail sur le corps physique: des nettoyages particuliers du nez et de l'arrière-gorge, de l'estomac et des intestins, et les postures (asanas), qui transforment et réorganisent peu à peu la matérialité même du corps et créent un instrument adéquat à la manifestation de la shakti. D'une façon ou d'une autre, elles ont toutes pour but d'aider à prendre parfaitement, et surtout à conserver, l'une des postures de méditation, dites de stabilité (assis, jambes croisées).

Citations recueillies par Viafx24 et publiées en juillet 2026.

Retour au portail des citations des ouvrages d’Arnaud Desjardins »